Politique Internationale - La Revue n°88 - ÉTÉ - 2000

sommaire du n° 88
CHINE: LA GUERRE EN FACE
Article de Laurent Murawiec
Directeur de recherche au Hudson Institute (Washington)
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Les conquérants, observe Clausewitz, ne veulent jamais la guerre : ils préfèrent que leur adversaire se rende sans combattre.

«Si les autorités taiwanaises refusent de régler pacifiquement la question de la réunification [de la Chine], le gouvernement chinois sera contraint d'avoir recours aux mesures les plus draconiennes qui se puissent concevoir, y compris l'usage des armes», affirmait 21 février 2000 le Conseil d'Etat de la République populaire de Chine dans son Livre blanc. Pékin réitérait son constant refus de renoncer au « droit » d'utiliser la force pour reconquérir Taiwan et, pis encore, lançait à Taipei un ultimatum comminatoire.

A la veille de l'ouverture de la session annuelle de l'Assemblée populaire, le président Jiang Zemin renouvelait la mise en garde : « Nous ne resterons pas les bras croisés (...) Nous ne reculerons devant aucune mesure drastique envers Taiwan. » Le discours-programme prononcé devant l'Assemblée par le premier ministre « réformateur » Zhu Rongji aggrava la tension. S'adressant à la presse internationale, il menaça sans ambages les électeurs taiwanais : « Le peuple chinois est prêt à verser son sang et à sacrifier sa vie pour défendre la souveraineté et l'intégrité territoriale de la mère patrie. » Et le général Zhang Wannian, vice-président de la Commission militaire centrale - la plus haute instance du pays en matière de défense - d'ajouter : « L'indépendance de Taiwan, c'est la guerre ; le séparatisme, c'est l'assurance que la paix ne l'emportera pas. » Quant au Quotidien de l'armée de libération, il rapportait que les troupes chinoises avaient été placées en état d'alerte maximum « au cas où Taiwan déclarerait son indépendance ».

Les Etats-Unis étaient prévenus : s'ils volaient au secours de l'île nationaliste, ils « auraient à subir de sérieux dommages », ajoutait le quotidien militaire. La République populaire de Chine n'hésiterait pas à lancer une contre-attaque stratégique « à longue portée », c'est-à-dire à mettre à feu ses missiles intercontinentaux CSS-4. « Il n'est pas prudent d'être en guerre avec un pays comme la Chine, qui n'est ni l'Irak ni la Yougoslavie ; les décideurs américains le savent bien » , précisait-on en haut lieu. En tout cas, la presse chinoise leur promettait un retrait aussi humiliant qu'au Vietnam, mais cette fois-ci hors de l'Asie tout entière.

Or, au même moment, les trois candidats à la présidence de Taiwan multipliaient les propos accommodants : aucun d'entre eux n'a soulevé la question de l'indépendance durant la campagne. Et, toujours au même moment, la Chine continuait de négocier avec les Etats-Unis son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Rien, par conséquent, n'empêchait les autorités de Pékin de prendre au mot la volonté d'apaisement des Taiwanais. Elles auraient pu s'abstenir de menacer Taiwan d'une guerre et de provoquer ainsi une crise majeure. D'autant que, par le passé, le procédé n'avait pas fait ses preuves. En mars 1996, déjà, à l'occasion des premières élections présidentielles au suffrage universel de l'histoire chinoise, le chantage à la peur avait échoué : le tir de missiles chinois, retombés dans les eaux territoriales taiwanaises peu avant le scrutin, avait eu l'effet inverse de celui qu'escomptaient les stratèges de Pékin. Loin de se laisser impressionner, les électeurs avaient massivement voté pour le président Lee Teng-hui. Si, cette fois-ci encore, l'option de la surenchère a prévalu, c'est que des motifs puissants ont fait pencher la balance en ce sens.


Une Chine pacifique ?


La Chine, expliquent souvent les diplomates, serait un pays pacifique, dénué de toute propension expansionniste : hors de son bassin « naturel », elle n'aurait pas d'ambitions territoriales. Tout au plus chercherait-elle à protéger ses abords et à récupérer les terres que les impérialistes étrangers lui auraient ravies au XIXe et au début du XXe siècle. La réalité est pourtant loin de ce tableau idyllique.


Les appétits territoriaux de Pékin


En 1974, la Chine a saisi par la force les îles Paracels, proches du Vietnam mais distantes de 1500 km des côtes chinoises. En 1988, elle s'est emparée de plusieurs îlots dans l'archipel des Spratleys, en mer de Chine du Sud, expliquant que ce qui se trouve dans une mer éponyme lui appartient par nature. La marine chinoise a mis la main sur Mischief Reef, archipel corallien proche des Philippines, et y a érigé toutes sortes d'installations : constructions en béton, pistes d'atterrissage pour hélicoptères, etc. Sur les cartes chinoises, les eaux territoriales et le « territoire sacré » de la Chine s'étendent jusqu'à la plage de Manille !

Sur terre, les prétentions chinoises ne sont pas moins exorbitantes. Des affrontements extrêmement violents opposèrent il y a trente ans les armées chinoise et soviétique sur l'Oussouri, à propos d'un contentieux qui remontait aux « traités inégaux » du XIXe siècle. Deng Xiaoping avait remis en question l'indépendance de la Mongolie dite « extérieure » qui appartenait jadis à l'Empire. La Chine revendique également les îles Diaoyutai, actuellement japonaises. Quant à la péninsule coréenne, elle y mène un jeu habile et ambigu, soutenant la dictature nord-coréenne en sous-main tout en multipliant les promesses à la Corée du Sud. Son intention est évidemment de s'assurer le contrôle d'une réunification qu'elle ne souhaite pas mais dont elle espère bien tirer profit.

La Chine de Mao était intervenue militairement en Corée, en 1951, pour sauver la mise au « petit frère Kim Il-sung » lorsque son agression contre le Sud tourna mal. En 1979, c'est la Chine de Deng qui s'emporta contre le Vietnam « frère », envahissant le Nord pour « donner une leçon » aux successeurs d'Ho Chi-Minh : Pékin n'avait-il pas occupé une grande partie de ce pays pendant une dizaine de siècles ? L'Armée populaire de libération subit d'ailleurs, à cette occasion, une déroute qu'elle rumine encore.

L'Inde n'a pas, non plus, échappé à la gloutonnerie territoriale chinoise : alors qu'il courtisait Pékin depuis de longues années, et que le premier ministre chinois Zhou Enlai faisait écho à ses théories anti-impérialistes, Jawaharlal Nehru s'aperçut en 1962 que les discours sur le « non-alignement » n'entravaient nullement la politique de force de la Chine. Sans crier gare, les troupes chinoises envahirent l'Himalaya indien et y infligèrent une cinglante défaite à l'armée indienne. C'est sans doute de ces journées que date la décision de New Delhi de se doter d'armes atomiques. Peut-être était-ce là le châtiment encouru par Nehru pour n'avoir pas réagi à l'invasion du Tibet par l'armée chinoise, en 1950 - un Tibet dont seules des considérations de grande puissance prédatrice peuvent « justifier » l'occupation et la sinisation forcée. La Chine, empire colonial, occupe également au Xinjiang de vastes zones peuplées de turcomans (les Ouighours) dont la « sinité » est plus que douteuse.

La Chine fut le plus ferme soutien du régime de Pol Pot au Cambodge. Elle est aujourd'hui le principal protecteur de la junte birmane et le premier pays proliférateur au monde : elle vend équipements, savoir-faire et assistance en matière balistique et parfois nucléaire, au Pakistan, à la Corée du Nord et à l'Iran. La Chine de Jiang Zemin a choisi d'être le chef de file des « Etats-voyous » comme celle de Mao se voulait le fer de lance des « Etats prolétaires ».


Une longue tradition expansionniste


En l'espace d'un demi-siècle, la Chine a donc fait la guerre à la quasi-totalité de ses voisins. Mais cette attitude n'est pas nouvelle. Il est vrai qu'on n'acquiert pas un territoire de plus de 9 millions de kilomètres carrés en restant benoîtement calfeutré chez soi.

Il y a 2 000 ans, les empereurs Han s'efforcent de prendre le contrôle de l'Asie centrale. Au VIIe et au VIIIe siècles, l'empire des Tang s'étend de la Sibérie méridionale au Tibet, et de la mer d'Aral à la mer Caspienne. Au cours des siècles suivants, les troupes chinoises s'engagent à plusieurs reprises dans le bassin du Tarim vers les marches extrême-occidentales de l'Empire, jusqu'en Ferghana (le Turkménistan d'aujourd'hui) et près de l'Indus, vers l'antique royaume grec de Sogdiane.

La Chine envahit ensuite la Corée et fait du royaume coréen de Choson son vassal. Par deux fois, l'empereur Kubilai tente d'envahir le Japon. La Chine allègue depuis longtemps une antique suzeraineté sur l'Asie maritime du Sud-Est. Elle conquiert et occupe pendant des siècles le Tonkin puis l'Annam. Sous les empereurs mongols de la dynastie des Yuan, plusieurs expéditions se lancent à l'assaut du Vietnam et de la Birmanie. En 1292, une flotte attaque Java.

L'image d'une Chine naturellement pacifique et trônant au milieu d'un pré carré qu'elle ne songerait pas à arrondir est une fiction. L'idée impériale, dont le régime communiste s'est fait l'héritier, porte en elle une volonté hégémonique. La politique de puissance exige de « sécuriser les abords ». Or la «protection» de ces abords - qui comprennent un certain nombre de grandes puissances économiques - est en elle-même source de déstabilisation. Le danger est d'autant plus grand que la Chine souffre de mille maux intérieurs qui sont autant d'incitations aux aventures extérieures et à la mobilisation nationaliste.


La quadrature du cercle


En dépit d'une vingtaine d'années de croissance économique soutenue, de l'injection de plusieurs centaines de milliards de dollars de capitaux étrangers (jusqu'à 5 % du produit national brut), de surplus commerciaux énormes avec ses principaux partenaires commerciaux - les Etats-Unis au premier chef -, la Chine n'est encore qu'un pays semi-développé, tiraillé par de violentes disparités régionales et miné par une corruption sans égale.


La modernisation impossible


Deng Xiaoping hérita en 1979 d'un pays ruiné. La planification à la chinoise avait moins planifié l'économie, très primitive, que la société, mise en coupe réglée. Deng commença par vouloir replacer la Chine sur des rails soviétiques - industrie lourde et planification centrale - et subit un échec retentissant. Il dut alors se résoudre à la politique des « quatre modernisations » : agriculture, industrie, science et technologie, défense. Le régime communiste n'était pas capable de remettre sur pied par lui-même le pays qu'il avait contribué à détruire.

Mao avait forcé le paysan chinois à porter sur son dos, comme un âne épuisé, le poids des chefs communistes, des bureaucrates et de l'appareil du Parti. Tout le talent de Deng consista à convaincre ses collègues du PCC de descendre de l'âne, et de laisser travailler les gens en paix. « Il est glorieux de s'enrichir », proclama le « petit Timonier ». Libéré des carcans imposés par le Parti, le paysan se remit au travail. Ses vertus traditionnelles (persévérance, diligence et appât du gain) firent le reste : la production repartit et, pour la première fois dans l'histoire de la Chine, la plupart des Chinois purent faire trois repas par jour. A la différence d'un Mao xénophobe et autarcique, Deng ouvrit les portes au capital étranger. Il inaugura un échange inégal qui visait à soutirer au monde extérieur un maximum d'investissements et de technologies tout en consentant un minimum de changements et de concessions à l'intérieur.

La ligne Deng, qui continue de guider l'action des dirigeants actuels, tient pour l'essentiel dans sa « politique des Seize Caractères ». Cette politique consiste à « combiner le militaire et le civil ; combiner la guerre et la paix ; donner la priorité aux biens militaires ; et faire en sorte que le civil soutienne le militaire ». Décidée dès 1978, lors du Troisième Plénum du XIe Congrès du Parti communiste chinois (PCC), son application dut être différée pour cause de sous-développement aigu : la quatrième modernisation - celle des forces armées - était remise à plus tard. Mais le reste du monde ne perdait rien pour attendre.

En ce sens, la dynamique qui sous-tend la Chine des successeurs de Mao ressemble fort à celle de l'Allemagne du Kaiser Guillaume II. Enracinée dans une forme archaïque de pouvoir, réunifiée après une longue fragmentation, vindicative et porteuse de griefs, imbue de sa croissance, paranoïaque, la Chine ne poursuit qu'un seul objectif : se faire une « place au soleil », quitte à marcher sur tous les autres.

La réforme des entreprises d'Etat s'annonçait autrement plus difficile que celle de l'agriculture. Ces mastodontes rouillés, qui employaient quelque 140 millions d'ouvriers, produisaient à perte des produits invendables. Ces danwei [unités de travail] étaient des communes populaires en milieu urbain, incarnations du contrat social qui unissait le régime communiste à sa base sociale. Elles n'étaient destinées ni à fabriquer des biens ni à faire du profit, mais à produire du consensus social et à enchaîner l'ouvrier à son unité. En dépit d'innombrables efforts pour consolider, fusionner, et remettre à flot ces dizaines de milliers d'entreprises à problèmes, les trois quarts d'entre elles continuent d'accumuler des pertes monstrueuses : en bonne rigueur comptable, elles sont en faillite depuis longtemps. Effrayées par la perspective d'un chômage massif, les autorités locales et régionales exigent des banques qu'elles renflouent ces « trous noirs », au risque de compromettre leur fragile équilibre. Une grande partie des crédits alloués à mauvais escient a été recyclée à Hongkong par les directeurs d'usines... avant de revenir sous la forme de capitaux spéculatifs « étrangers » exonérés d'impôts - capitaux qui alimentent une corruption endémique.

D'énormes ressources budgétaires ont été englouties dans le sauvetage de l'industrie d'Etat. En vain. La réforme de ce secteur, présentée à juste titre comme le pivot de toute la modernisation chinoise, est un échec retentissant. Un échec d'autant plus regrettable que cette opération a été réalisée au détriment de tâches urgentes, comme l'instauration d'un système de sécurité sociale, la gestion de l'eau et de la terre, la pollution, la reforestation, l'énergie ou les transports.


Des problèmes urgents


La Chine traverse une grave crise énergétique. Elle produit et consomme trop de charbon. Les résidus sont envahissants, la pollution considérable et l'efficacité énergétique insuffisante. Les gisements de pétrole s'épuisent et le nucléaire ne parvient pas à compenser ces insuffisances. Le barrage des Trois Gorges, sur le fleuve Yang-Zi, dont l'impact écologique reste mal établi, est un projet typiquement stalinien, comme si la pénurie d'énergie pouvait être abolie d'un seul coup de gigantisme industriel.

Une moitié de la Chine -le Sud-Ouest - regorge d'eau au point de s'y noyer en période de fortes précipitations tandis que l'autre moitié souffre d'une sécheresse chronique de plus en plus aiguë. Des centaines de millions de Chinois, leurs maisons, leurs villes, leurs industries, manquent d'eau. Un déboisement énorme et anarchique a dévasté les forêts, causant une terrible érosion, des crues spectaculaires et un recul inquiétant des terres arables. L'élévation du niveau de vie entraîne un accroissement de la demande de protéines. Mais il n'y a guère de chances pour que l'agriculture se modernise tant que le régime continuera d'imposer aux paysans des prix à la production aussi bas et tant que des tyranneaux locaux, inventeurs d'impôts arbitraires aux fins d'enrichissement familial, continueront à les pressurer. D'où des émeutes paysannes parfois meurtrières dans lesquelles le chef local du Parti finit bastonné à mort ou brûlé vif, avant que les « meneurs » ne soient emmenés par la police.

Les paysans ne gagnent pas assez : ils quittent la terre et affluent dans les grandes villes où, en quelques mois de dur labeur, ils réussissent souvent à gagner l'équivalent de plusieurs années de revenus. Ils sont entre 100 et 150 millions qui, au gré des saisons, vagabondent entre régions pauvres et grandes villes. Quant aux ouvriers « dégraissables », ils se comptent par dizaines de millions. Les arriérés de salaires et de pensions de retraite se multiplient, surtout dans la grande rouille industrielle du Nord-Est de la Chine, en Mandchourie notamment. Le chômage croît et les ouvriers, désarrimés de leur « bol de riz en fer », sont de moins en moins fiables. Or des millions de jeunes gens arrivent chaque année sur le marché du travail...


Où va l'économie chinoise ?


Il est possible que le PNB continue à progresser de 5 à 7 % par an. Mais pour cela, compte tenu de la faible marge de manoeuvre qu'autorise la croissance démographique, il faut assurer des flux continus d'investissements étrangers et des surplus massifs à l'exportation. Il faudrait laisser le capital étranger développer les transports, les télécoms, la banque, l'assurance. Ce serait là perdre le contrôle des « hauteurs stratégiques » dont Lénine a, une fois pour toutes, prescrit l'importance pour l'Etat. Le régime s'y refuse.

Les pressions centrifuges sont énormes. Les disparités régionales écartèlent le tissu budgétaire et politique, le corps social et économique. Il n'y a pas une Chine, mais plusieurs : le Nord et le Sud, le Nord-Est et le Sichuan à l'ouest, les régions allogènes peuplées de plus de 100 millions de non-Hans. Faute de système politique fonctionnel qui permettrait des redistributions négociées et équitables, la gestion de l'économie s'apparente à une acrobatie permanente, digne du Cirque de Pékin. Depuis vingt ans, le régime a réussi à échapper aux troubles grâce à la croissance. Il attire les capitaux étrangers alléchés par l'immensité (théorique) du marché chinois et la crainte de laisser passer l'aubaine du millénaire. Le retour sur investissement est rarement positif : il faut constamment maintenir l'illusion. Tant que l'économie croît, la paix sociale peut toujours être achetée. Quand un hoquet secoue une ville, une région, une grande entreprise, le régime paie ou réprime. Dès que le « trouble » passe à une échelle supérieure, il est prêt à tous les crimes. La secte Falungong (1) en a fait l'expérience, dont la simple existence organisée est perçue comme une menace mortelle - ce qui en dit long sur la paranoïa ambiante dans les sphères du pouvoir.

Fin février, alors que Pékin concentrait ses fureurs sur Taiwan, des émeutes sans précédent éclatèrent à 400 kilomètres au nord-est de la capitale, dans la ville minière de Yangjiazhangzi : 20 000 mineurs et leurs familles y affrontèrent la police et l'armée après avoir dressé des barricades. Leurs griefs : l'exploitation minière locale est revendue aux membres de la direction locale du Parti communiste ; presque tous perdent leur emploi ; les salaires et les retraites sont impayés depuis quinze mois. On conçoit l'inquiétude des dirigeants suprêmes...

Confronté à la montée des périls intérieurs, le pouvoir, dénué d'idéologie crédible, rongé par la corruption, s'est depuis plusieurs années ménagé une porte de sortie : la fuite en avant nationaliste et xénophobe.


La dynastie communiste


Dans le secret de Zhongnanhai, le vaste quartier gouvernemental occupé par les chefs du Parti au coeur de Pékin, les nouveaux empereurs font leur politique. Comme l'a noté Simon Leys, de la tribune de la Cité interdite qui surplombe la place Tienanmen, on pouvait jadis admirer la vaste perspective qui s'ouvrait sur le royaume de Chine. La vue est aujourd'hui encombrée par le Mausolée de Mao.

Deng a eu beau ouvrir de grands pans de l'économie, il montra lors du massacre de juin 1989 que la dynastie communiste ne céderait pas un pouce de ses pouvoirs exorbitants et qu'elle était prête à massacrer autant de Chinois qu'elle le jugerait nécessaire.

Le Parti communiste chinois aura sans doute été la plus féroce des écoles de pouvoir du XXe siècle : pour survivre aux seigneurs de la guerre, aux assauts de Tchiang Kaï-chek, à la Longue Marche, aux purges sanglantes orchestrées par Mao avant la prise du pouvoir, à la purge quasi permanente des décennies que vint couronner la Révolution culturelle, il fallait un instinct de survie suraigu doublé d'un instinct du pouvoir affûté comme un rasoir. Mao, Deng et leurs collègues en ont maintes fois administré la preuve : le chef investi de la légitimité communiste est convaincu dans son for intérieur de son droit illimité de tuer quiconque s'oppose à la ligne du Parti. Le surhomme léniniste s'est approprié l'héritage de l'école de pouvoir la plus profondément enracinée dans l'histoire et dans la culture chinoises : celle des Légistes, pour lesquels gouverner revient à découper les gens en rondelles afin de sanctionner de façon exemplaire toute déviation par rapport à l'Ordre que prescrit le Mandat du Ciel.


Le PCC, héritier d'une longue histoire


Le PCC, plutôt qu'un organisme unique et monolithique, est une coalition. Il est le fruit de l'union des fils cadets des mandarins de l'Empire de Chine et des masses paysannes superstitieuses en révolte.

Quand les « diables étrangers », les gwailo aux longs nez, firent irruption dans la sphère chinoise, la Chine dut brutalement s'éveiller d'un rêve multiséculaire : elle se berçait depuis longtemps de sa supériorité intrinsèque sur le reste du monde et s'était endormie dans le confort de cette certitude. Les mandarins célestes réagirent d'abord par le mépris envers les barbares. Une série de chocs de plus en plus rudes ébranlèrent le pays, à commencer par les guerres de l'opium menées par les Britanniques. Certains mandarins préconisèrent la voie des armes, et furent écrasés. D'autres jouèrent l'apaisement, et payèrent tribut aux barbares blancs, comme on avait souvent payé tribut aux barbares du Nord. Après l'humiliante défaite infligée en 1895 par le Japon, que concrétisa le Traité de Shimonoseki, l'aile réformatrice du mandarinat impérial voulut se lancer dans un vaste programme moderniste inspiré de l'ère Meiji. Cette tentative fut écrasée dans le sang par l'empire Qing, bête agonisante mais encore féroce.

L'empire mandchou était, en effet, condamné. La Chine essaya successivement toutes les solutions imaginables pour se redresser, regagner souveraineté et intégrité, puissance et confiance en soi. Le modèle japonais attira les révolutionnaires. Las ! Les impérialistes japonais ne dépeçaient pas la Chine avec moins d'ardeur que les impérialistes européens. Avec Sun Yat-Sen, la République fondée en 1912 se tourna vers l'Occident, qui la rejeta stupidement. Isolé, le fondateur du Kuomintang se tourna vers Lénine et le Komintern, et conclut une alliance fatale qui faisait entrer le loup dans la bergerie.

La mort dans l'âme, une partie de l'élite mandarinale conclut que la Chine ne pouvait être sauvée de l'intérieur. Les fils cadets des mandarins, serviteurs de l'idée impériale jusqu'au tréfonds de leur être, se tournèrent alors vers l'ultime - et terrifiant - recours : la masse immense des « têtes noires », ces centaines de millions de paysans, rudes, écrasés de misère et pleins d'une rage vengeresse, comme l'avaient montré les Taiping au milieu du XIXe siècle, puis les Boxers 50 ans plus tard. Les paysans en révolte, à l'image des grands fleuves de la Chine dont les crues emportent tout sur leur passage, sont les maîtres du chaos : c'est avec eux que les cadets mandarinaux firent alliance pour juguler l'anarchie et la domination étrangère. Fruit de l'union de ces deux forces contraires, le PCC se proposait de restaurer la grandeur de la Chine en balayant les structures anciennes. Ce qui fut fait. En 1949, la Chine était réunifiée. Les tensions ne faisaient que commencer entre le paysan superstitieux - Mao, le maître du chaos - et les administrateurs de la bureaucratie céleste, dont Zhou En-lai fut la figure de proue.

Mao crut gagner la partie avec le Grand Bond en avant, mais perdit la manche. Il reprit la main avec la Révolution culturelle et ses horreurs, et fut à deux doigts de l'emporter, avant que l'Armée ne mette finalement le holà et finisse, après sa mort, par imposer au détriment du règne du chaos le retour aux procédures prévisibles des mandarins : ce fut l'ère Deng. Le consensus était de retour.

Deng appliqua à la lettre une stratégie élaborée par ses ancêtres mandarins impériaux, qui porte dans l'histoire de la Chine le nom de ti-yong : ces deux caractères résument la politique qui consiste à moderniser en empruntant à l'étranger, tout en préservant l'« âme » de la Chine telle que la conçoivent ses chefs.

« Un seul Empereur sous un seul Ciel », disaient les empereurs mongols. C'est bien ainsi que se conçoit la Chine impériale. Le Fils du Ciel a reçu mandat du Ciel de régir l'univers. C'est à ce prix que règne l'harmonie. Violer cet ordre naturel, c'est violer l'ordre du monde : voilà qui mérite un châtiment impitoyable, que les coupables soient chinois ou barbares. L'armée chinoise d'aujourd'hui explique ainsi sa mission : « Infliger une leçon et punir sévèrement quiconque menace la paix et la sécurité de la Chine. » Les mots auraient pu être prononcés il y a cinq ou quinze siècles.


La stratégie des parrains


S'adressant à la population taiwanaise peu avant l'élection présidentielle, le premier ministre Zhu Rong-Ji lui enjoignait de « bien » voter, « faute de quoi, ajoutait-il, elle n'aurait probablement plus d'occasion de le regretter ». A en croire de nombreux experts, ces menaces aux accents mafieux ne seraient que rhétoriques. Pékin entendait simplement influencer le scrutin. Les mots ne voudraient rien dire. Et si, au contraire, les caciques du Parti communiste chinois voulaient vraiment dire ce qu'ils disent ? Le général Zhang Wannian, grand personnage de l'Etat et de la défense, n'affirmait-il pas au début de 1999 que «la possibilité d'une guerre limitée entre la Chine et les Etats-Unis existe bel et bien» ?

« Le pouvoir est au bout du fusil » : s'il est un adage dont se sont pénétré les dirigeants chinois, c'est bien celui-là. C'est grâce aux fusils qu'ils sont arrivés au pouvoir, qu'ils s'y sont maintenus et qu'ils continuent de trôner. La modernisation lancée par Deng et poursuivie par Jiang Zemin a légèrement changé la formulation : le pouvoir est aujourd'hui au bout du missile. On n'arrête pas le progrès...


Une stratégie de longue haleine


La grande stratégie chinoise, dont les « Seize Caractères » étaient une première ébauche, s'étale sur plusieurs décennies.

Remise des exactions maoïstes, la Chine ne tarde pas à reconstruire son industrie. Son pouvoir d'achat lui permet d'acquérir à l'étranger les technologies de défense, les systèmes et les armements permettant de procéder à la « quatrième modernisation », celle des forces armées. La puissance militaire de la Chine prend alors de l'ampleur. Malgré un arsenal impressionnant qui, outre des missiles intercontinentaux à ogives multiples et à têtes nucléaires, comprend des avions de combat russes performants (comme le Sukhoï-27), des destroyers (classe Sovremennyy), des frégates lance-missiles, un sous-marin à propulsion nucléaire, une marine hauturière et une aéronavale vouée à la projection de puissance, l'Armée populaire de libération (APL) est encore loin derrière les forces américaines. Mais la question n'est pas là : l'hypothèse d'un affrontement sino-américain n'est pas d'actualité. La Chine ne veut pas de confrontation militaire ; elle veut intimider, dissuader et contraindre les Etats-Unis à la reculade.

Pékin a récupéré Hongkong - l'argent, la finance, les communications. L'étape suivante, c'est Taiwan - la technologie avancée, l'industrie, d'énormes réserves monétaires. Si la Chine parvient à imposer la réunification à ses propres conditions, si le « coup de Taiwan » réussit aujourd'hui, demain ou après-demain, tous les espoirs lui seront permis. La RPC contrôlera alors les ressources technologiques et financières de l'ensemble de la « Grande Chine ». Elle atteindra la masse critique nécessaire à la réalisation de ses ambitions asiatiques.

Militairement surclassés, dépourvus de contrepoids régionaux, les pays de l'Asean - Singapour et les autres - passeraient sous la coupe de la Chine, sans heurts, mais avec armes et bagages. Pékin s'attaquerait à sa « chaîne de première défense insulaire » : le Japon, la Corée, les Philippines, l'Indonésie. Quant à la Corée du Sud, privée du parapluie américain mais encore menacée par l'insane régime nord-coréen, elle devra choisir : soit accepter l'affrontement avec le géant chinois (ce qui implique qu'elle se dote d'urgence d'armes nucléaires, de vecteurs balistiques et d'une défense anti-missiles performante) ; soit capituler et payer tribut, tel un vassal, au grand voisin du Sud. Il est possible que Séoul se rapproche du Japon afin que les deux pays - dont les rapports n'ont jamais été faciles - se réarment et se nucléarisent ensemble. Il est également possible - c'est le plan chinois - qu'ils se résolvent tous deux à rendre les armes.

Reste l'Inde, l'égale démographique, la rivale démocratique. Peu disposée à s'en laisser conter, elle est clouée sur sa frontière occidentale par l'éternel conflit avec le Pakistan islamiste et nucléaire. La Chine doit la neutraliser ou l'attaquer, avant que ses progrès économiques et militaires ne lui confèrent une immunité stratégique.

Halford Mackinder, le célèbre géopoliticien britannique, affirmait il y a un siècle que dominer le coeur de l'Eurasie, c'était dominer le monde. Tel est le grand dessein chinois, à un horizon que l'on peut situer entre 2025 et 2050. Un dernier obstacle se dresse sur sa route : les Etats-Unis. Il s'agit donc de les éliminer de la zone Asie-Pacifique. Un objectif irréaliste ? Pas si sûr. N'oublions jamais qu'en 1941 le PNB du Japon ne représentait que 20 % de celui des Etats-Unis et qu'à l'époque personne n'aurait pu prévoir l'essor de l'économie japonaise. L'erreur de calcul est commune dans les affaires internationales : elle fournit souvent l'étincelle qui met le feu aux poudres.


Jeux dangereux


Pour Jiang Zemin, Li Peng, Chi Haotian (le ministre de la Défense) et le général Zhang Wannian, pour cette élite de quelques milliers d'hommes qui fait la pluie et le beau temps en Chine, l'hégémonie asiatique et son corollaire ultérieur, la domination planétaire, ne sont que justice et retour à la normale : le centre du monde avait été expulsé de sa place naturelle dans la hiérarchie cosmique. L'ordre sera rétabli une fois la Chine redevenue l'authentique Empire du Milieu. Rien - à l'exception des nécessaires compromis tactiques dus à une incapacité momentanée - ne doit s'y opposer.

Que les dirigeants étrangers, en Asie tout autant qu'ailleurs, ne puissent accepter ni cette conception ni ses conséquences, importe peu aux dirigeants chinois : ils sont aveuglés par leur propre idéologie. Abreuvés leur vie durant de fictions et de mythes, ils ne connaissent pas le monde, ou très mal. C'est au nom de ces fictions qu'ils sont au pouvoir : comment les remettraient-ils en cause ? Ils mesurent difficilement l'impact de leurs discours et de leurs actes à l'étranger. Ils comprennent mal les réactions des autres puisque, par définition, ce qui n'est pas chinois est barbare - même si certains des « barbares aux yeux ronds » possèdent aujourd'hui une grande avance technologique et des pouvoirs considérables.

Les dirigeants communistes chinois sont hantés par les spectres de l'échec économique, de la dislocation régionale, des troubles sociaux (ruraux et urbains) et de la perte du pouvoir. Les faiblesses innombrables qui lézardent l'édifice sont autant d'avertissements. La fuite en avant - répétons-le - est le seul moyen d'échapper aux périls. Et Taiwan en est la première étape.

En 1950, la décision nord-coréenne d'envahir le Sud fut précipitée par un discours du secrétaire d'Etat américain Dean Acheson qui, décrivant le « périmètre de sécurité » américain en Asie, n'y incluait pas la Corée du Sud. Cette remarque faite par mégarde fut interprétée par Kim Il-sung comme l'aveu que les Etats-Unis ne défendraient pas leur allié. La guerre était là.

Or, les signaux contradictoires émis depuis des années par la Maison-Blanche en direction de la Chine n'ont fait que renforcer la présomption et la morgue des responsables chinois. Ils n'y voient que faiblesse et impuissance. Bill Clinton a cherché par tous les moyens à se concilier les bonnes grâces de Pékin, passant d'une politique d'« engagement constructif » (qui consistait à associer la Chine à mille traités, accords et institutions internationales), somme toute raisonnable, à une politique qui élève une Chine agressive, belliqueuse et prédatrice au rang de « partenaire stratégique ». Clinton a toléré le développement de l'espionnage militaro-technologique chinois aux Etats-Unis. Il a accepté, pour financer sa campagne, des centaines de milliers de dollars de la part d'hommes d'affaires chinois, dont il a été prouvé par la suite qu'ils les avaient reçus du renseignement militaire. Il a outrepassé toutes les limites fixées par ses prédécesseurs en ce qui concerne Taiwan (garder l'équilibre et l'équidistance entre les deux Chine), délaissant la doctrine traditionnelle - « il n'y a qu'une seule Chine et les deux rives du Détroit de Formose le reconnaissent » - au profit d'une politique qui, dans les faits, ne reconnaît que Pékin.

Lorsqu'au printemps 1999, lors de l'intervention de l'Otan au Kosovo, une bombe américaine tomba malencontreusement sur l'ambassade de Chine à Belgrade, les autorités de Pékin déchaînèrent une vague de haine xénophobe sans commune mesure avec l'événement. Le message était clair : il s'agissait de montrer qu'elles contrôlaient leurs troupes. Quand Bill Clinton téléphona à Jiang Zemin pour lui présenter ses excuses, celui-ci ne daigna même pas décrocher le combiné. Insulte calculée à laquelle Clinton donna la pire des réponses : continuer à présenter ses excuses jusqu'à ce que l'on condescende à les accepter.

Ce n'est pas ainsi qu'il convient de s'adresser à la direction chinoise. Le dissident Wei Jingsheng, qui a passé 19 ans de sa vie au Laogai, le goulag chinois, l'affirmait encore tout récemment : ce sont les « durs » qui commandent à Pékin. Et ils ont bel et bien pris la décision d'envahir Taiwan. L'échéance dépendra de la réaction de l'Occident. « Les militaires chinois, ajoute Wei Jingsheng, sont sûrs qu'ils infligeront une nouvelle fois un oeil au beurre noir aux militaires américains [comme en Corée]. Ce sont des loups - nul ne changera leur nature. » De fait, les visiteurs du Centre d'expositions de Pékin pouvaient, l'automne dernier, y contempler une gigantesque fresque décrivant, dans le cadre de l'Exposition du 50e anniversaire de la RPC, une sanglante invasion de Taiwan. L'exposition a, depuis, voyagé dans seize provinces de Chine...

Depuis l'élection de Chen Shui-bian à la présidence taiwanaise, les menaces de Pékin ont redoublé d'intensité. Lors d'une conférence qui s'est tenue à Washington fin mars, Le colonel-chef Luo Yuen, éminent porte-parole militaire chinois déclarait : « Nous châtierons les traîtres. Nous sommes prêts à la guerre, nous sommes prêts à consentir de lourds sacrifices. Si une première attaque sur Taiwan échoue, nous en lancerons une deuxième, une troisième, et ainsi de suite jusqu'à la victoire finale. » Ces propos agressifs contrastent avec le comportement très conciliant de Chen. La nomination, au sein du gouvernement de Taipei, d'un membre du Kuomintang, Tang Fei, au poste de ministre de la Défense ne peut être comprise que comme un geste d'apaisement signifiant que l'indépendance n'est pas à l'ordre du jour. De son côté, Jiang Zemin attend son heure : négocier d'abord l'entrée de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce, frapper ensuite.

Ce qui est en jeu à Taiwan, c'est évidemment le destin d'une jeune et vigoureuse démocratie, la première de l'histoire chinoise, celle qui prouve que la Chine n'est pas éternellement vouée aux dictateurs. Mais, plus globalement, c'est l'Asie et le monde qui jouent leur avenir. Si Pékin parvient à démontrer à ses voisins que l'alliance avec les Etats-Unis ne permet pas de leur garantir une protection suffisante, le danger deviendra extrême. Les communistes chinois jugent les Occidentaux trop timorés pour se battre. Il est à craindre que, dans les mois et les années à venir, Jiang et ses militaires ne soient pris au piège de leur propre rhétorique et ne discernent plus les barrières de la dissuasion censées les retenir. L'absence de contre-pouvoirs conduit souvent les dictateurs à s'illusionner sur le résultat des aventures dans lesquelles ils se lancent.

La Chine, comme l'a noté Zbigniew Brzezinski, est « trop importante pour qu'on l'ignore, trop ancienne pour qu'on la dédaigne, trop faible pour qu'on lui défère, trop ambitieuse pour qu'on table sur sa passivité ». C'est pourquoi il est essentiel d'endiguer l'aventurisme du régime afin de réunir les conditions d'une coexistence et d'une coopération fructueuses avec la Chine. Une telle évolution est à la fois souhaitable et nécessaire - mais pas à n'importe quel prix.

Notes :