Politique Internationale - La Revue n°88 - ÉTÉ - 2000

sommaire du n° 88
LA MARCHE SUR ROME
Entretien avec Silvio Berlusconi
Président du Conseil italien depuis juin 2001
conduit par
Richard Heuzé
Correspondant du Figaro à Rome
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Richard Heuzé - Monsieur Berlusconi, pourriez-vous, en guise de préambule, nous dépeindre rapidement la situation de l'Italie après l'échec des référendums constitutionnels du 21 mai ?

Silvio Berlusconi - L'Italie se trouve dans une situation grotesque, difficile à expliquer à un étranger. La majorité parlementaire actuelle n'est pas celle qui a été élue en 1996. Si cette majorité est encore sur pied, c'est grâce à l'apport des voix de quelques dizaines de parlementaires élus il y a trois ans sur les listes du centre droit et qui ont changé de camp en échange de postes de ministres, de secrétaires d'Etat et de présidents de commission. Cette majorité ne correspond plus à la majorité réelle telle qu'elle ressort des trois dernières élections : les européennes de juin 1999 ; les régionales d'avril dernier qui ont donné neuf régions sur quinze au Pôle des libertés (1) ; et les référendums du 21 mai où les consignes d'abstention de Forza Italia ont été suivies par la plupart des électeurs. Deux sur trois, en effet, ne se sont pas rendus aux urnes.

R.H. - Quel jugement portez-vous sur le gouvernement formé le 26 avril dernier par le socialiste Giuliano Amato ?

S.B. - Son arrivée au palais Chigi (2) est un paradoxe de plus. Cette majorité qui n'a pas été voulue par les Italiens est allée chercher un président du Conseil qui n'a même pas été candidat aux dernières législatives. Du point de vue électoral, c'est un parfait inconnu.

R.H. - A l'époque, vous l'avez traité d'« idiot utile ». Le rediriez-vous aujourd'hui ?

S.B. - Entendons-nous bien. Je n'ai rien de personnel contre M. Amato. Cette expression, comme chacun sait, a été employée par Lénine pour définir la position de ceux qui, n'étant pas communistes, sont devenus des compagnons de route du parti, par vanité ou par intérêt. Je sais pertinemment que Giuliano Amato n'a jamais été un idiot, même s'il n'est pas toujours utile !

R.H. - A quel moment, avez-vous pris la décision d'appeler à l'abstention lors des référendums du 21 mai, faisant ainsi capoter la réforme du mode de scrutin ?

S.B. - Quand Giuliano Amato a été pressenti pour succéder à Massimo D'Alema. A ce moment-là, j'ai compris que la gauche ferait tout, une fois de plus, pour ne pas retourner aux urnes. Ce faisant, elle viole le premier article de la Constitution qui stipule que la souveraineté appartient au peuple. Notre système est la négation de la démocratie. On la respecte de manière formelle mais, en fait, nous vivons dans un régime de démocratie confisquée, sous administration judiciaire. Avec ces référendums, la gauche voulait prendre une revanche sur Silvio Berlusconi après la défaite retentissante qu'elle a subie aux élections régionales. C'est un échec sur toute la ligne.

R.H. - Pourquoi persistez-vous à parler de « communistes » pour désigner les Démocrates de Gauche (DS) qui ont abandonné depuis belle lurette toute référence à Lénine ?

S.B. - Qu'on le veuille ou non, ces gens-là sont des épigones du PCI. Ils sont restés les mêmes. Le gouvernement actuel compte trente-trois démocrates de gauche qui proviennent tous du parti communiste, qui en ont été les animateurs et qui n'ont pas évolué d'un iota dans leur mentalité. C'est pourquoi je continue de les appeler PCI-PDS-DS pour bien marquer la continuité historique entre hier et aujourd'hui (3). Les référendums constituaient pour ces messieurs une occasion unique. Ils leur permettaient, en effet, d'abolir à bon compte le scrutin proportionnel. C'est-à-dire de regrouper sous leur aile tout ce que l'Italie compte de formations de gauche et de centre gauche et de former une coalition au sein de laquelle ils auraient été en situation de totale hégémonie, disposant de plus de 50 % des voix. Les petits partis auraient définitivement disparu au profit du plus fort et leurs leaders auraient dû se plier aux exigences des DS. Lorsque le deuxième gouvernement de Massimo D'Alema est tombé au lendemain des régionales, le 20 avril, et qu'on nous a refusé une nouvelle fois l'organisation de législatives anticipées, j'ai pris le parti d'appeler à l'abstention lors des référendums. On voit aujourd'hui combien j'avais raison.

R.H. - Vous vous êtes imposé dans le nord du pays grâce à l'appui de la Ligue d'Umberto Bossi qui, en 1994, avait fait tomber votre gouvernement. Ce précédent ne vous inquiète-t-il pas ?

S.B. - Dans aucune des régions que nous avons conquises le vote de la Ligue du Nord n'a été déterminant. Tous les sondages attribuent aujourd'hui 57 % au Pôle des libertés. A lui seul, mon parti - Forza Italia - réalise 33 %. La Ligue, elle, ne dépasse pas 4,6 % au plan national. Nous contrôlons tout le Nord industriel qui représente 70 % du PIB du pays. Ce qui montre à quel point le programme libéral et « libéraliste » du centre droit correspond aux attentes des milieux d'affaires.

R.H. - Et Bossi ...

S.B. - Pour le comprendre, il convient de refaire l'historique de son combat. Le personnage politique qu'est Umberto Bossi naît comme apôtre du fédéralisme. Il y voit la forme démocratique de l'avenir - un système que des pays comme la Suisse, l'Allemagne, les Etats-Unis et le Canada ont adopté depuis longtemps déjà. Aussi demande-t-il un renforcement des pouvoirs des gouvernements locaux. On retrouve d'ailleurs cette revendication dans le programme de Forza Italia, qu'il s'agisse de l'école, de la santé, des travaux publics ou de la police territoriale. Mais quand Forza Italia voit le jour, Umberto Bossi perd les deux tiers de son soutien électoral. Il éprouve la tentation de la fuite en avant, durcit ses positions, prône l'indépendance de la «Padanie» (4). Il s'engage alors dans un discours extrême sur la sécession, en rupture avec la Constitution italienne. Or la création de l'euro a rendu ce processus impossible et inutile. D'autant qu'il ne correspond pas aux voeux des électeurs. Umberto Bossi a dû convenir qu'il lui fallait retourner au fédéralisme et que le seul moyen d'y parvenir était de nouer des alliances avec le centre droit.

R.H. - Etes-vous certain qu'Umberto Bossi a définitivement abandonné ses idées sécessionnistes ?

S.B. - Tout à fait. Il a le sentiment très net que son aventure politique aurait débouché sur un échec total s'il avait persévéré dans cette voie. Il a même reconnu son échec devant moi avec des mots très touchants. Cela dit, il a eu le mérite d'avoir été le premier à se faire, en Italie, le champion d'un fédéralisme à l'échelle de l'Etat.

R.H. - N'êtes-vous pas gêné par les relents racistes et xénophobes du discours de la Ligue ?

S.B. - Ecoutez, j'ai lu toute leur littérature, les motions présentées à leurs congrès, leurs documents. Je n'y ai vu ni racisme ni xénophobie. Certes, la Ligue est préoccupée par l'immigration clandestine qui ne connaît plus aucun frein et qui pose de graves problèmes d'insécurité. C'est pourquoi, du reste, la Ligue a souscrit à la proposition de loi rédigée par l'un des nôtres (Giulio Tremonti, que l'on ne saurait taxer de racisme) et endossée par Forza Italia. A l'heure actuelle, le gouvernement n'est pas en mesure de préciser combien d'étrangers entrent sur notre sol, combien en sortent, ni combien y travaillent - pour la plupart « au noir ». La criminalité a littéralement explosé, avec une progression de 18 % l'an dernier. On voit fleurir une profusion d'organisations criminelles slaves, africaines, asiatiques, qui se combattent l'une l'autre et font la guerre à l'Etat. On l'a constaté dans les Pouilles où la mafia locale a fait alliance avec les contrebandiers de l'autre bord de l'Adriatique pour défier ouvertement nos forces de l'ordre.

R.H. - Que proposez-vous ?

S.B. - Nous voulons régulariser les flux d'immigration nécessaires à notre économie. Autrement dit, protéger les droits de ceux qui viennent légalement travailler, en allégeant les charges sociales et en donnant six mois à ceux qui n'ont pas d'emploi pour en trouver un. Il faut aider ceux qui viennent travailler dans notre pays pour un simple motif économique : la baisse de la natalité rend indispensable l'importation de main-d'oeuvre étrangère. Cela implique d'accorder la nationalité italienne de manière automatique à tout immigré qui en fait la demande après dix ans de résidence. Or, aujourd'hui, la naturalisation relève d'un pouvoir discrétionnaire. Dans le même temps, il faut durcir les lois qui répriment la criminalité et traquer sans merci les organisations criminelles qui spéculent sur la misère de ces pauvres gens. Notre proposition n'a rien d'abusif ou d'extrémiste. Elle n'est en rien le début d'une « haiderisation » de l'Italie, comme la gauche l'a affirmé. Elle s'inscrit dans la droite ligne des accords de Schengen. Je rappelle que le traité d'Amsterdam impose une harmonisation des lois sur l'immigration dans tous les Etats membres signataires de ces accords. De ce point de vue, l'Italie est de loin le pays le plus laxiste en matière d'immigration. Les lois françaises et britanniques sont infiniment plus rigides.

R.H. - Vous écartez donc tout risque de « haiderisation » de l'Italie si le centre droit revient au pouvoir ?

S.B. - Et pour cause ! Récemment encore, Forza Italia s'est montrée au Parlement de Strasbourg la formation la plus zélée dans la mise en oeuvre des décisions du Parti populaire européen (PPE) concernant l'isolement de l'Autriche. Nous sommes totalement alignés sur les positions du PPE à ce sujet et n'entendons pas nous en départir. S'il existe une personne capable d'empêcher un quelconque dérapage en Italie, un homme qui soit ouvert à la solidarité, à la compréhension des autres, au respect du droit des plus pauvres, c'est bien moi. J'ai souvent évoqué mon éducation chez les Salésiens (5), l'activité caritative de mon père, ma formation catholique et libérale, mes voyages en Israël où j'ai été reçu il y a quelques mois par le premier ministre. J'ai moins parlé de mon engagement en faveur des réfugiés du Kosovo et du soutien que j'ai personnellement accordé à cent familles albanaises. En tout cas, rien dans ma conduite ni dans l'attitude du Pôle des libertés, qui a toujours condamné avec énergie toute forme de discrimination raciale et d'antisémitisme, ne peut prêter à la moindre ambiguïté.

R.H. - De quel leader européen vous sentez-vous le plus proche ?

S.B. - Sans l'ombre d'un doute de José Maria Aznar. Je l'ai connu en Espagne en 1993 alors que j'y étais allé pour mes programmes de télévision - je ne suis entré en politique que l'année suivante. Lui-même se trouvait alors dans l'opposition. Nous avons discuté et tout de suite sympathisé. Je me suis vite convaincu que sa recette économique était la bonne pour vaincre le grave problème du chômage : la croissance est, en effet, le meilleur moyen de mener une politique sociale. C'est cette recette que nous appliquerons lorsque nous retournerons au pouvoir. Aznar a su donner à l'Europe une Espagne moderne et libérale, ce qui explique nos étroites affinités avec lui. Helmut Kohl a également été un grand Européen. C'est grâce à lui que l'Allemagne a été réunifiée et qu'elle tient un rôle aussi éminent dans la construction européenne. Je ne voudrais pas, non plus, oublier les pères de l'Europe que sont Alcide De Gasperi, Konrad Adenauer et Robert Schuman.

R.H. - Que pensez-vous de Tony Blair ?

S.B. - C'est certainement le leader le plus moderne de la gauche européenne. Il a eu la chance d'être précédé par Margaret Thatcher et l'intelligence de ne pas l'oublier. Il a su faire fructifier son héritage, pour le plus grand bien de son pays.

R.H. - Existe-t-il encore un espace pour les conservateurs dans une Europe où socialistes et sociaux-démocrates conduisent des politiques libérales très proches de celles de la droite ? Je pense, en particulier, à Tony Blair et à Gerhard Schröder ...

S.B. - Nous ne nous considérons pas comme des conservateurs. Ce terme a une connotation trop péjorative. Nous sommes des libéraux. Nous constituons un parti modéré, qui trouve tout naturellement sa place au sein du PPE. Tony Blair, je l'ai dit, a eu le privilège de « descendre » de Margaret Thatcher. En Europe continentale, les difficultés rencontrées par un grand nombre de pays proviennent précisément de l'incapacité de la gauche à comprendre les mutations imposées par la société moderne et à s'y adapter. En Italie, l'un des plus grands industriels de ce pays m'a fait un jour cette confidence : « Si la gauche mène une politique de droite, tant mieux pour nous ! » Les difficultés rencontrées par notre pays montrent que ce calcul est erroné. La pression fiscale excessive, l'interventionnisme exagéré de l'Etat et la complexité de la réglementation sont autant de freins à la croissance - donc à la création de nouveaux emplois. Les Italiens l'ont très bien compris en infligeant de sévères revers électoraux aux partis communistes et post-communistes.

R.H. - Quels sont, à votre avis, les plus grands dangers qui menacent aujourd'hui l'Europe occidentale ?

S.B. - L'Europe n'a plus d'ennemi extérieur. Son principal ennemi se trouve à l'intérieur de son périmètre : il s'agit du conservatisme qui bloque les sociétés de pays gouvernés par la gauche, comme l'Allemagne, la France et l'Italie. L'Etat-Providence est une grande conquête sociale qui a été donnée en exemple au monde entier : il a été défendu par les socialistes, mais aussi par les chrétiens et les libéraux. N'oublions pas que Lord Beveridge, le père du réformisme anglais, était un libéral ! Ces acquis doivent être préservés. Il faut, toutefois, les réformer afin de les rendre compatibles avec le développement de nos sociétés. C'est ce que les socialistes européens - je mets à part Tony Blair - ne parviennent pas à comprendre.

R.H. - Quelle devrait être l'attitude de l'Europe face à Vladimir Poutine ?

S.B. - Il ne faut jamais oublier l'immense tragédie qu'ont représenté soixante-dix ans de communisme, la désertification d'une société privée de toute forme d'autonomie à l'égard d'un pouvoir politique inspiré par un totalitarisme comme le monde moderne n'en a jamais connu. Avec Vladimir Poutine, la Russie exprime un besoin de stabilité et de retour à ses propres racines nationales. L'Occident, en général, et l'Europe, en particulier, peuvent faire beaucoup pour aider la Russie à progresser vers la démocratie. J'espère simplement que ce processus ne dégénérera pas, car nous avons toujours affaire à une puissance nucléaire.

R.H. - Et Jacques Chirac, vous ne dites rien de lui ...

S.B. - Je ne l'ai jamais rencontré. J'espère le faire prochainement. Il est important que je puisse l'informer de la situation réelle de l'Italie au moment où la France s'apprête à assumer la présidence de l'Europe.

R.H. - Qu'est-ce qui pourrait empêcher aujourd'hui votre retour au pouvoir ?

S.B. - Forza Italia et la « Maison de la Liberté » (6) arrivent largement en tête dans tous les sondages portant sur les intentions de vote. Le verdict des élections régionales d'avril est sans appel : Massimo D'Alema a été contraint de démissionner. Mais je ne me fais aucune illusion : ce ne serait pas la première fois que la gauche utilise des méthodes non démocratiques pour chercher à nous arrêter. Je pense à l'usage politique de la justice, au bâillon qu'on nous impose en période électorale en nous empêchant de nous adresser aux Italiens à la télévision (7), à notre proposition de loi sur le « conflit d'intérêts » qui reste bloquée au Parlement. Malgré toutes ces tracasseries, notre audience ne cesse de s'étendre et j'espère bien que les prochaines élections législatives, dans un an où peut-être avant, rendront aux citoyens le pouvoir de choisir le gouvernement qui leur paraît le meilleur. Je n'ai aucun doute sur le choix qu'ils feront.

R.H. - Qu'entendez-vous par « conflit d'intérêts » ?

S.B. - Dans une société moderne où les citoyens ont des droits, y compris celui de participer à la vie politique, le risque d'une confusion entre intérêts privés et intérêt public est toujours possible. Les situations de ce genre doivent être réglementées par la loi. Comme vous le savez, lorsque je suis entré en politique, en 1994, j'ai renoncé à toutes mes responsabilités au sein du groupe de médias Fininvest. Ma deuxième décision a consisté à soumettre au Parlement une proposition de loi - actuellement bloquée par la gauche au Sénat après avoir été approuvée à l'unanimité par la Chambre des députés - destinée à mettre fin aux situations les plus choquantes. Bizarrement, la gauche continue sa campagne de dénigrement contre moi, sans avoir la moindre intention de légiférer sur la question.

R.H. - Vous avez déjà annoncé que vous présenteriez un calendrier de mesures. Quelles seront vos priorités ?

S.B. - Notre premier secteur d'intervention sera la qualité des services offerts aux citoyens : cela nous paraît essentiel. Dans le domaine de la santé, nous favoriserons la naissance d'un système de libre concurrence entre public et privé qui laissera la liberté de choix aux usagers. En matière scolaire, nous introduirons un modèle d'enseignement et de formation qui offre la possibilité aux jeunes de s'insérer dans la vie professionnelle. Pour lutter contre le chômage, nous envisageons de simplifier et d'assouplir la réglementation du marché du travail. Quant au problème de l'insécurité, nous pensons qu'une meilleure répartition des forces de l'ordre sur le territoire et un renforcement des moyens mis à leur disposition permettront de mieux lutter contre la criminalité. Nous introduirons également une forte dose de fédéralisme dans le fonctionnement de nos institutions, à la fois sur le plan politique et fiscal, de manière à donner une réelle autonomie à nos vingt régions, ainsi qu'aux provinces et aux communes. Nous avons déjà déposé des propositions de loi en ce sens mais la gauche, par obscurantisme idéologique, les a toujours rejetées. Nous les représenterons, forts du soutien populaire que nous aurons obtenu. Un dernier mot sur les grands travaux : pour rattraper son retard par rapport à ses principaux concurrents, l'Italie doit se doter d'infrastructures de qualité. Il faut élargir nos routes et autoroutes, moderniser nos ports et nos aéroports, rendre nos chemins de fer plus efficaces.

R.H. - Quels sont les principaux problèmes auxquels l'Italie est confrontée ?

S.B. - Pas besoin d'être grand clerc pour les identifier. Nous avons le taux de croissance le plus faible de l'Union européenne et, en termes de compétitivité, l'Italie se situe au 35e rang mondial, entre le Costa Rica et les Philippines ! Toute personne sensée vous dira que ce pays a besoin d'un changement radical, de la même envergure que celui qu'ont connu les Etats-Unis et la Grande-Bretagne dans les années 80. Pas difficile non plus de comprendre qu'un gouvernement de gauche ne sera jamais en mesure d'effectuer ce changement. La gauche italienne a toujours été en retard sur l'histoire. Elle n'est pas le médecin de l'Italie, mais sa maladie.

R.H. - Qu'est-ce qui manque le plus à l'Italie ?

S.B. - Beaucoup de choses ; mais, en un mot comme en mille, l'Italie doit avant tout se moderniser. La route est semée d'embûches, je le sais. J'ai néanmoins confiance : les Italiens sont dotés de ressources humaines et de capacités d'entreprendre exceptionnelles. Nous avons besoin de plus de démocratie, de plus de liberté, de plus de marché. L'Italie accuse un grave déficit de compétitivité par rapport à ses partenaires européens. On ne peut le combler qu'en libéralisant des pans entiers de l'économie, en commençant par les « public utilities » (8). Il faut aussi libérer le marché du travail des mille entraves qui empêchent aujourd'hui la création de nouveaux emplois.

R.H. - Comment choisirez-vous vos ministres ?

S.B. - Leur nombre sera limité à douze (9). Il s'agira de personnalités irréprochables sur le plan de la moralité, de professionnels aux compétences unanimement reconnues.

R.H. - Vu de l'étranger, ce pays paraît ingouvernable. Quels sont ses plus grands défauts ?

S.B. - Aucun autre peuple ne parle autant de ses défauts que les Italiens. Cette tendance à l'auto-dénigrement confine même parfois au masochisme. Un ami étranger me disait un jour que notre principal défaut était précisément de nous appesantir sur nos défauts. Je crois qu'il n'a pas tort. Cela dit, pour répondre à votre question, il est vrai que les Italiens passent pour être ingouvernables, individualistes jusqu'à l'anarchisme, traditionnellement représentés par une classe politique qui n'exprime pas le meilleur du pays. Dans ses Mémoires, Margaret Thatcher a cette phrase peu flatteuse sur notre rapport à l'Europe : « Si j'étais italienne, écrit-elle, je préférerais moi aussi que les lois me soient imposées par Bruxelles. » C'est malheureusement exact : nos gouvernants ont souvent préféré se faire dicter par Bruxelles les orientations économiques qu'ils n'avaient aucune envie de proposer à leurs concitoyens. Il faut que cette politique de Gribouille prenne fin. Chaque peuple, y compris le peuple italien, a le droit d'exiger de ses dirigeants qu'ils montrent la force de leurs convictions. L'art de gouverner consiste à distinguer entre le possible et l'impossible ; à créer les conditions pour que les réformes nécessaires au bien du pays puissent être réalisées. En tant que catholique, je veux croire que Dieu me donnera la force d'être à la hauteur des responsabilités que mes compatriotes me confieront.

R.H. - Quel bilan dressez-vous de ces cinq années passées dans l'opposition ?

S.B. - Notre opposition a toujours été constructive. Chaque fois que l'intérêt national a été en jeu, notre soutien au gouvernement n'a jamais fait défaut. C'est grâce à nous que le Parlement a fini par donner son feu vert à l'envoi de soldats de la paix en Albanie, alors que Refondation communiste s'y opposait. Le même scénario s'est reproduit lorsque le gouvernement de Massimo D'Alema a été mis en minorité par ses propres alliés sur la question de l'intervention au Kosovo. Notre appui a également été décisif dans l'adoption de la réforme constitutionnelle pour l'élection directe des présidents de région. La réforme judiciaire qui a introduit la notion de « juste procès » (10) n'aurait pas, non plus, vu le jour sans notre soutien. Et quand il a fallu élire Carlo Azeglio Ciampi à la présidence de la République, nous étions encore là. Nous constituons une force démocratique et moderne, pleinement consciente que la politique étrangère doit faire prévaloir l'intérêt de la nation, dans le cadre des alliances internationales dont nous faisons partie.

R.H. - Au moment où le pouvoir semble de nouveau à votre portée, êtes-vous tenté de regarder en arrière et de prendre exemple sur les grands hommes qui ont fait l'histoire ?

S.B. - Bien sûr. Tout au long de ce siècle, l'histoire de l'Italie n'a été qu'une longue course pour rattraper les nations européennes les plus développées. Cette modernisation n'a pas été un processus linéaire. Elle a commencé par être d'inspiration libérale, en harmonie avec les grandes démocraties européennes. Elle a ensuite épousé les dérives nationalistes et autoritaires du fascisme pour finalement rejoindre, au prix d'une défaite militaire, la grande famille libérale-démocrate. Je me sens naturellement proche d'un leader catholique et libéral comme Alcide De Gasperi. Il a eu la tâche de souder à l'Occident un pays que l'histoire, la culture, le génie national et les intérêts rattachent à cette grande famille.

R.H. - Y a-t-il des choses que vous regrettez d'avoir dites ou faites ? Si vous pouviez recommencer, vous lanceriez-vous à nouveau dans la politique, comme en janvier 1994 ?

S.B. - Des regrets, j'en ai bien sûr. Et même pas mal ! Pour tout ce que je ne suis pas encore parvenu à faire. Je souffre de cet absurde gâchis de temps et d'énergie. J'aurais pu mettre à profit cette énergie pour tenter de résoudre les problèmes restés sans solution. Malheureusement, la politique est ainsi faite de temps morts qui vous donnent l'impression d'être cloué au sol. C'est extrêmement frustrant. Est-ce que, si c'était à refaire, je redescendrais dans l'arène politique ? La réponse est oui. Oui, malgré tout. Parce qu'il est dans ma nature d'agir avec générosité et de me dépenser sans compter. Je suis né ainsi, comme tous ceux qui ont un projet à réaliser. Je ne suis pas entré en politique par choix mais seulement parce que, à un moment donné, j'ai eu la volonté et la capacité de m'opposer au pouvoir de gauche qui n'avait rien appris ni rien oublié de ses erreurs passées. Je reste en politique parce que j'ai un devoir à remplir à l'égard de mon pays. Une fois cette mission terminée, je retournerai de bon coeur cultiver la vigne. Je suis un entrepreneur prêté à la politique ...

R.H. - Qu'est-ce qui vous blesse le plus ?

S.B. - L'obstination avec laquelle on cherche à me traîner dans la boue pour m'éliminer de la scène. J'ai compris que la politique est comme le water-polo : les coups bas se donnent sous l'eau. J'ai suffisamment de caractère pour ne pas me laisser abattre et ne pas perdre la volonté de réagir. Mais, franchement, certaines méthodes, issues directement de l'arsenal historique de la gauche, me font horreur. Un exemple : quand j'ai présenté notre proposition de loi sur l'immigration, la gauche a crié au scandale et a prétendu que nous voulions ordonner aux forces de l'ordre de tirer sur les enfants se trouvant à bord des canots automobiles qui débarquent des clandestins le long de nos côtes ! Il suffit pourtant de lire le texte : il nous semblait simplement légitime que la police puisse répliquer aux trafiquants quand ceux-ci font usage de leurs armes pour éviter d'être interceptés par nos vedettes sur le chemin du retour, une fois débarquée leur cargaison humaine. La gauche s'est livrée à une manipulation de la pire espèce pour salir notre nom de manière infâme. Cette diabolisation de l'adversaire procède d'une haine viscérale pour tout ce qui représente la propriété privée, la libre entreprise, la liberté tout court. Ce qui me surprend et me chagrine le plus, c'est que de grands journaux étrangers se laissent abuser par ces gesticulations. Récemment, un quotidien américain a écrit que je m'exprimais à coup de slogans. Comme si j'étais incapable d'avoir une pensée élaborée, de développer un discours ou d'exposer une thèse ! Que penser, alors, de ces foules de 10 000, 15 000 personnes qui assistent à mes réunions pendant une heure et demie ? Ces gens sont-ils tous des abrutis ? Ce qui est vrai, c'est que je m'adapte à mon auditoire et au mode de communication choisi. Je cherche à exprimer une idée claire et je fais en sorte qu'en sortant, les gens l'aient bien comprise. Est-ce pour autant réducteur ?

R.H. - Comment doit-on qualifier les relations que vous avez nouées avec vos alliés ?

S.B. - Après six mois passés ensemble au gouvernement, suivis d'une traversée du désert qui dure depuis cinq ans, nos rapports personnels vont bien au-delà de l'alliance politique et de la cordialité. Il s'agit désormais de véritables rapports d'amitié et qui le resteront, y compris si nous ne sommes pas d'accord comme à l'occasion des derniers référendums. L'histoire m'ayant finalement donné raison, j'ai gagné leur respect. Il en va ainsi chaque fois que nos analyses divergent. Ils finissent par considérer que ma manière de voir est peut-être la bonne ... Quant à Umberto Bossi, j'ai avec lui d'excellentes relations. Vis-à-vis de moi, je le crois loyal. Ce sont des choses que l'on sent quand au cours de sa vie professionnelle on a eu à recruter des milliers d'hommes et de femmes. Bossi a impérativement besoin de nouer une alliance politique avec nous s'il ne veut pas avoir couru en vain pendant toutes ces années. Il le reconnaît lui-même à sa manière un peu brute de décoffrage, mais certainement sincère. Cela s'exprime à travers une multitude de petits gestes, comme ce coup de téléphone prévenant qu'il m'a passé un jour où il m'avait vu un peu fatigué à la télévision ...

R.H. - Vous excluez donc un nouveau coup de Jarnac comme en 1994 ?

S.B. - Absolument.

Notes :