Politique Internationale - La Revue n°110 - HIVER - 2006

sommaire du n° 110
EUROPE/ÉTATS-UNIS : UNE AMITIÉ SI FRAGILE...
Article de Pierre Hassner
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Convergences et compromis

Le signal du rapprochement a été donné, dès la réélection de George Bush, par la visite triomphale de Condoleezza Rice à Paris, suivie par la tournée européenne du président lui-même. Le changement de langage correspondait, certes, à une offensive de charme délibérée visant à amadouer l'Europe et l'Otan. Mais il exprimait aussi une évolution réelle qui s'est confirmée depuis lors. Cette évolution semble due, en grande partie, à l'influence de Condoleezza Rice, qui a su imposer son autorité et celle du Département d'État à l'intérieur de l'administration Bush et retrouver les chemins de la diplomatie. D'où un assouplissement de la position américaine sur certains dossiers sensibles : soutien plus net aux négociations des trois puissances européennes (France, Allemagne et Royaume-Uni) avec l'Iran (en échange d'une promesse de soutien européen pour un recours à l'ONU en cas d'échec) ; abandon de la campagne contre la reconduction de Mohammed El Baradei à la tête de l'AIEA ; acceptation de la saisine de la Cour pénale internationale, bête noire des États-Unis, dans le cas du Darfour, etc. Au sommet de Gleneagles, organisé en juillet 2005 par Tony Blair, Washington a même concédé des avancées timides sur le terrain de l'aide à l'Afrique et autres thèmes chers aux Européens.
Dans la rhétorique combative (et universaliste) de George Bush, notamment dans son discours sur l'état de l'Union, le thème positif de la démocratie, prenant le pas sur celui, négatif, de la guerre contre l'" axe du Mal ", était mieux accepté par les alliés. D'autant que les élections du 30 janvier en Irak et les frémissements réformateurs perceptibles en Égypte, en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe ont paru le légitimer. Aussi a-t-on vu la France et les États-Unis agir de concert pour exiger, dès juillet 2004, par la résolution 1559, le retrait syrien du Liban et soutenir le printemps de Beyrouth après l'assassinat de l'ex-premier ministre Hariri.
Globalement, sur les grands foyers de crise du Moyen-Orient, les positions américaine et européenne ont connu un mélange de confirmation et de démenti qui, logiquement, devrait permettre aux deux parties de travailler ensemble sans qu'aucune ne perde la face.
S'agissant de l'Irak - objet de la grande querelle du début 2003 -, la plupart des Américains sont désormais convaincus que la critique européenne était fondée : les États-Unis se trouvent aux prises avec les mêmes dilemmes que ceux qu'ils ont connus au Vietnam et que la France a affrontés en Algérie (priorité à la destruction des insurgés ou à la conquête des esprits et des cœurs ; renforcement des troupes ou retrait ; difficultés de l'irakisation répétant celles de la vietnamisation, etc.). Finalement, la guerre a plus aggravé le terrorisme qu'elle ne l'a diminué.
En même temps, seule une minorité d'Européens, comme une minorité d'Américains, souhaite un retrait immédiat, et encore moins une défaite des États-Unis. Al-Qaida qui, au départ, n'était pas présente en Irak, y a prospéré au point d'y avoir établi l'un de ses principaux centres d'activité. La distinction entre le terrorisme qui s'exerce à Bagdad et celui qui frappe Londres ou Madrid n'est pas opératoire : sa victoire en Irak serait une catastrophe pour l'Europe aussi bien que pour les États-Unis.
Cette perception a toujours existé pour l'Afghanistan où l'Otan, malgré les réserves françaises sur ses interventions " hors zone " et les réserves américaines sur la guerre de coalition, joue un rôle essentiel.
En Iran, l'élection surprise de M. Ahmadinejad et la reprise de l'enrichissement de l'uranium ont conforté le scepticisme des Américains sur les espoirs que plaçaient les Européens dans l'évolution du régime. Ceux-ci peuvent considérer que ces mêmes élections font justice de l'illusion américaine d'une population prête à les accueillir en libérateurs en cas de recours à la force. Les uns et les autres ont donc convergé en direction de la recherche d'une condamnation et de sanctions décidées par l'ONU.
Enfin, sur le conflit israélo-palestinien, les Européens se félicitent de voir les États-Unis se réengager, remettre à l'honneur le " Quartette " (États-Unis, Union européenne, ONU, Russie) et la " feuille de route " ; se prononcer pour un État palestinien aux frontières continues ; et protester auprès d'Israël contre l'expansion des colonies à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Ils doivent néanmoins reconnaître que Washington n'avait pas tort de considérer Arafat comme un obstacle à la paix et de parier sur une évolution de la politique israélienne. Tous se sont réjouis du retrait de Gaza et de la décision de Sharon de quitter le Likoud. Ils espèrent que le retrait de la vie politique du premier ministre israélien ne portera pas un coup d'arrêt à cette dynamique. Ils souhaitent aider l'Autorité palestinienne à constituer un État et font confiance à Mahmoud Abbas.

Des visions qui se rapprochent
Au-delà du Proche et du Moyen-Orient, les visions américaine et européenne de la politique internationale tendent à se rapprocher. Donald Rumsfeld et les militaires américains essaient de substituer à la notion de " guerre contre la terreur ou le terrorisme ", à laquelle George Bush reste attaché, celle de " lutte contre la violence extrémiste ", faisant ainsi un pas en direction des Européens. Ceux-ci, depuis les attentats de Madrid et de Londres, voient plutôt le terrorisme comme un phénomène global qui ne s'explique pas que par des raisons nationales ou sociales et qui ne vise pas uniquement les États-Unis et Israël. Inversement, les Américains font l'expérience de sa nature protéiforme, irréductible aux États criminels qui en sont les complices.
En tout cas, les uns et les autres sont moins tentés de considérer mutuellement leurs projets respectifs comme hostiles et menaçants. Les États-Unis peuvent se permettre d'être aimables avec l'Union européenne précisément parce que, du fait de la stagnation économique de la zone euro et du " non " français et hollandais aux référendums constitutionnels, celle-ci ne risque guère d'apparaître comme un concurrent sérieux ou un contrepoids à leur puissance. Les hommes d'État porteurs de ce projet - Jacques Chirac et Gerhard Schröder - se sont effacés, d'une manière ou d'une autre, devant les représentants des nouveaux pays membres, de sensibilité plus atlantiste, et des leaders comme Angela Merkel ou Tony Blair qui, pendant quelques mois, est apparu comme le seul à incarner une véritable vision de l'Europe.
Le mythe de la toute-puissance américaine, nourrissant le rêve pour les uns, le cauchemar pour les autres, de leur domination universelle, est lui aussi en perte de vitesse. Les États-Unis doivent, en effet, faire face à d'énormes difficultés dans leur lutte contre le terrorisme et les pays de l'" axe du Mal " ; à une chute vertigineuse de leur crédibilité et de leur popularité y compris chez leurs alliés ; à une dépendance financière grandissante par rapport au Japon et à la Chine ; enfin, et peut-être surtout, à la montée en puissance de l'Asie. Certes, ils resteront longtemps la première puissance mondiale et un facteur essentiel de l'équilibre asiatique. Leur dynamisme économique et démographique témoigne de leur faculté d'adaptation et de renouvellement. Mais il n'empêche qu'en 2005 c'est l'émergence de la Chine sur la scène mondiale qui a frappé l'opinion sur les deux rives de l'Atlantique.

Les mirages du monde multipolaire

On pourrait y voir une confirmation de la thèse des Européens qui opposent à la domination américaine la vision d'un monde multipolaire. L'ennui, c'est qu'après la bipolarité russo-américaine ils attendaient Grouchy (l'Europe et le Japon) et qu'ils voient apparaître Blücher (la Chine et l'Inde). Autrement
dit, le nouveau monde multipolaire risque d'être encore moins favorable à l'Europe que le monde bipolaire ou prétendument unipolaire. L'essor économique des géants asiatiques, la prolifération nucléaire, le durcissement autoritaire, nationaliste et néo-impérial de la Russie, le jeu pragmatique de la Chine (deux puissances qui veulent bien accroître leur position de négociation et de compétition avec les États-Unis en jouant sur tous les tableaux, mais qui refusent de se brouiller avec eux ou de s'engager dans une alliance avec une Europe faible et divisée de peur de restreindre leur liberté d'action) enterrent les rêves d'un axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin.
Deux conclusions s'imposent. Premièrement, les schémas abstraits - système unipolaire/système multipolaire et, à un moindre degré, centre/périphérie ou Nord/Sud - sont théoriquement contestables et politiquement illusoires. Ils masquent la complexité des alignements et des rapports de force. Deuxièmement, pour ce qui concerne spécifiquement les rapports entre l'Europe et les États-Unis, les divisions entre les deux continents sont bien réelles, mais elles ne sont pas les seules : les facteurs internes (une Amérique de plus en plus polarisée ; une Europe politiquement de plus en plus fragmentée) et l'apparition de forces montantes, comme le fondamentalisme islamique, les puissances émergentes ou, simplement, l'anarchie et la violence incontrôlées, ont fait naître des lignes de fracture supplémentaires.

Nouvelles incertitudes, nouvelles divergences ?

Si la phase actuelle conduit à relativiser les différences de perspective et d'intérêts entre l'Europe et les États-Unis, on ne doit pas, pour autant, exclure la possibilité de nouvelles incompréhensions menant à de nouvelles joutes verbales ou diplomatiques.

Le poids du passé

Certes, les États ont calmé le jeu ; mais les affrontements de 2002 à 2004 ont laissé des traces très profondes dans les opinions publiques. Comme le montre le récent sondage transatlantique du German Marshall Fund, le rapprochement des dirigeants n'a en rien entamé l'hostilité des peuples européens à l'égard de l'administration Bush (désapprouvée par 72 % des Européens, dont 85 % des Français et 83 % des Allemands) et leur méfiance envers le leadership mondial des États-Unis (considéré comme peu souhaitable par 59 % des Européens, dont 69 % des Français et 60 % des Allemands) (2). En sens inverse, la francophobie américaine a diminué mais reste assez vive. Quant à l'américanophobie allemande, elle n'est pas redescendue des sommets où elle s'était hissée brusquement. On a le sentiment qu'un lien privilégié s'est brisé du côté allemand et que tous les efforts des gouvernements (très relatifs, d'ailleurs, puisque les États-Unis de George Bush semblent s'opposer à l'accession de l'Allemagne au rang de membre permanent du Conseil de sécurité pour la punir de son opposition à la guerre d'Irak) ne parviendront pas à surmonter cette rupture, du moins à moyen terme. Contrairement à celle de février 2005, la seconde visite européenne de Condoleezza Rice, en décembre, fut un échec. La question de la torture et de l'exportation clandestine des prisonniers a fait capoter ce qui était annoncé comme des retrouvailles chaleureuses entre Berlin et Washington.
Mais d'autres réflexes, encore plus lointains, sont à l'œuvre, même lorsque l'expérience récente a montré qu'ils conduisaient à des positions intenables : d'un côté, l'exceptionnalisme américain (3) ; et, de l'autre, ce que l'on pourrait appeler le " conservatisme formaliste " européen, cet état d'esprit qui consiste à se méfier du changement et à préférer les grandes déclarations à l'action concrète.
Ces réflexes ne sont pas sans rapport avec une autre opposition canonique dans le débat euro-américain, qui ne se confond pas avec celle de l'unipolaire et du multipolaire : le débat unilatéralisme (américain) contre multilatéralisme (européen).

Unilatéralisme contre multilatéralisme

Cette dernière formulation est partiellement trompeuse : tous les États sans exception ont, un jour ou l'autre, agi unilatéralement dans des situations d'urgence ou de crise grave. Tous, y compris les États-Unis de George Bush, participent à des coalitions ou à des organisations multilatérales. Il est vrai que les plus puissants sont davantage portés à agir seuls parce qu'ils en ont les moyens, alors que les plus petits doivent s'unir s'ils veulent exercer une influence. S'y ajoutent, du moins à notre époque, une tendance américaine à l'impétuosité et une tendance de l'Union européenne à apparaître comme un géant prisonnier de ses règles et de ses procédures.
Mais le problème essentiel est ailleurs : il tient à la propension des États-Unis, sous la présidence Bush, à se faire les gardiens jaloux, pour les autres, de règles dont ils s'affranchissent eux-mêmes. Ils considèrent qu'ils n'ont de comptes à rendre qu'au peuple américain et à sa Constitution, et qu'ils ont le droit d'en demander à tout autre État au nom d'institutions ou de traités qu'ils dévalorisent ou désavouent, qu'il s'agisse des résolutions du Conseil de sécurité ou du traité de non-prolifération nucléaire. Ils peuvent mettre à prix la tête d'un chef d'État étranger, voire l'arrêter et le condamner, mais ne sauraient admettre qu'un soldat américain soit inculpé par un tribunal international. Ils s'autorisent à refuser toute garantie juridique aux étrangers qu'ils déclarent unilatéralement " ennemis combattants ".
Certains auteurs ont pu voir dans la nouvelle modération de la présidence Bush le retour traditionnel du balancier américain, la redécouverte du réalisme succédant à l'idéalisme conquérant (4). Il n'en reste pas moins que l'arrivée de John Bolton au poste de représentant à l'ONU s'est manifestée par une remise en cause spectaculaire du projet patiemment négocié pour le sommet de l'ONU de septembre 2005. Toute allusion à la Cour pénale internationale et au protocole de Kyoto en était gommée ; de même que l'engagement à porter l'aide aux pays sous-développés à 0,7 % du PNB ou à diminuer le rôle des armes nucléaires ; bref, tout ce qui pouvait limiter en quoi que ce soit la liberté d'action des États-Unis était rejeté. Depuis, Washington a accepté un accord fortement édulcoré, sans abandonner pour autant sa position de base qui consiste à éviter tout engagement contraignant. C'est là une attitude impériale qui pourrait se justifier si les États-Unis étaient en mesure de gouverner la terre entière et de faire accepter par tous leur définition du licite et de l'illicite ; mais elle est incompatible avec un monde où le pouvoir des plus puissants rencontre tous les jours ses limites et où l'inégalité ne peut être acceptée que si elle comporte un élément de réciprocité.
Il est vrai que le pur réalisme fondé sur l'équilibre des puissances, pratiqué par l'équipe Nixon-Kissinger, ou le multilatéralisme juridique prévu par Woodrow Wilson ne sont pas plus adaptés au monde actuel. La formule de l'" idéalisme pragmatique " prônée par Condoleezza Rice va dans la bonne direction, à condition toutefois de ne pas définir l'idéalisme par la bonne conscience manichéenne ni le pragmatisme par le refus des règles. Inversement, le respect de ces dernières ne doit pas servir d'alibi à l'inaction comme c'est souvent le cas, aujourd'hui, pour les Européens. Sans doute ces derniers sont-ils plus conscients de la complexité du monde. Sans doute, aussi, la confiance des Américains dans leur bon droit et dans leur puissance a-t-elle pour contrepartie un penchant pour l'aventurisme qui peut faire autant de mal que leur dynamisme peut faire de bien.
Quoi qu'il soit, le comportement des uns et des autres n'est pas inscrit dans leurs gènes. En 1956, ce sont les Français et les Anglais qui se lançaient dans l'aventure à Suez, aux côtés d'Israël, contre Nasser assimilé à Hitler. Et c'est un président des États-Unis républicain, Eisenhower, qui les arrêtait, en accord avec l'Union soviétique, au nom de l'interdiction du recours à la force en dehors d'un mandat de l'ONU. Simplement, les acteurs de cette intervention ratée en étaient à des stades différents de leurs évolutions respectives. Rien ne prouve que ce décalage ne puisse se reproduire si, par exemple, sous le coup des catastrophes d'Irak et de La Nouvelle-Orléans, les États-Unis perdaient confiance en eux-mêmes et entraient dans une phase d'introspection alors que l'Europe, de plus en plus directement menacée, retrouvait le sens du risque comme condition de sa survie.
Aucune de ces éventualités n'est très vraisemblable pour les années à venir. Nous les évoquons pour suggérer que, dans un monde de plus en plus incertain et mouvant, rien ne garantit la convergence et la coordination des réponses américaines et européennes face aux défis extérieurs et intérieurs. C'est d'autant plus vrai que les rapprochements signalés plus haut reposent, le plus souvent, soit sur un sentiment commun d'impuissance, soit sur un pari concernant des évolutions sur lesquelles ni les États-Unis ni les pays européens n'ont de prise.

Des convergences fragiles : au Moyen-Orient...

La convergence la plus spectaculaire s'est opérée sur la Syrie et le Liban. Certes, elle a été couronnée de succès dans une certaine mesure : les troupes syriennes se sont retirées et le jeu politique libanais a retrouvé un semblant d'indépendance. Mais, contrairement aux espoirs américains, le pouvoir de Bachar el-Assad ne semble pas sur le point de s'effondrer, et il n'est pas sûr que, libéré du joug de Damas, le régime de Beyrouth échappe, contrairement aux espoirs français, à un retour aux guerres civiles ou, en tout cas, aux affrontements communautaires de jadis. Surtout, la grande inconnue concerne le Hezbollah. Faut-il le considérer, ainsi que l'a affirmé Condoleezza Rice, comme encore plus dangereux qu'Al-Qaida et le mettre hors la loi ? Faut-il y voir un mouvement politique et social qui a sa place sur l'échiquier libanais - un mouvement qui finira par suivre l'exemple de l'IRA et par se séparer de sa branche armée ? Les États-Unis sont favorables à la première ligne ; la France, plus proche apparemment du sentiment des Libanais eux-mêmes, penche pour la seconde. Mais que se passera-t-il si les Américains ont raison sur le diagnostic mais que leur remède est inapplicable à cause du rapport des forces local ?
Le problème du Hezbollah au Liban trouve sa réplique, en plus grave, avec le Hamas dans la bande de Gaza et, plus généralement, avec les mouvements terroristes islamiques en Palestine. Faut-il les désarmer ou les éliminer, comme le demandent Israël et les États-Unis ? Faut-il les intégrer au jeu politique dans lequel le Hamas a commencé à entrer en se présentant, non sans succès, aux élections municipales ? Qu'arrivera-t-il s'il accède plus ou moins légalement au pouvoir ? Et si Gaza tombe dans la guerre civile ou l'anarchie ? Ni l'Europe ni les États-Unis ne détiennent la réponse. Mais il y a fort à parier qu'en pareil cas on verrait renaître la discorde intra-occidentale.
C'est encore plus probable si, en réaction à une telle évolution, Israël déclarait que les Palestiniens ont fait la preuve qu'ils étaient incapables de maintenir et de gérer un État pacifique. Là encore, ni les Américains ni les Européens ne sont sûrs des intentions réelles du gouvernement israélien, surtout depuis la disparition d'Ariel Sharon de la scène politique. Si le retrait de Gaza n'est qu'un premier pas vers une solution d'ensemble résultant d'un accord négocié, la nouvelle chaleur des relations entre les autorités israéliennes et les gouvernants européens, notamment Jacques Chirac, ne fera que croître et embellir. Si, au contraire, le plan d'Ariel Sharon consistait, comme l'a suggéré l'un de ses proches conseillers, M. Weisglass, à démontrer par l'exemple de Gaza qu'un État palestinien était impossible ou si, plus vraisemblablement, il consistait à en découper unilatéralement les contours en conservant la plus grande partie des territoires occupés, y compris la totalité de Jérusalem (et en refusant toute solution négociée, même symbolique ou financière, du problème des réfugiés palestiniens), alors les dissensions transatlantiques pourraient refaire surface. Déjà, les protestations européennes contre l'annexion israélienne de facto de Jérusalem-Est contrastent avec la discrétion américaine...
On est encore loin du désaccord de principe. Mais seuls les États-Unis ont le pouvoir de peser vraiment sur Israël pour faire obstacle au fait accompli et favoriser une négociation. Or ils n'iront pas, dans leurs pressions, objections et admonestations, jusqu'à risquer d'être accusés, par l'opinion aussi bien israélienne qu'américaine, de prendre des positions hostiles à l'État juif et de mettre en danger la sécurité militaire et économique de celui-ci. À l'inverse, les Européens seront surtout sensibles aux espoirs déçus et aux réactions de désespoir probables des Palestiniens.
Par-delà le consensus des gouvernements occidentaux et la préférence unanime de leurs populations pour une solution qui permette une coexistence pacifique d'Israël et du monde arabe, resurgirait alors ce qui, d'après les sondages, constitue la différence la plus marquante entre les sentiments populaires des deux côtés de l'Atlantique : plus grand attachement à Israël des Américains ; plus grande sympathie pour la cause palestinienne chez les Européens. Naturellement, le pire n'est pas toujours sûr, même au Proche-Orient. Mais le meilleur l'est encore moins. En tout cas, les difficultés de Mahmoud Abbas face au Hamas et à ses propres troupes risquent de remettre en cause le programme de la " feuille de route ". Quant aux récents bouleversements de la scène politique israélienne, s'ils ont ouvert la perspective d'une coalition favorable à des négociations, ils comportent suffisamment d'incertitudes et d'ambiguïtés pour rendre difficile une politique occidentale cohérente.

en Irak...

Dans le cas de l'Irak, dire que l'avenir est incertain, c'est se montrer optimiste. Parmi les issues possibles, celle qui verrait les États-Unis se retirer progressivement et en bon ordre, en laissant derrière eux sinon un modèle de démocratie, comme ils l'espéraient, du moins un gouvernement relativement compétent, équilibré et pacifique serait un moindre mal à la fois pour les populations concernées et pour les rapports transatlantiques. Elle semble, hélas, la plus improbable. Les autres scénarios (retrait précipité des États-Unis pour cause de pertes humaines excessives, de coût économique ou de retournement de l'opinion publique ; guerre civile ou dictature religieuse en Irak ; maintien américain pendant des années pour éviter les catastrophes en question) ne provoqueraient sans doute pas une crise analogue à celle de 2003, mais attiseraient les ressentiments entre alliés : la tentation serait forte, pour les Américains, en cas de retrait, de rejeter la responsabilité de leur échec sur le soutien insuffisant des Européens et, pour ceux-ci, en cas d'enlisement américain durable, de se désolidariser des États-Unis et de tenter de se présenter dans la région comme les porteurs d'une " autre politique " occidentale sans en avoir les moyens.

en Iran...

Face à l'Iran, Américains et Européens sont sur la même longueur d'onde : ils veulent empêcher Téhéran d'acquérir une capacité nucléaire militaire. On peut estimer que la menace d'une condamnation à l'ONU entraînant des sanctions et la promesse d'avantages commerciaux suffiront à faire plier les autorités iraniennes. Mais on peut aussi penser que, pour de multiples raisons, l'aspiration à devenir une puissance nucléaire fait l'unanimité au sein de la population, y compris chez les adversaires du gouvernement islamiste, et qu'aucun dirigeant iranien n'y renoncera sauf, peut-être, dans le cadre d'un arrangement multilatéral portant sur l'ensemble de la région. Si l'on ajoute que les sanctions risquent d'être inefficaces ou d'entraîner un effet boomerang dû à la position de force iranienne tant sur le plan pétrolier qu'en Irak, on ne peut que s'interroger sur le bien-fondé de cette politique. Les États-Unis pourraient être tentés d'organiser un raid contre les installations nucléaires iraniennes, bien que l'expérience irakienne et la crise de confiance que traverse George Bush ne s'y prêtent guère. Et, cette fois-ci, leurs alliés européens ne les suivraient pas. Peut-être une intervention israélienne avec le feu vert discret des États-Unis est-elle plus concevable, d'autant qu'en multipliant les provocations le nouveau président Ahmadinejad la rend plus justifiable.
Plus vraisemblablement, les Américains se contenteront de continuer à boycotter l'Iran et à s'efforcer de l'isoler. Mais ils se heurteront à la Russie, à la Chine et à l'Inde qui, pour des raisons économiques, en particulier pétrolières, ouvrent leurs bras au régime des mollahs. Dans ces conditions, les Européens, notamment la France et l'Allemagne, peuvent être tentés à leur tour d'améliorer leurs relations avec Téhéran même si, sans les États-Unis, ils ont peu à offrir sur le plan politique. Pour l'instant, paradoxalement, c'est Washington qui recherche le dialogue avec l'Iran sur la politique irakienne, tandis que le trio européen joue la carte de la fermeté.
Une autre politique occidentale est possible. Elle consisterait à exiger de l'Iran qu'il cesse de soutenir le terrorisme et de nier l'existence d'Israël (deux orientations qui, contrairement à l'effort nucléaire, sont loin de faire l'unanimité dans sa population), tout en l'incluant dans un dialogue plus global visant à organiser la coexistence entre chiites et sunnites, Arabes et Kurdes, non seulement à l'intérieur de l'Irak mais dans toute la région (5). C'est sans doute la solution la moins mauvaise à long terme. Le problème, c'est qu'elle n'a aucune chance de réussir sans les États-Unis et que ceux-ci n'ont guère envie d'en prendre l'initiative, surtout tant que le président iranien s'acharnera à en montrer d'avance la vanité par ses imprécations.

dans les Balkans...

Le sujet de préoccupation le plus immédiat est celui des Balkans, traditionnel " ventre mou " ou " poudrière de l'Europe ", et théâtre du premier conflit armé postérieur à la guerre froide. Depuis la fin des hostilités, la coopération entre les États-Unis et l'Europe s'y développe de manière satisfaisante tandis que l'Otan est progressivement remplacée par l'Union européenne. Mais, outre l'aide économique, le principal instrument des Européens réside dans la promesse conditionnelle d'adhésion. Selon la formule d'un auteur américain, David Gompert (6), les États-Unis, qui émettent des réserves sur l'intégration de l'Europe comme acteur, n'en ont pas, bien au contraire, sur l'intégration de l'Europe en tant que région (ils y voient le double avantage d'amarrer l'Europe centrale et les Balkans, voire la Turquie, à l'Occident et d'affaiblir par l'élargissement indéfini la capacité de l'Europe de prendre des décisions cohérentes et indépendantes). Or cette intégration régionale risque d'être stoppée net ou, en tout cas, considérablement ralentie par l'impopularité en Europe occidentale de l'élargissement à l'Est - impopularité qui explique en partie la victoire du " non " aux référendums français et hollandais. En revanche, tous les observateurs s'accordent à penser que les conflits sont prêts à se rallumer et que seule la perspective de l'adhésion, même lointaine, à l'Union européenne peut jouer en faveur des réformes et de la paix. Les États-Unis ne sont pas les seuls à regarder avec inquiétude une région où le statu quo devient intenable (en particulier au Kosovo) et où ils espéraient bien, pour une fois, voir l'Europe assumer les responsabilités auxquelles elle est censée aspirer. Le drame est qu'effectivement ce que l'Union européenne réussit le mieux, c'est la pacification et la démocratisation de sa périphérie (par la conditionnalité imposée aux candidats à l'adhésion, par exemple, sur le plan des droits de l'homme ou des relations pacifiques entre voisins, ou par son rôle de maintien de la paix en ex-Yougoslavie). Or cette mission se heurte au scepticisme croissant, voire à la résistance, des opinions publiques de l'Europe occidentale elle-même.

et ailleurs

Il en va de même pour l'adhésion de la Turquie, vigoureusement défendue par les États-Unis pour des motifs stratégiques. Les gouvernements européens sont profondément divisés à son sujet et l'opinion y est majoritairement hostile. Le paradoxe est que la population turque bat tous les records d'anti-américanisme (7).
En Asie, les sources de conflit transatlantique direct sont inexistantes, pour la bonne raison que l'Europe n'y est guère présente politiquement et militairement (hormis en Afghanistan). Mais sa présence économique (elle a, par exemple, supplanté l'Amérique comme premier partenaire commercial de la Chine) conduit certains de ses pays membres à prendre des mesures (la proposition de lever l'embargo sur les armes à destination de Pékin) très mal ressenties à Washington. Les États-Unis, que leur étroite interdépendance financière avec la Chine n'empêche pas de réagir à son expansion économique avec une hargne fort peu libre-échangiste, font valoir que c'est à eux de gérer le nouvel équilibre politico-stratégique. En matière d'énergie, il est heureux pour l'Europe et le Japon que les Américains conservent un certain contrôle sur leur approvisionnement, menacé par la boulimie chinoise. Mais, au-delà des intérêts communs, se profile la question de Taiwan où les États-Unis seraient sans doute seuls, ou presque, à réagir à une attaque chinoise éventuelle. Si alliance il y a, celle qui comptera pour eux est d'abord celle qui les unit au Japon et, éventuellement, à l'Inde.
Sur le terrorisme, la collaboration transatlantique est réelle, ce qui n'exclut pas les plaintes réciproques et les divergences. Les Européens reprochent à leurs partenaires américains de ne pas transmettre tous les renseignements nécessaires, oubliant apparemment que la coopération entre États européens laisse elle-même à désirer (8). Contesté à l'intérieur et à l'extérieur, le gouvernement américain dénonce de son côté l'hypocrisie de ses détracteurs, retrouvant ainsi les accents de sa première période, abandonnés entre-temps au profit du thème plus rassurant de la démocratisation.
Quant à la pauvreté et au changement climatique, les mouvements des États-Unis en direction du consensus occidental sont lents et sujets à révision dans la mesure où Washington refuse tout engagement contraignant. Au sommet de Gleneagles, ils semblent avoir fait un pas dans le bon sens (restructuration de la dette des pays africains les plus pauvres et accroissement de l'aide publique au développement), mais ce pas demeure plus rhétorique que substantiel.
S'adapter ensemble aux nouvelles révolutions mondiales
On abuse souvent du mot " révolution " et de l'adjectif " historique ". Il n'est pourtant pas illégitime de penser qu'après les césures de 1989 et 2001 l'année 2005 a vu converger un certain nombre de phénomènes qui, ensemble, produisent la conscience diffuse d'un nouveau changement inévitable dans l'ordre international, peut-être encore plus important que les deux précédents.
Mais, plus que la répartition des pôles et des rôles entre grandes puissances, c'est la capacité de celles-ci à réagir aux défis d'un monde de moins en moins maîtrisable qui est en cause. C'est vrai dans le domaine classique de la puissance militaire où le terrorisme, la prolifération nucléaire, la dissémination de la technologie et de la violence, l'extension des zones de non-droit mettent en échec les velléités impériales et les espoirs d'ordre consensuel (9). Plus grave : l'interpénétration économique et médiatique, la montée universelle de la corruption, les migrations, l'urbanisation sauvage, les nouvelles épidémies, produisent des rencontres et des chocs auxquels répond la tentation néfaste de la fermeture et de l'exclusion. Enfin, les désastres climatiques, rendus sensibles à tous par le tsunami asiatique et par la catastrophe de La Nouvelle-Orléans, confirment les alarmes écologiques qui, il y a peu, n'étaient prises au sérieux que par des groupes relativement marginaux et sont encore sous-estimées par les États-Unis et la Chine. Il y a là un ensemble de facteurs qui font éclater les divisions classiques entre intérieur et extérieur, entre politique et économique, entre sociologie et écologie. Mais ils ne suffisent pas, pour l'instant, à donner corps à une gouvernance mondiale que la montée des nationalismes et des fanatismes, des méfiances et des ressentiments, comme la divergence des intérêts à court terme, rend bien problématique.
Et pourtant, des réalignements et des changements de mentalité sont indispensables et inévitables. Les régimes partiels de gestion du commerce mondial, ou la non-prolifération, peuvent de moins en moins être contrôlés unilatéralement ou par un concert des grandes puissances de l'Ouest ou du Nord. Si elles veulent conserver leur influence, et défendre leurs idées ainsi que leurs intérêts, ces dernières devront se doter d'une nouvelle légitimité par un dialogue ferme mais ouvert avec les nouveaux venus. Il leur faudra à la fois résister et composer, défendre et transmettre. Il leur faudra, surtout, changer leurs habitudes mentales et leurs modes de vie : les Européens dans le sens de la flexibilité et du dynamisme économique ; les Américains dans celui d'une gestion plus économe et moins inégalitaire de leurs ressources, en particulier énergétiques.
Les nouvelles menaces qui pèsent sur les sociétés occidentales sont plus complexes et tout aussi dangereuses que celle du totalitarisme soviétique au temps de la guerre froide. Européens et Américains ne pourront les affronter qu'ensemble, sans s'isoler du reste du monde ni le dominer. Comment se garder à la fois du complexe de la citadelle assiégée, du " conflit des civilisations " à la Huntington, du triomphalisme démocratique et conquérant qui est la tentation de l'équipe Bush et de la passivité résignée, craintive ou relativiste à laquelle bien des Européens ont déjà cédé ? Nous ne connaissons pas la réponse, mais une chose est sûre : c'est en la cherchant que les Occidentaux parviendront à transformer leurs différences en complémentarités et à les mettre au service d'un projet commun.

Notes :

(1) Financial Times, 26 août 2005.
(2) Transatlantic Trends 2005, German Marshall Fund, 7 septembre 2005.
(3) Les États-Unis ont toujours considéré (sauf peut-être sous Nixon et Kissinger) qu'ils étaient investis d'une mission exceptionnelle, soit en tant qu'exemples, soit comme sauveurs. Sous la présidence de George W. Bush, cette tendance est devenue de plus en plus affirmée (surtout entre 2001 et 2004), jusqu'à proclamer que les États-Unis devaient, en raison de leur rôle global, être affranchis des contraintes et exemptés des obligations de réciprocité imposées aux autres États.
(4) Gideon Rose, " The Bush administration gets real ", International Herald Tribune, 19 août 2005.
(5) Anatol Lieven, " If you can't lick them, try diplomacy ", International Herald Tribune, 10 septembre 2005.
(6) David Gompert, " What does America want of Europe ? ", in Gustav Lindstrom (dir), Shift or Rift Assessing US-EU Relations After Iraq, Institute for Security Studies, Paris, 2003, pp. 40-41.
(7) 28 % d'opinions favorables aux États-Unis, selon le sondage cité plus haut.
(8) " Les rigidités étatiques gênent la mise en place d'une lutte coordonnée à l'échelle européenne ", Le Monde, 11-12 septembre 2005.
(9) Pour des perspectives plus optimistes, voir : Jean-Marie Guehenno, " Burundi and beyond : putting the warlords out of business ", International Herald Tribune, 12 septembre 2005.