Politique Internationale - La Revue n°91 - PRINTEMPS - 2001

sommaire du n° 91
NOUVELLE RUSSIE, NOUVEAU MENSONGE
Article de Galia Ackerman
Russie
en français
en français
in english
en español
en français

Galia Ackerman - Après l'Assemblée nationale, le Sénat français a décidé de reconnaître le génocide du peuple arménien perpétré par les Turcs en 1915. Que vous inspire cette décision ?

Elena Bonner - Un sentiment d'admiration ! Je considère que le Parlement français a pris là une initiative de la plus haute importance d'un point de vue politique et moral. Je ne vois d'ailleurs, dans cette décision, rien d'humiliant ni d'offensant pour Ankara. Au seuil du troisième millénaire, la reconnaissance des fautes passées et des tragédies de l'histoire ne peut qu'être bénéfique au peuple turc, comme à tous les autres peuples de la planète. Car seule la reconnaissance du mal permet d'éviter qu'il ne se répète. Cela dit, je n'en salue pas moins le courage des parlementaires français qui ont tenu bon malgré la pression de la Turquie — alliée de la France au sein de l'Otan. Nos représentants à la Douma feraient bien d'en prendre de la graine !

G. A. - Votre défunt époux, l'académicien Andreï Sakharov, aurait certainement soutenu cette démarche française, lui qui avait dénoncé le sort réservé à certaines minorités opprimées d'Union soviétique à une époque où personne n'en parlait. Je me souviens notamment de ses premiers textes diffusés en samizdat au milieu des années 60, où il prenait fait et cause pour les Tatars de Crimée (1) déportés en 1944 par Staline…

E. B. - Sakharov a également défendu les droits des Meskhètes (2), des Allemands de la Volga (3), des Juifs ; et il suivait de très près les problèmes du Haut-Karabakh et de l'Abkhazie. Les injustices commises à l'égard des petits peuples le faisaient réellement souffrir.

G. A. - Andreï Sakharov avait été l'un des premiers à entrer en dissidence. Avec le recul, comment évaluez-vous le rôle historique du mouvement qu'il a contribué à lancer ?

E. B. - Je crois que les dissidents ont joué un rôle essentiel. Parce qu'ils ont osé vivre librement dans un pays non libre, parce qu'ils ont exposé librement leurs opinions vis-à-vis des autorités et de l'histoire soviétique, ils ont offert une bouffée d'air pur et d'espoir à leurs compatriotes. Grâce aux dissidents, la société savait que l'on pouvait vivre autrement.

G. A. - Le combat des dissidents était-il sous-tendu par un projet politique commun ?

E. B. - Ce qui est sûr, c'est que la dissidence n'avait pas pour objectif la conquête du pouvoir. Son projet était avant tout d'ordre existentiel : il s'agissait de vivre dans la dignité et en accord avec sa conscience. Son action désintéressée en faveur des droits de l'homme a aidé de nombreuses personnes à survivre, physiquement et spirituellement. Au fond, les dissidents ne faisaient pas autre chose que les militants des droits de l'homme aujourd'hui : ils défendaient ceux qui ne peuvent pas se défendre eux-mêmes et — croyez-moi — ces gens-là sont encore nombreux dans la Russie nouvelle où l'individu n'est pas suffisamment protégé. Ce n'est pas un hasard si j'emploie l'expression « Russie nouvelle » plutôt que « Russie démocratique ». Car j'estime que mon pays n'est pas un État démocratique. Je ne saurais même pas comment qualifier cette créature surgie des décombres de l'empire totalitaire ; mais il est clair que ce n'est pas une démocratie.

G. A. - Pourquoi ?

E. B. - Le signe distinctif le plus important, pour une démocratie, ce sont des élections libres et honnêtes. Dans ce domaine, la Russie s'est engagée à respecter le modèle des pays dits civilisés. Il y a donc bien des élections chez nous, sauf qu'elles ne sont ni honnêtes ni véritablement libres. Le premier signe de pourrissement de l'institution électorale est apparu avec l'organisation d'un scrutin totalement truqué en Tchétchénie durant la première guerre. Mais le phénomène est devenu flagrant à l'occasion de l'élection présidentielle de 1996 en Russie. Dans la conscience populaire, la réélection de Boris Eltsine est associée à cette fameuse photo qui montre deux hommes sortant de la Douma avec une caisse remplie de dollars (4). Cette élection manipulée, achetée, n'a pas manqué d'accélérer la décomposition de notre toute jeune démocratie. Et c'est ainsi qu'on en est arrivé au déballage obscène qui a marqué la campagne des dernières législatives, où l'on a vu la chaîne publique ORT traîner dans la boue des hommes politiques de premier plan comme Youri Loujkov ou Evgueni Primakov. Comment s'étonner, dès lors, de découvrir quelques mois plus tard, dans les colonnes du Moscow Times (5), une enquête remettant en cause l'élection triomphale de Vladimir Poutine ? Ce n'est que la suite logique de ce pourrissement de nos institutions représentatives dont j'ai parlé. L'élection présidentielle de 1996 a corrompu la classe politique et la société russes.

G. A. - Comment expliquez-vous que les dissidents — qui étaient l'élément le plus pur, le plus démocratique de la société sous l'ancien régime soviétique — aient quasiment disparu de la scène politique russe ?

E. B. - Si vous le permettez, je vous répondrai en citant mon propre exemple. Moi qui suis entrée en dissidence avant même Sakharov, on pourrait me couvrir d'or que je n'accepterais pas pour autant d'entrer en politique. C'est une voie qui ne m'a jamais attirée — ma profession médicale me plaisait bien davantage ! Et, de toute façon, la dissidence n'est pas une profession ; c'est une attitude morale. Prenez Tania Velikanova : aux yeux de Sakharov, cette femme incarnait l'image du dissident avec une pureté cristalline, et mon mari n'a pas hésité à l'écrire alors même qu'elle croupissait en prison. Eh bien, lorsque Tania a recouvré sa liberté, elle est retournée à l'école pour enseigner les mathématiques. Ma petite fille a eu le bonheur d'être son élève et je sais que cette femme répand autour d'elle une chaleur humaine si rare de nos jours, que les enfants l'adorent et voient en elle une sorte d'idéal. Pour moi, une telle conduite est noble et humainement plus satisfaisante que d'aller siéger à la Douma en compagnie de MM. Jirinovski et consorts.

G. A. - Parmi les dissidents, on comptait aussi d'authentiques tribuns dont le potentiel politique paraissait indéniable, comme Vladimir Boukovski…

E. B. - C'est un destin tragique que celui de Boukovski : après douze années de prisons, de camps et d'hôpitaux psychiatriques, il fut expulsé d'URSS en échange de la libération, par la junte pinochétiste, du secrétaire général du PC chilien Luis Corvalan. Cette expulsion brutale remonte à 1976, soit dix ans avant l'amorce de la Perestroïka, et il n'était pas évident, pour lui, de retourner dans son pays après tant d'années d'exil afin d'y entamer une carrière politique. Toutefois, je crois que si ses efforts pour obtenir l'ouverture d'un procès contre le Parti communiste soviétique avaient été couronnés de succès, il serait rentré, malgré toutes les difficultés. Hélas ! Eltsine n'a pas osé s'engager dans cette voie et les crimes du communisme sont restés impunis. Voilà pourquoi Vladimir, qui vit depuis plus de vingt ans en Grande-Bretagne, a décidé de poursuivre son combat à travers ses articles, ses livres, et ses interventions dans des conférences internationales.

G. A. - D'autres que lui auraient pu reprendre le flambeau…

E. B. - Ils ne sont pas si nombreux. Je vais vous raconter l'histoire de l'un de nos plus vieux dissidents, Mikhaïl Molostvov (6) — un homme d'une rectitude morale exceptionnelle. A sa sortie des camps, Molostvov avait été interdit de séjour dans les grandes villes et s'était installé dans le village de Iéremkovo, à mi-chemin entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Il y a travaillé comme facteur. Pendant la Perestroïka, il avait été élu député de sa région au Soviet suprême ; puis il avait siégé à la Douma le temps d'une législature — le temps de comprendre qu'il n'avait pas sa place dans cette gigantesque duperie. Rappelez-vous l'histoire de la privatisation des appartements de Moscou. Au début des années 90, la Douma avait adopté une loi autorisant les Moscovites a accéder, gratuitement, à la propriété de leur logement. Tout le monde était concerné par cette mesure : des Russes ordinaires, vivant dans les minables cités-dortoirs de banlieue, aux ex-gros bonnets du parti installés, depuis l'époque soviétique, dans les beaux et grands appartements du centre ville. Les députés de la Douma n'étaient pas en reste : ils ont voulu s'arroger le droit de privatiser les appartements de fonction qui leur avaient été accordés à Moscou (7). Mikhaïl Molostvov s'était prononcé contre cette loi. Je me souviens l'avoir vu, à la télévision, supplier nos représentants de faire preuve de moralité. Mais quelle moralité pouvait-on attendre de la part de députés qui n'ont pas hésité à voter une loi pour s'accorder une immunité judiciaire totale, quel que soit le crime commis ? Nos élus changent d'idéologie comme de chemise et se donnent au plus offrant. C'est dire si, pour d'anciens dissidents, la perspective de siéger avec ces gens-là n'avait rien de réjouissant. Je n'en connais que deux qui ont réussi à surmonter leur dégoût : Sergueï Kovalev (8) et Youli Rybakov (9). Et j'admire leur courage !

G. A. - La Russie nouvelle a-t-elle produit un nouveau type de dissidents ?

E. B. - Les temps ont changé. On ne trouve plus, à présent, de dissidents au sens que ce terme revêtait à l'époque. Ce qui caractérisait les dissidents, c'était le risque auquel ils acceptaient d'exposer leur vie, leur liberté et, bien sûr, leur carrière et celle de leurs proches. Désormais, la démarche consistant à se mettre au service du peuple de façon désintéressée n'est plus guère à la mode, que ce soit dans la société civile ou parmi les députés de la Douma. Ces derniers ne pensent qu'à leur carrière et aux avantages matériels qu'ils peuvent en retirer.

G. A. - Que pensez-vous du rôle joué actuellement par l'intelligentsia ? Est-elle en partie responsable de l'amoralisme ambiant en Russie ?

E. B. - Ceux que l'on désigne par le mot d'« intelligentsia » ne méritent pas cette appellation. La véritable intelligentsia russe, c'était ces gens dont parlait le grand poète russe Nekrassov : « ceux qui périssent pour la grande cause de l'amour. » Naturellement, il s'agissait de l'amour pour son prochain. Au sein de l'intelligentsia d'aujourd'hui, pourtant si friande de discours ronflants, personne n'aspire à un tel sacrifice, personne ne pense réellement au peuple. Regardez l'Union des forces de droite (10). Cette nouvelle génération d'élus, en qui le peuple a placé ses espoirs, n'a rien trouvé de mieux que de proposer l'abolition des avantages accordés aux invalides, aux vieux, aux malades et aux familles nombreuses ou, plus exactement, leur remplacement par des compensations monétaires. J'ai peine à croire que des gens aussi bien informés que Boris Nemtsov (11) ou Irina Khakamada (12) puissent ne pas se rendre compte qu'il est impossible de compenser la délivrance gratuite de médicaments par une somme mensuelle forfaitaire. Moi-même je bénéficie du statut d'invalide de guerre et, actuellement, je dépense 500 dollars par mois en médicaments. Il va de soi qu'en toute hypothèse je toucherai une allocation dont le montant sera largement inférieur à ma consommation réelle. De même, on ne peut pas prétendre compenser, par une allocation, les réductions en vigueur pour le loyer, l'électricité, le téléphone ou les transports publics ; car le montant de ladite allocation sera établi à partir d'une évaluation des besoins minimum, effectuée par des bureaucrates, et non pas en se fondant sur les besoins concrets des gens. Les députés sont parfaitement conscients de ces problèmes, mais cela ne les empêche nullement de soutenir la nouvelle loi. Peut-être trouverez-vous que je me focalise trop sur la protection sociale, mais je suis convaincue que c'est sur ces « points de détail » que l'on peut redonner espoir à la population ou, au contraire, la plonger dans la dépression.

G. A. - Revenons, si vous le voulez bien, à la politique pure et dure : la deuxième guerre de Tchétchénie fait rage depuis plus d'un an et demi. Quelles sont les vraies raisons de ce conflit, selon vous ?

E. B. - Il y a, certes, des raisons d'ordre économique. Le contrôle des gisements pétrolifères tchétchènes et de l'oléoduc transitant par le territoire de la petite République caucasienne était au cœur des enjeux de la première guerre. Nombreux sont ceux qui ont profité du premier comme du second conflit pour s'enrichir sur le dos de la population, par le pillage ou le détournement de l'aide humanitaire. A l'heure où je vous parle, les vautours continuent leur ballet sinistre autour de cette terre exsangue, dévastée, qui n'est plus ni fertile ni pétrolifère. L'ex-premier ministre Sergueï Stepachine n'a-t-il pas récemment annoncé que les sommes envoyées par le gouvernement fédéral et destinées à la reconstruction de la Tchétchénie n'arrivent jamais à destination ? Mais au-delà des aspects « économiques », ce sont les préoccupations politiques qui priment. Il faut comprendre que ces deux guerres constituent une monumentale tromperie, à la fois à l'égard de l'opinion publique russe et internationale. La première a été menée au nom de la « restauration de l'ordre constitutionnel », et la seconde au nom de la « lutte anti-terroriste ». Ces deux slogans sont des leurres. Après avoir vécu sous le règne du totalitarisme stalinien, puis sous les régimes moins totalitaires, et cependant répressifs, de Khrouchtchev et Brejnev, nous voilà aux prises avec l'État du mensonge total. L'État totalitaire comportait trois caractéristiques principales : la pratique de la terreur, la peur et le mensonge. De nos jours, la terreur a disparu ; quant à la peur, elle n'est plus présente que chez les personnes âgées. On ne peut donc pas dire que la Russie actuelle soit un pays totalitaire. En revanche, nous avons hérité de la dimension mensongère du système soviétique, et cet héritage n'a pas été surmonté. Le mensonge est omniprésent dans notre vie politique. A la source des guerres tchétchènes, il y a notamment cette histoire d'amitié entre les peuples — une histoire à dormir debout si elle n'était pas si tragique ! Cette amitié n'a tout simplement jamais existé ; et c'est pourquoi l'effondrement de l'Union soviétique fut aussi rapide et facile. On prétend maintenant recréer cette « fraternité », en modèle réduit, à l'échelle de la Russie. Le problème est que la révolte tchétchène contredit le mythe. Comment maintenir dans le giron russe un peuple qui, depuis deux siècles, n'a jamais voulu en faire partie, un peuple que le régime communiste a vainement tenté, soixante-dix années durant, d'exterminer physiquement et d'anéantir culturellement ? 1920, 1924, 1929, 1936, 1939 et j'en passe... La chronologie des répressions contre ce peuple rebelle serait trop longue ; mais il faut, au moins, rappeler la déportation massive des Tchétchènes par Staline en 1944. J'ai lu attentivement les rapports de mission rédigés par les généraux tsaristes, puis par les guébistes envoyés dans le Nord-Caucase. On y retrouve les noms — devenus tristement familiers — de localités telles que Samachki ou Alkhan-Yourt. Souvorov écrivait à l'impératrice Catherine : « Mère, notre victoire est complète. Malheureusement, tous les Nagaïtsy (13) ont été tués. » On chercherait en vain chez les dirigeants de la « Russie nouvelle », comme chez leurs prédécesseurs soviétiques, la nuance de regret que traduit ce « malheureusement ».

G. A. - Vladimir Poutine appelle le peuple russe à retrouver sa grandeur d'antan ; il prône la force et l'unité au nom de la « grande Russie ». Est-ce un discours réaliste ?

E. B. - La Russie pourra se considérer comme un grand pays, riche et puissant, le jour où l'espérance de vie de sa population égalera celle de la Suède ; et non pas lorsqu'elle aura régénéré son complexe militaro-industriel pour redevenir le premier marchand d'armes de la planète. Elle sera un grand pays lorsque l'ensemble de sa population se sera enrichi, et non pas seulement une petite élite qui s'engraisse sur le dos du peuple. Pour vous dire le fond de ma pensée : je comprends mal pourquoi le peuple russe, mon peuple, ce peuple que j'aime tant par ailleurs, ne cesse ainsi de se prendre les pieds dans le tapis de l'histoire. Honnêtement, cela me dépasse !

G. A. - Vous nous disiez, à l'instant, que la nouvelle Russie était fondée sur le mensonge. Pouvez-vous nous en donner d'autres exemples en dehors de la Tchétchénie ?

E. B. - Des exemples ? Ce n'est pas ce qui manque vous savez ! Le mensonge règne à tous les étages de l'édifice étatique. Quand M. Poutine nous explique qu'il s'efforce de restaurer ce qu'il appelle la « verticale du pouvoir », afin de créer un État plus fort, cela veut dire, dans la pratique, qu'il est en train de détruire la dimension fédérale du pays pour lui substituer un modèle unitaire. Autre exemple : on nous raconte que M. Poutine s'efforce de combattre la corruption et voilà que, par une bizarre coïncidence, le nouveau maître du Kremlin s'en prend d'abord à des Juifs comme Berezovski et Goussinski. Cette situation me rappelle un épisode de notre histoire récente. Nous avions naguère un vice-président du Conseil des ministres — sorti de l'entourage d'Andropov, comme Poutine — qui menait une lutte implacable contre la corruption et la mafia. Il était même allé jusqu'à faire pression sur la Cour suprême dans le but obtenir de nombreuses condamnations à mort pour des crimes économiques. Gueïdar Aliev, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est aujourd'hui président de l'Azerbaïdjan. Or, nous savons, maintenant, qu'Aliev ne combattait pas la mafia en tant que telle : il s'attaquait avant tout aux malfrats qui lui faisaient concurrence et, sur leurs cadavres, il bâtissait son propre réseau mafieux. Pour avoir observé avec la plus grande attention ce qui se passe chez nous en ce moment, je puis affirmer que l'on assiste au même processus : le pouvoir — que ce soit M. Poutine en personne ou son entourage proche — s'attaque à une mafia pour en installer une autre à la place. Aussi suis-je sidérée d'entendre un vieux sage comme Soljenitsyne dire de Vladimir Poutine que c'est un homme intelligent et dynamique, qui n'aspire pas au pouvoir personnel et se soucie exclusivement du bien du pays !

G. A. - Vladimir Poutine semble vouloir se donner l'image d'un rassembleur : lors de sa visite à Paris, au mois d'octobre dernier, il s'est rendu au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois où sont enterrés des Russes blancs qui, jadis, avaient combattu ou fui les Bolcheviks ; par ailleurs, il a rencontré récemment l'ultra-nationaliste fascisant Alexandre Prokhanov et a reçu le grand patriote Alexandre Soljenitsyne ; enfin, pour la première fois depuis l'effondrement de l'URSS, il alloué un budget aux millions de Russes qui vivent dans les ex-républiques de l'Union soviétique. Quel commentaire vous inspirent ces différentes initiatives ?

E. B. - Je dirai que M. Poutine semble avoir tout privatisé, y compris Soljenitsyne ! En réalité, je ne suis pas particulièrement étonnée de voir que les belles paroles du président sur la nécessité de rebâtir une Grande Russie ont séduit quelqu'un comme Soljenitsyne. C'est aussi sa façon de penser ! A ce propos, il me vient à l'esprit une horrible association d'idées : je me souviens d'un discours d'Hitler, prononcé en 1938 ou en 1939, dans lequel il affirmait que sa politique était dictée par la volonté de préserver la race. Il me semble que ce désir de rassembler la nation en une sorte de monolithe — exprimé par des personnalités telles que Soljenitsyne et Prokhanov — nous conduit tout droit vers la destruction définitive des principes moraux du peuple russe. Notez, au passage, que je tiens à faire une différence entre les notions de peuple et de nation. J'ajoute que l'Église orthodoxe joue un rôle très ambigu et fort éloigné de celui qui devrait être le sien dans un État laïque. J'ai parfois l'impression que l'ombre sinistre de Pobedonostsev, avec son culte de l'autocratie et son aversion pour le libéralisme occidental, plane au-dessus du pouvoir actuel (14).

G. A. - L'Église orthodoxe semble en passe de se transformer en religion d'État…

E. B. - Oui. Et c'est une évolution que je réprouve. Dans un État multinational et laïque, de surcroît, ce serait une très grave erreur. La religion doit servir de guide spirituel et moral aux croyants ; elle ne doit, en aucun cas, être mêlée aux intérêts de l'État. Je suis révoltée lorsque je vois les prêtres orthodoxes accorder leur bénédiction aux jeunes appelés envoyés dans le Nord-Caucase et bénir, aussi, les chars et les avions qui massacrent la population civile en Tchétchénie. J'ai bien peur que la préoccupation essentielle de notre Église orthodoxe soit son propre enrichissement. Le pouvoir lui a cédé les accises sur l'alcool et le tabac, mais ces privilèges ne lui suffisent pas puisqu'elle cherche, par tous les moyens, à s'approprier les lieux de culte dans les ex-républiques d'URSS et à récupérer, un peu partout en Russie, des églises désaffectées à l'époque soviétique — qu'elle en ait besoin ou non. Autant de pratiques qui n'ont rien à voir avec la vraie religiosité (15).

G. A. - Quel est, selon vous, le credo de la nouvelle classe dirigeante ?

E. B. - Ces gens n'ont qu'un seul credo : s'arroger la plus grosse part du gâteau. Le reste n'est que palabre ou poudre aux yeux destinée à masquer leur rapacité.

G. A. - Que peut faire l'Occident pour favoriser une démocratisation en profondeur de la Russie ?

E. B. - Je n'en sais rien. Ce n'est pas à moi de dicter sa conduite à l'Occident. Je ne puis que constater son extraordinaire et coupable complaisance vis-à-vis de la Russie et de ses mensonges. Toutes les décisions prises par les instances internationales au sujet de la Tchétchénie relèvent de la démagogie pure et simple. Lorsque le deuxième conflit a débuté, les pays occidentaux auraient dû adopter une position très ferme, comme ils l'ont fait pour la Bosnie et le Kosovo — sans pour autant recourir aux bombardements, bien sûr. Leur devoir était de dénoncer le génocide perpétré en Tchétchénie et d'édicter des sanctions contre la Russie, sans attendre le vote du Conseil de l'Europe ou de quelque autre institution que ce soit. Enfin, ils auraient dû refuser de verser le moindre dollar à notre pays, tant que celui-ci poursuivrait sa sale guerre. Au-delà du drame tchétchène, les dirigeants occidentaux auraient dû exercer un contrôle systématique sur l'utilisation des fonds alloués à Moscou durant toutes ces années. En renonçant à un tel contrôle, ils ont contribué à propager la corruption et commis un péché capital !

G. A. - Apparemment, la Russie n'est plus aussi dépendante que naguère des crédits occidentaux…

E. B. - Mon pays a une chance extraordinaire : grâce aux pétrodollars, il dispose en ce moment de surplus monétaires. Mais au lieu d'aider les catégories les plus démunies de la population — ces cinquante millions de Russes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté —, il consacre cette manne à la guerre, à la rénovation de la résidence présidentielle de Novo-Ogarevo et à la construction d'immeubles de luxe pour les députés. Appeler la Russie une démocratie est une insulte aux idéaux démocratiques !

Notes :

(1) Les Tatars de Crimée forment un groupe ethnique spécifique, de religion musulmane, qui disposait de sa propre république autonome en Crimée. Accusés de collaboration avec les nazis, ils ont été déportés en 1944 sur l'ordre de Staline, essentiellement en Asie centrale. La Crimée, qui appartient aujourd'hui à l'Ukraine indépendante, a vu revenir ses Tatars au cours de ces dernières années, malgré les réticences d'une population locale majoritairement russophone.
(2) La Meskhètie est une région de la Géorgie conquise par l'Empire ottoman au XVIe siècle et annexée par l'empire russe au XIXè. Les Meskhètes sont, en fait, des Géorgiens musulmans.
(3) Les Allemands de la Volga, installés en Russie depuis le XVIIIe siècle, avaient leur propre république autonome au sein de la Fédération de Russie. En 1941, ils ont été accusés par Staline de collaboration avec les nazis et déportés. Leur république a été dissoute.
(4) Elena Bonner fait allusion à l'arrestation de deux membres de l'état-major électoral de Boris Eltsine durant la campagne pour les présidentielles de1996. Les deux individus portaient une boîte en carton contenant 500 000 dollars en espèces. Cet argent devait servir à financer une série de concerts ainsi que la campagne publicitaire télévisée du candidat Eltsine dont le slogan était « Vote Eltsine, sinon tu perdras ». Le lendemain de leur arrestation, les « convoyeurs de fonds » étaient relâchés, après une intervention personnelle du chef de l'administration présidentielle, M. Tchoubaïs. Nombreux sont ceux qui considèrent que l'élection de 1996 a été truquée, notamment parce que la campagne du président candidat aurait été partiellement financée par des détournements de fonds publics.
(5) Ce journal anglophone de Moscou a publié, au mois de septembre 2000, des révélations sur les faux décomptes de voix lors de l'élection présidentielle : il en ressort que Vladimir Poutine n'aurait pas dû être élu dès le premier tour.
(6) Mikhaïl Molostvov (né en 1934) enseignait l'histoire au moment de son arrestation. Il a été condamné à sept ans de camps pour avoir soutenu le soulèvement populaire anti-communiste en Hongrie en 1956. Il a purgé sa peine de 1958 à 1965. Il a été réhabilité en 1988.
(7) Nombre d'élus — pour qui ces appartements de fonction n'étaient même pas leur résidence principale — avaient déjà bénéficié du droit à la privatisation de leur appartement.
(8) Sergueï Kovalev (né en 1930) est biologiste de formation. Il a passé plus de dix ans en prison et en camps. Député de la Douma, défenseur actif des droits de l'homme, partisan de l'arrêt des hostilités en Tchétchénie, il a condamné — lors de la première comme de la seconde guerre tchétchène — les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre commis par l'armée fédérale dans la petite république du Nord-Caucase.
(9) Youli Rybakov (né en 1946) est artiste peintre. Il a passé cinq ans dans les camps pour avoir écrit en lettres géantes le slogan « URSS–prison des peuples » sur les murs de la forteresse Pierre et Paul à Saint-Pétersbourg. Il siège aujourd'hui à la Douma où il s'occupe essentiellement des questions de droits de l'homme.
(10) Formation réunissant divers petits partis et mouvements favorables aux réformes libérales et à l'économie de marché. Elle a été constituée, à la hâte, à la veille des législatives de décembre 1999.
(11) Ancien gouverneur de Nijni-Novgorod, ancien ministre, député à la Douma et chef du groupe de l'Union des forces de droite.
(12) Vice-présidente de la Douma. Cette économiste, ancienne secrétaire général du parti des Libertés économiques, est l'un des leaders de l'Union des forces de droite.
(13) Prononciation russe déformée de Nokhtchis (auto-appellation des Tchétchènes).
(14) Konstantin Pobedonostsev (1827-1907) fut, de 1880 à 1905, le haut procureur du Saint-Synode de Russie. Auteur du manifeste de 1881 où il prônait le renforcement de l'autocratie et exprimait son aversion pour le libéralisme occidental. Grâce à son ascendant sur l'empereur Alexandre III, dont il avait été le précepteur, il demeura très influent jusqu'à la fin des années 1880. Il fut le persécuteur de Lev Tolstoï, des vieux croyants, des baptistes et d'autres sectes. Il tenta, en outre, de renforcer le cléricalisme dans l'enseignement scolaire.
(15) Jouissant aujourd'hui d'une autorité dont elle avait été complètement privée à l'époque soviétique, l'Église orthodoxe russe est en train d'accroître rapidement son patrimoine : elle n'hésite pas à réclamer des églises qui ne lui ont jamais appartenu, comme les cathédrales du Kremlin — propriété historique des tsars — ou les anciennes églises privées de l'aristocratie russe. Pendant quelques années, l'Église orthodoxe a également profité d'un privilège accordé par l'État : le droit à l'importation détaxée de tabac et d'alcool, ainsi qu'à la vente de ces produits au prix du marché — ce qui représentait une source de revenus énorme. Ce privilège fut aboli en 1998.