Politique Internationale - La Revue n°90 - HIVER - 2001

sommaire du n° 90
ISRAEL-PALESTINE : LA DECHIRURE
Article de Alain Dieckhoff
Directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre d'études et de recherches internationales (Paris)
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Vendredi 29 septembre, à Jérusalem, dans la mosquée Al-Aqsa, la prière du vendredi touche à sa fin. Une cinquantaine de Palestiniens jettent des pierres sur les policiers israéliens en faction et sur les fidèles juifs qui prient, en contrebas, devant le mur occidental dit «des Lamentations». Ils s'élèvent contre la venue sur l'esplanade des mosquées (1) , la veille, du leader du Likoud, Ariel Sharon. Cette visite, censée affirmer la souveraineté israélienne sur le site, a été perçue comme une provocation, alors que la question, si sensible, de Jérusalem est sur la table des négociations. Les protestations palestiniennes s'attirent une riposte pour le moins musclée de la police: 7 Palestiniens sont tués, 220 blessés. Le lendemain, les émeutes gagnent la Cisjordanie, la bande de Gaza et même les régions arabes à l'intérieur d'Israël. Une nouvelle Intifada a commencé ...

Retour sur Camp David

Pour comprendre le déclenchement et l'installation dans la durée de ce nouveau cycle d'affrontements, il faut revenir sur l'échec du sommet de Camp David en juillet dernier. Comment le ministre israélien des Affaires étrangères Shlomo Ben Ami pouvait-il afficher, fin août, la certitude inébranlable qu'un accord était à portée de main quand, au même moment, le négociateur palestinien Saeb Erakat déclarait, lui, qu'il restait de nombreux obstacles à franchir avant de parvenir à la rédaction d'un texte de compromis? L'un des deux a-t-il menti?

En réalité, chacun des protagonistes était sincère. Mais leur lecture respective du sommet tripartite de Camp David divergeait. Au fond, les Israéliens comme les Palestiniens ont surtout évalué ce sommet par rapport à leur propre camp: les premiers ont eu le sentiment d'avancer des propositions courageuses, en rupture avec un consensus israélien beaucoup plus frileux tandis que les seconds étaient convaincus que l'on était encore bien loin du minimum acceptable par l'opinion publique palestinienne et, plus largement, arabe. Que chaque partenaire se soit ainsi mépris sur les attentes de l'autre dénote, sans doute, une méconnaissance mutuelle persistante. Mais cet obstacle aurait pu être contourné si le médiateur américain avait eu une vision claire des «lignes rouges» que chacune des parties se devait de ne pas franchir. Tel ne fut malheureusement pas le cas. Parce qu'ils ont mal évalué les contraintes qui pèsent sur les négociateurs palestiniens, les Etats-Unis n'ont pas été en mesure de dégager les véritables formules de compromis qui auraient, peut-être, permis de rapprocher les points de vue.

Une chose est sûre, en tout cas, c'est que le sommet ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. Arafat le jugeait prématuré au motif que les discussions préparatoires n'avaient pas suffisamment déblayé le terrain sur les questions, ô combien ardues, de Jérusalem, des réfugiés, des implantations et des frontières. Américains et Israéliens ne l'entendaient pas de cette oreille. Sans doute ont-ils sous-estimé l'ampleur des difficultés, tant ils étaient désireux d'aboutir à un résultat. Bill Clinton aurait voulu pouvoir couronner sa présidence par un éclatant succès au Moyen-Orient - lui qui s'était dépensé sans compter durant ses deux mandats. De son côté, Ehoud Barak était en quête d'un accord pour se redonner une légitimité politique forte: menacé de perdre sa majorité parlementaire, il espérait retrouver une seconde jeunesse en faisant avaliser directement par la population israélienne un compromis avec les Palestiniens. Les sondages conféraient quelque crédit à cette tactique. Ardemment souhaité par Israël et les Etats-Unis, le sommet eut donc lieu; mais, comme les Palestiniens l'avaient pressenti, il échoua.

La question de Jérusalem ...

Bien que les pourparlers se soient achevés le 24 juillet sans l'accord-cadre espéré, après un marathon de deux semaines, les négociations ont permis de lever certains tabous (2) . Le plus important concernait Jérusalem. S'écartant de la ligne officielle soutenue jusqu'alors par tous les gouvernements israéliens, pour lesquels Jérusalem «réunifiée» était la capitale du seul Etat d'Israël, Ehoud Barak proposa de concéder aux Palestiniens des espaces de souveraineté dans le secteur oriental de la ville. Rappelons que, dans la foulée de sa victoire militaire en juin 1967, Israël avait rattaché unilatéralement à Jérusalem-Ouest - sa capitale depuis 1950 - la municipalité jordanienne (avec ses 6 km2) et 66 km2 supplémentaires couvrant une série de zones rurales. Dans ce secteur annexé, il avait construit progressivement une dizaine de quartiers juifs qui rassemblent aujourd'hui 180000 habitants. Cette intense activité immobilière n'avait toutefois pas empêché la population palestinienne de tripler en 33 ans (passant de 70000 à 200000 personnes) grâce à un fort taux de natalité.

A Camp David, les propositions israéliennes se déclinèrent grosso modo de la façon suivante. Aux Palestiniens, une souveraineté complète tant sur les gros bourgs situés en dehors des limites municipales (Abu Dis, Anata...) que sur les localités comprises dans le périmètre municipal depuis 1967 mais qui, originellement, ne faisaient pas partie de Jérusalem (Shu'afat, Sur Bahir...). Aux Israéliens, une souveraineté totale sur les colonies juives édifiées autour de la ville (Maaleh Adoumim, Givat Zeev), ainsi que sur tous les nouveaux quartiers édifiés à l'Est (Gilo, Neve Yaakov...). Quant aux quartiers arabes intérieurs (Cheikh Jarrah, Salah al-Din...), ils auraient bénéficié d'une «gestion autonome». Sur le km2 de la Vieille Ville, là où se trouvent la plupart des Lieux saints (Haram al-Sharif ou esplanade des mosquées, Mur occidental, Saint Sépulcre), Israël entendait, au moins initialement, conserver sa souveraineté. Par la suite, ses représentants ont apparemment accepté une forme de «contrôle» palestinien sur les quartiers chrétien et musulman de la Vieille Ville.

Si on les rapproche de la position traditionnelle d'Israël - refus de toute remise en cause de l'annexion de 1967 - , ces offres marquent certainement une avancée; néanmoins, pour les Palestiniens, elles restent bien timides. Yasser Arafat a-t-il eu tort de s'en tenir à une position de principe: retour sous souveraineté palestinienne de tout Jérusalem-Est (à l'exception du quartier juif et du Mur occidental), conformément à la résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU? D'un point de vue tactique, on peut le penser: en avançant des contre-propositions, il aurait évité de prêter le flanc à l'accusation d'intransigeance. En même temps, sur le fond, à partir du moment où les négociateurs israéliens avaient soulevé la question littéralement explosive de la souveraineté sur l'esplanade, tout accord était voué à l'échec. Même si Israël entendait ne pas remettre en cause la gestion du site par les autorités musulmanes, sa volonté de se voir reconnaître de jure la souveraineté ultime sur ce lieu ne pouvait que susciter une fin de non-recevoir.

Comment imaginer, en effet, qu'un responsable palestinien puisse ainsi ignorer son opinion publique, celle du monde arabe et des pays musulmans? Comment imaginer qu'il puisse concéder officiellement à Israël la souveraineté sur un espace où, certes, se trouvait il y a deux millénaires le second Temple juif, mais où se dressent aussi, depuis treize siècles, le dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa, qui ont fait de Jérusalem la troisième ville sainte de l'Islam? A l'évidence, ce fut une grave erreur que de soulever, à ce stade préliminaire des négociations, un sujet aussi sensible, à forte dimension religieuse, et donc propice à tous les embrasements.

...et les autres pierres d'achoppement

Si Jérusalem est apparue comme la principale pierre d'achoppement, il ne faudrait pas en conclure que les autres dossiers ont été réglés. Celui des frontières, par exemple, a enregistré des avancées significatives, mais n'a pas abouti pour autant. La proposition israélienne de lui restituer 90% de la Cisjordanie ouvrait à l'Autorité palestinienne la perspective d'une certaine continuité territoriale sans laquelle aucun Etat digne de ce nom ne saurait exister. Même si les Palestiniens s'arc-boutent sur le principe d'un retour intégral aux lignes de juin 1967, un compromis n'est pas hors d'atteinte à condition qu'il soit fondé sur la réciprocité. Ainsi, il avait été question qu'Israël compense l'annexion de 10% de la Cisjordanie par la cession d'une superficie équivalente, prélevée sur son propre territoire (par exemple autour de Gaza).

Se posait, en outre, le problème de la souveraineté externe. Au départ, Israël avait affirmé vouloir conserver le contrôle de la frontière, tant le long du Jourdain avec la Jordanie qu'au Sinaï avec l'Egypte. Or une telle exigence paraissait manifestement incompatible avec l'existence d'un Etat véritable et conduisait plutôt à l'émergence d'un protectorat. Conscients de cette difficulté, les négociateurs israéliens semblaient avoir renoncé à surveiller eux-mêmes les frontières extérieures, se contentant de la présence d'une force multinationale du même type que celle qui assure, avec un succès réel, la protection de la frontière israélo-égyptienne. Quant aux colonies, le rattachement à Israël d'un dixième de la Cisjordanie aurait permis l'inclusion, dans l'Etat juif, de 80% des colons - les 20% restants devant être rapatriés ou bien contraints de vivre sous souveraineté palestinienne.

Pourquoi la rétrocession de 90% de la Cisjordanie n'a-t-elle pas, contrairement aux attentes israéliennes, suscité l'enthousiasme des Palestiniens? Deux raisons majeures expliquent leur réticence. D'abord, ils tiennent à la ligne de juin 1967, non par sentimentalisme mais parce que cette limite représente déjà, de leur point de vue, une concession énorme: ils négocient, aujourd'hui, la création d'un Etat palestinien sur la Cisjordanie et Gaza, soit 22% de la Palestine mandataire, et ne voient pas au nom de quoi ce cinquième devrait être amputé de pourcentages supplémentaires, simplement pour permettre à Israël d'annexer un certain nombre de colonies qu'il a, lui même, sciemment établies. Ensuite, si les 10% de Cisjordanie réclamés par Israël peuvent paraître un bien maigre butin, leur localisation ne va pas sans poser problème. Ainsi, le rattachement à l'Etat hébreu de Maaleh Adoumim, à l'est de Jérusalem, reviendrait quasiment à couper la Cisjordanie en deux. Du coup, la continuité territoriale de l'Etat palestinien serait gravement obérée.

Autre dossier en suspens: la question des réfugiés (soit 3,6 millions de personnes) qui ne fut qu'effleurée. Israël rejeta toute responsabilité dans l'exode des 750000 Palestiniens (en 1948) et n'accepta que du bout des lèvres d'exprimer ses regrets pour les souffrances endurées par ces derniers depuis un demi-siècle. Les responsables de l'Etat hébreu ont affirmé, également, que la résolution 194 de 1948 - qui prévoit soit le retour des réfugiés dans leurs foyers, soit le versement de compensations financières - n'était pas recevable en l'état. Israël ne pouvait autoriser qu'un retour symbolique, étalé sur dix ans, de quelques milliers de réfugiés, dans le cadre du regroupement familial. Une telle proposition, pour solde de tout compte, était inacceptable aux yeux de l'OLP, porte-parole des réfugiés palestiniens depuis des décennies.

Les positions respectives des Israéliens et des Palestiniens étaient, on le voit, passablement éloignées. Le parrain américain n'a pourtant pas épargné ses efforts pour parvenir à un accord. Mais il est parti d'un présupposé implicite - les Israéliens faisaient d'audacieuses concessions, alors que les Palestiniens se montraient inflexibles - qui ignorait complètement les contraintes fortes pesant sur la direction palestinienne. Supposer que l'octroi de larges pouvoirs municipaux sur la Jérusalem arabe suffirait à satisfaire la revendication palestinienne sur la Ville Sainte témoignait d'une coupable méconnaissance des aspirations nationales minimales des Palestiniens.

A Camp David, on était donc passé bien moins près d'un accord qu'on ne l'avait initialement laissé croire. Cet échec devait-il inéluctablement conduire à des affrontements violents? Certainement pas, car il n'y a pas de fatalité en histoire. Cela dit, le fait que la situation ait basculé aussi rapidement vers une confrontation prolongée montre que les conditions d'une flambée de colère étaient réunies depuis un moment.

Les raisons de la colère

La venue d'Ariel Sharon sur l'esplanade des mosquées n'aurait pu, à elle seule, enclencher un engrenage fatal. Si la situation a pu dégénérer à ce point, c'est parce que le processus d'Oslo était peu à peu tombé en panne au cours de ces cinq dernières années.

Oslo: un processus bafoué ...

Dès après la signature d'Oslo II, en septembre 1995, par Arafat et Rabin, la mécanique avait commencé à se gripper. L'assassinat du premier ministre israélien, la vague d'attentats islamistes, l'élection de Benjamin Nétanyahou ont été autant d'étapes sur la voie de l'enlisement. Ni Wye River en octobre 1998 ni Charm el-Cheikh en septembre 1999 - simples actualisations du texte de 1995 - n'ont constitué des avancées décisives.

Les traductions concrètes, sur le terrain, de cette succession d'accords n'ont, il est vrai, pas été totalement négligeables. D'un côté, la police palestinienne a établi, avec l'armée israélienne, une coopération en matière de sécurité qui a plutôt convenablement fonctionné et permis l'arrestation de dizaines de militants du Hamas. D'un autre côté, Israël a procédé à deux retraits supplémentaires qui ont donné à l'Autorité palestinienne une juridiction territoriale complète sur 70% de la bande de Gaza et 17% de la Cisjordanie (zone A, correspondant à huit enclaves urbaines). Cette dernière dispose, par surcroît, de compétences civiles permettant de gérer la vie quotidienne de la quasi-totalité des Palestiniens (à l'exception des 200000 résidents de Jérusalem).

Mais il faut bien reconnaître que ce pouvoir palestinien demeure fragile: sa base territoriale est précaire (Israël conserve le contrôle exclusif de 60% de la Cisjordanie, le solde - soit 23% - étant sous contrôle conjoint); ses attributions législatives et exécutives sont fortement bridées; ses compétences en matière de politique étrangère et de sécurité extérieure sont inexistantes. A ce jour, l'Autorité palestinienne n'a donc que les apparences d'un Etat, puisqu'elle ne possède pas, à proprement parler, de véritable souveraineté.

Il y a plus grave: la logique profonde du processus d'Oslo réclamait «la reconnaissance des droits légitimes et politiques mutuels» - une formule qui impliquait nécessairement, au terme de la période intérimaire, l'avènement d'un Etat palestinien en bonne et due forme. Le problème est que cet horizon stratégique était insidieusement miné par la poursuite incessante de la colonisation juive. Sans doute les accords d'Oslo n'interdisaient-ils pas explicitement le développement des implantations; mais en affirmant, par ailleurs, que «la Cisjordanie et la bande de Gaza constituent une unité territoriale unique dont l'intégrité et le statut devront être préservés durant la période intérimaire», ils laissaient clairement entendre qu'à tout le moins la colonisation devait être gelée.

Or, il n'en fut rien: depuis 1995, plus de 50000 Juifs se sont installés dans les Territoires (hors Jérusalem). Cette arrivée continue de résidents juifs s'est traduite par de nouvelles expropriations, par la construction de maisons et de routes de contournement. Du coup, la situation a revêtu un caractère schizophrénique: pendant qu'Israël et l'OLP tentaient laborieusement d'élaborer un compromis territorial, l'installation régulière de colons ne faisait que rendre le partage plus compliqué. Aujourd'hui, comme vient de le prouver «la révolte d'Al-Aqsa», les implantations constituent le point de cristallisation majeur dans la colère des Palestiniens. Netzarim, dans la bande de Gaza, était tout indiqué pour devenir un lieu de confrontation violente: petit village de 400 âmes, massivement gardé par l'armée israélienne, coincé entre la cité de Gaza et des camps de réfugiés, il apparaît comme le témoignage vivant d'une occupation obstinée que la kyrielle d'accords, conclus depuis cinq ans, n'a fait que réaménager, sans l'entamer durablement.

...et un désastre économique pour les Territoires

Le déséquilibre politique se double d'une précarité économique durable dans les territoires palestiniens. La réduction de moitié du PNB comme l'envol du chômage ne sont pas, loin s'en faut, de la seule responsabilité d'Israël. L'absence de transparence dans le fonctionnement de l'Autorité palestinienne, l'hypertrophie des appareils bureaucratiques (en particulier des différents services de sécurité), l'institution de monopoles, les détournements de fonds n'ont guère contribué à assainir la situation économique et ont dissuadé les investisseurs privés de tenter leur chance. Ce qui ne veut pas dire, pour autant, qu'Israël a facilité l'émergence d'une économie librement administrée. La dépendance des Palestiniens envers l'Etat hébreu, en termes de transferts salariaux comme d'échanges commerciaux, reste énorme: 80% des exportations sont destinés à Israël, d'où proviennent 90% des importations. Les bouclages répétés des Territoires, l'absence d'infrastructures (port, aéroport pour le fret), le contrôle tatillon exercé sur les différents points de passage vers Israël, l'Egypte et la Jordanie rendent la liberté de commerce illusoire (3) .

Dans un tel contexte, marqué à la fois par l'engourdissement du processus de paix et par l'absence de changements significatifs sur le terrain pour les Palestiniens, le terreau de la révolte était prêt. La visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade ne fut que l'étincelle qui mit le feu aux poudres.

La nouvelle Intifada dans le jeu d'Arafat

Très vite, il fallut se rendre à l'évidence: il ne s'agissait pas d'un accès de colère passager mais bien d'une insurrection de grande ampleur comparable, à certains égards, au soulèvement palestinien de 1987-1993. D'où, d'ailleurs, le nom de nouvelle «Intifada» qui lui fut immédiatement attribué par les émeutiers. Il reste que les événements actuels empruntent seulement certains traits à la première Intifada, le plus notable étant le face-à-face asymétrique entre, d'un côté, des manifestants munis de cailloux et de cocktails Molotov, et, de l'autre, une armée moderne, dotée d'une redoutable puissance de feu. Il y a, toutefois, une différence essentielle avec la guerre des pierres des années 80: disposant d'une base territoriale, même limitée (les villes de la zone A), et de forces paramilitaires (milices, police, sécurité préventive...), les Palestiniens sont aujourd'hui en mesure d'utiliser des armes contre les soldats et les colons. Même si cette capacité offensive demeure limitée - le bilan des victimes, de part et d'autre, suffit à l'attester - , elle n'en change pas moins la donne et rend extrêmement difficile la mise en oeuvre d'une solution militaire définitive aux troubles de l'heure. Le retour de Tsahal à Gaza ou à Naplouse n'irait pas, en effet, sans de nombreuses pertes humaines pour Israël.

Quel rôle Yasser Arafat a-t-il joué dans cette seconde Intifada? Il paraît excessif d'imaginer qu'il ait pu concevoir, dans la foulée de l'impasse de Camp David, un véritable plan articulé visant à lancer, via les militants du Fatah, une guerre de harcèlement contre Israël (4) . Cette thèse du complot souffre de nombreuses faiblesses - la plus sérieuse étant qu'elle ne permet absolument pas de comprendre pourquoi les Arabes israéliens qui, par définition, échappent au pouvoir de l'Autorité palestinienne, se sont soulevés comme un seul homme au début du mois d'octobre. Aux dires mêmes des services de sécurité intérieure israéliens, ces émeutes étaient, au départ, spontanées. Si la machination doit être exclue, il ne fait guère de doute, en revanche, que Yasser Arafat n'a pas cherché à calmer le jeu; et cela, pour deux raisons.

Du bon usage de la rue...

La première est de nature politico-diplomatique: le leader palestinien se trouvait sur la défensive après Camp David. Même s'il avait, de son point de vue, de sérieux motifs de rejeter les propositions de Barak, il apparaissait malgré tout, aux yeux d'une bonne partie de l'opinion occidentale, comme «Monsieur Niet». L'entrée en scène de la rue palestinienne lui permet de redistribuer les cartes avec l'espoir d'amener Israël à faire davantage de concessions territoriales, sous la pression de la communauté internationale.

Cette tactique peut se prévaloir de certains succès que l'on ne saurait, cependant, qualifier de décisifs. Le plus notable a été obtenu sur le plan inter-arabe lors du sommet du Caire, les 21-22 octobre - sommet à l'occasion duquel les relations diplomatiques entre Israël et le monde arabe ont été suspendues. Quatre pays (Qatar, Oman, Maroc, Tunisie) ont fermé leurs bureaux commerciaux, ou de liaison, tandis que l'Egypte rappelait son ambassadeur et que la Jordanie choisissait de ne pas nommer le sien. Parallèlement, les Palestiniens obtenaient la création de deux fonds de solidarité: l'un pour protéger la Jérusalem arabe, l'autre pour soutenir l'Intifada. Convoqué à la mi-novembre, le sommet de l'Organisation de la conférence islamique a, sans surprise, apporté un soutien total aux Palestiniens (mais sans renforcer de façon décisive leur position diplomatique).

C'est que l'enjeu véritable se situe ailleurs, dans une implication directe de la communauté internationale. Si les Palestiniens ont obtenu, de la part de l'ONU, une série de condamnations d'Israël pour usage excessif de la force, ainsi que l'envoi d'une commission chargée d'établir l'origine des violences, ils sont encore loin d'avoir arraché l'essentiel, à savoir le déploiement d'observateurs internationaux. Au-delà de la fonction de protection des civils palestiniens, l'envoi d'une telle force est considéré comme un moyen de faciliter la mise en oeuvre d'un règlement avalisé et garanti par la communauté internationale, comme ce fut le cas en Bosnie avec les accords de Dayton. Pareil scénario suppose soit l'agrément d'Israël, ce qui paraît douteux - l'Etat juif ayant toujours refusé la logique d'internationalisation - , soit une pression forte des Etats-Unis, dont on sait bien qu'ils ne sont pas prêts à «tordre le bras» à leur allié stratégique.

Remobiliser les troupes

La seconde raison pour laquelle Arafat ne s'est pas employé à mettre le holà aux émeutes tient à son souci de ménager une liberté d'action à la «génération de la première Intifada». C'est à elle que revient la responsabilité, durant les émeutes, d'encadrer les chebab (jeunes) et les groupes armés du Tanzim (milice du Fatah) qui tirent sur les soldats et les colons juifs. La figure emblématique de cette génération est Marwan Barghouti.

Agé de 41 ans, il a passé six ans dans les geôles israéliennes (entre 1978 et 1984) pour avoir mené des actions contre Tsahal. Expulsé en 1987, lors de la «révolte des pierres», il se retrouve au siège de l'OLP à Tunis d'où il regagne la Cisjordanie en 1994, à la faveur des accords d'Oslo. Il y devient le responsable du Fatah qu'il représente, aussi, au Conseil législatif palestinien. A l'instar d'autres responsables du Tanzim, Marwan Barghouti est un Palestinien de l'intérieur qui a lutté contre la présence militaire israélienne. Ses états de service lui confèrent une réelle légitimité qu'Arafat, homme de la diaspora, ne peut ignorer. Le chef palestinien a toujours veillé à composer avec les militants de la première Intifada, prenant soin d'intégrer un certain nombre d'entre eux dans les institutions de l'Autorité, en particulier la police (5) .

A présent, le vieux chef s'efforce de les remobiliser dans une confrontation avec l'Etat hébreu dont il espère, tout à la fois, le renforcement de l'unité nationale et des gains diplomatiques au détriment d'Israël. Rien ne lui garantit, pourtant, qu'il puisse gagner sur les deux tableaux.

Israël face à l'Intifada

Surpris par le déclenchement de ce soulèvement, Israël a opté pour une réponse de type militaire, extrêmement dure. Cette riposte ne correspond pas à un réel danger: les jeunes Palestiniens brandissant des pierres, même lorsqu'ils sont appuyés par des éléments armés, ne peuvent représenter une menace crédible pour des soldats circulant dans des véhicules blindés ou postés dans des enceintes fortifiées. Comment expliquer, alors, cet usage manifestement excessif de la violence, relevé par toutes les organisations internationales de défense des droits de l'homme (6) ? La seule explication «rationnelle» réside dans la conviction des autorités israéliennes qu'il faut écraser la nouvelle Intifada pour prouver aux Palestiniens qu'ils n'obtiendront rien par un mouvement insurrectionnel. La démonstration, extrêmement coûteuse pour les Palestiniens en vies humaines (7) , paraît peu probante. Elle suppose que Yasser Arafat soit en mesure de contrôler l'ensemble de ses troupes, ce qui n'est pas le cas. Elle néglige aussi, complètement, les effets pervers de la répression: la multiplication des martyrs ne peut que nourrir la rancoeur des chebab contre Israël et encourager leur soif de vengeance.

«La patrie en danger»

Cette crise israélo-palestinienne a eu des répercussions profondes sur la société israélienne. Elle a suscité un assez large mouvement de «défense patriotique» au sein d'une population gagnée par le sentiment que le pays était en danger. Cette perception est objectivement exagérée: le rapport de force demeure à l'avantage exclusif d'Israël qui dispose de l'une des meilleures armées du monde. Il n'empêche que cette perception doit être prise en compte dans sa subjectivité.

Les émeutes dans les territoires palestiniens, mais aussi en Israël même, les escarmouches avec le Hezbollah le long de la frontière nord, le gel des relations diplomatiques avec les pays arabes, sont autant d'éléments qui ont fait ressurgir, avec force, le sentiment d'insécurité et entretenu la fièvre obsidionale des Israéliens. Cette impression de vulnérabilité, alimentée à la fois par la mémoire du génocide et par l'hostilité totale du monde arabe à laquelle l'Etat hébreu a dû faire face durant des décennies, a alimenté deux types de réactions: d'une part, le réflexe d'unité nationale qu'Ehoud Barak a tenté de transcrire politiquement en cherchant, sans succès, à former un gouvernement d'urgence avec le Likoud; et, d'autre part, la logique des représailles censée montrer à la population que la capacité offensive de l'armée demeure intacte.

Par-delà ce sursaut patriotique général, la crise n'a pas eu les mêmes conséquences d'un bord à l'autre de l'échiquier politique israélien. Les partisans de la droite ont vu dans ces événements une confirmation de leur thèse traditionnelle sur la nocivité intrinsèque du processus de paix. Oslo a toujours été, à leurs yeux, un vaste marché de dupes que les Palestiniens avaient accepté uniquement dans le cadre d'une stratégie par étapes: prendre pied en Cisjordanie et à Gaza, pour mieux attaquer Israël par la suite. Du coup, les différents courants de droite ont réaffirmé avec force un nationalisme sans compromis. Les sionistes-religieux, à l'unisson du Likoud, ont interprété ces événements comme la preuve de l'irrédentisme absolu des Palestiniens: les attaques contre Hébron ou Kfar Darom (à Gaza) ne seraient que le prélude à des assauts contre Tel-Aviv et Haïfa. Il importe donc de ne pas céder puisque toute concession est le signe d'une coupable faiblesse. La base électorale du parti sépharade Shas, qui provient pour l'essentiel du Likoud, a manifesté un nationalisme véhément qui s'est traduit par une série d'agressions anti-arabes dans les villes mixtes (Jaffa, Akko...) comme dans les villes de développement (Dimona, Tibériade...) (8) . Le même type de réaction a pu être observé chez certains nouveaux immigrants russes qui ont participé à Nazareth (le 8 octobre 2000) à de violentes émeutes anti-arabes (2 morts).

Le désarroi de la gauche

Autant les différents courants de droite ont été revigorés par la crise, autant leurs adversaires de gauche ont été ébranlés par elle. Le désarroi de la gauche libérale juive tient au fait qu'elle croyait fermement aux chances d'un processus pacifique. Si tous ne partageaient pas la vision romantique défendue par Pérès, avec son idée d'intégration économique régionale, tous étaient convaincus, en revanche, que le processus de paix allait inspirer une confiance mutuelle irréversible.

Cette perspective paraît aujourd'hui illusoire et nombreuses sont les «colombes» qui ont le sentiment d'avoir été trahies par les Palestiniens. Même si des initiatives politiques commencent, timidement, à voir le jour - on en aperçoit les prémices dans l'appel, lancé par des intellectuels et des hommes politiques, au démantèlement des colonies et au retour d'Israël sur la ligne de juin 1967 (9) - , le dialogue avec les Palestiniens mettra certainement du temps à retrouver un rythme de croisière.

La révolte des Arabes israéliens

Dernier segment de la société israélienne ébranlé par le regain de tension, les citoyens arabes d'Israël, soit un million de personnes, ont été frappés de plein fouet par la nouvelle Intifada. Jamais ils n'avaient eu à déplorer autant de victimes dans des affrontements avec la police (treize morts, plusieurs centaines de blessés). La vigueur de la répression policière à leur égard les a confortés dans le sentiment que, à la moindre incartade, ils sont traités comme des ennemis de l'Etat. Jeter des pierres, des cocktails Molotov, barrer des routes, saccager des magasins, incendier des bâtiments constituent de graves troubles à l'ordre public auxquels le gouvernement était pleinement fondé à mettre un terme. Cela autorisait-il, pour autant, la police d'un Etat démocratique à utiliser massivement des armes à feu contre des manifestants, même particulièrement déchaînés?

La commission d'enquête, finalement mise en place, permettra, espérons-le, de faire toute la lumière sur ces tragiques incidents qui ont érigé un mur d'incompréhension entre Arabes et Juifs en Israël. Les premiers sont persuadés qu'ils resteront toujours des citoyens de seconde zone, et les seconds sont tout aussi convaincus qu'ils ont affaire à une dangereuse cinquième colonne à l'intérieur de l'Etat.

Comment sortir de la crise?

Les initiatives diplomatiques destinées à rétablir le calme ayant échoué (rencontres de Paris et de Charm el-Cheikh), la région s'est installée dans une «petite guerre» assez étrange. Les affrontements sporadiques se poursuivent: aux pierres et aux cocktails Molotov autour des colonies et des barrages militaires, aux attentats, aux mitraillages de francs-tireurs, côté palestinien, répondent les tirs directs, les rafales de missiles et les bombardements, côté israélien. Mais ce conflit de basse intensité obéit à certains codes implicites: les Palestiniens évitent généralement l'intervention des forces officielles (police, sécurité préventive), préférant laisser agir les milices; les Israéliens, eux, se limitent à des frappes chirurgicales contre des bâtiments de l'administration palestinienne ou des responsables du Tanzim. Chacun cherche donc à maintenir la pression tout en évitant une confrontation généralisée.

Cette prudence s'explique aisément: les deux parties savent bien qu'il n'existe pas de solution militaire à long terme. C'est aussi évident pour les Palestiniens qui ne peuvent espérer renverser le rapport de force en leur faveur, que pour Israël qui pourrait facilement réoccuper les enclaves palestiniennes mais au risque de se retrouver confronté à une guérilla urbaine difficile à juguler. La voie diplomatique reste donc ouverte - ni Arafat ni Barak ne l'ayant récusée.

La grande question est de savoir si les conditions minimales pour adopter un cadre général de négociations existent aujourd'hui. La période de transition dans laquelle se trouvent Américains et Israéliens apparaît, paradoxalement, à la fois comme un atout et un handicap. Ehoud Barak qui a finalement pris le parti de démissionner, provoquant ainsi des élections spéciales pour le seul poste de premier ministre, ne peut espérer l'emporter face à son adversaire, Ariel Sharon, qu'avec un accord en poche. Pour atteindre cet objectif, Barak a accepté comme base de discussion, sous réserve de quelques modifications, les propositions américaines présentées fin décembre, qui vont plus loin que le projet de règlement présenté à Camp David (en particulier sur Jérusalem et sur la superficie de l'Etat palestinien). Pour autant, cette flexibilité accrue va de pair avec une extraordinaire faiblesse: dans cette période pré-électorale, un Barak minoritaire et démissionnaire ne paraît plus vraiment en mesure de faire accepter au pays des choix aussi décisifs.

Quant aux Etats-Unis, le fait que l'équipe républicaine ait besoin d'un temps de rodage avant d'être opérationnelle dans la région n'est pas vraiment optimal pour l'adoption d'un plan de paix ambitieux. A cela, il faut ajouter que Yasser Arafat n'a pas nécessairement le même sentiment d'urgence: si la victoire électorale de Sharon serait pour lui synonyme d'une plus grande intransigeance israélienne, cette seule perspective doit-elle le pousser à accepter le «plan Clinton» qui suscite de fortes réticences palestiniennes (en particulier sur la question des réfugiés)?

Dans ce contexte de flottement généralisé, l'Intifada d'Al-Aqsa a toutes les chances de se poursuivre vaille que vaille, malgré l'épuisement graduel des Palestiniens soumis à un blocus qui appauvrit la société. A moyen terme, pourtant, l'issue de la crise ne peut qu'être politique. Et elle passe, comme une bonne moitié des Juifs d'Israël et une majorité de Palestiniens continuent à le penser, par l'édification d'un Etat palestinien aux côtés de l'Etat hébreu. Ce n'est peut-être pas la solution idéale pour les uns et les autres mais certainement la moins mauvaise.

Toutefois, sa mise en oeuvre implique la renonciation explicite à l'utopie du retour. Aux Israéliens, il appartient de délaisser le mythe sioniste du pionnier qui entretient le dynamisme colonisateur jusqu'au coeur des villes arabes de Cisjordanie. Aux Palestiniens, il appartient d'abandonner le rêve du retour des réfugiés en Israël même, perspective qui oblitèrerait inévitablement l'identité juive de l'Etat. De telles décisions requièrent, à l'évidence, un grand courage politique mais, sans ce double dessaisissement, une pacification durable des relations entre Israéliens et Palestiniens est tout simplement impossible.

Notes :

(1) Nous utilisons ici l'expression communément admise en langue française bien qu'elle soit doublement inexacte. D'abord, parce qu'elle ne correspond ni à l'équivalent hébraïque ni à l'appellation arabe : les Juifs désignent ce lieu sous le nom de Har ha-Bait (mont du Temple) parce que le Temple de Jérusalem s'y trouvait autrefois ; pour les musulmans, il s'agit du Haram al-Sharif (le noble Sanctuaire). Ensuite, le terme est impropre même d'un point de vue simplement descriptif puisque le Dôme du Rocher, reconnaissable à sa coupole dorée, n'est pas un lieu de prière : la vraie mosquée (Al-Aqsa) est située à l'extrémité sud de l'esplanade.
(2) L'exposé le plus complet des discussions de Camp David a été présenté par le négociateur palestinien Akram Haniyyé : « Ce qui s'est réellement passé à Camp David », Revue d'études palestiniennes, no 25, automne 2000, pp. 3-24. Cette version n'a pas été infirmée par la partie israélienne, ce qui renforce sa crédibilité.
(3) Jacques Bendelac : « L'économie palestinienne à l'épreuve de la paix. Séparation ou intégration ? », in Jean-Paul Chagnollaud et al. : Palestiniens et Israéliens. Le moment de vérité, L'Harmattan, 2000, pp. 47-56.
(4) Thèse défendue par Edward Luttwak : « Arafat a choisi le pire, comme d'habitude », Le Monde, 19 octobre 2000.
(5) Laetitia Bucaille : Gaza : La violence de la paix, Presses de Sciences Po, 1998.
(6) Voir, entre autres, Human Rights Watch : « Investigation into Unlawful Use of Force in the West Bank, Gaza Strip and Northern Israel », octobre 2000 ; Amnesty International : « Israel and the Occupied Territories. Excessive Use of Lethal Force », octobre 2000 ; B'tselem : « Illusions of Restraint Human Rights Violations During the Events in the Occupied Territories, 29 Sept.-2 Dec. 2000 », décembre 2000.
(7) En deux mois d'affrontements (octobre-novembre), les Palestiniens ont compté 261 tués et plus de 9 000 personnes blessées par l'armée israélienne. A titre de comparaison, 1 150 Palestiniens perdirent la vie pendant les six années que dura la
première Intifada (décembre 1987-septembre 1993). Par ailleurs, 13 Arabes israéliens ont été tués par la police, tandis que 35 Juifs israéliens sont morts, pour la plupart, dans des embuscades et des attentats.
(8) Villes nouvelles créées dans les années 50-60 à la périphérie du territoire israélien.
(9) Appel lancé par des intellectuels, des artistes et des hommes politiques tels que Amos Oz et David Grossman (romanciers), Emmanuel Sivan et Moshé Maoz (universitaires), mais aussi Arieh Lova Eliav (ancien secrétaire général du Parti travailliste), dans Ha'aretz, le 17 novembre 2000.