Politique Internationale - La Revue n°88 - ÉTÉ - 2000

sommaire du n° 88
VIVE LE LIBAN LIBRE !
Entretien avec Ghassan TUENI
Ancien ambassadeur du Liban à l’Onu
conduit par
Jean-Pierre Perrin
Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière et Chantal RAYES
Journaliste indépendante. Correspondante à Beyrouth du quotidien belge "Le Soir" et de "Libération".
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Jean-Pierre Perrin et Chantal Rayes - La communauté internationale a été frappée par la véhémence avec laquelle la classe politique libanaise, dans son ensemble, a dénoncé le retrait israélien du Liban sud. Il ne s'agissait pourtant que d'appliquer la résolution 425, adoptée le 19 mars 1978 par le Conseil de sécurité de l'Onu. Comment expliquez-vous cette attitude ?

Ghassan Tuéni - Le Liban s'est battu pendant 22 ans pour obtenir l'application de cette résolution. Les dirigeants israéliens ont décidé de mettre fin à leur présence militaire au Liban sud parce qu'ils ont compris qu'ils ne pourraient pas conserver ce territoire et que le coût de cette occupation leur paraissait trop lourd. Jusqu'alors, il existait une alliance objective entre Syriens et Israéliens, chacun trouvant son intérêt dans le statu quo. C'est ce que l'on a appelé l'« open game strategy ». Chaque camp indiquait à l'autre, par tout un jeu de symboles et de signes, ce qu'il voulait, ce qu'il tolérait et quelles étaient les limites à ne pas franchir sous peine de déclencher une réaction violente de la part de l'adversaire. Rappelez-vous l'entrée des troupes syriennes au Liban en 1976 : cette opération avait reçu l'assentiment tacite d'Israël. Henry Kissinger raconte dans ses Mémoires comment Israël avait alors clairement fait savoir à la Syrie, par l'intermédiaire de l'ambassadeur américain à Damas, où se situait la ligne rouge que les troupes syriennes ne devaient pas dépasser.

J.-P.P. et C.R. - Vous étiez l'ambassadeur du Liban à l'Onu lors du vote des résolutions 425, qui exige le retrait immédiat et inconditionnel de l'armée israélienne du Liban sud, et 426, qui en fixe les modalités d'application. Pourquoi, selon vous, ces deux résolutions ne se sont-elles pas heurtées au veto américain ?

G.T. - La 425 a été votée au paroxysme de la crise, pendant la première invasion du Liban, en 1978. Pour la première fois, la communauté internationale, profitant d'une accalmie dans les relations américano-soviétiques, a affirmé unanimement l'existence du Liban en tant qu'Etat indépendant et souverain. L'intégrité territoriale du pays était solennellement reconnue, non seulement vis-à-vis d'Israël mais aussi de tous les Etats de la région. Certes, l'envahisseur n'a pas été formellement condamné, comme le demandaient nos frères arabes, mais la formulation volontairement imprécise du texte a permis d'échapper au veto américain tout en sommant les Israéliens de se retirer immédiatement. Il s'agissait donc bel et bien d'une nouvelle affirmation, par la communauté internationale, de l'indépendance libanaise et du droit du Liban à exercer sa souveraineté. Comme il fallait s'y attendre, cette résolution fut torpillée par les Israéliens qui ont fait croire, en juin 1978, que leur armée s'était retirée alors qu'ils avaient livré la bande frontalière à leurs forces supplétives. Elle avait pour particularité d'être la seule résolution relative à l'occupation par Israël d'un territoire arabe qui exigeait une évacuation sans contrepartie. Elle n'implique en aucun cas une paix séparée avec Israël. Afin d'éviter toute ambiguïté sur ce point, nous avons inséré dans la résolution 426 une disposition aux termes de laquelle les relations entre les deux pays seront régies, à la fin du mandat de la Finul, par l'accord d'armistice signé en 1949 entre le Liban et Israël et approuvé par le Conseil de sécurité. C'est cet accord d'armistice qui doit s'appliquer après le retrait israélien.

J.-P.P. et C.R. - Les résolutions 425 et 426 sont donc très différentes de la 242 ?

G.T. - Oui, car la résolution 242 subordonne toute restitution par Israël des territoires conquis à une négociation avec les Etats arabes concernés. Mais en occupant le Liban sud, les Israéliens ont innové en matière de droit international : ils ont inventé la théorie selon laquelle un Etat pouvait défendre son territoire en occupant une partie du territoire de son adversaire ! Ils ont ensuite essayé de faire accepter cette théorie par le reste du monde. C'est un peu comme si, dans l'entre-deux-guerres, la France avait prétendu qu'elle ne pouvait se défendre contre l'Allemagne qu'en construisant une ligne Maginot outre-Rhin ou que l'Allemagne avait édifié sa ligne Siegfried sur le sol français ! Voilà pour la première aberration. La seconde - et la plus grave - , c'est que la communauté internationale a gentiment ignoré cette situation pendant 22 ans ...

J.-P.P. et C.R. - Dans un mémorandum en huit points adressé au secrétaire général de l'Onu, le président de la République libanaise, le général Emile Lahoud, a développé une série d'arguments encourageant Israël à ne pas se retirer (1). Cette démarche vous a-t-elle choqué ?

G.T. - Ce document fait fi des us et coutumes en matière de relations internationales. Un chef d'Etat n'envoie pas un mémorandum au secrétaire général de l'Onu. C'est un geste sans précédent et contraire à toutes les règles. De plus, il a été rédigé par un ignorant qui n'a pas lu la charte des Nations unies, pas plus que les résolutions onusiennes. Ce mémorandum demande, par exemple, à la Finul de désarmer les camps palestiniens alors qu'il n'en existe aucun dans sa zone d'opérations et que la résolution 425 ne lui donne pas mandat pour accomplir une telle mission !

J.-P.P. et C.R. - Pendant ces 22 années d'occupation par Israël du Liban sud, on a le sentiment que la Finul n'a pas servi à grand-chose ...

G.T. - Ce n'est pas vrai. On ne pouvait pas attendre d'elle qu'elle affronte les troupes israéliennes et qu'elle les renvoie de force. Ce n'était pas son mandat. La Finul devait maintenir la paix dans sa zone d'opérations. Cela dit, il faut bien reconnaître qu'elle n'a pas pu empêcher l'invasion israélienne de 1982.

J.-P.P. et C.R. - Le président Lahoud a laissé présager une possible reprise des combats de la part des fedayin palestiniens après le retrait israélien. Ses propos lui ont-ils été soufflés par Damas ?

G.T. - Soufflés, c'est peu dire !

J.-P.P. et C.R. - Avez-vous l'impression que la diplomatie syrienne avait pris la mesure des intentions israéliennes quant à ce retrait ?

G.T. - La Syrie a été littéralement prise de court par la décision israélienne. Tout simplement parce que la diplomatie syrienne est une diplomatie idéologique, une fausse diplomatie, une diplomatie erronée. Les Syriens étaient convaincus que les Israéliens ne se retireraient qu'après la signature d'un accord de paix avec Damas et Beyrouth. Ils ne croyaient pas qu'Israël finirait par leur arracher la carte du Hezbollah parce que cela ne correspondait pas à leurs petits calculs de boutiquiers bornés. Lorsqu'ils ont appris la nouvelle, Farouk el-Chareh et Hafez el-Assad - ce grand chef historique qui n'avait d'autre stratégie que sa propre survie politique - en ont perdu la boussole. Ils ne savaient plus quoi faire. C'est pourquoi, dans un premier temps, ils ont mis en garde l'Onu contre ce retrait que la Syrie et le Liban réclamaient pourtant depuis plus de deux décennies. Franchement, de quoi avions-nous l'air ? Il faut vraiment être syrien pour se dire « déçu » quand votre ennemi vous trompe ! J'adore la littérature de Hafez el-Assad et de Farouk el-Chareh se déclarant trahis par Ehud Barak parce qu'il n'a pas tenu ses promesses de paix ! En politique internationale, il faut être un retardé mental pour penser qu'un ennemi puisse être amoureux de vous ! C'est ensuite qu'est venu le sommet de Palmyre (2) entre les ministres saoudien, égyptien et syrien des Affaires étrangères, au cours duquel Damas a été rappelé à l'ordre. Finalement, la Syrie a été contrainte d'approuver l'initiative israélienne tout en l'assortissant de mises en garde.

J.-P.P. et C.R. - Le ministre israélien des Affaires étrangères, David Lévy, a accusé la Syrie de «préférer son occupation du Liban à la paix avec Israël». Qu'en pensez-vous ?

G.T. - Rien. Israël a connu des ministres des Affaires étrangères plus inspirés. Cependant, il est vrai que la présence économique syrienne au Liban est un véritable racket. Les Libanais le savent bien. Comment expliquez-vous que des officiers syriens servant au Liban puissent se payer de somptueuses villas avec jacuzzis alors que leur solde ne dépasse pas 120 dollars par mois ? Impossible de remporter le moindre marché public au Liban sans verser des pots-de-vin à des Syriens qui sont de mèche avec des hommes politiques libanais. Tenez : on a vu des autoroutes coûter jusqu'à dix fois plus cher à construire dans un sens que dans l'autre, tout cela parce que le contrat en question avait été remporté par des entreprises syriennes au travers de sociétés écrans libanaises ! C'est, en tout cas, la première fois dans l'histoire qu'un conquérant dépend de l'économie du pays conquis ! Aujourd'hui, Damas subit le contrecoup de la dégradation de notre économie.

J.-P.P. et C.R. - Pensez-vous qu'il y a unanimité, chez les chrétiens comme chez les musulmans, sur la nécessité d'un départ des troupes syriennes du Liban ?

G.T. - Il y a unanimité et c'est naturel. Il y avait la même unanimité en France, sous Vichy, sur le départ de l'armée allemande. Regardez ce qui s'est passé en Roumanie, où la même foule qui applaudissait Ceausescu la veille n'a pas hésité à le lyncher le lendemain. Pour les Libanais, l'ingérence syrienne n'est pas un secret. Elle intervient dans tous les domaines. Tous les jours, chaque quotidien libanais contient au moins deux éditoriaux qui reflètent cette ingérence : dans la composition des listes électorales, dans le choix des candidats aux prochaines législatives, sans parler de ceux dont Damas ne veut pas. C'est écrit noir sur blanc. Il faudrait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.

J.-P.P. et C.R. - Comment expliquez-vous l'inertie de la classe politique libanaise face à cette situation ?

G.T. - Personnellement, j'ai le plus profond mépris pour cette classe politique à laquelle j'appartiens. Ces gens sont des lâches, particulièrement les maronites, à l'exception de Raymond Eddé (3). Ils n'osent pas dire aux Syriens ce qu'ils pensent, de peur de perdre leurs faveurs et de compromettre leurs ambitions. Sachant que la Syrie sera forcément associée au choix du président, les maronites s'interdisent le moindre commentaire. C'est aussi vrai pour les sunnites.

J.-P.P. et C.R. - Les partisans du maintien des troupes syriennes au Liban estiment que leur départ provoquerait un retour de la guerre civile. Partagez-vous leur crainte ?

G.T. - C'est tout le contraire. Au cours du dernier quart de siècle, toutes les turbulences régionales, au Proche-Orient, se sont traduites par des conflits sur la scène libanaise. Les guerres confessionnelles ont toujours éclaté au lendemain d'interventions étrangères ou d'événements majeurs. Ainsi, l'invasion israélienne de 1978 a été précédée de la visite à Jérusalem d'Anouar el-Sadate en 1977 et de la signature des accords de Camp David. Quant à l'éviction de Michel Aoun, en octobre 1990, elle est survenue juste après la guerre du Golfe. En laissant faire, la communauté internationale remerciait la Syrie pour sa bonne conduite au sein du front anti-irakien. Il y a toujours eu, dans l'histoire du conflit libanais, une tierce partie. La guerre civile libanaise a d'abord été une guerre par procuration. Au départ, nous avons bien voulu accepter l'accord du Caire qui autorisait les Palestiniens à utiliser le territoire libanais pour lancer des attaques contre Israël. Mais au lieu de suivre la route qui conduisait en Palestine, ils ont pris celle qui les menait à Beyrouth. Il ne s'agit pas d'accuser les Palestiniens, qui n'ont certes pas voulu la guerre. Reste que leur présence l'a provoquée, suscitant un raidissement chez les chrétiens. Chaque communauté a retrouvé en l'autre l'image de son ennemi. Les Palestiniens et leurs alliés libanais se sont battus contre les Libanais chrétiens parce qu'ils voyaient en eux une émanation d'Israël.

J.-P.P. et C.R. - Et quel rôle l'Etat hébreu a-t-il joué ?

G.T. - Il s'est mêlé de la partie en alimentant en armes plusieurs des factions en conflit. Jamais les Libanais n'auraient pu se payer les armements dont ils disposaient sans une assistance étrangère. Les combattants des milices n'ont jamais dépassé 6 % de la population totale, 10 % au maximum. Mais ces 6 % ont dépensé en armes et munitions plusieurs fois le PNB du Liban. Comment les ont-ils obtenues ? Soyons clairs : il ne suffit pas d'entrer dans un supermarché de Beyrouth et de passer commandes de chars ou d'orgues de Staline. Pourtant, on a crié au scandale quand j'ai écrit que c'était une guerre pour les autres. Aujourd'hui, la situation a changé car le risque d'une confrontation Est-Ouest a disparu. Le Liban a été le dernier conflit de la guerre froide.

J.-P.P. et C.R. - L'identité du Liban est-elle menacée ?

G.T. - En mettant en péril l'identité d'un pays ou son intégrité, on fragilise l'équilibre régional tout entier. Cette déstabilisation risque de commencer par l'Irak, où les ingérences étrangères sont manifestes, et la Syrie le sait très bien. C'est la seule chose qui l'ait arrêtée dans sa volonté d'absorber le Liban. Car si le Liban venait à disparaître, c'est l'intégrité de la Syrie qui serait remise en cause.

J.-P.P. et C.R. - Croyez-vous que la communauté internationale cherchera à isoler la Syrie si celle-ci refuse la paix ?

G.T. - La Syrie représente pour la communauté internationale une garantie de sécurité et de stabilité. C'est aussi un Etat laïque, en théorie du moins. C'est-à-dire que les extrémistes musulmans n'y ont pas voix au chapitre. Les pays occidentaux sont inquiets à l'idée que la succession du président Hafez el-Assad puisse déboucher sur une prise du pouvoir par les islamistes. Car, aujourd'hui, les islamistes sont la seule force crédible chez les sunnites.

Notes :