Politique Internationale - La Revue n°88 - ÉTÉ - 2000

sommaire du n° 88
CÔTE-D'IVOIRE: LE GENERAL PERE-NOEL
Entretien avec Robert GUEI
Chef du Conseil national de salut public de la République de Côte-d’Ivoire (CNSP), instauré après le
conduit par
Stephen SMITH
Professeur d'études africaines à l'Université Duke (États-Unis). Auteur, entre autres publications,
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Stephen Smith - Le premier référendum de l'histoire de la Côte-d'Ivoire aura lieu le 23 juillet. Vous soumettez à l'approbation populaire une nouvelle Constitution, de type présidentiel, dont la disposition la plus controversée stipule qu'un candidat à la magistrature suprême ne doit jamais s'être « prévalu d'une nationalité autre qu'ivoirienne ». Pourquoi avez-vous décidé d'inscrire cette condition d'éligibilité dans la loi fondamentale ?

Robert Gueï - Ce n'est pas moi qui ai pris cette décision. Elle est le fruit d'une large consultation. Pour délibérer sur des questions aussi essentielles, nous avons fait venir, de chacun des dix départements que compte notre pays, deux délégués désignés par l'administration - sans oublier des dignitaires religieux, des opérateurs économiques, des représentants des syndicats, des étudiants et, bien sûr, des responsables politiques. Cet échantillon représentatif de la Nation a siégé au sein d'une commission consultative chargée d'élaborer le texte de la future Constitution. Tout a été fait pour dégager un consensus mais, lorsqu'il y avait un désaccord persistant, on a recouru au vote. Ce fut le cas pour la disposition que vous évoquiez il y a un instant et qui a été adoptée par 71 voix contre 4. Quant à moi, je n'ai fait qu'entériner ce qui avait été décidé à une écrasante majorité. Et je ne vois pas comment j'aurais pu faire autrement.

S.S. - Vous avez tout de même pris sur vous de changer une autre clause restrictive d'éligibilité - celle qui prévoyait que le candidat à la présidence de la République devait être ivoirien, de père et de mère eux-mêmes ivoiriens ...

R.G. - C'est exact. J'ai assoupli cette condition en remplaçant le « et » par un « ou », afin que la Côte-d'Ivoire reste fidèle à elle-même et demeure ce pays d'ouverture, cette terre d'accueil qu'elle a toujours été. J'ai eu le sentiment que cette exigence de la double filiation ivoirienne constituait un pas en arrière, un déni de l'héritage que nous a légué Félix Houphouët-Boigny, le père de la Nation. Il faut, par exemple, se souvenir que lors de la guerre civile au Libéria au début des années 90, Houphouët n'avait même pas voulu, comme il disait alors, qu'on « dresse des tentes de réfugiés » en Côte-d'Ivoire. « Accueillez vos frères en détresse chez vous, dans vos cases », a-t-il demandé et, de fait, les Nations unies n'ont jamais eu à installer de camps dans l'ouest de la Côte-d'Ivoire, malgré l'arrivée de quelque 200 000 Libériens. C'est cet état d'esprit qu'il faut, me semble-t-il, préserver. Notre pays s'est développé avec l'apport de nos frères et soeurs de la région, qui sont venus chez nous et, souvent, y sont restés. Ils se sont mélangés aux Ivoiriens et il ne serait pas bon d'exclure les enfants issus de ces mariages mixtes. Comment peut-on parler d'intégration régionale et, en même temps, fermer la porte à la seconde génération issue de l'immigration ? Il faut être cohérent.

S.S. - Mais si tel est l'héritage du long règne d'Houphouët-Boigny, pourquoi le débat politique en Côte-d'Ivoire tourne-t-il, depuis plus de cinq ans, autour de l'«ivoirité» et de la place, au sein de la communauté nationale, des étrangers installés dans le pays ?

R.G. - Les raisons en sont sans doute nombreuses. Néanmoins, il est difficile de nier qu'au coeur du problème, il y a le nombre important d'étrangers en Côte-d'Ivoire, à un moment où le pays traverse une crise économique prolongée. Les Ivoiriens s'appauvrissent, le gâteau national rétrécit. La tentation est grande, alors, et bien compréhensible, de regarder de plus près qui a pris place autour de la table. C'est pourquoi la meilleure façon d'aborder le problème consiste à lutter contre la pauvreté. En même temps, il ne faut pas oublier que, dans le passé, l'immigration et ses conséquences avaient déjà constitué un thème politique fort, souvent à l'origine de conflits. Quand, dans les années 60, Houphouët avait voulu introduire la double nationalité, la population avait réagi très fortement ; le président avait même été contraint d'abandonner cette idée.

S.S. - Selon les chiffres les plus couramment cités, la Côte-d'Ivoire détiendrait, avec 35 % d'étrangers, le record mondial en matière d'immigration. Mais, plutôt que de répéter à l'envi que la Côte-d'Ivoire est l'Etat qui abrite le plus grand nombre d'étrangers, ne faudrait-il pas souligner que c'est le seul pays qui n'ait jamais défini le statut de l'étranger ? Il y a des immigrés qui ont fait leur vie en Côte-d'Ivoire mais qui, faute de législation claire, n'ont toujours pas été naturalisés - et cela, alors même qu'ils seraient perçus comme des étrangers s'ils rentraient dans leurs pays d'origine, au Burkina Faso, en Guinée ou au Mali.

R.G. - Je vous fais grâce des querelles de chiffres et des statistiques dont le maniement, en matière d'immigration, est toujours délicat. Mais, en Côte-d'Ivoire, chacun sait précisément où il est né. Et ceux qui ne le savent pas sont considérés comme des étrangers. Vous le constatez : c'est très simple. Il n'y a donc pas lieu de polémiquer. D'autant que, depuis l'indépendance, ce pays a accueilli des étrangers, des immigrés et même, je viens de vous en parler, des réfugiés. Nous les avons accueillis sans ressentir le besoin d'aller chercher dans un dictionnaire le nom ou le statut qu'il fallait leur attribuer ! Nous les avons considérés, tous, comme des frères et des soeurs vivant parmi nous.

S.S. - N'est-ce pas rendre un bien mauvais service aux étrangers que de ne jamais clarifier leur statut, leurs droits et leurs devoirs ? Cette insécurité juridique, à l'ombre de « l'hospitalité africaine », n'ouvre-t-elle pas la porte à l'arbitraire ?

R.G. - C'est tout l'enjeu du débat actuel. Nos juristes et le législateur auront à faire un travail de clarification pour distinguer, dans la masse des étrangers, ceux qui ne le sont plus à force de vivre parmi nous. A cet égard, la définition des conditions d'éligibilité du futur président m'apparaît comme un pas dans la bonne direction. J'essaie, pour ma part, de tenir la balance égale entre l'ouverture à ceux qui sont venus se joindre à nous et une exigence forte de loyauté pour tous : en Côte-d'Ivoire, on pourra devenir président même si l'on n'a qu'un seul parent ivoirien, mais sous réserve de ne s'être jamais prévalu d'une autre nationalité. Je crois que nous sommes parvenus à un bon compromis en l'occurrence. Ce sera, ensuite, à la population et à ses représentants élus d'apporter aux textes toutes les précisions nécessaires afin de permettre aux étrangers, s'ils le désirent, de s'intégrer pleinement. Il faut éviter les dérives xénophobes, mais tout en gardant le sens des réalités.

S.S. - En attendant, le débat sur l'immigration nourrit, par voie de conséquence, une controverse sur le corps électoral. Utiliserez-vous, pour la série de consultations qui s'annonce - référendum, puis élections législatives ... - , les listes électorales héritées des scrutins de 1995 ?

R.G. - Pour le référendum, la réponse est oui, compte tenu des délais que nous nous sommes fixés pour achever le processus de transition - délais dont la communauté internationale attend, d'ailleurs, que nous les respections. Quoi que l'on en pense, les listes électorales de 1995 constituent un cadre de référence. A l'époque, les partis politiques avaient été consultés et ils avaient accepté d'entrer en lice sur cette base. Grâce au consensus minimal qui existe autour de ces listes, nous pourrons faire adopter la nouvelle Constitution et, à travers elle, les normes qui régiront les autres scrutins. Rien ne nous empêchera de procéder à une mise à jour des listes au lendemain du vote référendaire, en concertation avec les partis politiques. Le but est, évidemment, de faire voter tous les électeurs, y compris les jeunes qui accompliront leur devoir civique pour la première fois. Mais nous ne pouvons pas aller plus vite que la musique ! Le toilettage des listes ne sera possible qu'après l'adoption de la loi fondamentale. Et nous sommes en train d'étudier la meilleure façon de l'effectuer, en limitant le risque de fraudes.

S.S. - Voilà des années que le débat à propos de l'immigration, de l'extranéité, et des conditions d'éligibilité du futur président s'est focalisé sur la personne d'Alassane Ouattara (1). En 1995, le président Henri Konan Bédié avait empêché la candidature de ce dernier en mettant en cause son «ivoirité». Cinq ans plus tard, l'histoire semble se répéter puisque M.Ouattara craint d'être de nouveau exclu de la course à la présidence pour le même motif. Est-il, oui ou non, visé par la nouvelle Constitution ?

R.G. - Alassane Ouattara est un frère, comme le sont pour moi tous les Ivoiriens. Le problème ne se pose pas en termes de personnes : ce n'est pas M. Ouattara ou M. Gueï qui sont en cause, et encore moins une quelconque rivalité entre eux. Le problème est national. Si, aujourd'hui, nous rédigeons une Constitution contre M. Ouattara, ou pour M. Gueï, que vaudra ce texte dans dix ans ? Rien. On n'élabore pas une loi fondamentale à l'usage de quelqu'un. Il y va du sort des générations à venir et l'avenir ne saurait - vous en conviendrez - être engagé à la légère. Je viens d'expliquer les raisons pour lesquelles j'ai récusé telle condition d'éligibilité et entériné telle autre. Mes motivations ne sont en rien liées à la personne d'Alassane Ouattara

S.S. - Reste que M. Ouattara et ses partisans se sentent visés ...

R.G. - Je le sais bien. Dès l'instant où leur intérêt est en jeu, il n'est pas étonnant qu'ils se sentent «visés» - comme vous dites - et qu'ils instruisent des procès d'intention. Tout ce que je peux leur répondre, c'est que je ne suis pas là pour tailler des textes sur mesure à l'intention de qui que ce soit. Ma boussole, c'est l'intérêt général du pays, à long terme. Ce n'est pas à moi de décider si M. Ouattara est ivoirien ou s'il ne l'est pas ; s'il s'est prévalu d'une autre nationalité ou pas. Si la question se pose, elle doit être tranchée par des magistrats. Dans cette affaire, mon rôle est de conjurer tout risque de division de la Nation. Et je m'y tiendrai !

S.S. - La rupture entre M. Ouattara et vous-même n'est-elle pas consommée depuis que vous avez remanié le gouvernement, le 18 mai dernier, et congédié, à cette occasion, tous ses partisans ?

R.G. - Non. Pour la bonne et simple raison que ce remaniement n'a obéi qu'au souci de renforcer la compétence et l'efficacité du cabinet. Ceux que j'ai remerciés - à l'exception notable de Mme Henriette Diabaté (2) à qui je rends hommage pour son travail et son sens des responsabilités - , l'ont été parce qu'ils ne portaient pas l'action gouvernementale. Au demeurant, ils n'appartiennent pas tous au parti d'Alassane Ouattara.

S.S. - Si « défaillance » il y a eu, elle ne concernait pas la compétence des personnes mais la ligne politique suivie, n'est-ce pas ? Du reste, le conflit est allé beaucoup plus loin, puisque vous avez publiquement accusé M. Ouattara d'atteinte à la sûreté de l'Etat. Croyez-vous qu'il soit tenté par l'aventure politico-militaire ?

R.G. - Lorsqu'une personne qui prétend aux plus hautes fonctions appelle un militaire pour lui proposer de l'argent dans des conditions qui ne paraissent pas très claires ... comment qualifiez-vous de tels agissements ?

S.S. - Si vous avez les preuves de ce que vous avancez, qu'attendez-vous pour traduire M.Ouattara en justice ?

R.G. - Il ne vaut mieux pas. Nous sommes des frères et, entre frères, on ne cède pas à l'intolérance. Je veux exhorter tous les Ivoiriens au dialogue et au pardon, parce que telle est notre culture politique. Et tel est aussi le message que nous a laissé le président Houphouët-Boigny, dont je suis un fidèle disciple. C'est notre forme de sagesse, à nous Ivoiriens. Si M. Ouattara est un authentique Ivoirien, alors il acceptera de s'inscrire dans la même logique et de rester à nos côtés. Il pensera à la Côte-d'Ivoire, avant de penser à lui-même et à son destin personnel.

S.S. - En vous inspirant de la logique que vous venez d'énoncer, ne devriez-vous pas, dès à présent, exclure votre candidature à la présidentielle ? Vous pourriez vous poser en arbitre de la transition et des scrutins à venir, en dehors de toute ambition personnelle ...

R.G. - Cela ne sortira pas de ma bouche ! Je vous le dis sincèrement : je suis au service du peuple, et c'est le peuple qui doit me juger.

S.S. - Comment ce jugement va-t-il pouvoir s'exprimer concrètement ? Sera-ce à travers l'évolution de votre cote de popularité, mesurée par les instituts de sondage ?

R.G. - Je tiendrai compte des enquêtes d'opinion, en effet. Mais pas seulement ! J'attends également le résultat du référendum sur l'adoption de la Constitution.

S.S. - Est-ce à dire que si votre texte est plébiscité vous serez candidat ?

R.G. - Je ne peux pas vous en dire plus pour l'instant, car il ne faut pas mettre la charrue avant les boeufs. Mais, dans le fond, c'est un peu comme chez les militaires. On vous confie une mission et vous l'accomplissez de votre mieux, avant de retourner devant votre chef pour faire votre rapport. Après, c'est à lui de vous confier une nouvelle mission ...

S.S. - On peut aborder le problème sous un autre angle : si, en octobre 2000, l'un des chefs de parti remporte l'élection présidentielle, la Côte-d'Ivoire sera-t-elle, selon vous, suffisamment unie et solide pour que la victoire d'un candidat du nord, de l'ouest ou du centre ne mette pas en péril sa cohésion ?

R.G. - Pour répondre à votre question, il faudrait être un devin ou un charlatan ... N'étant ni l'un ni l'autre, je puis vous dire, simplement, que si les chefs de parti s'accrochent à leurs intérêts personnels, on risque effectivement la cassure. En revanche, si chacun prend en compte la notion d'intérêt supérieur de l'Etat, le peuple ivoirien tout entier saura accepter, sportivement, la victoire de l'un ou de l'autre des candidats.

S.S. - Dressons - si vous le voulez bien - le bilan provisoire de votre action. En décembre dernier, au lendemain de votre prise de pouvoir, vous aviez annoncé vouloir « balayer la maison ». Avez-vous traduit cette volonté affichée en actes ?

R.G. - Sans aller jusqu'à déclencher une chasse aux sorcières, nous avons procédé à des audits et, une fois les preuves réunies, nous avons engagé la lutte contre la corruption, en lançant une opération « mains propres » sans précédent en Côte-d'Ivoire. Si vous voulez vous convaincre de l'ampleur du ménage en cours, allez à la MACA, la maison d'arrêt et de correction d'Abidjan : vous y trouverez bon nombre d'anciens dignitaires, inculpés pour divers détournements ! C'est une action de justice mais, aussi, de pédagogie. Il est temps, pour les Ivoiriens, de comprendre que l'on ne pioche pas impunément dans les caisses de l'Etat et que servir l'Etat, ce n'est pas se servir ! Cette règle fondamentale ne doit plus souffrir d'exception. Quel que soit le poste qu'il occupe, chacun est comptable de ses actes et risque de se retrouver au fond d'une cellule s'il a fauté. Cela dit, il faut aussi savoir se montrer pragmatique. Notre objectif n'est pas forcément de voir tous les délinquants derrière les barreaux. Nous sommes ouverts au dialogue, si le dialogue nous permet de récupérer les fonds détournés. Dans la mesure où ils nous apportent ainsi la preuve concrète de leur repentir, ceux qui nous aident à recouvrer l'argent public peuvent compter sur des remises de peine. Nous avons également entamé des procédures à l'étranger ; mais, sur ce plan, nous dépendons de l'entraide judiciaire internationale. Et ce n'est pas toujours évident !

S.S. - Vous ne manquez pas une occasion de vous placer sous le haut patronage de feu le président Houphouët-Boigny. Or vous conviendrez qu'en matière de saine gestion, votre illustre prédécesseur n'a pas toujours donné le meilleur exemple. N'a-t-il pas souvent invité les serviteurs de l'Etat, à commencer par ses ministres, à se servir d'abord eux-mêmes, en expliquant à la population que l'on « ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille les arachides » ?

R.G. - Mais, lui-même, avait-il la bouche pleine ?

S.S. - Pour le moins !

R.G. - Alors là, je ne suis pas d'accord ! Faites le tour de la Côte-d'Ivoire : vous verrez que Houphouët a construit partout, avant de construire chez lui - dans son village natal de Yamoussoukro. Autrement dit, il ne s'est pas servi d'abord. Il a servi tout le monde, avant de penser aux siens. Ce n'était donc pas - pour reprendre son image - un mauvais grilleur d'arachides !

S.S. - Le coup d'Etat qui vous a porté au pouvoir a fragilisé l'ordre public en donnant un sentiment d'impunité à l'armée. Sortis de leurs casernes, les militaires se sont cru tout permis. Des groupements parallèles, tels que la « Camora » ou le « PC-crise », vous ont posé des problèmes disciplinaires. A plusieurs reprises, vous avez annoncé la dissolution de ces forces de l'ordre autoproclamées. En vain. Comment comptez-vous rétablir l'autorité de l'Etat ?

R.G. - A l'heure où je vous parle, cette question est réglée : nous avons pris les mesures qui s'imposaient. Je ne nie pas qu'il y ait eu des problèmes. Après les événements du 24 décembre, l'euphorie a donné lieu à des débordements : des hommes en armes ont commis des bavures et nous avons dû reprendre les choses en main. J'ai présenté des excuses publiques à la population et j'ai proclamé la dissolution des groupes dits « parallèles ». Les militaires encore en vadrouille se vont vu intimer l'ordre de rejoindre leurs unités et de rendre les armes. Je le répète : le problème est aujourd'hui réglé.

S.S. - Etes-vous sûr qu'il le soit définitivement - je veux dire, y compris pour le prochain président de la République ?

R.G. - J'en suis sûr, oui ! Et pour une raison simple : nous ne nous bornons pas à sanctionner les fauteurs de troubles. En effet, il ne faut pas perdre de vue les motifs qui ont poussé l'armée dans la rue : une solde insuffisante et irrégulièrement versée, des installations totalement délabrées ... Depuis plusieurs mois, déjà, nous avons mis en oeuvre un plan de réhabilitation qui s'est traduit par un relèvement de la solde et par la réparation des injustices les plus flagrantes dans ce domaine. De surcroît, nous avons commencé à rénover les casernes et, notamment, les dortoirs de la troupe qui étaient en piteux état. Enfin, en collaboration avec le secteur privé, nous avons élaboré un programme d'accès à la propriété immobilière pour les militaires, fondé sur des prêts garantis par l'Etat. Tout est donc fait pour améliorer le sort de nos soldats au quotidien mais, aussi, pour ne pas hypothéquer l'avenir.

S.S. - Le futur président - que ce soit vous, après avoir quitté l'uniforme, ou un autre - saura donc se faire obéir par l'armée ...

R.G. - Mais naturellement ! L'autorité politique, qu'elle soit exercée par un civil ou par un militaire, reste l'autorité. Et les militaires la respectent.

S.S. - Votre prise de pouvoir par la force vaut un boycott financier à la Côte-d'Ivoire : les bailleurs de fonds exigent le retour à l'ordre constitutionnel. Avez-vous, de ce fait, manqué de moyens pour mener à bien la transition ? Que pensez-vous de la « conditionnalité démocratique » qui vous a coupé de la coopération internationale ?

R.G. - Je la trouve normale, dans la mesure où elle se fonde sur un principe que je respecte et, mieux, auquel j'adhère. L'attitude des bailleurs de fonds est logique ; je n'y trouve rien à redire dans l'absolu. Il n'en demeure pas moins qu'au mois de décembre dernier, j'ai dû me déterminer dans une situation donnée et en fonction de l'idée que je me fais de la dignité de mon pays. J'ai agi en mon âme et conscience pour le bien de ma patrie. J'ai pris mes responsabilités et la communauté internationale a pris les siennes. Mais il est clair que la suspension de l'aide extérieure n'a pas facilité l'oeuvre de redressement que nous avons entreprise.

S.S. - Pour ne prendre qu'un exemple, l'annulation de la remise des trois quarts de sa dette extérieure a constitué un vrai coup dur pour la Côte-d'Ivoire ...

R.G. - C'est certain. Encore faudrait-il rappeler que mon prédécesseur, tout président élu qu'il était, n'a pas eu droit, non plus, à cette remise de dette en raison de sa gestion contestée des biens publics. A partir de là, on pourrait se demander si notre effort de probité - la fameuse « bonne gouvernance » dont on nous rebat les oreilles - ne mériterait pas davantage de considération.

S.S. - La pression de la communauté internationale vous a-t-elle obligé à écourter la période de transition ?

R.G. - Non, parce que je n'entends pas me faire dicter de l'extérieur ce que je juge bon pour mon pays. Si les échéances électorales sont aussi rapprochées, ce n'est pas seulement à cause de la pression externe, c'est aussi, tout simplement, parce que la transition n'est pas facile à gérer. D'ailleurs, je n'aime pas trop ce mot de « transition » ; je trouve qu'il sonne mal. Il désigne une situation exceptionnelle, inattendue et, comme son nom l'indique, transitoire. Alors, autant en finir au plus vite pour revenir à la normalité, c'est-à-dire à plus de stabilité.

S.S. - La Côte-d'Ivoire a également été mise en quarantaine sur le plan diplomatique. Dans quelques jours, se tiendra en Afrique de l'Ouest, au Togo, le sommet de l'Organisation de l'unité africaine. Vous n'y êtes pas convié car, l'an passé, lors du sommet d'Alger, l'OUA a décidé de ne plus inviter les chefs d'Etat qui ont pris le pouvoir par la force. Ressentez-vous cette exclusion comme une offense ?

R.G. - Il y a plusieurs semaines, déjà, j'ai pris les devants et fait savoir à l'actuel président de l'OUA, Abdelaziz Bouteflika, que mes obligations, en Côte-d'Ivoire, ne me permettraient pas de me rendre à Lomé. Je n'ai donc pas été désinvité ; je me suis, moi-même, mis à l'écart. Mais, sur le fond du problème, je vous retourne la question : savez-vous combien il y a de militaires parmi les chefs d'Etat qui vont se réunir au Togo ? Combien d'entre eux ont pris le pouvoir par la force et, parfois, en faisant couler le sang de leurs compatriotes - ce qui n'est pas notre cas ? Pouvez-vous me dire, enfin, combien de ces chefs d'Etat ont été élus à la régulière, et non à la faveur d'un simulacre d'élection ? Dans les villages de Côte-d'Ivoire, on dit qu'un assassin ne tolère pas que quelqu'un passe dans son dos avec un couteau. Cela lui fait peur, et il sait pourquoi. Il en va de même pour les chefs d'Etat africains : ces présidents qui s'agitent, ils savent pourquoi ... En réalité, ils cherchent à tout prix à se prémunir contre le traitement qu'ils ont, eux-mêmes, infligé à d'autres.

S.S. - Considérez-vous, sur un plan plus général, qu'il y a trop d'ingérence dans les affaires de la Côte-d'Ivoire, aussi bien de la part de vos pairs africains que de vos partenaires occidentaux et des organismes internationaux ?

R.G. - C'est vrai qu'il y a trop d'ingérence. Du vivant de Houphouët-Boigny, tout le monde venait prendre conseil auprès du président ivoirien. Mais personne n'aurait osé lui dire : « Faites ceci, faites cela. » Aujourd'hui, même la plus petite des ONG n'hésite pas à venir vous expliquer ce qu'il convient de faire dans votre pays, pour votre population. Le problème c'est qu'au bout du compte, vous êtes seul responsable de vos actes. En cas d'échec, aucun des donneurs de leçons ne reviendra assumer sa part de responsabilité. Tous mettent leur épice dans le plat, mais c'est à vous de le digérer.

S.S. - Avec le recul, regrettez-vous d'avoir pris la tête du coup d'Etat fomenté par ces « jeunes gens en colère » qui sont venus vous chercher au village, la veille de Noël ?

R.G. - Quelles que soient les difficultés, je ne crois pas que l'on puisse se soustraire au service de son pays. Si vous aimez votre patrie, si vous vous souciez du bien-être de vos compatriotes, vous vous engagez sans réfléchir aux obstacles qui ne manqueront pas de se dresser sur votre route. C'est ce que j'ai fait. Et j'agirais de même si l'occasion se représentait !

S.S. - Dans une Afrique en mal de démocratisation, estimez-vous que l'armée a un rôle à jouer ? Partagez-vous l'avis de ceux qui la présentent comme une école de civisme ?

R.G. - Ce dont je suis sûr, c'est que l'armée est le creuset de l'unité nationale. On le constate dès le recrutement qui se fait dans toutes les régions de la Côte-d'Ivoire pour garantir la représentativité des forces armées. Ensuite, il y a la formation de base, commune à tous, et à l'occasion de laquelle tous les fils du pays se mélangent et apprennent à se connaître. Enfin, il ne faut pas oublier les rituels, comme le salut au drapeau, la discipline et le respect de l'autorité - symbolisé par le salut réglementaire que l'on doit adresser au supérieur hiérarchique. Autant d'aspects qui concourent au brassage des ethnies et à l'apprentissage de certaines vertus, si essentielles à l'harmonie de la cité. Mais ce n'est pas un scoop. En Côte-d'Ivoire, il y a longtemps que des militaires sont appelés à des postes de responsabilité - tels que ceux de directeur d'hôpital, de gouverneur ou même de ministre. En ce moment, nous réfléchissons justement à la meilleure façon d'utiliser le génie militaire pour des travaux d'utilité publique. Je ne vois pas pourquoi on s'adresserait systématiquement au secteur privé en payant le prix fort - souvent, d'ailleurs, à causes des surfacturations. L'armée sait construire ... Mais de là à attendre d'elle qu'elle construise la Nation, c'est peut-être trop lui demander.

S.S. - D'autant que l'armée, comme la junte que vous présidez, n'est pas à l'abri d'accès de fièvre politique. Vous arrive-t-il de craindre que des dissensions ne se fassent jour au sein du Conseil national de salut public ?

R.G. - Le militaire n'est pas quelqu'un qui s'emballe. Ce n'est pas dans sa culture. On lui a appris à obéir. Son sens aigu de la discipline n'exclut pas, bien sûr, les divergences de vues. Mais il ne se laisse pas facilement emporter par les passions politiques. Au-delà de l'esprit de corps et de l'instinct de préservation de l'armée en tant qu'institution, il y a le service de l'Etat et, plus encore, l'unité de la nation, qui prime sur tout le reste.

S.S. - Existe-t-il, selon vous, une « démocratie africaine » différente du modèle universel qui vous est proposé et, parfois, imposé ?

R.G. - J'ai la conviction que la démocratie est une notion universelle. S'il en était autrement, elle n'aurait pas de sens. Ce principe étant posé, la démocratie, pour être vécue, doit s'adapter à l'âme de chaque peuple en particulier. Chez nous, par exemple, la culture du dialogue et le souci des « parents », au sens large, revêtent une valeur primordiale. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que nous n'avons pas attendu le sommet de La Baule (3) pour connaître la démocratie ! J'en veux pour preuve les larges consultations auxquelles Houphouët procédait dans son palais présidentiel. A ces audiences, où tous étaient appelés à s'exprimer, s'ajoutent aujourd'hui des règles formelles qui sont les garde-fous de la démocratie : le suffrage universel, le multipartisme, les élections (4). Et c'est ainsi que la boucle est bouclée et que nous revenons au point de départ de notre conversation. Comme je vous l'ai expliqué à propos de l'élaboration de notre future Constitution, en réunissant tout le monde j'ai voulu prendre le pouls de la nation ; et j'ai respecté le large consensus qui s'est dégagé à cette occasion. Maintenant, c'est au tour de la population tout entière qu'il appartient de s'exprimer par le biais du référendum. A la concertation s'ajoute ainsi le vote formel - l'épreuve des urnes. C'est à la fois démocratique et africain. Il n'y a pas de contradiction.

Notes :