Politique Internationale - La Revue n°90 - HIVER - 2001

sommaire du n° 90
PEROU : LE REVEUR EVEILLE
Entretien avec Alejando TOLEDO
Président du parti «Peru Posible».
conduit par
Pascal Drouhaud
Éditorialiste
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Pascal Drouhaud - Monsieur Toledo, pourquoi avez-vous décidé d'entrer en politique ?

Alejandro Toledo - Tout d'abord, parce que je suis un rêveur. Mais je rêve les yeux ouverts. J'ai été fonctionnaire international à la Banque mondiale, aux Nations unies, à la Banque interaméricaine de développement. J'ai enseigné à Harvard. Seulement, je ne voulais pas être un bureaucrate qui se contente de bien gagner sa vie, de voyager dans le monde entier et de conseiller les gouvernements. Mon ambition a toujours été d'agir pour le pays que j'aime. D'autant que le Pérou m'a beaucoup apporté. Je suis issu, vous le savez, d'une couche sociale extrêmement modeste. Je suis né dans la misère et j'ai eu la chance de pouvoir y échapper. Désormais, je voudrais rendre à mon pays ce qu'il m'a donné, acquitter ma dette. Voilà les raisons qui m'ont conduit à me lancer en politique.

P. D. - Nous allons, naturellement, parler de la situation au Pérou. Mais, auparavant, j'aimerais vous poser une autre question personnelle : quels enseignements politiques et humains avez-vous retenus de cette enfance très pauvre ?

A. T. - J'ai un doctorat de Stanford, en économie. J'ai été professeur à Harvard pendant quatre ans et j'ai reçu huit doctorats honoris causa de diverses universités. Pourtant, ce qui est le plus important, c'est le « doctorat de vie » que j'ai obtenu lorsque j'étais très jeune. Je suis né dans les Andes, dans la région d'Ancash, là où, à 4 000 mètres d'altitude, les gens vivent plus près du soleil. J'appartiens à une famille de seize enfants. Dans les Andes, j'étais berger. Je gardais des brebis. Lorsque je suis arrivé sur la côte, j'ai dû changer d'activité, cirer des chaussures, vendre des glaces, des tamales (1), des journaux et des billets de loterie. A onze ans, je suis devenu correspondant d'un journal national qui s'appelle La Prensa. Je me souviens que lorsque mon premier article a été publié, je me sentais très fier. Lorsque je le montrais aux gens que je connaissais, personne ne voulait me croire. Ce que j'ai appris, c'est qu'il ne faut pas rater les occasions qui s'offrent à nous. La deuxième leçon, c'est qu'un échec n'est jamais définitif. La troisième, c'est que la société est très stratifiée et les possibilités de mobilité sociale fort inégalement réparties. Mon cas est, en quelque sorte, une erreur statistique. D'où la nécessité de rêver les yeux ouverts si l'on veut que tous aient les mêmes chances, que les millions de gens pauvres puissent devenir des professionnels, faire ce qu'ils veulent, penser librement, voire, s'ils le désirent, commettre l'erreur de devenir président !

P. D. - Comment expliquez-vous votre modeste résultat électoral de 1995 (2) ?

A. T. - J'enseignais à Harvard, puis à Tokyo, lorsque j'ai pris la décision de faire un bond en avant. C'est-à-dire de passer à la politique pour pouvoir faire profiter mon pays de mon expérience. J'ai publié un petit ouvrage, Cartes sur table, puis je suis rentré au Pérou où nous avons lancé notre mouvement « Pérou Possible ». En quarante jours, nous sommes passés de 0 % à 15,5 % des intentions de vote. Affolés, Alberto Fujimori et Vladimiro Montesinos ont alors décidé de nous détruire.

P. D. - Comment s'y sont-ils pris ? En s'assurant la maîtrise des médias ?

A. T. - Ils avaient, effectivement, le contrôle de tous les médias, mais aussi du pouvoir judiciaire. Ce qui leur permettait de dénaturer l'information. Je détiens des éléments qui prouvent que Vladimiro Montesinos avait ordonné de mettre un terme à notre progression. Or, en 1995, Fujimori était un candidat très puissant. Non seulement de par l'étendue de ses pouvoirs, mais aussi en raison de ses succès. Je me contenterai de rappeler qu'il était parvenu à juguler l'hyper-inflation.

P. D. - Quel est, globalement, le bilan de la présidence Fujimori ?

A. T. - Lors de son premier mandat (1990-1995), il a géré l'économie d'une façon responsable, du moins à court terme. Il a conduit une politique fiscale et monétaire rigoureuse, engagé les privatisations, encouragé les investissements privés, permis au Pérou de réintégrer la communauté financière internationale. Par ailleurs, il a enregistré des progrès importants dans la lutte contre le terrorisme. Comprenez-moi bien : il a longtemps été mon adversaire le plus dangereux, et il a essayé de me détruire, politiquement et physiquement. Il n'empêche : je reconnais volontiers les mérites de son premier mandat. D'ailleurs, le prochain gouvernement devra s'appuyer sur ces bases-là pour aller de l'avant. Cela dit, lorsque l'on établit le bilan global, on s'aperçoit que Fujimori, du temps de sa présidence, s'est assuré une véritable mainmise sur tous les pouvoirs : l'exécutif, le judiciaire, le Tribunal constitutionnel, le Conseil national des élections, les médias et les forces armées. En un mot comme en cent, il a instauré une dictature.

P. D. - Peut-on dire que la victoire vous a été volée lors des élections d'avril 2000 ?

A. T. - La campagne a commencé huit mois avant la présidentielle. Les fraudes ne se sont pas produites le jour des élections : c'est l'ensemble du processus qui fut frauduleux. Les médias étaient entièrement entre les mains du pouvoir qui leur dictait ce qu'ils devaient publier ou diffuser. La télévision, surtout, était aux ordres, dans un pays où on lit peu les journaux. Il y avait bien une chaîne commerciale indépendante, mais elle est câblée et peu regardée car il faut payer 35 dollars pour avoir accès à ses programmes. La télévision était utilisée pour anéantir la crédibilité des candidats d'opposition, tel le maire de Lima qui, à un moment, totalisait 45 % des intentions de vote. De même pour Luis Castaneda Lossio (3), crédité de 35-38 % des suffrages. Certains journaux, qu'on appelle les « chichas » (4), consacraient régulièrement leur une à discréditer les adversaires du pouvoir. Et ils y sont parvenus. Mais en janvier ou février 2000, lorsqu'ils ont décidé de s'en prendre à moi, les intentions de vote à mon égard avaient bondi et il était déjà trop tard. Le 9 avril, à l'issue du scrutin, j'étais crédité de 48,7 % des voix contre 42 % à Fujimori et 3 % au maire de Lima. C'est alors que Fujimori et Montesinos ont paniqué et ont donné des instructions pour que les résultats soient modifiés. Quatre heures plus tard, j'étais subitement donné perdant !

P. D. - Vos partisans étaient-ils présents dans les bureaux de vote ?

A. T. - Oui, mais pas partout. En tout cas, les services de renseignement avaient pour mission de faire en sorte que le président sortant l'emporte dès le premier tour. Mais les électeurs se sont mobilisés et Fujimori n'a pu aller jusqu'au bout de sa logique.

P. D. - Pensez-vous que les élections d'avril 2001 auront lieu ? Et, dans l'affirmative, qui sera le candidat de Fujimori ?

A. T. - Alberto Fujimori est mort politiquement, et risque même d'avoir maille à partir avec la justice. Mais ses partisans pourraient présenter l'un des trois candidats suivants : l'ancien ministre de l'Économie, Carlos Bolona ; l'ex-premier ministre Federico Salas, ou l'ancien vice-président Francisco Tudela. Ce dernier ne serait pas le candidat du dernier gouvernement Fujimori puisqu'il en a démissionné. Reste qu'il lui sera difficile de faire oublier sa complicité avec MM. Fujimori et Montesinos. Du côté des forces démocratiques, nous tentons de nous entendre sur une candidature unique ou, du moins, de rassembler l'immense majorité des opposants derrière un homme. Et j'espère que, après la victoire, nous pourrons former un gouvernement d'unité nationale.

P. D. - Avez-vous l'intention d'y intégrer les déçus du fujimorisme ?

A. T. - Oui, très largement. Car notre projet est double. Il s'agit à la fois de construire sur la base des réussites obtenues par le précédent pouvoir, et de corriger fortement les erreurs commises. Nous ne sommes pas vindicatifs et nous ne voulons pas rouvrir les plaies. La réconciliation à laquelle nous aspirons passera par la mise en place d'une Commission de la Vérité, comme au Salvador ou en Afrique du Sud.

P. D. - Qui est exactement Vladimiro Montesinos ? Les Américains ont-ils réellement vu en lui l'un de leurs alliés dans la lutte contre le narco-trafic ? A-t-il, comme on a pu l'écrire, touché des commissions sur des ventes d'armes ou de drogue ? Bref, quel jeu joue-t-il et quel est son pouvoir de nuisance ?

A. T. - Vladimiro Montesinos est un ancien capitaine de l'armée de terre qui, en 1973, a été condamné à une peine d'emprisonnement pour avoir vendu des informations militaires à la CIA et à l'Équateur. Pour pouvoir se rendre aux États-Unis, il avait également falsifié la signature du président de la République de l'époque, Francisco Morales Bermudes. Durant sa détention, il a fait des études de droit. A sa sortie, il est devenu le principal défenseur des trafiquants de stupéfiants, des grands cartels colombiens comme celui de Cali. En 1990, lors de la campagne électorale, Fujimori et son épouse ont été accusés de ne pas avoir payé d'impôts fonciers sur leurs propriétés. Montesinos a alors proposé au candidat à la présidentielle de régler ce problème. Ce qu'il a fait. Tous les dossiers d'accusation contre Fujimori ont disparu. Puis, entre la victoire de Fujimori et son investiture, Montesinos l'a informé qu'on cherchait à le tuer et lui a suggéré de s'installer dans des locaux militaires. Fujimori a suivi son conseil. C'est à ce moment-là que la complicité entre les deux hommes s'instaure.

P. D. - Est-ce une complicité de nature strictement politique ou a-t-elle également une dimension financière ? Qui est l'instrument de qui ?

A. T. - Montesinos et Fujimori sont, en fait, des frères siamois en ce qui concerne leurs intérêts personnels. Il faut naturellement détenir des éléments de preuve très concrets avant de se prononcer sur le degré d'implication de Fujimori dans les délits financiers. Ce qui est sûr, c'est qu'un trafiquant de drogue colombien, le frère de Pablo Escobar, a déclaré en novembre 2000 avoir donné, en 1989, un million de dollars à Fujimori. Ce dernier aurait, à deux reprises, promis de ne pas être ingrat s'il était élu à la présidence du Pérou. C'est un premier indice.

P. D. - Quel fut le « renvoi d'ascenseur » ? S'agissait-il d'acheter des armes pour certains alliés locaux des trafiquants de drogue en Colombie ?

A. T. - C'est possible, mais je n'ai pas de preuves. Deuxième indice : nous savons que Montesinos a des comptes bancaires en Suisse, à New York, en Uruguay et dans les îles Caïmans, dont des comptes joints avec Alberto Fujimori. Montesinos en a lui-même parlé, en novembre 2000. Personnellement, je pense que ces deux personnages sont totalement impliqués.

P. D. - Quel a été le rôle de l'armée et des services de renseignement dans les événements politiques de la fin de l'année 2000 ?

A. T. - Vladimiro Montesinos dirigeait les services de renseignement (SIN), contrôlait l'armée, le pouvoir judiciaire et les médias. Il avait la haute main sur l'avancement des militaires. Ceux qui s'opposaient à ses décisions étaient mis à la retraite. Dix ans durant, cet homme fut, en fait, le co-détenteur du pouvoir grâce à ses moyens de chantage. Je vais vous faire une révélation : Vladimiro Montesinos possède le certificat de naissance d'Alberto Fujimori, prouvant que ce dernier n'est pas né au Pérou. Or, en vertu de la Constitution, le président de la République doit être péruvien de naissance. La question est cruciale, car la révélation de ce document par Montesinos rendrait caduques toutes les décisions prises par Alberto Fujimori pendant les dix années de sa présidence. Ce serait un véritable tremblement de terre : des privatisations au remboursement de la dette extérieure, toute l'action gouvernementale serait considérée comme nulle et non avenue. Deuxième atout de Montesinos : il a impliqué Fujimori dans le trafic de drogue et d'armes pour pouvoir le « tenir ». En outre, il a des renseignements selon lesquels les fonds de coopération internationale ont été largement canalisés par le palais présidentiel et gérés par la famille de Fujimori. Montesinos a, d'ailleurs, tout enregistré. Il a, par exemple, été le témoin d'un prêt d'un million de dollars reçu par le président de son épouse. La somme était destinée à financer sa campagne. Lorqu'ils ont divorcé, Fujimori n'a pas reconnu le document certifiant qu'elle lui avait prêté un million. Mais cette reconnaissance de dette portait les empreintes digitales de Fujimori et sa signature. Montesinos a falsifié la signature et les empreintes. Vous comprenez mieux, j'imagine, les ressorts du pouvoir de Montesinos sur Fujimori. Aujourd'hui encore, il détient des informations et des preuves très compromettantes.

P. D. - L'armée ne risque-t-elle pas de déclencher un coup d'État d'ici aux élections d'avril prochain ?

A. T. - La probabilité en est très faible.

P. D. - Qu'est-ce qui pourrait, néanmoins, inciter les militaires à se lancer dans une telle aventure ?

A. T. - Si les chefs militaires se sentent acculés, on ne peut rien exclure. Mais les responsables des forces armées sont profondément divisés et ne veulent pas être perçus comme étant liés aux dirigeants corrompus. Par surcroît, ils savent bien qu'un coup d'État échouerait immédiatement.

P. D. - Dans la perspective du scrutin présidentiel, quels sont les atouts résiduels du camp fujimoriste ?

A. T. - En fait, il n'existe ni philosophie ni véritable parti politique fujimoristes. Le dogme de cette mouvance, c'était le pragmatisme. Résultat : après la chute du dictateur, tout l'édifice s'est effondré. C'est, soit dit en passant, le grand problème du Pérou. Si Fujimori décide de rester au Japon, les groupes politiques qu'il a créés, Changement 90, Pérou 2000 et Nouvelle majorité, disparaîtront.

P. D. - Y aura-t-il des élections transparentes le 8 avril 2001 ?

A. T. - Je pense que oui. D'abord, je vous l'ai dit, parce que le risque de coup d'État militaire est très faible. Mais aussi parce que l'Union européenne, les États-Unis, le Canada et les gouvernements des pays d'Amérique latine se sont engagés à faire en sorte que le scrutin ait effectivement lieu. Je suis donc confiant.

P. D. - Imaginons que vous soyez élu chef de l'État. Pouvez-vous nous décrire les cent premiers jours de votre présidence ?

A. T. - Pour commencer, je libérerais tous les médias qui sont actuellement muselés. Dès le premier mois, je rétablirais le Tribunal constitutionnel, suspendu par Fujimori lorsque les magistrats ont déclaré inconstitutionnelle la candidature du président sortant à un troisième mandat. Autre priorité : la profonde restructuration du pouvoir judiciaire. Nous nous sommes engagés à rendre la justice à tous les Péruviens et à instaurer un climat de sécurité juridique pour les investisseurs privés, nationaux et internationaux. Enfin, nous lancerons d'emblée un programme économique déterminé et vigoureux axé sur la discipline fiscale et monétaire, les privatisations et l'encouragement aux investissements privés, notamment étrangers.

P. D. - Quelles seront les principales ruptures ? Doit-on s'attendre à des réorientations radicales ?

A. T. - A court terme, la politique économique ne changera pas fondamentalement. A moyen et à long termes, en revanche, nous voulons modifier la structure de nos exportations, composées presque exclusivement pour l'instant de matières premières. Ce qui accroît notre vulnérabilité et constitue un grave danger pour l'économie péruvienne. Si la lutte contre l'inflation figurera, je le répète, au cœur de nos priorités, elle ne saurait être l'objectif ultime de notre politique économique. Ce sera plutôt un instrument au service d'une croissance économique durable, seule à même de créer des emplois et d'améliorer le niveau de vie de la population. En matière de politique économique extérieure, nous romprons avec l'ère Fujimori en substituant la stabilité juridique au règne de l'arbitraire. Les investisseurs étrangers auront la garantie que nous respecterons les règles du jeu, ce qui n'était pas le cas ces dernières années. Nombre de décisions économiques étaient, dois-je le rappeler, prises par les services de renseignement et par M. Montesinos.

P. D. - La politique étrangère du Pérou connaîtra-t-elle des inflexions majeures ?

A. T. - Oui, en ce qui concerne l'économie. Il conviendra de diversifier nos partenaires commerciaux et financiers. Au-delà des États-Unis et du Japon, nous devons intensifier nos relations avec toutes les régions du monde, faire jouer la concurrence.

P. D. - Au-delà de la sécurité des investissements, que proposerez-vous aux investisseurs étrangers ?

A. T. - Nous accorderons des encouragements fiscaux aux investisseurs extérieurs, tout particulièrement dans l'industrie agro-alimentaire, le tourisme et le secteur de la construction qui, tous, sont fortement créateurs d'emplois.

P. D. - Quels sont les hommes d'État, latino-américains ou autres, dont vous vous sentez proche ?

A. T. - Si l'on parle de personnalités vivantes, je dirais Raul Alfonsin, l'ancien président argentin, mais aussi Nelson Mandela. Car il est impossible de dissocier la politique de l'éthique. Mandela est, à ce titre, un exemple. En Amérique latine, aujourd'hui, je me sens proche du nouveau président mexicain, Vicente Fox, qui est un libéral, au sens européen du terme, mais qui a également une approche sociale.

P. D. - Quelles sont vos références intellectuelles et politiques : le libéralisme, la social-démocratie, la démocratie chrétienne ?

A. T. - Je suis un partisan de la « troisième voie », parce qu'elle est adaptée aux réalités latino-américaines et péruviennes. Qu'est-ce que la troisième voie de Tony Blair ? C'est une démarche qui vise à concilier gestion responsable de l'économie — politique fiscale, monétaire, commerciale — et préoccupations sociales. L'économie doit être au service des gens, et non l'inverse. Une croissance économique durable et soutenue doit se traduire par l'amélioration des conditions de vie de la population, à commencer par celles des pauvres. Le développement durable et la compétitivité d'un pays résultent de sa capacité à investir dans le savoir et à miser sur l'espoir des gens.

P. D. - Certes, mais pouvez-vous être plus précis ?

A. T. - Il faut privilégier les domaines de la santé et de l'éducation. Le succès économique d'une nation ne dépend plus de ses ressources en or, en argent, en cuivre ou en pétrole mais de ses investissements dans le domaine de la connaissance. Car ils sont très rentables, durables et peu risqués. Même en cas d'arrivée au pouvoir d'un gouvernement populiste ou ultra-libéral. Il est tout aussi impossible de nationaliser le savoir que de le privatiser. Si vous êtes propriétaire d'une mine d'or au Pérou et qu'un gouvernement populiste la nationalise, vous la perdez. Tandis que le capital qu'abrite votre cerveau, vous pouvez l'emmener avec vous ! Depuis quelques décennies, le Japon, la Corée du Sud, Israël, les États-Unis et l'Europe se sont tous développés grâce à leurs investissements dans l'éducation. Je suis, pour ma part, la preuve vivante des effets bénéfiques d'un tel choix. En fait, à l'heure de ma mort, j'aimerais que l'on se souvienne de moi comme du « président de l'éducation ».

P. D. - Depuis que le président Pastrana a lancé le Plan Colombie, on a l'impression que les pays voisins redoutent une extension du conflit colombien sur leur territoire. Comment interprétez-vous ce projet et ses risques éventuels ?

A. T. -J'ai fait savoir au président Pastrana que nous sommes disposés à soutenir le Plan Colombie. Les problèmes de nos deux pays sont largement similaires. Le danger, c'est que les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) franchissent les frontières de l'Équateur, du Pérou ou du Brésil. Nous avons d'ailleurs abordé la question avec le président Cardoso. Notre position est claire : nous sommes prêts à affirmer notre solidarité et à contribuer à une solution du problème colombien. Encore faut-il privilégier la voie de la paix et réduire au maximum la dimension militaire du conflit. Si le président Pastrana pense que nous pouvons l'aider, nous le ferons. Nous pourrions lui offrir l'aide de nos services de renseignement dans sa lutte contre les « narcos » et les terroristes. Et si une participation militaire s'avère nécessaire, nous agirons.

P. D. - Imaginons, Monsieur le Président, qu'un jeune homme de 13 ou 14 ans né dans la Sierra d'Ancash, au Pérou, vous demande conseil sur la conduite de sa vie et sur ce qu'il pourrait faire pour le bien de son pays. Que lui répondriez-vous ?

A. T. - Je le prendrais par la main et je lui dirais la chose suivante : tu n'es probablement pas l'homme le plus riche du monde, mais tu as ta dignité. N'y renonce jamais. Sois fier d'appartenir à la culture qui est la tienne. Et ne cesse jamais de rêver. Mais lorsque tu rêveras, garde toujours les yeux ouverts. Car la réalité a beau être dure, tu dois l'affronter. Ensuite, ne doute jamais du fait que le Pérou et les Péruviens ont un avenir. Malgré les Fujimori et les Montesinos, notre pays saura surmonter ses problèmes. Ne gâche aucune occasion de parfaire ton éducation ou ta formation, et n'aie pas peur d'être un dirigeant, de faire de la politique. Enfin, je lui confierais un secret très personnel : ne te laisse jamais abattre par un échec. Sache que tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort.

Notes :

(1) Plat sud-américain composé de semoule et de morceaux de viande enrobés dans une feuille de banane.
(2) Alejandro Toledo fait ses premières armes en politique lors de la présidentielle de 1995. Après avoir réalisé une percée dans les sondages en recueillant jusqu'à 15 % des intentions de vote, il n'obtient que 3,2 % des suffrages le jour du scrutin.
(3) Ancien responsable de l'Institut de sécurité sociale, Luis Castaneda Lossio dirige le mouvement politique « Solidaridad nacional », créé en 1999 pour présenter sa candidature aux élections d'avril 2000. Tant qu'Alejandro Toledo n'était pas encore en lice, Castaneda était bien placé dans la course à la présidentielle, devant Alberto Andrade, le maire de Lima. En butte à une virulente campagne de calomnies, sa popularité a brutalement chuté au début de l'année 2000.
(4) Journaux spécialisés dans les scandales et les rumeurs.