Politique Internationale - La Revue n°110 - HIVER - 2006

sommaire du n° 110
L'APRÈS-ZAPATERO
Entretien avec Mariano RAJOY
Secrétaire général du Parti populaire espagnol depuis septembre 2003.
conduit par
Pascal Drouhaud
Éditorialiste
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Pascal Drouhaud - Contre toute attente, le Parti populaire (PP) a perdu les élections du 14 mars 2004. À quelles conditions et dans quels délais la droite peut-elle revenir au pouvoir ?

Mariano Rajoy - Le désastre du 11 mars a été suivi de trois rendez-vous électoraux plutôt encourageants pour le PP : les européennes ; les élections au Pays basque, qui nous ont permis de maintenir notre base électorale grâce à une nouvelle et jeune candidate, Maria San Gil ; puis les élections en Galice, où nous avons terminé au coude à coude avec le Parti socialiste. Aujourd'hui, le PP a rattrapé son retard et est en tête dans les sondages. Je suis persuadé que nous remporterons les prochaines élections générales. Non seulement parce que le gouvernement mène une politique inadaptée, mais aussi parce que l'opposition se concentre sur les sujets qui intéressent le plus les Espagnols : la défense du modèle constitutionnel, la lutte contre le terrorisme et l'économie.

P. D. - Que pensez-vous de José Luis Rodriguez Zapatero ? Quels sont ses points forts et ses points faibles ?

M. R. - Zapatero est un vieux routier de la politique : il a commencé à l'âge de 25 ans. Il a longtemps été le secrétaire général du Parti socialiste dans sa circonscription. Très attentif à sa stratégie de communication, il a réussi à mettre une grande partie de la presse de son côté. Mais je ne le perçois pas comme un homme politique avec des objectifs clairs, défendant des principes auxquels il croit. À la longue, c'est un véritable handicap.

P. D. - Quel est l'homme d'État vivant dont vous vous sentez le plus proche sur le plan des idées ?

M. R. - Helmut Kohl a joué un rôle capital pour l'Europe et pour l'Allemagne. Tony Blair est un leader important : il a de vraies convictions, et il s'y tient même lorsque l'opinion publique est d'un avis contraire. En France, j'espère que Nicolas Sarkozy, si les Français l'élisent à la présidence de leur pays, suivra l'exemple de ces deux personnalités.

P. D. - Quel est votre meilleur atout pour devenir, un jour, chef du gouvernement espagnol ?

M. R. - Ma ténacité. J'ai des principes et je suis bien décidé à les défendre quelles que soient les circonstances. Je crois que tout le monde me reconnaît cette qualité-là. Le drame de l'Espagne, c'est qu'elle est gouvernée au jour le jour par un gouvernement incapable de se projeter vers l'avenir. C'est très dangereux à moyen terme.

P. D. - Si vous étiez en mesure de le faire, quels sont les éléments de la politique de M. Zapatero que vous modifieriez, que vous abandonneriez et que vous maintiendriez ?

M. R. - Premièrement, je ne discuterais jamais avec une organisation terroriste. Ensuite, je ne toucherais pas à la Constitution espagnole et au modèle institutionnel qui est le nôtre, c'est-à-dire le modèle des autonomies régionales. Troisièmement, en matière économique, je ne me contenterais pas de vivre sur l'héritage de mon prédécesseur sans rien entreprendre de nouveau. Car au moment où notre compétitivité - et, plus généralement, celle de tous les pays européens - s'érode, du fait de l'inflation et du déficit extérieur, notre économie a besoin de retrouver cet esprit de réforme permanente qui avait fait le succès du gouvernement Aznar. Enfin, ma politique d'immigration, dans un pays qui en quelques années a ouvert ses portes à quatre millions de personnes, s'appuierait sur deux idées : d'une part, l'immigration doit être légale ; d'autre part, l'immigrant qui choisit de s'installer en Espagne doit s'intégrer et faire siennes les valeurs du pays qui l'a accueilli. De ce double point de vue, les vagues de régularisations massives auxquelles a procédé M. Zapatero me paraissent très néfastes et dénotent un manque de solidarité (1). Pour le moment, le marché de l'emploi est suffisamment dynamique pour pouvoir absorber cette main-d'œuvre supplémentaire (2). Mais que se passera-t-il le jour où la conjoncture se retournera ? Quant à la politique étrangère de M. Zapatero, j'avoue que j'ai parfois du mal à la comprendre. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour embrasser Hugo Chavez ou pour parler du régime cubain avec des trémolos dans la voix !

P. D. - Une question sur le terrorisme : est-il vraiment inadmissible de discuter avec l'ETA si, au bout du chemin, on parvient à la paix ? Imaginez que M. Zapatero, en usant des moyens de la négociation, finisse par régler le problème basque. Le féliciteriez-vous ?

M. R. - Avant que M. Zapatero n'arrive au pouvoir, l'ETA était très affaiblie. La politique sans concessions du gouvernement et le contexte international de guerre contre le terrorisme avaient placé l'organisation basque dans une situation difficile. Le bras politique de l'ETA avait été déclaré illégal par les tribunaux, et la police avait réalisé de gros coups de filet grâce à une coopération efficace avec les autorités françaises. Bref, son aura s'était considérablement ternie aux yeux de la population. À cette époque, le Parti populaire et le Parti socialiste avaient signé un pacte contre le terrorisme - pacte, je le précise, qui était censé survivre à un éventuel changement de majorité. Que croyez-vous qu'ont fait les socialistes ? Au lendemain des élections, ils ont invité le Parlement à entamer un dialogue avec l'ETA, sans y associer le PP ! Il n'empêche : je féliciterais M. Zapatero s'il réussissait à régler le problème basque - à condition, bien sûr, qu'il n'y ait pas de prix politique à payer. Trop d'Espagnols sont morts au nom de la liberté pour qu'un gouvernement se permette de payer un tel tribut au terrorisme.

P. D. - Vous reprochez aux nationalistes basques et catalans de remettre en cause l'unité de l'Espagne. Cette unité est-elle réellement menacée ?

M. R. - Au Parlement national, le 1er février 2005, nous avons débattu d'un projet de réforme des statuts d'autonomie du Pays basque qui consacrait le droit à l'autodétermination. C'est-à-dire le droit d'appartenir ou de ne pas appartenir à l'Espagne. Plusieurs petits partis y étaient favorables. Le Parti populaire a voté contre, vous vous en doutez. Mais le plus sidérant, c'est qu'il y ait eu un débat. Que chacun en tire les conclusions qu'il voudra. A-t-on discuté une seule fois au Parlement français d'un texte pareil ?

P. D. - Du temps de José Maria Aznar, le Parti populaire passait pour un parti libéral et moderne dont le principal mérite était d'avoir rénové l'image de la droite espagnole. Pourquoi, dans ces conditions, vous êtes-vous abstenu à l'occasion de la loi sur le divorce ? Pourquoi vous opposez-vous au mariage des couples homosexuels et pourquoi reprochez-vous au gouvernement d'avoir démonté, à Madrid, une statue de Franco ?

M. R. - Primo, vous le rappelez vous-même, nous ne nous sommes jamais opposés au divorce ; nous nous sommes abstenus, ce qui est différent. Secundo, concernant la statue de Franco, notre position est claire. Dans la mesure où ni le PP ni le PSOE n'ont quoi que ce soit à voir avec le franquisme, nous ne comprenons pas pourquoi il faudrait absolument engager une bataille politique sur ce qui a pu se produire en Espagne il y a soixante ans. Je ne suis pas suspect de sympathie envers ce régime : à la fin des années 1930, ma famille n'était pas précisément dans le camp des vainqueurs. Mais pourquoi rouvrir ce débat aujourd'hui ? À quoi cela sert-il ? C'est la question que je me pose. Quant aux homosexuels, loin de nous l'idée de leur refuser des droits. Nous sommes même à l'origine d'une loi qui allait très loin dans cette direction (3). Ce que nous ne voulions pas, en revanche, c'était que l'union entre deux personnes du même sexe soit appelée " mariage " car, pour nous, c'est vrai, le mariage, c'est autre chose. D'ailleurs, le mariage homosexuel reste une exception : outre l'Espagne, seuls les Pays-Bas, la Belgique et le Canada l'ont adopté. Nous aurions préféré une loi analogue à ce qui existe en France ou en Allemagne.

P. D. - En Espagne, la croissance économique repose, pour l'essentiel, sur l'immobilier, la consommation intérieure et l'endettement des ménages. Ce modèle de croissance peut-il durer longtemps ? N'y a-t-il pas un risque d'explosion de la bulle immobilière ?

M. R. - Je pense, en effet, qu'une croissance basée sur l'endettement des ménages et sur le boom immobilier n'est pas une bonne chose. Je pense aussi qu'il existe en Espagne un problème de compétitivité. Il faut revenir à la stabilité macro-économique. L'accent doit être mis sur la réduction des impôts, la formation et l'éducation. Malheureusement, le gouvernement actuel se refuse à engager les réformes nécessaires. Le pire, en économie, c'est de ne rien faire et de considérer que tout va continuer, indéfiniment, comme avant. Il suffit de regarder autour de nous : par rapport aux États-Unis, à la Chine ou à l'Inde, la croissance européenne est faible. Si nous n'innovons pas et si nous ne revenons pas à l'agenda de Lisbonne (4), je crains que nous n'allions au-devant de sérieux problèmes. Le gouvernement de M. Zapatero a trop tendance à se reposer sur l'héritage de son prédécesseur. Qu'il prenne garde, car il est très facile de tomber dans la crise et très difficile d'en sortir.

P. D. - Aux yeux d'un Français marqué par la république et la laïcité, la hiérarchie catholique espagnole paraît jouer un rôle politique important. Le ressentez-vous ainsi ou est-ce un sentiment excessif ?

M. R. - Il est exact que l'Église a pris position publiquement, à deux ou trois reprises, sur des initiatives du Parti socialiste, notamment sur le mariage homosexuel. Mais on ne peut pas dire qu'elle joue un rôle particulier au niveau politique. Cela dit, elle a le droit d'exprimer ses idées comme tout le monde, et les citoyens ont le droit de les accepter ou de les refuser.

P. D. - Si c'était à refaire, enverriez-vous des troupes espagnoles en Irak ?

M. R. - Écoutez, en Espagne, nous avons un dicton : il est facile de parler à tort et à travers, et encore plus facile de parler après coup. C'est pourquoi il faut examiner toutes les décisions prises en les replaçant dans leur contexte. Depuis dix ans, le Conseil de sécurité de l'ONU demandait à Saddam Hussein de se débarrasser de ses armes de destruction massive. Onze résolutions avaient été votées en ce sens. Qui le demandait ? Entre autres, la France, la Chine, l'Allemagne, les États-Unis et la Russie. Certains pays, favorables à une intervention, prétendaient que Saddam Hussein avait eu tout le temps nécessaire pour se mettre en conformité avec les résolutions de l'ONU ; d'autres n'approuvaient pas cette position. Voilà quels étaient les termes du débat à l'époque. Bien sûr, nous ne sommes plus dans le même contexte. Je souhaite cependant dire deux choses : 1) personne ne regrette Saddam Hussein, ni en Irak ni ailleurs ; 2) la communauté internationale doit faire un gros effort pour aider les Irakiens à vivre dans un régime de liberté et de paix. C'est cette bataille qu'il faut livrer aujourd'hui, et j'aimerais voir tous les Occidentaux travailler ensemble pour la réussite des démocrates irakiens et pour la défaite des terroristes.

P. D. - George W. Bush n'a-t-il pas eu au moins le mérite de considérer, à la différence de l'Europe, que le statu quo international n'est pas intangible et que les dictateurs les plus atroces sont périssables ?

M. R. - George Bush est comme tout le monde : il a des qualités et des défauts. Personne n'est parfait. Mais n'oublions pas l'essentiel : les valeurs que défendent les États-Unis sont celles qui nous sont chères : la démocratie, la liberté, la justice, les droits de l'homme. Je le répète : personne ne pleurera Saddam Hussein car un monde sans Saddam est un monde plus sûr. Quant à l'Europe, si elle veut être entendue, si elle veut devenir un acteur qui compte sur la scène internationale, elle doit elle aussi contribuer à promouvoir le progrès économique, la liberté, la démocratie et la justice. Ce doit être la base de sa politique extérieure. Elle ne doit pas confondre la stabilité avec l'immobilisme, voire avec la lâcheté. Elle ne doit pas détourner le regard quand un événement grave se produit dans le monde. Je n'arrive pas à comprendre, par exemple, comment, sur la question cubaine, l'Union européenne, après avoir affirmé que les dissidents allaient être invités aux fêtes nationales des États membres (5), a pu faire marche arrière. Il faut qu'elle décide, une fois pour toutes, quels sacrifices elle est prête à consentir pour contribuer à une vraie promotion de la démocratie et de la liberté. Entre le dissident et le tyran, il faut toujours se ranger du côté du dissident. Toujours.

P. D. - L'Europe ne devrait-elle pas commencer par se donner les moyens de changer les choses ?

M. R. - L'Europe n'est pas absente des grandes zones de crise. Aujourd'hui encore, des troupes espagnoles sont présentes en Afghanistan. Avant cela, au Kosovo, la communauté internationale - et notamment de nombreux pays européens - était intervenue pour faire cesser l'épuration ethnique, en se passant, d'ailleurs, du feu vert de l'ONU. En Irak, l'Espagne avait décidé de se joindre à la coalition, et nous avons regretté que les gouvernements européens ne fussent pas plus nombreux à lui emboîter le pas. Il serait temps que l'Europe cesse de se définir " contre " les États-Unis car, s'il n'y avait pas les États-Unis, il n'y aurait pas d'Europe. Encore une fois, nous devons faire le pari de la démocratie, du progrès, des droits de l'homme. En Amérique, ces concepts existent. Disons que, dans d'autres endroits du monde, ils sont plus rares...

P. D. - Comment analysez-vous le " non " français lors du référendum sur la Constitution européenne ?

M. R. - Le " non " français est la conséquence de plusieurs facteurs. D'abord, il est évident que si la France avait un taux de croissance de 4 %, le vote aurait été positif. Ensuite, je pense que vos hommes politiques n'ont pas su trouver les mots pour montrer ce que l'Europe avait apporté concrètement. Vous ne pouvez plus dire que l'Europe est un " espace de paix " car, pour les jeunes, la guerre est une abstraction qui n'a plus aucun sens. Il fallait plutôt expliquer pourquoi l'élargissement était important non seulement pour les pays concernés, mais aussi pour tous les Européens. Il fallait, surtout, mettre l'accent sur l'avenir et réaffirmer les priorités : revenir à la stabilité budgétaire ; appliquer l'agenda de Lisbonne ; renforcer la coopération en matière de sécurité et de justice ; mettre en place une politique commune d'immigration et de lutte contre le terrorisme. En ce qui concerne l'aspect constitutionnel, nous devons nous accorder une période de réflexion. Je ne suis pas favorable à un " saucissonnage " de la Constitution. L'attitude qui consiste à dire " je suis d'accord sur cet article, mais pas sur celui-ci " ne me plaît pas. En tout cas, nous ne pouvons pas faire comme si rien ne s'était passé le 29 mai. Et arrêtons de répéter sans arrêt que tout est la faute de Bruxelles !

P. D. - Pourquoi les Espagnols, eux, ont-ils massivement approuvé cette même Constitution ?

M. R. - Parce que nous avons adhéré à l'UE il y a relativement peu de temps. Nous associons encore l'Europe aux notions de liberté, de démocratie et de progrès. En France, ce n'est plus le cas. C'est pourquoi la pédagogie y est plus indispensable qu'ailleurs. On sait quelle place l'allusion au " plombier polonais " a pu tenir lors de la campagne référendaire. Souvenez-vous : quand, en 1986, l'Espagne et le Portugal sont devenus membres de ce qui n'était encore que la Communauté européenne, la rumeur a couru que nous allions envahir le reste du continent. Il n'en a rien été. Les gens ne partent pas de chez eux parce qu'ils le souhaitent. Personne n'émigre de son plein gré. Eh bien, aujourd'hui c'est la même chose avec les nouveaux membres ! Si nous parvenons à faire en sorte que ces pays connaissent une croissance élevée et renforcent leur système démocratique, vous verrez qu'il n'y aura aucun raz de marée migratoire. Mais, pour que les gens le comprennent, il faut leur parler clairement. En Espagne, le message est simple : l'Europe, c'est la démocratie et le progrès. Peut-être que dans vingt ans - mais je ne le souhaite pas ! -, ce message ne sera plus audible. En tout cas, pour l'heure, personne n'a de mal à le saisir.

P. D. - Le couple franco-allemand continuera-t-il, selon vous, à constituer le " moteur " de l'Europe ?

M. R. - Au-delà des difficultés que peut traverser le couple franco-allemand, le problème fondamental, en Europe, c'est le manque de leadership. C'est l'une des raisons qui expliquent l'échec de la Constitution et les difficultés rencontrées lors de l'établissement du budget pour la période 2007-2013. C'est aussi parce que aucun pays membre ou groupe de pays membres n'a de capacité d'entraînement suffisante que l'agenda de Lisbonne ou le Pacte de stabilité budgétaire ne sont pas appliqués. De ce point de vue, l'élection d'Angela Merkel a fait naître un espoir. Je la connais et je lui fais confiance, mais elle n'aura pas une tâche facile !

P. D. - Quelle est votre position sur la Turquie ?

M. R. - Traditionnellement, en Espagne, l'opinion publique et les partis politiques n'ont pas d'a priori négatif sur l'intégration de la Turquie. Le Conseil européen a décidé d'ouvrir les négociations avec Ankara. Les engagements doivent être remplis. C'est une question de crédibilité. Cela dit, le processus sera sans nul doute long, compliqué et difficile.

P. D. - Concernant les relations avec la Russie de Vladimir Poutine, pensez-vous que l'Occident devrait se montrer plus exigeant envers Moscou, en particulier sur le plan des droits de l'homme ?

M. R. - La Russie a mené à bien un processus très difficile. Il est normal qu'un pays qui sort d'une dictature communiste et qui voit les fondements de sa vie sociale et politique disparaître les uns après les autres ait un peu de mal à se convertir à la démocratie d'un coup. Il faut le comprendre. Mais la Russie ne saurait être dispensée d'établir avec ses voisins des relations normales et conformes aux règles du droit international. Suis-je assez explicite ?

P. D. - Que pensez-vous de la politique extérieure française ? La France n'a-t-elle pas tendance à être trop anti-américaine, trop anti-israélienne et à trop faire la leçon aux nouvelles démocraties européennes ?

M. R. - Je me garderai de juger la politique extérieure de la France, un grand pays dont les options diplomatiques ont toujours été guidées par un souci d'indépendance. L'Espagne et la France entretiennent des relations étroites, entre autres sur les plans commercial et touristique. J'ajoute que nous avons longtemps partagé la même vision de l'Europe politique. Mais je suis inquiet sur deux points : le premier porte sur la politique méditerranéenne qui me semble être délaissée au profit des nouveaux pays membres ; le second concerne les infrastructures de transport qui ne sont pas à la hauteur des besoins d'un pays " périphérique " comme le nôtre.

P. D. - L'Amérique latine traverse une période de doutes : l'activisme d'Hugo Chavez, l'indianité andine, les scandales liés à la corruption au Brésil en sont autant de signes. Comment voyez-vous ces évolutions ?

M. R. - Les dirigeants latino-américains devraient se fixer trois priorités. La première est l'amélioration des niveaux de formation et d'éducation. La deuxième, la constitution de partis politiques forts. Les gens ont beau les critiquer, on ne peut pas faire de politique sans partis. Lorsqu'ils disparaissent, ils sont remplacés par des dirigeants qui ne sont pas forcément les meilleurs pour leur pays. La troisième priorité concerne le resserrement des liens entre l'Union européenne et l'Amérique latine. Il faut poursuivre sur la voie tracée par Jacques Chirac et José Maria Aznar, qui ont organisé des rencontres régulières entre l'UE, l'Amérique latine et les Caraïbes. Le gouvernement espagnol devrait s'impliquer davantage pour permettre la conclusion d'un accord avec le Mercosur. Mais, au-delà des mesures économiques et des investissements réalisés par nos entreprises, le plus utile serait de contribuer à la formation des futures élites politiques afin d'éviter que le populisme ne gagne du terrain.

P. D. - Où en sont vos relations avec le Maroc, auquel un long différend vous oppose au sujet du Sahara occidental ?

M. R. - Ces dernières années n'ont pas toujours été faciles. Plusieurs dossiers nous ont occupés, notamment le traité sur la pêche et l'îlot de Persil (6). Nos ambassadeurs respectifs ont même été, à un certain moment, rappelés. Mais nous avons tenu, à la fin du gouvernement Aznar, en décembre 2003, une réunion à Marrakech qui a permis d'améliorer nos relations. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un problème d'un autre ordre : chaque jour, des centaines de personnes venues d'Afrique arrivent dans l'enclave de Melilla, dans l'espoir de trouver un passage vers l'Europe. Une politique de bon voisinage avec l'Afrique devrait nous aider à contenir en amont ces flux de populations incontrôlés. Sur le Sahara occidental, je prône un accord dans le cadre des Nations unies. C'est au peuple sahraoui de décider de son destin.

P. D. - Un dernier mot ?

M. R. - Oui. Je voudrais terminer cet entretien en évoquant José Maria Aznar. J'aimerais, simplement, rappeler à tous vos lecteurs que M. Aznar a été un grand premier ministre. Il n'a en rien démérité. Au contraire : il a fait montre d'un réel courage politique. Il a été injustement traité et je suis certain, personnellement, que l'Histoire lui rendra justice.

Notes :

(1) Au cours de l'année 2005, environ 700 000 travailleurs immigrés sans papiers ont été " légalisés " sous certaines conditions. Ils devaient, notamment, être présentés par un employeur espagnol qui s'engageait à leur fournir un emploi.
(2) Selon les chiffres du gouvernement, le taux de chômage s'établissait fin 2005 à 8,4 % de la population active, soit le taux le plus bas depuis 1979.
(3) Le Parti populaire était favorable à une " union civile " reconnaissant aux homosexuels les mêmes droits qu'aux hétérosexuels vivant en concubinage, à l'exception de l'adoption.
(4) Lors du Conseil européen de Lisbonne au printemps 2000, les Quinze se sont fixé pour objectif, par l'adoption de toute une série de mesures d'inspiration libérale, de faire de l'UE l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici à 2010.
(5) Les Européens avaient décidé d'inviter des dissidents cubains aux réceptions organisées dans leurs ambassades à La Havane. Ils entendaient ainsi protester contre l'arrestation en mars 2003 de 75 dissidents. En guise de représailles, le gouvernement cubain avait rompu toutes ses communications avec les diplomates européens. Cette politique a pris fin début 2005 après la libération de 14 des 75 opposants politiques emprisonnés, dont le poète et journaliste Raul Rivero.
(6) En juillet 2002, une poignée de gendarmes marocains avaient débarqué sur l'îlot Persil - un minuscule territoire sous souveraineté espagnole mais revendiqué par le Maroc. L'incident a failli dégénérer et n'a été réglé que grâce à la médiation du secrétaire d'État américain de l'époque, Colin Powell.