Politique Internationale - La Revue n°88 - ÉTÉ - 2000

sommaire du n° 88
TCHETCHENIE: VOYAGE AU BOUT DU DESEPOIR
Entretien avec Ilias AKHMADOV
Ministre des Affaires étrangères du gouvernement indépendantiste tchétchène depuis juillet 1999.
conduit par
Galia Ackerman
Journaliste
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Galia Ackerman - Comme la plupart des chefs de la résistance tchétchène, vous avez jadis servi dans l'Armée rouge. Que ressentez-vous lorsque vous combattez vos anciens frères d'armes ?

Ilias Akhmadov - Au début des hostilités, en 1994, j'avais l'impression de participer à une immense pièce de théâtre - comme si des milliers d'adultes jouaient à la guerre. Lorsque j'interceptais des échanges radio, j'entendais les Russes utiliser la même terminologie militaire que nous. Il m'est arrivé de rencontrer des prisonniers de guerre russes qui avaient « fait » l'Afghanistan avec mes camarades tchétchènes. Mais ce sentiment s'est rapidement dissipé. Et il n'y a rien d'étonnant à cela. Je me suis rendu à plusieurs reprises dans le Haut-Karabakh, durant le conflit qui a opposé les Arméniens aux Azéris, et j'ai été frappé par la cruauté de leurs affrontements. Même constat en Géorgie, où s'affrontent Géorgiens et Abkhazes. Pendant soixante-dix ans, ces gens ont été forcés de s'embrasser, de jouer la comédie de l'amitié entre les peuples, alors qu'ils se détestent. Dans tous ces « points chauds » de l'espace post-soviétique, l'acharnement des belligérants s'explique largement par le poids des haines ancestrales.

G.A. - Pourquoi tant de haine entre Russes et Tchétchènes ?

I.A. - La conquête de la Tchétchénie par la Russie tsariste dura de 1708 à 1877. C'est à cette époque que s'est forgée l'image presque mythique du méchant Tchétchène telle qu'on la retrouve dans la poésie de Lermontov. Pendant la période soviétique, les peuples montagnards du Nord-Caucase, et tout particulièrement les Tchétchènes, avec leur esprit fier et leur mode de vie traditionnel, ne rentraient pas dans le lit de Procuste du socialisme réel. Peu de gens savent qu'en 1927, il y eut un énorme soulèvement contre la collectivisation en Tchétchénie. Tous ceux qui y ont pris part ont été liquidés. En 1939, deux divisions du NKVD ont assiégé, durant un an, la capitale de district Naja-Yourt où des rebelles s'étaient retranchés. Trois ans plus tard (en 1942), emmenés par Maïerbek Charipov (1), des Tchétchènes tentaient de s'emparer de Grozny. Notre déportation, ordonnée en 1944 par Staline, fut l'expression la plus radicale de la politique coloniale et répressive dont nous étions victimes. Après la mort de Staline, les Tchétchènes ont dû attendre 1957 pour être simplement graciés et obtenir le droit de regagner la terre de leurs ancêtres. Mais la réhabilitation leur a été refusée et ils sont restés des parias au sein de la société russe. Savez-vous, par exemple, que l'usage de la langue tchétchène était proscrit ? A l'école, on interdisait aux enfants de parler tchétchène entre eux, même pendant les récréations ! La loi sur la réhabilitation de notre peuple ne fut adoptée que trente ans plus tard, sous Gorbatchev.

G.A. - Ce passé douloureux suffit-il à expliquer le déchaînement de violence auquel on assiste aujourd'hui ?

I.A. - Leurrés par les exhortations de Boris Eltsine à « prendre autant d'indépendance que nous pourrions en saisir », nous sommes effectivement devenus indépendants en 1991. Pour le président de la Russie, il s'agissait alors de détrôner le dernier chef de l'Etat soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, en sapant les bases de l'URSS. Une fois cet objectif atteint, il n'était plus question de s'asseoir à la table des négociations avec nous. La Russie nouvelle s'érigea en digne héritière du régime totalitaire et continua la politique nationale de Lénine et Staline. Vous connaissez la suite.

G.A. - La première guerre tchétchène s'est soldée par un désastre et une profonde humiliation pour l'armée russe. En quoi sa tactique actuelle diffère-t-elle de celle qui avait échoué il y a quatre ans ?

I.A. - Lors du précédent conflit, les frappes et les attaques étaient sélectives. Depuis septembre 1999, une énorme machine de guerre s'est mise en branle - une machine qui emploie, sans aucun discernement, des armes de destruction massive sur l'ensemble du territoire tchétchène. Là réside la différence majeure avec la guerre de 1994-1995 : cette fois, les Russes veulent mettre en oeuvre la «solution finale». Sur le plan stratégique et tactique, en revanche, ils commettent les mêmes erreurs qu'à l'occasion du premier conflit. Leur campagne militaire se présente comme une succession d'improvisations indignes d'une grande armée, avec des objectifs qui ne cessent de changer.

G.A. - Comment analysez-vous la tactique de la résistance tchétchène ?

I.A. - Au début de la première guerre, nous ne disposions que des quatre bataillons de l'armée régulière. Ils étaient appelés pompeusement « régiments », pour la bonne et simple raison que cette dénomination élevait automatiquement leurs commandants au rang de « colonel ». Au cours des trois années d'entre-deux-guerres, nous avions réussi à mettre sur pied une garde nationale forte de 35000 hommes. Nous pouvions également compter sur les milices constituées de volontaires. D'un strict point de vue académique, nos méthodes de combat peuvent paraître quelque peu anarchiques. Rien n'empêche, en effet, un simple combattant d'approcher le président et chef d'Etat-major Maskhadov pour exiger la mise en oeuvre d'une opération qui lui paraît indispensable. Par ailleurs, il y a des groupes de résistants, sur le terrain, qui sont entièrement libres de leurs mouvements. En réalité, tous obéissent à la ligne générale élaborée par l'Etat-major. Cette souplesse d'organisation est un héritage de notre longue expérience de la guerre. N'oubliez pas que, durant les quatre derniers siècles, nos ancêtres ont vécu dans des conditions proches de celles d'un camp militaire. Dernier élément - et non des moindres - à souligner : nous sommes mieux armés aujourd'hui qu'hier. Nous avons conservé de nombreux trophées de la première guerre et les officiers corrompus de l'armée russe sont toujours prêts à renflouer nos stocks d'armements et de munitions. A la différence des Russes, cependant, nous n'avons ni avions ni missiles.

G.A. - Selon l'Etat-major russe, vos effectifs seraient dix fois inférieurs aux chiffres que vous avancez ...

I.A. - Je ne vous apprendrai rien en vous répondant qu'en temps de guerre les chiffres sont une arme de propagande. Les Russes prétendaient avoir perdu, en tout et pour tout, 1 700 hommes dans les combats de la première guerre. Or, rien qu'à Grozny, après la déroute de l'armée fédérale, nous avions ramassé pas moins de 4 500 livrets militaires et de nombreux cadavres de soldats n'avaient pu être identifiés. Je suis bien placé pour connaître les résultats de ce macabre « recensement ». D'abord, parce que c'est moi, en tant que membre de l'Etat-major tchétchène, qui l'avais ordonné ; et, ensuite, parce que j'ai restitué moi-même ces documents à un émissaire de Sergueï Kovalev (alors représentant de la Russie pour les droits de l'homme). Quant à nos effectifs actuels, il est clair que, malgré notre tempérament martial, nous n'aurions jamais pu tenir le choc depuis septembre 1999 si nous avions été aussi peu nombreux que l'affirme le général Manilov. Dois-je vous rappeler que nous affrontons une armée de près de 500 000 hommes aux équipements ultra-modernes ?

G.A. - On avance généralement un chiffre inférieur ...

I.A. - Selon les dernières données dont je dispose, près de 140 000 hommes appartenant aux forces russes sont stationnés sur le sol tchétchène. Mais n'oubliez pas que cette armée dispose de nombreuses bases et infrastructures non loin de la Tchétchénie, sans oublier, bien sûr, les contingents déployés en Ingouchie et dans d'autres régions du Caucase du Nord.

G.A. - Cette guerre aurait-elle pu être évitée ?

I.A. - Je ne le crois pas. L'ex-premier ministre russe Sergueï Stepachine - prédécesseur de Poutine à ce poste - a révélé qu'un plan de reconquête de la Tchétchénie était prêt dès mars 1999. Quant au général Lebed, qui avait signé avec le président Maskhadov les accords de paix de Khassaviourt, il a eu cette formule éclairante qui résume parfaitement toute la politique de l'Etat russe dans la région : «Je signais de ma main droite ce traité de paix et je pensais, en même temps, qu'il nous fallait élever le plus rapidement possible 50 000 chiens-loups pour laver la honte de cette humiliation.» Autant dire que ce traité était voué à l'échec dès l'instant où il était paraphé. Les Russes n'ont jamais cherché à développer des relations politiques et commerciales avec nous ; ils n'ont jamais voulu nous aider à reconstruire notre économie, pourtant détruite par leurs bombes. Au contraire, ils souhaitaient, avant tout, éviter de renforcer l'autorité d'Aslan Maskhadov. Mais il leur aura fallu quelques années pour préparer l'opinion publique à une nouvelle offensive contre nous.

G.A. - La prolifération du banditisme et l'apparition d'une industrie du kidnapping en Tchétchénie n'ont-elles pas largement contribué à faire basculer l'opinion publique ?

I.A. - Quelle était la situation de mon pays au lendemain de la première guerre ? Habitations et infrastructures ruinées, blocus économique imposé par les Russes en l'absence de toute reconnaissance internationale, population masculine massivement armée : j'estime que, dans ces conditions, la prolifération du banditisme était inévitable. Mais je tiens à souligner également que l'industrie du kidnapping, dont on impute toute la responsabilité aux Tchétchènes, se développa avec la bénédiction et l'aide des services russes. Les éléments criminels tchétchènes n'étaient qu'un maillon dans une chaîne située, pour l'essentiel, loin de la Tchétchénie. Je vous pose la question : pourquoi l'attention s'est-elle focalisée sur notre pays, alors même que le business du kidnapping est encore plus florissant dans la région de Moscou ? Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que le problème de l'insécurité fut très pénalisant pour notre gouvernement. A plusieurs reprises, nos structures judiciaires et nos services de renseignement ont proposé à Moscou de coopérer pour éradiquer ce mal. En vain ! Malgré toutes les difficultés auxquelles il était confronté, le gouvernement Maskhadov fit pourtant des efforts considérables dans ce domaine : le chef de l'agence de lutte contre le terrorisme, le général Barguichev, fut tué dans une explosion criminelle, après avoir été à l'origine de nombreuses libérations d'otages. Et des dizaines de ses collaborateurs ont perdu la vie dans ces opérations à hauts risques. Khunkar Pacha Israïlov - autre responsable de la lutte anti-terroriste tombé au champ d'honneur, cet hiver, lors de la chute de Grozny - avait, lui, subi une attaque frontale lors d'une tentative de libération d'otages à Ourous-Martan. Plusieurs de ses hommes avaient été tués. L'histoire montre que la prise d'otages est un héritage de l'administration impériale. En cas de troubles, les troupes russes stationnées dans le Caucase prenaient en otages les enfants des chefs locaux, afin de faire pression sur les populations qui résistaient à la politique de colonisation. Rappelons, enfin, que, durant la guerre de 1994-1996, les Russes avaient pris l'habitude d'interner nos compatriotes, de les torturer dans des camps de filtration, avant de les libérer en échange d'une rançon. Les familles devaient payer - y compris pour récupérer la dépouille d'un proche. Et cela continue aujourd'hui : les femmes tchétchènes rachètent au prix fort la liberté de leurs maris détenus et torturés dans le camp de filtration de Tchernokozovo.

G.A. - Et la mafia tchétchène ? Vous n'allez tout de même pas nous dire que c'est un pur produit de l'impérialisme russe ?

I.A. - Souvenez-vous du fameux slogan des Cent-Noirs : « Tue les Youpins, sauve la Russie ! » A l'époque tsariste, les Juifs servaient de boucs émissaires pour tous les malheurs qui frappaient la Russie. De nos jours, ce rôle est dévolu aux Tchétchènes. Au fond, qu'est-ce que la mafia dans le monde post-soviétique ? C'est la fusion du crime organisé avec les échelons supérieurs du pouvoir. Il est vrai que, à partir de 1985, des Tchétchènes ethniques ont formé des groupes mafieux à Moscou et dans d'autres villes russes. Mais tout comme l'industrie du kidnapping que nous évoquions à l'instant, ces groupes n'étaient qu'un maillon du crime organisé. Ils agissaient en osmose totale avec le KGB, les banquiers véreux, le système judiciaire corrompu, etc. Aux Tchétchènes impliqués dans les activités mafieuses ne restaient d'ailleurs que des miettes du gâteau ; les plus grosses parts allaient aux parrains du pouvoir central.

G.A. - Vous connaissez personnellement Chamil Bassaïev pour avoir été l'un de ses proches collaborateurs. Que pensez-vous de celui que les Russes qualifient de « terroriste » ?

I.A. - Je reproche à Bassaïev sa folle équipée de l'été dernier, lorsqu'il a voulu prêter main-forte aux villages qui s'étaient soulevés contre les autorités légitimes du Daghestan. Mais encore faut-il comprendre l'enchaînement des événements ; car Bassaïev n'est pas un homme impulsif. J'étais son conseiller à l'époque où il était premier ministre et je puis témoigner qu'il a réellement cherché à établir des contacts avec les Russes afin de mettre en oeuvre les accords de Khassaviourt. Devant le refus persistant de Moscou, il est parvenu à la conclusion qu'il était inutile d'attendre quoi que ce soit de la direction russe. C'est ce sentiment d'amertume qui a poussé Bassaïev à soutenir la rébellion au Daghestan. Mais revenons, si vous le voulez bien, sur les circonstances qui ont précédé le déclenchement du conflit. Depuis plusieurs années, les wahhabites exerçaient une forte influence dans quelques villages daghestanais. Sur leur invitation, Sergueï Stepachine, ministre de l'Intérieur à cette époque, se rendit, au printemps 1998, au village de Karamakhi où il fut cordialement reçu par le chef spirituel des wahhabites. Ce dernier lui offrit même les habits traditionnels du montagnard caucasien. De retour à Moscou, M. Stepachine envoya des cadeaux aux wahhabites et déclara que ces gens étaient libres de vivre comme ils l'entendaient. Parallèlement, la Cour constitutionnelle de la Fédération de Russie décréta que le wahhabisme n'était pas un courant religieux extrémiste. Je sais qu'aujourd'hui les Daghestanais nous accusent de les avoir agressés. Ils semblent avoir oublié le défilé incessant de leurs ressortissants qui, mois après mois, venaient nous supplier de les libérer du joug russe. Quelques semaines avant le raid de Bassaïev, les deux villages daghestanais de Karamakhi et Tchabanmakhi proclamèrent l'instauration de la charia et entrèrent en conflit ouvert avec les autorités daghestanaises. A ce stade, il me faut mentionner un autre détail important. Pendant la première guerre tchétchène, quelques dizaines de Daghestanais avaient combattu à nos côtés, sous la houlette d'un personnage haut en couleur nommé Bagaoutdine. N'oubliez pas que le Daghestan est un petit territoire où cohabitent pas moins de trente-deux peuples, avec leurs conflits internes et leurs luttes pour le pouvoir. Après 1996, Bagaoutdine resta trois ans en Tchétchénie car il craignait des persécutions dans son pays. Persuadé de rentrer par son chef de clan, Magomedov, il fut arrêté à son retour. En sa qualité d'émir des peuples de la Tchétchénie et du Daghestan, Bassaïev se crut moralement obligé d'intervenir. Et une fois Bagaoutdine libéré, les troupes de Bassaïev se sont immédiatement retirées. Le drame c'est que l'aviation et l'artillerie russes ont continué à pilonner les villages rebelles après le retrait des unités tchétchènes : les habitants de Karamakhi et Tchabanmakhi furent encerclés et exterminés jusqu'au dernier. Pour moi, Bassaïev est tombé dans le piège d'une gigantesque provocation. Il a fait preuve de myopie politique.

G.A. - Les attentats qui ont frappé des immeubles d'habitation et fait de nombreuses victimes, en Russie, à la fin de l'été dernier ont servi à justifier, aux yeux de l'opinion publique, l'intervention russe en Tchétchénie. Pourtant, les auteurs de ces attentats n'ont jamais été formellement identifiés ...

I.A. - Si l'on cherche à savoir « à qui profite le crime », il est clair, en tout cas, que ces explosions si réussies n'ont certainement pas profité au peuple tchétchène ! En revanche, elles ont instantanément ressoudé la société russe autour d'une seule obsession : trucider le maximum de Tchétchènes. Dès lors, M. Poutine a pu administrer la preuve de son tempérament sanguinaire. Il a fait couler à flots le sang de mon peuple, comme celui du peuple russe.

G.A. - Tout le monde s'accorde à considérer que la guerre a servi d'argument électoral puissant au candidat Poutine. Maintenant qu'il a été élu, ce dernier ne va-t-il pas privilégier une issue négociée au conflit ?

I.A. - Une fois l'obstacle de l'élection présidentielle franchi, Vladimir Poutine a laissé cette guerre à la discrétion des généraux. Aujourd'hui, on a le sentiment que la guerre ne l'intéresse plus, qu'il comprend mal ce qui se passe sur le terrain. Or l'armée russe a ses propres motivations : promotions à tous les échelons, regain d'influence politique, augmentation du budget et, surtout, pillages à grande échelle. Par conséquent, les chances d'une cessation rapide des hostilités me paraissent très faibles et je me demande combien de sang tchétchène et russe devra être versé avant que le haut commandement n'admette que la continuation de cette guerre est insensée.

G.A. - La Russie présente sa campagne militaire sous l'angle de la lutte contre le fondamentalisme islamique - le « wahhabisme » - et le terrorisme international ...

I.A. - Ce pays a toujours eu besoin de se sentir investi d'une mission universelle. Dans mon enfance, les manuels d'histoire nous apprenaient que la Russie avait protégé l'Occident contre le déferlement des hordes mongoles. A présent, Moscou s'efforce de convaincre les pays occidentaux qu'en nous écrasant, la Russie joue un rôle de rempart contre l'islamisme et agit dans l'intérêt de tous. Premièrement, le wahhabisme n'est pas synonyme de terrorisme international. C'est un courant islamique puritain, qui prédomine en Arabie Saoudite. Les Tchétchènes, eux, sont de tradition soufie, ce qui exclut l'enracinement du wahhabisme chez eux. Il est vrai qu'un certain nombre de mes jeunes compatriotes ont pu être séduits par cette doctrine au lendemain de la première guerre. Se retrouvant désoeuvrés dans un pays dévasté, ils ont adhéré à une communauté qui leur offrait un but précis et qui redonnait un sens à leur existence. Pour d'autres, ce fut simplement une couverture destinée à masquer des pratiques criminelles. Mais les vrais wahhabites sont rares en Tchétchénie : nous avons nos ustaz, autrement dit nos maîtres religieux soufis, et nous sommes trop respectueux de nos ancêtres pour troquer leur foi contre une autre. Quant au terrorisme international, il me semble que, durant des décennies, son centre névralgique se trouvait un peu plus au nord, et notamment dans les locaux de l'Université Patrice Lumumba à Moscou. C'est là que des individus comme Carlos ont appris leur métier - sans parler des membres des Brigades rouges ou des terroristes palestiniens.

G.A. - Les officiels russes affirment que le chef de guerre Khattab a entraîné des terroristes internationaux au sein d'un camp spécial, situé en territoire tchétchène, et ils ajoutent qu'Oussama Bin Laden, en personne, se serait rendu en Tchétchénie ...

I.A. - Khattab est un Arabe de nationalité jordanienne. Musulman wahhabite, il est arrivé en Tchétchénie pour défendre notre cause pendant la première guerre. Les Russes ne lui pardonneront jamais ses faits d'armes d'alors. Avec un petit groupe de combattants, il a mis hors de combat une colonne de fédéraux qui avançait en direction de Chatoï. Mais il s'agit là d'actes de guerre, et non pas de terrorisme. Une fois que les armes se sont tues, Khattab a vécu chez nous comme un simple citoyen, sans chercher à faire du prosélytisme. Il a créé une base d'entraînement afin de former des unités spéciales dans un ancien camp de pionniers désaffecté. Près de 150 combattants sont passés par là. Cette structure officielle, pourvue d'équipements très sommaires, n'est rien au regard des installations dont bénéficient les unités spéciales russes. D'ailleurs, ce camp d'entraînement n'a fonctionné que très peu de temps. Et c'est Maskhadov lui-même qui, en raison de dissensions internes, a donné l'ordre de le fermer. Je le répète : au-delà des élucubrations de la propagande russe, le seul reproche que l'on peut faire - et que je fais - à Khattab et à Bassaïev, c'est de s'être laissés entraîner dans le conflit daghestanais. En ce qui concerne Bin Laden, j'ai entendu son nom, pour la première fois, après les deux attentats contre les ambassades américaines en Afrique. Le ministre russe des Affaires étrangères, M. Igor Ivanov, parcourt le monde en proclamant qu'il détient des informations de la CIA sur une prétendue visite de Bin Laden en Tchétchénie. Or les responsables de la CIA que j'ai rencontrés aux Etats-Unis m'ont certifié n'avoir jamais transmis pareilles informations à Moscou.

G.A. - Vous ne nierez tout de même pas que la société tchétchène a connu une certaine dérive islamiste ?

I.A. - La Tchétchénie jouit depuis des siècles d'une forme de démocratie traditionnelle qui lui est propre. Dans l'espace post-soviétique, nous sommes le seul peuple qui n'ait jamais connu de castes. Le soufisme est un courant spirituel mystique qui se prête mal à une bureaucratisation de la religion. Pour nous, la foi concerne exclusivement les rapports entre l'homme et Dieu. Lorsque nous avons proclamé notre indépendance, en 1991, la communauté internationale nous a tourné le dos, refusant de nous fournir la moindre aide. En revanche, la proclamation de la charia, quelques années plus tard, a immédiatement provoqué une levée de boucliers générale. Si dérive islamiste il y a eu, elle fut d'abord le résultat de l'attitude destructrice des Russes et de l'isolement dans lequel on nous a confinés. Cela dit, permettez-moi d'attirer votre attention sur le fait que nous n'avons pas introduit la «vraie» charia en Tchétchénie puisque le Parlement, la Constitution et les Cours de justice laïques ont continué de fonctionner normalement ! En réalité, l'instauration de la charia s'inscrivait dans le contexte des affrontements politiques de cette période. Elle répondait aussi à la nécessité de créer un système de valeurs dans une société dévastée par la première guerre. Après tout, la Russie n'a-t-elle pas érigé l'orthodoxie en religion officielle ? Pour notre part, nous nous sommes bien gardés d'appliquer les aspects les plus horribles de la loi musulmane. Pas de pieds ni de mains coupés chez nous. Mais il faut bien comprendre une chose : si la démocratie ne vient pas d'Occident, c'est la Kalachnikov et le goupillon qui arrivent d'Orient.

G.A. - Voulez-vous dire que si les pays occidentaux avaient reconnu votre indépendance et soutenu la construction d'un nouvel Etat en Tchétchénie, la dérive islamiste et l'anarchie auraient pu lui être épargnées ?

I.A. - Sans aller jusqu'à reconnaître formellement l'indépendance de la Tchétchénie, des institutions internationales telles que l'OSCE ou le Conseil de l'Europe auraient pu se pencher de plus près sur notre sort. Il leur suffisait de reconnaître que nous sommes des êtres humains comme les autres, plutôt que de nous abandonner à notre tragique face-à-face avec la Russie. Aujourd'hui, une telle approche, fondée purement et simplement sur le respect des droits de l'homme, est plus que jamais nécessaire. A l'heure où je vous parle, mon peuple est menacé d'extermination totale dans l'indifférence générale. Croyez-moi, le temps presse et l'Occident ne peut plus se cacher derrière des formules toutes faites, du type « c'est une affaire intérieure à la Russie ». Quand je rencontre des diplomates, ils me disent souvent ne pas savoir comment nous aider. C'est de la mauvaise foi caractérisée ! Il y a tout un arsenal de mesures politiques, économiques et diplomatiques qui pourrait être mis en oeuvre.

G.A. - Quelle est l'attitude des pays voisins de la Tchétchénie comme la Géorgie ou l'Azerbaïdjan ?

I.A. - Nous n'entretenons pas de relations diplomatiques avec eux. Depuis le début de cette guerre, le président géorgien édouard Chevardnadzé exprime régulièrement son inquiétude quant au sort des populations civiles et favorise l'exode de mes compatriotes vers la Géorgie. Je sais pertinemment qu'il fait l'objet d'intenses pressions de la part des Russes. Ces derniers l'ont accusé de laisser des convois d'armements destinés aux combattants tchétchènes transiter par son territoire. Actuellement, ce sont près de 10 000 femmes et enfants tchétchènes qui ont cherché refuge en Géorgie. Quelques milliers de réfugiés se trouvent également en Azerbaïdjan. Des images, diffusées à la télévision, qui montraient des guerriers tchétchènes recevant des soins dans un hôpital azéri ont suscité les plus vives protestations de la part des autorités russes. Mais le président azerbaïdjanais Gueïdar Aliev a adopté une position très ferme vis-à-vis de Moscou : « peu m'importe ce que faisaient ces gens avant d'être blessés, tout malade ou blessé doit pouvoir être soigné », a-t-il affirmé. Dans cette affaire, Chevardnadzé et Aliev ont su faire preuve d'humanisme et de sagesse - autant de qualités qui permettront peut-être de sauver notre Caucase déchiré par les conflits.

G.A. - Que pensez-vous de l'attitude de la Turquie ? Et du monde arabe ?

I.A. - Officiellement, la Turquie est sur la même longueur d'ondes que les Etats-Unis ou l'Europe. Mais l'opinion publique turque, elle, nous soutient massivement. Des collectes de fonds ont été organisées et de nombreux particuliers, souvent d'origine modeste, se sont mobilisés pour nous. Enfin, la Turquie a accueilli nombre de mes compatriotes sur son sol. Quant à nos frères musulmans des pays arabes, ils sont encore plus prudents que l'Occident chrétien, à l'exception du gouvernement taliban d'Afghanistan. Bien sûr, plusieurs pays arabes doivent prendre en compte leurs propres intérêts dans cette affaire : Saddam Hussein compte sur le soutien des Russes pour obtenir la levée de l'embargo international ; la Syrie a besoin de Moscou dans son bras de fer avec Israël. Quant à l'Iran, il joue avec la Russie à des jeux nucléaires.

G.A. - Combien y a-t-il de Tchétchènes, au total, entre la population restée en Tchétchénie, les réfugiés en Ingouchie et la diaspora ?

I.A. - Au total, on compte près d'un million de Tchétchènes dans le monde, y compris les vieilles communautés de Turquie et de Jordanie. Apparemment, les Russes veulent vider la Tchétchénie de ses habitants tout en empêchant ces derniers de chercher refuge ailleurs. Malgré l'utilisation d'armes de destruction massive à son encontre, la population civile ne peut se réfugier qu'en Ingouchie, l'accès des autres régions de la Fédération de Russie lui restant interdit. Je pense qu'il reste 200 à 250 000 personnes en Tchétchénie, et à peu près autant en Ingouchie (2). Partout ailleurs, en Russie, règne une véritable hystérie anti-tchétchène. A Moscou, il n'y a pas un seul résident tchétchène - si pro-russe soit-il - qui n'ait été arrêté au moins une fois au cours de ces derniers mois. C'est comme si les Kosovars d'origine albanaise n'avaient pu trouver asile ailleurs qu'à Belgrade ou dans d'autres villes serbes au moment de la guerre du Kosovo !

G.A. - D'aucuns, en Occident, en appellent à la création d'un tribunal international pour juger les crimes de guerre commis en Tchétchénie. Que faites-vous, de votre côté, pour recenser ces crimes ?

I.A. - La première guerre avait fait près de 100 000 victimes. A l'époque, nous avions créé une «Commission présidentielle» qui avait transmis des informations à l'ONU ainsi qu'à d'autres instances internationales. Vu le caractère extrême de cette nouvelle guerre, il est difficile de réaliser un décompte précis des pertes humaines. On sait que les militaires russes se sont livrés à de nombreux carnages. On sait aussi qu'à Grozny, avant la prise de la ville par les troupes fédérales, il restait près de 40 000 habitants - notons au passage que, pour une fois, les chiffres coïncident du côté russe et du côté tchétchène. Aujourd'hui, la ville est vide, totalement désertée. Où sont passés tous ces gens ? 120 personnes ont été fusillées sans jugement à Tchernorétchié ; près de 100 à Staropromyslovski (ce sont des quartiers de Grozny) ... Que sont devenus tous les autres ? Tôt ou tard, les données dispersées seront réunies et permettront, je l'espère, la création d'un tribunal pénal international.

G.A. - Au fond, les Tchétchènes forment un petit peuple dépourvu de tradition écrite et dont les rares monuments d'architecture ont été détruits. Quels sont les fondements de votre identité nationale ?

I.A. - Nous sommes très attachés à nos traditions et à nos usages ancestraux. C'est ce qui nous a permis de survivre aux guerres et aux déportations. Parmi les peuples déplacés par Staline, nous sommes les seuls à n'avoir perdu ni notre langue ni notre identité en exil. Pour les Kalmouks, par exemple, la déportation fut fatale : seuls les vieux parlent encore cette langue. Notre planche de salut, c'est notre tradition clanique et notre soumission à l'autorité des anciens.

Notes :