Politique Internationale - La Revue n°110 - HIVER - 2006

sommaire du n° 110
QUELLE DIPLOMATIE POUR LA FRANCE ?
Entretien avec PHILIPPE DOUSTE-BLAZY
Ministre français des Affaires étrangères
conduit par
Patrick Wajsman
Directeur Général
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Politique Internationale - Quelles furent vos premières pensées en prenant possession du bureau de Vergennes ?

Philippe Douste-Blazy - Une émotion et un mot. Une émotion, en songeant aux ombres immenses qui avaient hanté ce lieu. Un mot, de Turgot : " La grâce se reçoit avec un mouvement de recul, mais ne se refuse jamais " ! Mais j'ai pensé, aussi, qu'il n'existe pas de limites à ce que la volonté peut accomplir.

P.I. - Une question pour vous situer : quels sont les dirigeants politiques qui vous inspirent le plus de respect ?

Ph. D.-B. - En voici quatre, tels qu'ils me viennent à l'esprit : Ariel Sharon parce qu'il a su s'opposer, douloureusement, à une partie de son propre camp pour inscrire ses convictions dans la réalité et faire un premier pas vers la paix ; Helmut Kohl, pour son œuvre européenne ; Simone Veil, pour l'exemplarité de son parcours et sa dimension éthique ; Mahmoud Abbas, enfin, pour la confiance qu'il a su commencer à tisser entre Palestiniens et Israéliens.

P.I. - On a souvent reproché aux Européens en général - et à la France en particulier - de " gérer le statu quo ", de s'accommoder trop facilement du caractère non démocratique de tels ou tels régimes. Or, récemment, vous avez, avec raison, dénoncé les atteintes à la liberté en Tunisie. Faut-il voir là un " tournant " dans la diplomatie française ?

Ph. D.-B. - Ce n'est pas nouveau. Et ma remarque doit être replacée dans son contexte : un journaliste français, Christophe Boltanski de Libération, venait d'être agressé dans des conditions pour le moins troublantes, à la veille du Sommet mondial sur la société de l'information. Il était donc normal que je marque ma préoccupation face à ces agissements et que je demande que toute la lumière soit faite sur cette agression. Peu de temps auparavant, souvenez-vous, des intellectuels et des militants des droits de l'homme tunisiens, regroupés dans le " mouvement du 18 octobre ", avaient entamé une grève de la faim pour protester contre les abus du régime. J'avais alors prié notre ambassade d'avoir un contact avec les membres du comité de soutien à ce mouvement, ce qui a été fait. J'avais moi-même précisé lors de ma visite à Tunis, le 1er octobre, que la question des droits de l'homme constituait, pour la France, l'un des éléments de son dialogue bilatéral avec la Tunisie. Durant ce déplacement, j'avais tenu à recevoir à l'ambassade le président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, Mokhtar Trifi, ainsi que d'autres représentants de la société civile. La France entend donc être attentive, partout dans le monde, à cette dimension des relations internationales que sont les droits de l'homme.

P.I. - Procéderez-vous de même, désormais, vis-à-vis de pays autrement plus puissants que la Tunisie, comme la Chine ?

Ph. D.-B. - Les droits de l'homme ne sont pas une notion abstraite ; ils doivent s'inscrire dans la vie quotidienne de chacun. Nous développons avec la Chine, dans le cadre de ses relations avec l'Union européenne, un dialogue constructif. Nous abordons avec Pékin toutes les questions et nous le faisons sans tabou. Je vous citerai deux exemples : l'abolition de la peine de mort, pour laquelle nous nous battons sans relâche, et la ratification du Pacte des Nations unies sur les droits civils et politiques. C'est dans cet esprit que, sur le plan bilatéral, nous menons depuis plusieurs années des coopérations concrètes portant sur le renforcement de l'État de droit et la réforme du système judiciaire. Vous allez probablement me dire que ce sont de petits pas. Il demeure que ces pas comptent dans la vie des citoyens chinois.

P.I. - La levée de l'embargo européen sur les ventes d'armes à la Chine ne serait-elle pas interprétée par le régime de Pékin comme un feu vert donné à sa politique de répression des libertés ?

Ph. D.-B. - Personne ne nie que la situation des droits de l'homme en Chine est loin d'être satisfaisante. Mais certains signes vont dans le sens d'une amélioration. Vous constaterez, en particulier, que le dialogue entre l'Union européenne et la Chine a d'ores et déjà porté des fruits : Wang Wanxing, qui figurait sur la liste des prisonniers de conscience établie en commun avec nos partenaires européens, a été libéré. J'espère que d'autres libérations interviendront. Quant à l'embargo, chacun sait qu'il ne s'agit pas d'un instrument efficace. Comme le président de la République l'a souligné à plusieurs reprises, c'est aujourd'hui une mesure dépassée qui ne correspond plus à la réalité du partenariat stratégique euro-chinois. Nous continuerons, par conséquent, à plaider auprès de nos partenaires européens pour que l'embargo soit supprimé, tout en veillant à entourer cette décision de toutes les garanties d'un contrôle très strict sur les futures ventes d'armes. Mais, de ce point de vue, notre pays s'est déjà doté - et depuis longtemps - d'une réglementation particulièrement rigoureuse.

P.I. - Peut-être. Mais il ne s'agit pas d'un embargo sur les céréales ou les médicaments : il s'agit d'un embargo sur les armes ! Est-il donc à ce point indispensable de vendre des armes à Pékin ?

Ph. D.-B. - Encore une fois, il s'agit de mettre aujourd'hui nos positions sur ce sujet en harmonie avec la réalité de nos relations avec la Chine. Cet embargo n'est plus justifié : à nous, Européens, d'agir avec responsabilité et de faire évoluer notre attitude en ce domaine tout en nous dotant de règles précises pour encadrer avec sérieux le commerce des armes.

P.I. - Quel jugement portez-vous sur la reprise en main autoritaire de la Russie par Vladimir Poutine (étouffement des voix dissidentes, bâillonnement de la presse, manipulation des élections, Tchétchénie...) ? Et comment expliquez-vous que les chancelleries européennes restent silencieuses face à de telles infractions, voire à de telles exactions ?

Ph. D.-B. - La Russie est engagée depuis près de quinze ans dans un processus de transition forcément long et complexe. On l'a peut-être oublié, mais elle partait de loin. Le chemin parcouru est considérable et il est clair qu'il ne peut plus y avoir de retour en arrière. Les Russes se sont efforcés de restaurer l'autorité de l'État ; ils doivent, parallèlement, continuer de consolider et de développer les valeurs démocratiques. En tout cas, la solution n'est pas d'accabler la Russie, mais bien de l'aider dans son entreprise de modernisation : c'est notre intérêt et la condition d'un partenariat solide. Toute autre attitude risquerait d'encourager Moscou à s'isoler, avec les nombreux risques que cela comporterait. La paix en Europe passe aussi par la stabilité de la Russie. S'agissant de la Tchétchénie, on ne peut qu'être bouleversé par les violences qu'endure la population civile. Nous en parlons régulièrement lors de nos contacts avec les Russes, et je le fais moi-même lorsque je rencontre mon homologue Sergueï Lavrov. Naturellement, tout ce qui relève du terrorisme doit être condamné sans réserve. Ce qui est évident, en tout cas, c'est que l'issue de cette crise ne peut être que politique ; elle ne saurait être envisagée hors du respect de l'État de droit et des droits de l'homme : tel est le message que les Européens font passer aux autorités russes.

P.I. - Et ce message les impressionne ?

Ph. D.-B. - Ce message leur est connu mais chacun connaît aussi la complexité du problème tchétchène...

P.I. - Les révolutions pacifiques, notamment en Ukraine et en Géorgie, vous semblent-elles contagieuses ? Pensez-vous qu'elles pourraient, un jour, embraser aussi la Biélorussie, la Russie elle-même, les dictatures d'Asie centrale ?

Ph. D.-B. - Évitons les amalgames ! Les changements intervenus en Ukraine ou en Géorgie correspondent à des réalités politiques, économiques ou sociales propres à ces pays - même s'il y a eu des coïncidences dans le temps. En d'autres termes, il est vrai que nous assistons à un mouvement assez général en faveur de la démocratie ; mais il est tout aussi vrai qu'il faut tenir compte des spécificités de chaque nation. Puisqu'on parle de démocratie, je vous rappelle en passant que, dans le cadre de l'OSCE, la France s'est beaucoup impliquée pour promouvoir des processus électoraux qui s'appuient sur des règles de transparence et des missions d'observation.

P.I. - Personnellement, vous réjouissez-vous de l'élimination de Saddam Hussein ?

Ph. D.-B. - Chacun peut et doit se réjouir de voir tomber un dictateur. Mais, au-delà du départ de ce dictateur, il faut que l'on parvienne à restaurer la souveraineté de l'Irak et que l'on y promeuve la démocratie. Comme vous le savez, la France mène, dans cette perspective, un dialogue confiant et une coopération active avec les nouvelles autorités de Bagdad.

P.I. - Pendant très longtemps, nombre de pays, dont la France, ont soutenu le régime de Saddam. Était-il nécessaire de privilégier ainsi la stabilité au détriment de la justice ?

Ph. D.-B. - Je n'aime pas l'idée qu'il y aurait vis-à-vis de certains pays, notamment au Moyen-Orient, un arbitrage à rendre entre la démocratie et la stabilité. Il n'y a pas d'antagonisme entre ces deux concepts, à terme. Il existe d'ailleurs une tradition française de promotion des idéaux de justice, de démocratie, des droits de l'homme. Mais la question essentielle est celle de la méthode : comment encourager et accélérer le passage, dans un pays donné, d'un État non - ou insuffisamment - démocratique à un État de droit ? En cette matière, il n'existe pas de règle universelle qu'il suffirait d'appliquer sans réfléchir. Cette transition ne peut s'opérer qu'à travers la mobilisation de la communauté internationale dans son ensemble et dans le respect de la légalité et de la souveraineté de chaque pays concerné. Les interventions militaires unilatérales ne sauraient faire partie de la panoplie des moyens acceptables.

P.I. - Quel jugement portez-vous, rétrospectivement, sur l'intervention américaine en Irak ? Si les Américains, au lieu de parler d'armes de destruction massive, avaient dit simplement : " Le régime irakien est le pire régime au monde. Il est, en soi, une insulte à la loi internationale ", quelle eût été votre réaction ?

Ph. D.-B. - La même. À savoir que le recours à la force doit intervenir dans le cadre du droit international. Si certains pays, au sein de la communauté internationale, devaient prendre la liberté de décider tout seuls que telle intervention est acceptable et que telle autre ne l'est pas, nous serions dans l'arbitraire, hors de toute règle de droit. Il n'est pas possible de conduire le monde de cette manière. Notre pays a toujours été soucieux de faire respecter les valeurs de justice, de droit ou de dialogue précisément pour éviter de laisser le champ libre à l'intolérance ou à l'unilatéralisme. Si elle n'est pas légitime, l'action internationale ne sera pas respectée et les divisions apparaîtront là où nous avons, au contraire, besoin en priorité d'unité au sein de la communauté internationale. En Irak, des différences d'analyse sont survenues au moment de l'intervention militaire. On a déploré par la suite un phénomène de communautarisation dangereux pour l'unité du pays. Aujourd'hui, l'espoir apparaît : on ne peut que se réjouir de l'initiative de la Ligue arabe qui a réuni, au Caire, toutes les composantes de la société irakienne et permet d'escompter l'émergence d'un processus plus inclusif, avec la possible participation de représentants de la communauté sunnite. La France entend appuyer ces efforts visant à ouvrir la voie à une démocratie enfin stabilisée.

P.I. - Ne pensez-vous pas que nous sommes allés trop loin dans l'antiaméricanisme à l'occasion de cette crise irakienne ?

Ph. D.-B. - Le problème ne se pose pas en ces termes. En réalité, nous entretenons avec les États-Unis un dialogue régulier, riche, franc et fructueux, comme peuvent et doivent en avoir deux pays amis et alliés depuis toujours. Mais c'est précisément parce que nous partageons des valeurs fondamentales que nous ne devons pas avoir peur de nos différences, bien au contraire. Les Américains et les Français savent travailler ensemble sur des sujets très concrets, qu'il s'agisse de la lutte contre le terrorisme, de la non-prolifération des armes de destruction massive, des crises régionales (Afrique, Balkans, Afghanistan, Haïti...) ou des dossiers du Proche et du Moyen-Orient. Mais au-delà des relations officielles, ce qui m'intéresse, moi, c'est d'aller à la rencontre des États-Unis dans leur diversité. Lors de mon dernier voyage, au lieu de me limiter à Washington, j'ai voulu me rendre à Chicago et dans l'État de New York pour rendre visite au président Clinton. Par ailleurs, dans un pays où, selon un sondage, 45 % des gens considèrent la France comme un " adversaire ", je crois qu'il est important de s'adresser à la société civile. C'est ainsi que je vois les choses.

P.I. - D'une manière plus générale, la France ne s'est-elle pas, ces dernières années, un peu isolée et, surtout, décrédibilisée : vis-à-vis des États-Unis (auxquels elle s'est opposée trop durement) ; vis-à-vis des ex-démocraties populaires (en leur faisant la morale de façon souvent condescendante) ; vis-à-vis de ses propres alliés ouest-européens (en votant non à la Constitution européenne) ?

Ph. D.-B. - Il ne faut pas tomber dans la caricature. Chaque fois que je me déplace à l'étranger, je constate, avec satisfaction, que tous mes interlocuteurs sont impatients de connaître les positions et les idées de la France. Nous jouons donc tout notre rôle au sein de la communauté internationale : il suffit, pour s'en convaincre, de prendre en compte l'action que nous avons développée sur le dossier du Liban comme sur celui de l'Iran. Dans chacun de ces cas, notre pays a été " moteur " dans la recherche de solutions ou dans le lancement d'initiatives. Il en va de même en Europe : le récent accord sur les perspectives financières, au Conseil européen, et la réunion informelle de Hampton Court ont été l'occasion chaque fois, pour la France, d'apporter des contributions utiles et de faire avancer les discussions. J'ajoute, pour répondre plus précisément aux exemples que vous avez cités, qu'en ce qui concerne l'Irak la violence chronique qui affecte ce pays a plutôt donné du crédit aux prévisions françaises. En tout cas, elle n'a pas contredit les positions que nous avons défendues. Quant aux nouveaux États membres, tout indique que, dans le cadre des discussions sur les perspectives financières, la France a su retrouver le chemin de ces pays et renouer avec eux un dialogue approfondi. Cela a été particulièrement palpable lorsque la Pologne et la Lituanie ont appuyé avec force les propositions communes de la nouvelle chancelière allemande, Angela Merkel, et du président Jacques Chirac.

P.I. - Que pensez-vous de George Bush ? Quel jugement portez-vous sur sa politique ?

Ph. D.-B. - La politique américaine en matière internationale a le mérite d'obliger tous les partenaires, y compris la France, à affirmer nettement les fondements de leur propre diplomatie. Dans cet exercice de réflexion, notre pays n'a pas changé ses principes - ceux-ci demeurent plus que jamais pertinents, à mon avis. Mais il a dû mieux expliquer les objectifs qu'il vise, mieux s'organiser et trouver de nouveaux moyens d'action, se montrer plus persuasif vis-à-vis de ses partenaires européens, être en initiative permanente aux Nations unies. Bref, à mes yeux, la politique étrangère des États-Unis nous offre l'occasion de nous mobiliser davantage et de mieux affirmer nos principes et nos valeurs.

P.I. - Comment avez-vous réagi à l'évacuation de la bande de Gaza par le gouvernement d'Ariel Sharon ?

Ph. D.-B. - La décision d'Ariel Sharon de se retirer de Gaza a été une décision courageuse, et il faut lui rendre hommage pour cela. Dans l'incertitude de l'" après-Sharon ", la tentation peut être forte, pour Israël, de considérer que la balle est dans le camp des Palestiniens. Nous comprenons le besoin, pour la société israélienne, de " digérer " le retrait et d'être rassurée sur sa sécurité. Mais nous pensons qu'il est de l'intérêt d'Israël de ne pas s'en tenir là et de poursuivre un véritable processus politique pour parvenir enfin au règlement de paix, ce qui doit permettre par ailleurs de renforcer la position de Mahmoud Abbas face au Hamas et aux groupes les plus radicaux. Il ne faut pas s'arrêter à mi-chemin mais, je le répète, reprendre la " feuille de route " et mettre en œuvre les étapes suivantes. Dans ce contexte, le président de l'Autorité palestinienne a engagé une stratégie d'inclusion du Hamas dans le jeu politique. C'est un pari que nous soutenons, en soulignant cependant la nécessité, pour le Hamas, de désarmer. Mon sentiment est que la situation est aujourd'hui difficile, mais que tout doit être fait pour progresser vers la création d'un État palestinien, un État qui vivrait aux côtés d'Israël dans la paix et la sécurité. Avec le retrait israélien de la bande de Gaza, nous vivons en outre un moment historique pour l'Union européenne qui, pour la première fois, joue un rôle politique, accepté et même souhaité par les deux parties : celles-ci, en lui confiant la surveillance du passage de Rafah, lui ont donné une mission opérationnelle qui représente un changement majeur quand on se souvient de la méfiance passée. On a là une manifestation concrète de l'Europe politique qui est, comme vous le savez, au cœur de mon engagement en faveur de la cause européenne.

P.I. - Selon vous, les Arabes sont-ils prêts, au fond de leur cœur, à accepter l'existence de l'État hébreu ?

Ph. D.-B. - Je suis persuadé que lorsqu'une solution juste et fondée sur le droit international aura été trouvée, tous les pays arabes seront prêts à normaliser leurs relations avec Israël, comme l'Initiative arabe de paix l'avait montré en 2002.

P.I. - Et les Israéliens sont-ils sincèrement résolus, eux, à accepter un État palestinien ?

Ph. D.-B. - Je constate qu'Ariel Sharon, en tant que premier ministre, avait endossé - avec des réserves, il est vrai - la " feuille de route " ; or l'objectif ultime de ce document est, précisément, la création d'un État palestinien. L'avenir de cette feuille de route sera, en réalité, tout l'enjeu des prochaines échéances électorales en Israël.

P.I. - Pourquoi la France a-t-elle attendu si longtemps avant d'adopter une position ferme sur la dictature syrienne ? Comment expliquez-vous qu'elle se soit accommodée pendant tant d'années de l'occupation du Liban par les troupes de Damas ?

Ph. D.-B. - La France a toujours défendu l'indépendance et la souveraineté du Liban. La guerre civile meurtrière qui a ravagé ce pays pendant quinze ans, de 1975 à 1990, a conduit la communauté internationale à accepter dans le cadre de l'accord de Taëf, à titre transitoire, que la Syrie aide le Liban à se stabiliser. En 2004, nous avons clairement indiqué aux Syriens que la société libanaise avait avancé vers une réconciliation entre les communautés et qu'il n'était plus acceptable qu'ils s'immiscent dans les affaires internes de ce pays. Damas n'en a pas tenu compte et a exercé des pressions pour que le mandat du président libanais Émile Lahoud soit prorogé. Vous connaissez la suite : le vote de la résolution 1559 du Conseil de sécurité, le retrait des troupes syriennes, les élections générales et la mise en place du gouvernement Siniora. Tout cela va dans le sens de la restauration de l'indépendance et de la souveraineté du Liban.

P.I. - Après l'assassinat de Rafic Hariri, ne devrait-on pas élever d'un cran les pressions sur Damas ?

Ph. D.-B. - Nous souhaitons que toute la lumière soit faite sur l'assassinat de Rafic Hariri. C'est à ce titre qu'il a été demandé - en particulier dans la résolution 1636 - aux autorités syriennes de coopérer pleinement avec la commission d'enquête internationale, ce qui a été réaffirmé plus récemment encore par la résolution 1644. Nous n'avons pas d'autre objectif en ce qui concerne la Syrie ; mais nous attendons des dirigeants syriens qu'ils collaborent sans arrière-pensée à la recherche de la vérité et de la justice. Face à l'horreur des attentats qui se sont succédé au Liban depuis la mort de Rafic Hariri - et dont le dernier, qui a atteint Gebrane Tueni, était particulièrement odieux -, nous devons être sans aucune complaisance. Nous devons montrer notre détermination à faire toute la lumière sur ces assassinats. Là encore, l'enjeu est bien la sauvegarde de la souveraineté libanaise.

P.I. - La nucléarisation de l'Iran vous inquiète-t-elle ?

Ph. D.-B. - C'est l'ensemble de la communauté internationale qui est aujourd'hui inquiète face aux ambitions nucléaires de ce pays. Tout État a bien évidemment droit à l'usage pacifique de l'atome à condition qu'il respecte ses engagements de non-prolifération et qu'il poursuive de bonne foi de telles fins pacifiques. Le problème de l'Iran, c'est qu'il a dissimulé pendant dix-huit ans des activités sensibles, les matières nucléaires qu'il détenait et l'usage qu'il en faisait. Il en est résulté une crise de confiance et une très grande méfiance de la communauté internationale à l'égard du programme de production de matières fissiles de Téhéran. En particulier, l'exigence des autorités iraniennes de se doter de la capacité d'enrichissement en Iran même ne peut être acceptée. Le comportement de l'Iran depuis quelques mois, notamment la reprise des activités d'enrichissement sur le site de Natanz, a confirmé nos inquiétudes initiales.

P.I. - Que pensez-vous du nouveau président iranien ?

Ph. D.-B. - Ses déclarations sur Israël sont inacceptables ; elles ont choqué toute la communauté internationale et il n'est pas question de laisser de tels propos sans réponse. Vous savez, d'ailleurs, que le dernier Conseil européen a décidé d'examiner différentes possibilités de réaction. Le président Ahmadinejad doit comprendre qu'il est de l'intérêt de l'Iran de respecter ses obligations internationales. C'est la seule façon, pour son pays, de jouer sur la scène internationale le rôle qui devrait lui revenir naturellement. L'Iran n'a rien à gagner à se couper de la communauté internationale.

P.I. - Quelles réflexions vous inspire l'annonce de la vente de missiles russes à Téhéran ? N'est-il pas contradictoire, de la part du Kremlin, d'inciter les Iraniens à négocier sur le nucléaire tout en leur fournissant des missiles ?

Ph. D.-B. - Les responsables russes jouent un rôle constructif dans le dossier nucléaire iranien. Leur proposition de fournir à Téhéran de l'uranium enrichi produit hors d'Iran constitue une offre substantielle et montre que la Russie souhaite contribuer à une solution. Le refus opposé jusqu'à présent par l'Iran à cette proposition n'enlève rien au geste de Moscou. Quant aux ventes d'armes, je rappelle que l'Union européenne, pour sa part, a établi un embargo sur l'Iran.

P.I. - Si l'Iran persévérait dans son attitude radicale, ne serait-il pas sain de dire publiquement qu'aucune option ne doit être exclue par la communauté internationale pour ramener Téhéran à de meilleurs sentiments ?

Ph. D.-B. - Nous voulons privilégier la voie diplomatique. Ce que je peux vous dire, c'est que si Téhéran persiste dans son refus, un rapport devra être transmis au Conseil de sécurité, comme le prévoit la résolution de l'AIEA du 24 septembre dernier. Il appartiendra alors au Conseil de sécurité de décider de la manière dont la communauté internationale pourra appuyer les demandes de l'Agence de Vienne et convaincre l'Iran de revenir à une attitude plus raisonnable.

P.I. - La nucléarisation de la Corée du Nord vous inspire-t-elle les mêmes craintes ?

Ph. D.-B. - La crise nucléaire nord-coréenne, comme la crise iranienne, constitue un test pour le système multilatéral de non-prolifération. Les pourparlers à six ont permis, en septembre, de parvenir à une déclaration conjointe qui présente des acquis substantiels. La Corée du Nord serait disposée à renoncer à ses armes nucléaires ainsi qu'à ses programmes existants et à revenir au Traité de non-prolifération. Cela dit, la partie n'est pas gagnée pour autant. Il faut maintenant que le régime de Pyongyang confirme ses intentions, qu'il s'agisse de la déclaration des armes et programmes existants, du démantèlement de ces mêmes programmes et de l'engagement à accepter des vérifications. Je voudrais rappeler, enfin, que, bien qu'elle ne soit pas directement concernée par le processus de discussion à six qui a conduit à cet accord, l'Union européenne entend maintenir un dialogue régulier avec Pyongyang. Il reste un problème qui n'a pas été abordé jusqu'à présent et qui nous préoccupe : celui des exportations de missiles nord-coréens. Il est essentiel, sur ce point également, de parvenir à un accord satisfaisant avec les dirigeants de Pyongyang.

P.I. - Le rejet par la France et les Pays-Bas du projet de Constitution a plongé l'Union européenne dans une crise profonde. Comment en sortir ?

Ph. D.-B. - Nous sommes devant une urgence : redonner une dynamique à la construction européenne. Pour ce faire, il faut se poser la question : quelle Europe voulons-nous aujourd'hui dans le monde tel qu'il est ? Les Européens ont-ils un message à apporter, un modèle politique à proposer, une vision du monde à promouvoir ? Si la réponse est oui, cette ambition passe inévitablement par une Europe plus intégrée, une Union européenne qui soit un véritable acteur politique. Ce n'est certainement pas un vaste marché sans fondements ni politique commune qui nous permettra de répondre aux grands défis économiques, sociaux et politiques du moment. À mon avis, le " non " au référendum ne signifie pas que les Français veulent renoncer à l'Europe. Ils veulent en revanche que l'Europe leur dise clairement ce qu'elle est, ce qu'elle veut et où elle va. On ne pourra remettre l'UE sur les rails qu'en proposant des projets mobilisateurs qui fassent renaître une " envie " européenne chez les Français, notamment chez les jeunes.

P.I. - Vous avez parlé d'une Europe réduite, d'une " petite maison dans la grande maison " en reprenant les propos de Jacques Delors. En disant cela, n'avez-vous pas l'impression de vous éloigner quelque peu de la ligne du gouvernement ?

Ph. D.-B. - Je dis simplement que, pour poursuivre l'approfondissement, il faut laisser la possibilité, si l'urgence le requiert, à une avant-garde ou à un " groupe pionnier ", comme l'a évoqué le président de la République lui-même, d'aller plus loin. Si l'on veut parvenir à une Europe politique, il faut permettre aux pays qui le souhaitent et qui le peuvent de s'appuyer sur des projets communs concrets et des ambitions partagées : par exemple, l'émergence d'une vraie gouvernance économique ; des actions communes dans le domaine de la diplomatie et de la défense ; un véritable espace de sécurité pour les citoyens ; une politique ambitieuse de la recherche et de l'innovation.

P.I. - Jusqu'où faut-il aller dans la voie de l'élargissement ?

Ph. D.-B. - L'élargissement à l'Est était indispensable : c'était plus qu'une reconnaissance de l'histoire commune ; c'était un devoir moral. Mais, depuis dix ans, nous ne l'avons pas accompagné d'une réflexion sur l'enracinement et sur le projet politique de l'Union. L'élargissement a trop donné le sentiment d'une fuite en avant, alors que nous n'avons pas encore trouvé les moyens d'améliorer le fonctionnement de nos institutions. Nous avons besoin de " mettre notre maison en ordre " avant de poursuivre le processus. La " limite " à l'élargissement n'est pas une donnée en soi. Elle s'apprécie de manière dynamique : les prochains élargissements ne seront possibles - et ne seront des réussites - que si le projet européen lui-même avance, progresse et bénéficie, en cercles concentriques, à tout le continent. Ce qui implique que les membres de l'Union prennent aussi en compte les voisins proches ou les autres partenaires de l'Europe. Il faut donc prendre garde à ne pas décourager des pays amis qui aspirent légitimement à un avenir européen. En fermant toute perspective européenne à ces pays, nous leur ôterions l'espoir et risquerions de recréer les conditions de l'instabilité, voire, demain, de la guerre. Mais, dans le même temps, précipiter de nouvelles adhésions fait courir le risque de perturber la marche en avant de l'Europe et de perdre en route nos opinions publiques qui ne comprendraient plus ce que nous essayons de faire.

P.I. - La Turquie a-t-elle vocation à entrer dans l'Union européenne ?

Ph. D.-B. - La Turquie frappe à la porte de l'Europe depuis 1959. Un accord d'association a été signé en 1963 aux termes duquel, après une phase transitoire de deux décennies, Ankara pourrait demander son adhésion pleine et entière. La Turquie a donc, depuis longtemps, fait le choix de l'Europe et de l'Occident. C'est un partenaire stratégique majeur pour l'UE et son rôle est décisif pour notre relation avec le monde musulman. Reste qu'aujourd'hui ni l'Europe ni la Turquie ne sont prêtes à l'adhésion. La Turquie n'est pas prête car elle est encore loin de nos normes sur les plans politique, économique et social. Quant à l'Europe, elle doit d'abord surmonter les réticences de ses opinions publiques ; il lui faut ensuite être capable d'absorber un nouvel État de l'importance de la Turquie. Le processus est, par conséquent, complètement ouvert.

P.I. - Comment envisager d'intégrer dans l'Union européenne un État (Turquie) qui ne reconnaît pas un autre État membre (Chypre) ?

Ph. D.-B. - Les négociations ont été ouvertes le 3 octobre dernier, conformément à la décision du Conseil européen de décembre 2004. Ces négociations obéiront à des conditions et à des critères très stricts sur lesquels il n'est pas question de transiger. La reconnaissance de tous les États membres, y compris de Chypre, fait bien évidemment partie de ces conditions. Nous l'avons d'ailleurs fait mentionner expressément dans la déclaration du Conseil qui a précédé l'ouverture des négociations.

P.I. - Le couple franco-allemand doit-il continuer d'être le moteur de la construction européenne ?

Ph. D.-B. - Rien ne peut se faire en Europe sans une ambition commune à la France et à l'Allemagne. Cette relation ne doit naturellement pas être exclusive mais son rôle est particulièrement décisif dans la période de crise que nous traversons. Nous travaillons actuellement sur des projets concrets auxquels d'autres partenaires européens pourront être associés. Des projets qui concernent par exemple les réseaux de recherche, l'innovation industrielle, les pôles de compétitivité.

P.I. - Vous connaissez depuis des années Angela Merkel, qui appartient à la même famille démocrate-chrétienne que vous. Pensez-vous qu'elle sera à la hauteur des événements et qu'elle peut contribuer à redresser l'Allemagne ?

Ph. D.-B. - Je connais, en effet, la chancelière allemande depuis de longues années. Nous avons œuvré ensemble dans nos fonctions respectives au sein de la CDU et de l'UMP. À tous ceux qui découvrent la personnalité de Mme Merkel, je donne un conseil : ne sous-estimez pas sa persévérance, la force de ses convictions et sa volonté d'aller de l'avant. Le dernier Conseil européen a été une manifestation particulièrement éclatante de ces qualités. Le gouvernement de grande coalition qu'elle a formé a pour priorités la croissance, l'innovation et des réformes économiques soucieuses de justice sociale. Il entend consacrer 3 % du PNB à la recherche et au développement. De quel meilleur partenaire pourrions-nous rêver ? En tout cas, je peux vous dire qu'Angela Merkel est une Européenne convaincue. Elle est profondément attachée au projet d'union politique et elle a conscience que ce projet passe par la consolidation du couple franco-allemand. La visite qu'elle a rendue au président de la République, quelques heures à peine après son premier Conseil des ministres à Berlin, en a témoigné de façon remarquée.

P.I. - Comment jugez-vous la politique de Tony Blair ?

Ph. D.-B. - Tout le monde est d'accord là-dessus : la réussite politique de Tony Blair est indéniable. Il a fait de son pays un pays moderne en le débarrassant des rigidités qui, depuis des décennies, pesaient sur son développement. Je pense cependant que Tony Blair doit être aussi jugé sur son engagement européen. Lorsqu'il est arrivé au pouvoir en 1997, il a promis de remettre le Royaume-Uni " au centre de l'Europe " et de réconcilier son pays avec l'intégration européenne. Le projet d'Europe de la défense doit d'ailleurs beaucoup au travail qu'il a accompli, sur ce dossier, avec le président Chirac, à partir du sommet de Saint-Malo. J'espère que cet engagement européen prendra le pas sur la seule défense des intérêts nationaux. Aujourd'hui, chacun se trouve devant ses responsabilités. Sur les perspectives financières de l'Union pour 2007-2013, l'hôte du 10, Downing Street s'est montré à la hauteur de ses responsabilités en acceptant de prendre sa part des dépenses d'élargissement et de revoir, pour la première fois depuis 1984, le mode de calcul du " rabais " britannique. M. Blair a donc fait le choix de l'Europe face à des milieux politiques très hostiles au Royaume-Uni. C'est à l'évidence un choix courageux qu'il faut saluer. Reste à savoir quelle Europe Londres entend promouvoir. Le Royaume-Uni veut-il vraiment une Europe forte, d'autant plus renforcée qu'elle est élargie, ou préfère-t-il un simple espace de libre échange, c'est-à-dire l'abandon ou l'affaiblissement du projet européen ? Je souhaite sincèrement que Tony Blair choisisse la première voie.

P.I. - Un mot sur l'Afrique. La France a-t-elle commis des erreurs en Côte d'Ivoire ? Diriez-vous que la gestion de la crise dans ce pays est un succès ou un échec ?

Ph. D.-B. - Vous savez, je ne suis ni sourd ni aveugle. Je sais parfaitement que l'action de la France en Côte d'Ivoire a été critiquée, ici à Paris comme dans certaines capitales africaines. On a prétendu que notre politique était " illisible ", qu'elle manquait de cohérence et de vision. Mais laissez-moi vous dire une chose : l'Afrique a changé et notre pays entend en tirer les conséquences. La France ne veut jouer ni les gendarmes ni les faiseurs - ou défaiseurs - de rois sur le continent. Cette époque est révolue. Sur la Côte d'Ivoire, nous avons maintenu la même ligne depuis le début : respect du suffrage universel, de la légitimité institutionnelle et de l'intégrité territoriale. Par ailleurs, nous avons dès 2003 inscrit notre action dans le cadre de l'Union africaine et des Nations unies pour donner toute sa force au processus politique engagé par les accords de Marcoussis. Nous sommes à présent entrés dans la phase la plus délicate : celle de la mise en œuvre des engagements pris par les responsables politiques ivoiriens. C'est à eux qu'il revient de faire évoluer leur pays vers la paix et la stabilité, en acceptant le retour de l'administration ivoirienne sur tout le territoire, le désarmement de tous les combattants et la mise en place du processus électoral dans toutes ses dimensions. Un nouveau premier ministre est en place pour conduire ces changements. Il a la confiance de la communauté internationale. Aux dirigeants ivoiriens de prendre maintenant leurs responsabilités. L'échec du processus en cours serait d'abord celui des Ivoiriens eux-mêmes. Prenons un peu de recul et considérons, sur le seul continent africain, les sorties de conflits dont nous nous félicitons aujourd'hui : Angola, Sud-Soudan, Liberia, Sierra Leone, république démocratique du Congo... Toutes ces crises ont duré longtemps ; toutes ont fait des milliers de victimes. Aucune n'a permis de faire l'économie d'une guerre civile. Il faut donc évaluer le cas ivoirien par rapport à ces différents conflits. Aujourd'hui, en Côte d'Ivoire, nous pouvons espérer que l'on s'engage dans une phase décisive qui nous mènera enfin aux élections. Ce sera la meilleure réponse à donner à tous ceux qui ont parlé d'échec à propos de la crise ivoirienne.

P.I. - Quels sont les grands principes qui sous-tendent la politique africaine de la France ?

Ph. D.-B. - Notre politique vis-à-vis de l'Afrique repose sur des principes simples : la fidélité envers les pays auxquels nous unissent des liens privilégiés, mais aussi la volonté d'appréhender le continent dans sa globalité. À la logique du " pré carré " nous souhaitons substituer une logique régionale : de nouveaux acteurs émergent (Afrique du Sud, Nigeria, Algérie, Ghana, Mozambique...), de nouveaux partenaires interviennent (Chine, Inde, Brésil, Iran...), de nouveaux enjeux apparaissent (terrorisme, immigration, santé, ressources naturelles). Il est évident que ces bouleversements appellent une réponse coordonnée et collective des Occidentaux et, en particulier, des Européens. Pour sortir l'Afrique de l'impasse dans laquelle elle se trouve encore, il est temps de passer d'une approche compassionnelle à une approche fondée sur des intérêts mutuels. L'aide seule ne suffira pas à assurer le développement de ce continent. Il faut favoriser l'intégration des économies africaines dans les circuits économiques et commerciaux mondiaux. Tel est le sens, en particulier, de l'action que nous menons au sein de l'OMC pour donner à l'Afrique une place dans le commerce mondial qui soit plus importante que les 2 % actuels. J'ajoute que nous portons une attention prioritaire à la jeunesse africaine : 80 % de la population du continent a moins de 30 ans, et 90 % de ces jeunes n'ont aucune perspective d'avenir, sinon l'immigration ou l'enrôlement dans une rébellion ou une milice quelconque. C'est sur eux que nous devons concentrer nos efforts pour assurer à l'ensemble du continent africain un avenir stable et prospère. Ne nous méprenons pas : notre propre stabilité, en Europe et ailleurs dans le monde, en dépend.

P.I. - Vous souhaitez développer une politique vigoureuse contre le sida. Quels sont les moyens dont vous disposez et quels résultats escomptez-vous d'ici à la fin du quinquennat ?

Ph. D.-B. - Le ministère des Affaires étrangères est présent depuis 1987 auprès des pays touchés par la pandémie de sida, spécialement en Afrique. Il soutient les projets de coopération bilatérale et apporte une assistance technique sur quasiment tous les aspects de la lutte contre le sida : sécurisation des transfusions sanguines ; campagnes d'information, de prévention et de lutte contre la discrimination dont sont victimes les malades du sida ; promotion du dépistage volontaire ; traitement des maladies opportunistes. Aujourd'hui, la France se bat pour que tous les malades aient accès au traitement anti-rétroviral. Elle a porté ce message au sein du G8, comme à l'Assemblée générale des Nations unies. Désormais, la lutte contre le sida est devenue la première priorité de notre aide au développement en matière de santé : elle mobilise plus de la moitié des crédits affectés dans ce secteur (plus de 130 millions d'euros en 2004). Mais ce n'est pas tout : la France a également versé cette année 150 millions d'euros au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ; cette contribution sera portée à 225 millions en 2006 puis à 300 millions en 2007, ce qui placera Paris au premier rang des contributeurs. Dans ce contexte, la prochaine mise en place d'un prélèvement spécial sur les billets d'avion va permettre de dégager des moyens financiers supplémentaires importants ; la France entend proposer de les consacrer à la lutte contre le sida en créant une facilité internationale destinée à assurer l'achat de médicaments au bénéfice des pays les plus affectés par cette maladie. Comme vous le voyez, il y a là un dispositif cohérent et complet d'instruments susceptibles de donner à notre action une force de frappe significative.

P.I. - Passons à l'Amérique latine. Quelles réflexions vous inspire l'émergence d'un " axe " Lula-Chavez-Kirchner-Morales ?

Ph. D.-B. - Le mot " axe " est mal choisi dans la mesure où il renvoie à l'idée d'antagonisme. Or, à l'exception du Venezuela, qui entretient avec les États-Unis des relations faites d'incompréhension, de malentendus et de soupçons, l'Argentine et le Brésil ne s'inscrivent pas dans ce registre. Au demeurant, et vu de Paris, un effort de dialogue entre les États-Unis et le Venezuela serait profitable pour tout le monde. Ce que je perçois, en revanche, chez ces présidents latino-américains, c'est une volonté très forte d'affirmer leur autonomie d'analyse et de décision par rapport à un système interaméricain que dominent les États-Unis. Ce système ne semble plus répondre aux besoins de la vie internationale ; il doit évoluer si l'on veut consolider la place de l'Amérique latine sur une scène mondiale qui a de plus en plus tendance à être un lieu d'échanges politiques, économiques, culturels et humains. Quant au nouveau président bolivien Evo Morales, je note qu'il parle souvent de " dignité ", ce qui est bien compréhensible dans la bouche d'un représentant de la communauté indienne. Je note également qu'il se soucie de la préservation des richesses de son pays, notamment des ressources énergétiques, ce qui est normal compte tenu de leur importance en termes économiques. Les entreprises françaises sont disposées à investir en Bolivie sur le long terme. Encore faut-il qu'elles puissent travailler dans un cadre juridique stable.

P.I. - En Colombie, la politique de la " main tendue " à la guérilla pratiquée par Andres Pastrana a échoué. La politique dure d'Alvaro Uribe n'a pas non plus, pour l'instant, débouché sur la paix civile. Que suggère la France pour sortir de cette impasse ?

Ph. D.-B. - D'abord un constat : on enregistre une amélioration sensible de la sécurité dans les grands centres urbains colombiens. Ces résultats expliquent, en partie, la popularité du président Uribe, même si les groupes armés illégaux et les narcotrafiquants n'ont rien perdu de leur capacité de nuisance. Ensuite une évidence : il reste un problème extrêmement préoccupant, celui des nombreux otages, détenus parfois depuis sept ou huit ans. On sait que, parmi ces otages, figure notre compatriote Ingrid Betancourt, enlevée en février 2002. Le gouvernement français demeure mobilisé pour obtenir la libération d'Ingrid Betancourt et de tous les otages en Colombie ; il appelle, en conséquence, à la conclusion d'un accord humanitaire. À cette fin, et en liaison avec la Suisse et l'Espagne, la France a fait des propositions pour l'organisation en Colombie d'un round de négociations. Nous agissons avec patience mais aussi avec détermination. Je l'ai dit au négociateur colombien, Carlos Restrepo : la France poursuit dans cette affaire un seul objectif. Ce qu'elle veut, c'est assurer la libération de tous les otages dans le respect du droit et des institutions colombiennes. Cela dit, nous avons besoin de toutes les bonnes volontés pour établir un minimum de confiance et sortir - enfin - de la trop longue impasse que connaît cette terrible question des otages. À défaut, nous devrons réfléchir et en tirer les conséquences.

P.I. - Comment voyez-vous l'évolution de Cuba à la mort de Castro ? Ne devrions-nous pas préparer l'avenir en aidant davantage la dissidence intérieure cubaine ?

Ph. D.-B. - Ne spéculons pas sur la disparition d'un chef d'État. Continuons, plutôt, d'agir à Cuba pour l'avènement, le plus rapidement possible, d'un régime démocratique. En compagnie de nos partenaires européens, nous maintenons un dialogue critique avec les autorités cubaines, ce qui nous permet d'aborder les questions les plus sensibles. Nous leur demandons, en particulier, de libérer tous les prisonniers politiques. Nous entretenons également des contacts directs avec les dissidents, qui sont régulièrement invités par nos diplomates à La Havane, même si cette initiative déplaît en haut lieu... J'ai moi-même été très franc avec mon homologue cubain, que j'ai reçu au Quai d'Orsay le 11 octobre dernier : l'entretien a porté exclusivement sur la situation des droits de l'homme. J'ai rappelé nos positions avec fermeté et exigé, une nouvelle fois, la libération des détenus politiques. Malheureusement, M. Pérez Roque ne m'a pas prêté une oreille aussi attentive que je l'aurais souhaité et nous nous sommes quittés sur un constat de désaccord.

P.I. - Quelle est la place de la diplomatie traditionnelle dans un monde où les nouveaux instruments d'influence ont beaucoup évolué : Internet, biotechnologies, nanotechnologies ?

Ph. D.-B. - La diplomatie traditionnelle, pour reprendre votre expression, a toujours sa place dans la mesure où elle repose sur des principes intangibles : respect du droit, souci du dialogue, volonté de solidarité... Ce qui change, ce sont les moyens et les instruments de cette action diplomatique. Et là, bien évidemment, il est indispensable de recourir à toutes les technologies nouvelles. De fait, le Quai d'Orsay ne cesse de se moderniser et je veille personnellement, depuis mon arrivée ici, à ce que cette évolution se concrétise partout, qu'il s'agisse des systèmes de communication ou de la politique immobilière de ce ministère. Il me semble nécessaire que notre diplomatie vive avec son temps.

P.I. - Qu'aimeriez-vous que l'on dise de vous lorsque vous quitterez le Quai d'Orsay ?

Ph. D.-B. - J'aimerais que l'on dise : " Dans son action quotidienne, avec simplicité et obstination, Douste a pensé davantage à la prochaine génération qu'à la prochaine élection. "

Notes :