Politique Internationale - La Revue n°110 - HIVER - 2006

sommaire du n° 110
IRAK : LA GUERRE CIVILE N'AURA PAS LIEU
Entretien avec Hoshyar ZEBARI
Ministre irakien des Affaires étrangères depuis juin 2004.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
en français
in english
en español
en français

Isabelle Lasserre - Les Européens ont beaucoup critiqué l'intervention américaine en Irak. D'après eux, elle était injustifiée et son bilan est un échec. Avec le recul, pensez-vous que les États-Unis ont eu raison d'intervenir comme ils l'ont fait ?

Hoshyar Zebari - Cette question est dépassée. La guerre est finie. Aujourd'hui, un nouveau régime est en place en Irak, Saddam Hussein est en prison et la communauté internationale souhaite aider les Irakiens à stabiliser leur pays. Plutôt que de discuter du bien-fondé de l'intervention américaine, concentrons-nous sur le présent ! Il est temps de créer un Irak démocratique et responsable, un Irak qui puisse vivre en paix. Cela dit, je peux vous affirmer que les Irakiens considèrent que la guerre a été légitime. Nous avons été persécutés pendant plus de trente ans sous la dictature de Saddam ; il est donc naturel que nous trouvions l'intervention pleinement justifiée. Mais trois ans ont passé et nous n'abordons plus guère ce sujet dans nos discussions avec les pays arabes et européens - pas même avec la France. La donne, je le répète, a changé : l'Irak est devenu démocratique et le dictateur qui nous a terrorisés pendant des décennies a été mis hors d'état de nuire. Qui pourrait s'en plaindre ?

I. L. - Un monde sans Saddam Hussein est donc un monde plus sûr ?

H. Z. - Évidemment ! Un monde beaucoup plus sûr et qui vit davantage en paix. Bien entendu, il faudra du temps pour que les turbulences irakiennes s'apaisent. Mais une chose est certaine : le pays se porte mieux sans Saddam. Certains prétendent qu'à son époque les conditions de sécurité étaient meilleures et que la paix régnait à l'intérieur. Ceux-là ont la mémoire bien courte ! En réalité, l'Irak n'a jamais été en paix sous Saddam. Bien au contraire, il a toujours été en guerre avec ses voisins - avec l'Iran, avec le Koweït... - et en confrontation permanente avec le Conseil de sécurité de l'ONU. Ce qui implique qu'il était en lutte avec le monde entier. Sous Saddam, l'Irak était devenu un État paria. À présent, nous essayons de revenir sur la scène internationale. En décembre, j'ai été invité au sommet Euromed de Barcelone (1). Il y a encore trois ans, il aurait été impossible d'imaginer qu'un responsable irakien se rende à une telle réunion internationale. Si l'on m'y a invité, c'est parce que la situation géopolitique de l'Irak est particulière. Notre pays se situe au cœur de la région, au cœur du Golfe, au cœur du monde arabe et islamique. Ce qui s'y passe a des répercussions immédiates partout ailleurs. C'est pourquoi la stabilisation de l'Irak relève de la responsabilité internationale. L'Irak est important pour les États-Unis. Mais il est également important pour la France et pour le reste de la planète.

I. L. - Quel sort souhaitez-vous à Saddam Hussein ?

H. Z. - Saddam doit bénéficier d'un procès juste. Nous, les Irakiens, sommes prêts à lui accorder la justice. Cette même justice qu'il nous a refusée pendant tant d'années. La justice irakienne doit avoir le mot de la fin. Saddam dispose de tous les moyens nécessaires pour se défendre. Son procès, tout le monde peut le constater, est transparent et ouvert. Personnellement, je ne veux surtout pas qu'il se transforme en un exercice de relations publiques, ne serait-ce que parce que des millions d'Irakiens attendent que justice leur soit rendue. Plus vite ce chapitre sera clos, plus rapide sera le processus de réconciliation, qui aura lui-même des conséquences positives sur la sécurité.

I. L. - Pensez-vous que Saddam mérite la peine de mort ?

H. Z. - La justice irakienne émettra un jugement sur la base des preuves qu'elle aura recueillies. C'est à elle de décider si Saddam mérite un tel sort.

I. L. - Quelles erreurs la coalition a-t-elle commises en Irak, selon vous ?

H. Z. - Il y en a eu beaucoup mais, encore une fois, c'est de l'histoire ancienne. L'erreur majeure, c'est d'avoir, une fois la guerre terminée, transformé la mission visant à libérer l'Irak en une occupation militaire. Cette erreur a entraîné beaucoup de difficultés. Même les Irakiens qui ont soutenu la coalition ont eu du mal à trouver légitime l'occupation de l'Irak. Il y a eu d'autres bévues : les deux principales sont la désintégration de l'ex-armée de Saddam (2) et le fait que la souveraineté ne nous ait pas été transmise suffisamment tôt ; par manque de confiance, nos libérateurs ont tardé à admettre que nous étions capables de gouverner notre pays.

I. L. - Est-il possible de corriger ces erreurs ?

H. Z. - Bien sûr. Nous les corrigeons toutes peu à peu. D'abord, la souveraineté nous a été rendue, grâce à la résolution 1546 de l'ONU (3). Notre gouvernement a favorisé l'implication de la communauté internationale en Irak. Elle nous aidera à remettre le pays en marche. Les progrès sont nombreux : même si personne ne l'a souligné, les élections de janvier 2005 ont constitué le premier transfert de pouvoir à un gouvernement démocratiquement élu dans un pays arabe. Puis il y a eu la Constitution, qui a été adoptée par référendum (4). Et, enfin, les élections du 15 décembre. En un an, l'Irak a connu trois élections malgré les violences, malgré les attaques suicides. Vous le voyez : il y a bel et bien, chez nous, un processus politique qui fonctionne.

I. L. - Quel bilan tirez-vous des élections législatives de décembre dernier ?

H. Z. - Ces élections ont été très différentes des précédentes car, cette fois, toutes les communautés, y compris les sunnites, y ont participé. Malgré les troubles que le pays a connus à la fin du mois de décembre, je demeure confiant : le nouveau gouvernement sera plus représentatif et plus stable que le précédent. Et il aura un mandat plus long, puisque la nouvelle législature durera quatre ans.

I. L. - Pensez-vous que les troupes américaines doivent quitter l'Irak ? Et si oui, quand ?

H. Z. - Je ne suis pas un grand adepte des calendriers immuables. La Force multinationale sous commandement américain est présente sur notre territoire dans le cadre de la résolution 1637 du Conseil de sécurité de l'ONU. Même si l'occupation militaire est très regrettable, la présence des troupes internationales demeure, pour l'heure, nécessaire. Ces troupes ne partiront que lorsque la stabilité sera revenue. Elles ne peuvent pas partir plus tôt. Or la stabilité ne sera atteinte qu'au moment où il y aura suffisamment de policiers et de soldats irakiens pour assurer la sécurité dans le pays. Pour l'instant, ces hommes sont en formation. Nous savons bien qu'un débat existe à ce sujet en Europe et aux États-Unis. Mais, de mon point de vue, le plus dur a été accompli. Beaucoup de sang a été versé ; des sommes considérables ont été investies ; les Irakiens ont fait de nombreux sacrifices. Il ne faut pas lâcher prise maintenant. Nous devons faire preuve de patience et de détermination. Les prochains mois seront décisifs pour le succès ou l'échec de l'Irak. Or, je le dis avec force, un échec entraînerait la remise en cause de tous les projets de réforme, de démocratie et de modération dans la région. Il serait synonyme de victoire de l'extrémisme. Et le monde entier en pâtirait. En revanche, la stabilisation du pays sera un plus pour les affaires, les relations diplomatiques et les réformes économiques bien au-delà de nos frontières. Un succès de la démocratie en Irak encouragera les autres pays de la région à embrasser la démocratie. Car si l'Irak réussit à devenir un État démocratique, pourquoi nos voisins ne pourraient-ils pas, eux aussi, évoluer dans ce sens ?

I. L. - Comment définiriez-vous la nature de l'insurrection en Irak ?

H. Z. - L'insurrection est composée de deux groupes principaux. Le premier rassemble les reliquats du régime de Saddam et du pouvoir baasiste. Ces hommes sont les véritables " incubateurs " de l'insurrection. Il ne faut surtout pas les sous-estimer. Ce sont des bourreaux, d'anciens tortionnaires, des ex-responsables d'un système disparu. Ils sont prêts à tout pour revenir au pouvoir. Bien sûr, ils pourraient retourner à la vie publique par des moyens démocratiques puisque le processus politique leur est ouvert - ils pourraient suivre en cela l'exemple des anciens communistes d'Europe de l'Est, qui sont revenus au pouvoir après s'être profondément transformés. Mais ils refusent de changer. Ils ont donc adopté une stratégie visant à détruire l'État irakien et son gouvernement. Leur but est de forcer les Américains à partir prématurément, ce qui leur permettrait d'avoir les mains libres. Les anciens saddamistes sont responsables d'une grande partie des tueries et des actes terroristes commis dans le pays. Ils connaissent bien le territoire et les habitants, ils ont gardé des contacts à l'intérieur des services de renseignement et ils ont toujours de l'argent. Leurs méthodes consistent à semer la terreur : ils prennent pour cibles les centrales électriques pour priver Bagdad d'électricité et prouver aux Irakiens que le gouvernement est incapable de restaurer les services de base. Ils tuent les policiers afin de dissuader les citoyens de coopérer avec la coalition. Ils attaquent également les étrangers, en particulier les diplomates, pour faire capoter le processus de reconstruction. Combien sont-ils et à quel point sont-ils organisés ? Cette question fait débat. Mais je pense qu'ils sont une minorité au sein de la rébellion. Le second groupe est composé des terroristes étrangers et locaux. Il s'agit d'extrémistes, de djihadistes, de fondamentalistes islamiques qui livrent une " guerre sainte " aux Américains. Ils désirent créer en Irak une base à partir de laquelle ils pourraient opérer dans la région. Ce sont en grande partie les mêmes hommes que ceux qui ont transformé l'Afghanistan en un pays obscurantiste dans le courant des années 1990. Ils rêvent d'établir dans notre pays un régime fondamentaliste comparable à celui des Talibans à Kaboul. Une fois en place, un tel régime représenterait une menace de premier ordre pour les pays voisins - pour la Jordanie, par exemple. Ces groupes extrémistes n'ont pas les mêmes idéaux que les ex-baasistes. Mais les deux mouvements se retrouvent autour d'un but commun : la lutte contre les troupes américaines. Il n'en demeure pas moins qu'à long terme leurs objectifs risquent de différer, voire de s'opposer.

I. L. - Comment pouvez-vous lutter contre cette rébellion ?

H. Z. - À ces deux groupes il faut peut-être ajouter certains chefs de tribus sunnites, des gens qui ont perdu beaucoup et ne se sentent plus représentés dans l'Irak nouveau : les sunnites. Or nous tentons aujourd'hui - c'est le message de la Conférence du Caire (5) - de " récupérer " cette communauté. Nous avons rompu la glace en amorçant un dialogue avec eux. Je crois que nous avons réussi à leur faire comprendre que nous ne voulons surtout pas les marginaliser. Nous espérons donc que, grâce à la participation des sunnites, l'élection va entraîner un isolement des baasistes et des terroristes, qui, comme vous le savez, puisent majoritairement leurs troupes auprès de cette communauté (6). Je ne me fais pas d'illusions : la violence ne va pas cesser en un clin d'œil. Les extrémistes sont très déterminés. Mais en ralliant à nous la plus grande partie des sunnites, nous contribuerons à améliorer la situation en matière de sécurité.

I. L. - D'où viennent les combattants étrangers et qui les aide ?

H. Z. - La plupart de ces hommes sont originaires des pays arabes. Nous le savons puisque nous en avons emprisonné environ 500. Ils arrivent de Syrie, de Jordanie, d'Arabie saoudite, d'Égypte, d'Afrique du Nord, du Soudan... 90 % d'entre eux sont entrés en Irak via la Syrie. Le régime de Bachar el-Assad se montre très tolérant à leur égard. Il n'a pris aucune mesure visant à les empêcher de transiter par son territoire. Or les Syriens - nous le savons - ont les moyens de mettre fin à cette situation. Ils disposent d'agences de sécurité efficaces et de suffisamment d'hommes aguerris pour stopper et neutraliser les combattants étrangers à la frontière. Bien sûr, d'autres terroristes se sont infiltrés par d'autres frontières, mais pas de façon organisée.

I. L. - Comment expliquez-vous cette passivité de la Syrie ?

H. Z. - Malheureusement, ce pays vit dans le passé. Les Syriens pensent que les attaques répétées des insurgés contre les troupes étrangères obligeront les Américains à se retirer de la région et que, dès lors, Washington ne cherchera plus à changer le régime syrien. Damas rêve d'un départ des Américains d'Irak qui serait comparable à leurs retraits de Beyrouth en 1984 (7) ou de Somalie en 1994 (8). Nous avons beau leur répéter sans cesse que la situation est différente aujourd'hui, que nous sommes en 2005 et que le 11 Septembre est passé par là... ils ne nous entendent pas. C'est la dure réalité de la politique au Moyen-Orient.

I. L. - Les médias occidentaux décrivent un Irak à feu et à sang. Les violences sont pourtant limitées à une partie précise du pays. Comment expliquez-vous cette distorsion que l'on observe souvent entre la réalité des faits et leur présentation ?

H. Z. - Nous souffrons beaucoup de cette partialité des médias européens et arabes. Ils créent une image erronée et négative de l'Irak. À les croire, le pays brûle et rien ne fonctionne. C'est tout simplement le reflet de certaines opinions politiques inspirées par ceux qui n'aiment pas les Américains. Les anti-américains se polarisent sur les erreurs et les infortunes de Washington en Irak tout en fermant délibérément les yeux sur les progrès ressentis par la population. La réalité est pourtant bien plus nuancée que ne l'affirment les médias occidentaux. 14 des 18 provinces que compte l'Irak sont aujourd'hui considérées comme sûres. Au nord et au sud, la vie est plus ou moins normale. Tikrit, la ville natale de Saddam, est même l'une des villes les plus sûres d'Irak ! J'admets qu'il y a des problèmes à Ramadi, à Mossoul, à Bakouba et autour de Bagdad. Mais dans le reste du pays, la situation est à peu près calme. La sécurité dépend également des changements politiques. Si le processus démocratique continue à progresser, les choses iront en s'améliorant. Reste que les Irakiens ne devront pas toujours dépendre des forces étrangères. Il nous faut obtenir de meilleurs résultats dans de nombreux domaines, spécialement dans le respect des droits de l'homme : le nouveau pouvoir ne doit surtout pas répéter les erreurs qui ont été commises sous Saddam Hussein. Nous devons également améliorer la qualité de nos forces de sécurité et de nos services de renseignement. Le gouvernement doit aussi se montrer plus attentif aux attentes de la population : il est, en particulier, primordial que toutes les communautés sans exception bénéficient des bienfaits du système. Prouver aux Irakiens que nous sommes capables de leur offrir un futur meilleur, telle est notre mission. C'est ainsi que nous gagnerons leurs cœurs.

I. L. - Certaines figures politiques chiites ultra-radicales sont assez populaires en Irak. Représentent-elles un danger pour le pays ?

H. Z. - Depuis les élections de janvier 2005, la carte politique de l'Irak est très claire. Les dirigeants d'aujourd'hui sont là pour longtemps. N'en déplaise à ceux qui ne sont pas d'accord ! J'ai un message à faire passer aux mécontents, ainsi qu'à nos voisins arabes : ne sous-estimez pas le gouvernement actuel. Tous les ministres ne sont pas sortis du chapeau américain et, en cas de nouvelles élections, je suis certain que la plupart d'entre eux obtiendraient le soutien de la population. Les leaders qui montent sont clairement identifiables. Ils se trouvent au gouvernement, au Parlement ou à la tête de nos partis politiques. L'Irak doit être gouverné par des moyens démocratiques et non par la force ou par des coups d'État. Fini le temps de Saddam où un homme seul pouvait mener le pays à la guerre, à l'invasion, à la violence et à l'isolement ! Nous voulons créer un Irak plus tolérant et plus responsable.

I. L. - Quelles sont vos relations avec l'Iran ?

H. Z. - Elles sont bonnes. Nous avons rétabli le dialogue. En tant que puissance régionale, l'Iran a naturellement des intérêts en Irak. Depuis la création de l'Irak, les rapports entre nos deux pays ont été problématiques, marqués par des tensions qui ont même dégénéré en une guerre terrible au cours des années 1980 (9). Mais deux choses sont sûres : d'une part, l'Iran est là et il faut trouver un modus vivendi avec lui ; de l'autre, ce sont les Irakiens, et eux seuls, qui décideront de leur propre futur. Nous voulons être de bons voisins. Nous sommes prêts à rouvrir les dossiers non résolus qui datent de la guerre, comme les problèmes de frontière du Chatt el-arab (10) ou les contacts entre religieux des deux pays. Mais nous ne tolérerons aucune interférence de la part de l'Iran dans nos affaires intérieures. Tous les pays veulent augmenter leur influence. L'Iran aussi. La France ne souhaite-t-elle pas étendre son ascendant sur les pays européens et sur le nord de l'Afrique ? Cette aspiration n'est pas condamnable en soi ; seulement, elle doit passer par des moyens légitimes et légaux et non par la violence et la subversion idéologique. Contrairement à la Syrie, l'Iran soutient le nouveau gouvernement irakien et veut son succès. Téhéran a compris que, comme je l'ai déjà dit, la réussite de l'expérience irakienne contribuera à la stabilité de la région et au développement du commerce et des affaires. Il est indéniable qu'à la faveur de la guerre et de la chute de Saddam notre voisin a pu avancer ses pions chez nous. Il serait naïf de prétendre le contraire. On peut même comparer la situation avec celle qui a prévalu en Afghanistan au lendemain de la chute des Talibans. Comme vous le savez, le régime du mollah Omar était farouchement opposé à l'Iran ; et quand les Américains ont renversé le régime de Kaboul, Téhéran en a profité pour accroître son influence en Afghanistan. De la même manière, les Iraniens ne peuvent que se féliciter de la chute de Saddam. Ils n'ont pas oublié que le dictateur leur avait livré une guerre horrible qui a fait plus d'un million de morts ! Il n'empêche que si l'Iran a réussi à s'imposer comme un acteur majeur en Irak, c'est aussi parce que les pays arabes nous ont abandonnés au cours de ces trois dernières années. À la Conférence du Caire, à l'automne dernier, j'ai rafraîchi la mémoire de ceux qui s'agacent de cette influence iranienne : " Si les Iraniens sont là, c'est parce que vous n'êtes pas là ! Pourtant, nous vous attendions : n'avez-vous pas bénéficié de la guerre en Irak et de l'afflux d'argent dans la région qu'elle a entraîné ? En tout cas, si vous misez sur notre échec, vous serez déçus : nous n'échouerons pas. "

I. L. - Selon vous, la rébellion peut-elle s'étendre à la Jordanie ?

H. Z. - Nous avons toujours dit à nos voisins : ne croyez pas que le terrorisme est limité à l'Irak et qu'un pays, quel qu'il soit, peut être immunisé contre ce virus diabolique. Mais plusieurs dirigeants de la région ne nous ont pas crus. Ils ont assisté aux attentats comme si ceux-ci ne les concernaient pas. D'après eux, la présence américaine en Irak était l'unique cause des actes terroristes. Mais ces derniers temps, les opinions publiques ont commencé à évoluer : même les Marocains, qui ne sont pourtant pas nos voisins, sont descendus dans la rue pour condamner le terrorisme en Irak. De plus en plus de personnes qui, au début, avaient considéré les terroristes comme des combattants de la liberté et des héros ont changé d'avis. L'attentat en Jordanie (11) a choqué les pays arabes. Ce constat vaut aussi pour des pays européens qui étaient hostiles à l'intervention américaine, comme la France et la Russie. La période d'attentisme est terminée.

I. L. - Existe-t-il toujours un risque d'éclatement de l'Irak ? Que se passera-t-il si les Kurdes décident d'obtenir davantage d'autonomie ?

H. Z. - Cette menace n'existe plus. La Constitution a réglé la plupart des problèmes : désormais, le fédéralisme, le système des gouverneurs, le mode de désignation des représentants de la nation, le rôle de la religion dans la société et les aspects relatifs aux droits de l'homme sont régulés par un texte qui a valeur de loi pour le pays entier. Rappelons-nous ce que l'on disait au moment de la chute de Saddam : d'après de nombreux oiseaux de mauvais augure, l'Irak allait éclater en trois entités respectivement sunnite, chiite et kurde ; les Irakiens n'étaient " pas prêts " pour la démocratie ; l'Irak étant doté d'une culture et d'une histoire violentes, jamais ses habitants ne pourraient s'adapter aux réformes et aux changements démocratiques... Tous ces arguments se sont révélés faux. Le pays est resté uni. Ses leaders politiques se sont prononcés pour l'unité et l'intégrité territoriale de l'État. Il n'y a pas eu de guerre civile. Évidemment, le tableau n'est pas idyllique et je ne conteste pas l'existence de tensions dans le pays. Mais je me réjouis de constater que, malgré les multiples tentatives des terroristes visant à provoquer des affrontements inter-communautaires, les citoyens irakiens ont, dans leur grande majorité, refusé de prendre les armes les uns contre les autres. À présent, je peux vous le dire avec certitude : la période la plus difficile est passée. L'Irak est en route vers la stabilité.

Notes :