Politique Internationale - La Revue n°107 - PRINTEMPS - 2005

sommaire du n° 107
Biélorussie : un laboratoire pour le Kremlin
Entretien avec Alexandre Potoupa
Président de l\'Union des entrepreneurs de Biélorussie
conduit par
Georges Mamoulia
Historien
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Georges Mamoulia -La Biélorussie vit depuis des années sous le joug du pouvoir autoritaire d'Alexandre Loukachenko. Pensez-vous qu'un scénario semblable à la récente " révolution orange " ukrainienne, qui a jeté bas le régime de Léonid Koutchma, puisse se réaliser en Biélorussie ? Comment la révolution orange a-t-elle été perçue par l'opposition biélorusse ?
Alexandre Potoupa - Bien entendu, la révolution orange - de même que la révolution de la rose géorgienne - a grandement inspiré l'opposition biélorusse et inquiété le président. L'Ukraine est un voisin immédiat de la Biélorussie : selon l'expression consacrée, le coup est passé tout près ! D'un autre côté, un élément essentiel a fait beaucoup parler à Minsk : la Russie a complètement échoué dans sa tentative visant à promouvoir la candidature du premier ministre ukrainien sortant, Viktor Ianoukovitch. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cet échec a rasséréné le clan au pouvoir. En effet, les relations entre Loukachenko et le Kremlin ne sont pas au beau fixe : voilà des années que notre président redoute que Moscou essaie de procéder à son remplacement ! Quant à l'opposition, si elle s'est réjouie de voir qu'une mobilisation populaire de grande ampleur pouvait avoir raison d'un régime corrompu, elle a également compris que la Russie ne faisait plus la loi dans la région et que, dans le cas où le " grand frère " se déciderait à soutenir un changement de régime en Biélorussie, il n'était pas du tout certain de réussir...
G. M. - Quel regard l'opposition biélorusse porte-t-elle sur la nouvelle équipe au pouvoir à Kiev ?
A. P. - Un regard assez sceptique. Il est généralement admis que cette révolution était, au fond, une collision entre deux clans industriels et financiers. Il est évident que le clan qui a remporté la victoire va dorénavant procéder à une redistribution des ressources ukrainiennes en faveur de ses soutiens. Mais saura-t-il réellement démocratiser l'Ukraine et l'orienter vers l'Union européenne ? C'est moins sûr. En d'autres termes, notre opposition se montre assez dubitative au sujet des nouvelles autorités ukrainiennes. Il n'en reste pas moins qu'elle a été fascinée par la volonté de la population de renverser l'ancien régime. Et qu'elle rêve d'un scénario analogue... D'ailleurs, elle a déjà trouvé la couleur que portera sa révolution : ce sera la révolution des bleuets ! Mais il faut bien avouer que, jusqu'à présent, c'est bien le seul effet de la révolution orange sur la Biélorussie... Le grand problème, dans notre pays, c'est que nous avons au moins dix candidats potentiels de l'opposition pour l'élection présidentielle de 2006. Réussiront-ils à s'accorder sur un seul candidat ? Il est permis d'en douter. Il faudrait mettre en place un mécanisme qui rassemblerait ce groupe divisé et l'amènerait à soutenir un Iouchtchenko biélorusse...
G. M. - L'union de l'opposition autour d'un seul personnage suffirait-elle à susciter une évolution à l'ukrainienne ?
A. P. - J'en doute fort. Où trouver l'électorat qui permettrait à l'opposition d'obtenir aux alentours de 50 % des voix ? Et comment mobiliser une foule d'une centaine de milliers de personnes qui viendrait contester la falsification des résultats ? Bref, comment mettre en scène à Minsk la pièce qui a eu un tel succès à Belgrade ou à Kiev ? Tout le problème est là. L'analogie entre la Biélorussie et l'Ukraine ne tient guère. La Biélorussie ne connaît pas de division comparable à la polarisation Est/Ouest (ou plus précisément Nord-Ouest/Sud-Est) qui a complètement scindé l'Ukraine en deux pendant la révolution orange. Il manque également à la Biélorussie des groupes oligarchiques susceptibles de s'opposer réellement aux immenses moyens dont dispose le clan au pouvoir. Les leaders de notre opposition devraient cesser de singer ceux des autres pays et comprendre que la situation, chez nous, est différente de celles de Prague en 1989, de Belgrade en 2000, de Tbilissi en 2003 ou encore de Kiev en 2004. Il est temps qu'ils étudient sérieusement le modèle politique qui est le nôtre. C'est à partir de cette analyse qu'ils devront élaborer une stratégie concrète permettant de transformer le pays. En attendant, c'est bel et bien le président et son entourage qui ont tiré le plus d'enseignements des " événements orange ". Ils ont déjà pris des mesures supplémentaires destinées à bloquer encore davantage les activités de l'opposition. La pression qu'ils exercent sur les partis, sur les organisations de la société civile, sur les instituts indépendants d'analyse des médias, ainsi que sur le secteur privé et toutes les formes de l'aide internationale a encore augmenté depuis la révolution de Kiev.
G. M. - Le régime de Minsk se trouve pourtant dans la ligne de mire de Washington : lors de son audition devant le Congrès, la nouvelle secrétaire d'État américaine, Condoleezza Rice, a cité la Biélorussie parmi les " postes avancés de la tyrannie ", aux côtés de pays comme la Corée du Nord, Cuba, la Birmanie, le Zimbabwe et l'Iran. Comment cette annonce a-t-elle été perçue par le pouvoir biélorusse ?
A. P. - Il est indéniable que cette déclaration a impressionné le régime, dans la mesure où elle exprime clairement la position de l'administration américaine. Ce n'est pas la première fois que la Biélorussie est désignée comme étant une tyrannie. Aujourd'hui, par cette formule - qui fait suite à l'adoption par les États-Unis, à l'automne 2004, de l'" Acte sur la démocratie en Biélorussie " (1) -, Washington confirme qu'il a l'intention de s'intéresser de très près à ce qui se passe dans notre pays. Peut-être pas immédiatement (certains dossiers, comme la situation au Moyen-Orient ou le potentiel nucléaire de Pyong- yang, sont évidemment plus urgents), mais le tour de la Biélorussie finira par venir. Chacun comprend bien que la dictature biélorusse n'est pas aussi terrible que celles de Cuba et a fortiori de la Corée du Nord. Mais le problème, c'est qu'elle en prend la direction... Pour se maintenir, le régime doit nécessairement opérer un véritable verrouillage du pays et échapper autant que possible à la pression exercée de l'étranger. Et les efforts visant à verrouiller le pays provoquent inéluctablement un durcissement du régime... C'est une sorte de cercle vicieux. Je pense que les élites perçoivent l'importance de la déclaration de Mme Rice. Mais, pour l'homme de la rue, de telles déclarations semblent pour le moins étranges. Qu'est-ce que l'homme de la rue connaît de la situation mondiale ? Il sait, grâce à la télévision, qu'il existe des pays où il y a énormément de pétrole et très peu de démocratie - et que ces pays ne sont pas cités dans le discours de la secrétaire d'État américaine. Il sait que la Corée du Nord, à laquelle son pays est comparé, est coupée du monde extérieur comme s'il s'agissait d'un pénitencier pour criminels hautement dangereux, et que tous ses citoyens étaient condamnés à perpétuité. Et il sait aussi que lui, en tant que Biélorusse, peut facilement quitter le pays pour se rendre en Pologne... ou en Inde, et qu'il peut s'abonner à un journal d'opposition ou même adhérer à un parti hostile au pouvoir. Par surcroît, la télévision d'État joue souvent de ce paradoxe qui place la Biélorussie au même rang que les pires dictatures de la planète. Bref, l'homme de la rue a l'impression qu'" on en veut, à tort, au Bat'ka " (le surnom affectueux de Loukachenko, signifiant petit père). Pour résumer, la déclaration de Mme Rice a été interprétée différemment par les élites, qui regardent vers l'avenir, et par la majorité de la population, plutôt tournée vers le passé, et qui réagit encore avec des réflexes datant de l'époque soviétique : " Si les impérialistes nous critiquent, c'est que nous suivons le bon chemin ! " Conséquence : les masses se sentent encore plus solidaires du président qu'auparavant...
G. M. - Un président dont le pouvoir a été récemment conforté... Le 17 octobre dernier, la Biélorussie a organisé deux consultations : un référendum visant à permettre à Alexandre Loukachenko de se présenter autant de fois qu'il le souhaitera à l'élection présidentielle ; et des élections législatives. D'après l'opposition et les observateurs internationaux, ces deux scrutins - couronnés par le triomphe du pouvoir en place - ont été entachés de graves violations (2). Quel jugement portez-vous sur la procédure électorale dans votre pays ?
A. P. - Je crois que l'opposition et les observateurs internationaux ont tout simplement perdu leur temps en essayant de suivre le déroulement du scrutin. Le mot " violations " n'a guère de sens dans ce cas précis. Prenons une comparaison imagée : si je fais tomber par hasard un objet sur une table vernie et que j'en endommage légèrement la surface, c'est une violation. Mais si je prends une hache et que je réduis cette même table en morceaux, il ne s'agit plus d'une violation, mais d'une destruction délibérée ! Malheureusement, l'Occident n'a pas compris cette différence et vit dans l'illusion qu'il y a ici des " violations " qu'il faut surveiller. Moi, j'affirme que cette " surveillance " est totalement inutile parce que la triche est globale ! Le référendum destiné à autoriser M. Loukachenko à être réélu pour un nombre illimité de mandats a clairement démontré que notre pays était pleinement revenu au système électoral qui prévalait à l'époque soviétique : aussi bien pour le référendum que pour les élections législatives, le taux de participation et la répartition des voix avaient été définis à l'avance. Le président ne s'en est même pas caché ! Par exemple, il avait demandé que les femmes représentent 30 % des députés du nouveau Parlement : et comme par hasard, sur cent dix parlementaires, il y a trente et une femmes... C'est l'évidence : l'administration avait tout calculé avec exactitude et ses calculs ont été réalisés à la lettre. Dans ce simulacre d'élections, tous les candidats du pouvoir à la Chambre basse ont été élus avec une marge confortable. Quant à la Chambre haute, les " représentants du peuple " y ont été ouvertement nommés par le pouvoir - même si, formellement, ces nominations ont été validées par des votes de parlements locaux.
G. M. - Le Parlement a donc été entièrement désigné par les autorités ?
A. P. - Exactement. C'est pourquoi il est inapproprié de parler de " violations " : toute la procédure, je le répète, n'a été qu'une vaste farce électorale. Cette farce a complété l'emprise totale du pouvoir sur la société. La justice était déjà entièrement soumise à l'exécutif ; désormais, c'est aussi le cas du législatif. Avant le 17 octobre, il restait encore au Parlement une petite poignée de députés d'opposition. On serait bien en peine d'en trouver un seul aujourd'hui ! La boucle est bouclée : le coup d'État parlementaire de 1996 (3) y trouve son achèvement logique. On revit le système soviétique, sauf que c'est l'administration présidentielle qui joue le rôle du Politburo et forme entièrement les branches législative, exécutive et judiciaire. D'autre part, à la différence du Politburo de l'époque post-stalinienne, où le pouvoir du secrétaire général n'était pas absolu, le pouvoir de M. Loukachenko, lui, est proche de l'absolutisme. En Russie, on parle de l'influence des oligarques qui contrebalancerait dans une certaine mesure les prérogatives du Kremlin. Rien de tel ici. C'est véritablement un système monarchique qui règne en Biélorussie.
G. M. - Mais comment M. Loukachenko est-il parvenu à obtenir ce pouvoir absolu ?
A. P. - J'avais prédit ce virage il y a longtemps. Un proverbe anglais résume parfaitement la position de notre président : " Sitting on the tiger. " Loukachenko ne peut pas sauter du dos du tigre. Il est tout simplement incapable d'abandonner son poste. C'est un paramètre qui reste incompris en Occident et par une partie de notre opposition politique. En vertu de ses particularités psychologiques, voire psychiques, Loukachenko ne lutte pas pour garder le pouvoir : il lutte contre toute velléité extérieure visant à contrôler ses agissements. C'est pour cette raison que, depuis 1996, il s'est appliqué à détruire tous les organes de l'État qui étaient censés, en accord avec les lois et la Constitution, surveiller l'action présidentielle. Les dernières élections ont parachevé cette mutation de l'État biélorusse en un instrument au service du président.
G. M. - Il n'en reste pas moins que M. Loukachenko jouit d'un véritable soutien populaire. Comment l'expliquer ?
A. P. - Il est rare que le peuple n'aime pas son roi. N'oublions pas que la majorité des Soviétiques ont sincèrement pleuré la mort de Joseph Staline, malgré les crimes dont il s'était rendu coupable à l'encontre de sa propre population... Passons à la structure de l'électorat biélorusse proprement dit. Il existe trois grandes orientations au sein de cet électorat - comme d'ailleurs au sein de n'importe quelle société, bien que le poids de ces différentes composantes diverge fortement d'un pays à l'autre. Chez nous, un tiers de l'électorat est obnubilé par le passé. Cette frange est essentiellement composée de personnes âgées et de paysans qui adhèrent encore aux valeurs qui prévalaient du temps de l'URSS : à leurs yeux, c'était une époque de stabilité et de sécurité. C'était le " bon temps "... Ils forment l'électorat naturel et fidèle de Loukachenko, habile populiste qui se positionne comme leur défenseur. Et seule la mortalité naturelle contribuera à diminuer leur poids. Or, pour l'instant, Loukachenko entame n'importe quel processus électoral avec un tiers des voix conquis d'avance. C'est un avantage décisif : il lui suffit de convaincre la moitié des électeurs restants pour obtenir les deux tiers des suffrages... Malheureusement, les citoyens que je définis comme " orientés vers l'avenir " sont bien moins nombreux : ils ne représentent qu'un sixième, voire un septième de la population totale. Ces gens-là ne craignent pas la concurrence qui naîtrait de l'instauration d'une véritable économie de marché. Ils ont suffisamment de connaissances et d'énergie pour prendre des risques. Naturellement, ils aspirent à un certain niveau de liberté, ne serait-ce que parce que la concurrence n'est pas pensable sans libertés civiles. Ils aimeraient également percevoir des revenus conséquents et sont prêts à lutter - dans une certaine mesure - pour choisir librement leur mode de vie. C'est à l'intérieur de ce groupe qu'existe un noyau dur capable de s'opposer ouvertement au pouvoir, en commençant tout simplement par s'exprimer librement - un comportement réellement dangereux en Biélorussie. Reste la partie numériquement la plus importante de l'électorat, qui correspond à environ 50 % de la population. On l'appelle familièrement le " marécage ". On pourrait dire de ces gens-là qu'ils sont " orientés vers le présent ". Ils savent parfaitement que le passé n'a pas toujours été rose... mais ils craignent l'avenir. Il leur importe avant tout de gagner leur vie aujourd'hui, même modestement. Quand ils obtiennent une légère augmentation de salaire, ils se réjouissent : un avenir radieux semble immédiatement s'ouvrir devant eux. Il s'agit d'une catégorie très hétérogène : il y a parmi eux des ministres comme de simples ouvriers. Ce qui les rapproche tous, c'est qu'ils vivent au présent, sans se préoccuper outre mesure du passé et de l'avenir. Ils se sont adaptés aux conditions actuelles, et ils trouvent leur bonheur dans cette existence. Bien sûr, si l'on prend la peine de leur expliquer patiemment que l'avenir de la Biélorussie de Loukachenko n'est pas brillant, ils seront capables de le comprendre ; mais ils privilégieront toujours ce qu'ils perçoivent comme leur intérêt immédiat au détriment d'un calcul à long terme.
G. M. - Mathématiquement parlant, il ressort de ce que vous dites que près de 85 % des Biélorusses soutiennent activement le président Loukachenko ou, du moins, s'accommodent parfaitement de son régime. Pourquoi cette proportion est-elle aussi élevée ?
A. P. - Parlons d'abord de la culture démocratique en général. Les élections, voyez-vous, ne sont qu'une facette de la démocratie, et pas la plus importante. Prenez l'exemple des États-Unis. Si John Kerry avait été élu à la place de George W. Bush, aurait-il radicalement transformé le pays ? Je ne le crois pas. La législation américaine est faite de telle sorte que les pouvoirs présidentiels sont encadrés avec rigueur par le Congrès, par le système judiciaire, etc. Par surcroît, la presse est indépendante et surveille avec vigilance chaque démarche du président. Soit dit en passant, c'est seulement dans un tel environnement que des élections libres ont un sens ! Mais allons plus loin dans l'explication. Historiquement, tous les pays démocratiques ont institué le suffrage universel par paliers. Au début, on avait instauré des limitations selon le revenu (le cens électoral), le degré d'instruction, le sexe... Quelle était la justification de ces limitations ? L'idée qui les sous-tendait, c'est que seule une personne responsable, habituée à prendre des décisions et dotée d'une grande capacité de jugement peut participer au vote. Ainsi, un entrepreneur est par définition un individu responsable dans la mesure où il prend des décisions et fait des choix tous les jours. Il est donc très important que la majorité des électeurs soient des propriétaires. Pas nécessairement propriétaires d'un grand capital mais, au moins, détenteurs d'une certaine souplesse intellectuelle, d'une formation, d'un savoir-faire. Si une personne n'a pas de propriété, elle n'est responsable de rien. Et qu'est-ce qui se passe en Biélorussie ? Ces conditions-là ne sont pas réunies chez nous, car les gens n'y ont jamais exercé de responsabilités personnelles ; en plus, la mentalité d'assistés a été encore aggravée par la catastrophe de Tchernobyl ; la propriété privée demeure extrêmement restreinte ; et le business pâtit de l'étatisme du régime. Dans ces conditions, nos élections ont presque aussi peu de sens que dans un village afghan ! C'est pour cela, aussi, que les électeurs s'accommodent de Loukachenko. À cet égard, je suis toujours étonné quand des petites dames venues d'Occident pour superviser le " processus démocratique en Afghanistan " gloussent joyeusement au sujet du " libre arbitre du peuple afghan ", alors que l'immense majorité de ce peuple n'a aucun choix : les gens suivent tout simplement les indications de vote de leur chef de tribu ou de leur mollah. Avant de se lancer dans la démocratisation en Afghanistan ou en Irak, il aurait fallu que les hommes politiques occidentaux fassent un peu d'ethnographie...
G. M. - Il semblerait que les entreprises privées - surtout les PME - sont littéralement écrasées par le régime. Je comprends bien que, du point de vue du président Loukachenko, le développement du secteur privé représente, à terme, un risque pour son pouvoir et que c'est pour cette raison qu'il met des bâtons dans les roues aux hommes d'affaires. Mais comment parvient-il à faire quand même fonctionner l'économie biélorusse ?
A. P. - L'économie de notre pays est encore très soviétique. Pis : la tendance est à la nationalisation massive et consiste à reprendre aux gens ce qu'ils ont accumulé grâce à leur travail.
G. M. - Vous voulez dire qu'on re-nationalise des entreprises privatisées ?
A. P. - Pas seulement. De nombreuses entreprises privées ont été créées à l'époque post-soviétique. Eh bien, le régime est en train de se les approprier sous toutes sortes de prétextes ! En réalité, cette politique perdure depuis quelques années. Et, souvent, les événements économiques sont précurseurs de changements politiques, comme des secousses telluriques annoncent un tremblement de terre. Je peux dater avec précision le début du " réaménagement économique " qui affecte le pays. Avant 1996, un certain marché - encore faible et vacillant - avait vu le jour en Biélorussie. Et puis, le 6 février 1996, l'administration présidentielle a fait parvenir à toutes les administrations un télégramme par lequel le président interdisait jusqu'à nouvel ordre les enregistrements, les renouvellements d'enregistrement ou l'octroi de licences aux entreprises. Pendant six mois, toute la Biélorussie s'est transformée en une maison de fous. C'était, indéniablement, un acte anticonstitutionnel ; mais la Cour constitutionnelle n'a pu délibérer à ce sujet, tout simplement parce qu'il s'agissait d'un télégramme et non pas d'un document officiel. Bien entendu, cette circonstance n'a pas empêché la verticale présidentielle d'exécuter l'ordre de Loukachenko à la lettre. C'était le premier signal fort indiquant que toute initiative privée allait être étouffée par des méthodes administratives. Peu de temps après, cette décision a été confirmée par le référendum de novembre 1996.
G. M. - Quelle était la teneur de ce référendum ?
A. P. - À l'occasion de ce scrutin, la Constitution (qui avait été instaurée en 1994) a subi de très importantes modifications. En réalité, c'est une nouvelle Constitution qui a été entérinée ce jour-là. Mais comme, d'après la loi, il n'était pas possible d'adopter une nouvelle Constitution par voie référendaire, on l'a déguisée en " amendements constitutionnels ". Ces amendements ont radicalement modifié les rapports entre le Parlement et le président. Selon la Constitution de 1994, la Biélorussie était de fait une république parlementaire, avec un premier ministre fort, véritable chef de l'exécutif, protégé d'un éventuel impeachment par une procédure relativement compliquée. Et le Parlement - le Soviet suprême - avait une vraie fonction législative. La nouvelle Constitution a pratiquement vidé le Parlement - qui s'appelle désormais " Assemblée nationale " - de sa substance. À présent, cette transformation est complète : le Parlement, où il n'y a plus d'opposition, n'a qu'une fonction purement décorative.
G. M. - Quid de la société civile biélorusse ?
A. P. - Qu'est-ce qui représente le plus grand danger pour un régime qui a concentré tous les pouvoirs entre ses mains et qui n'est donc soumis à aucun mécanisme de correction ? Naturellement, la société civile. C'est pourquoi, depuis quelques années, les autorités s'évertuent à écraser toutes les manifestations possibles de la société civile. Or il ne saurait y avoir de société civile sans secteur privé. En effet, ceux qui travaillent dans le secteur privé sont capables d'une réflexion indépendante et sont susceptibles d'alimenter les structures de la société civile, en particulier les ONG. D'où la volonté du pouvoir de limiter autant que possible le secteur privé.
G. M. - Permettez-moi de revenir à l'une de mes questions précédentes. L'économie de type soviétique n'a jamais été ni très performante ni très compétitive. Y aurait-il un miracle biélorusse qui assurerait ces qualités à votre économie nationalisée et re-nationalisée ? Comment les entreprises biélorusses survivent-elles ? Comment assurent-elles leur rentabilité ?
A. P. - La rentabilité de ces entreprises laisse à désirer ; mais n'oubliez pas que les salaires y sont très bas, ce qui joue sur le coût de la production. Le président Loukachenko et les gens de son entourage qui gèrent l'économie s'inspirent encore du modèle soviétique, tout en reconnaissant certains de ses défauts. À l'époque soviétique, la Biélorussie était l'usine d'assemblage de toute l'Union soviétique. La Russie lui livrait des matières premières - le gaz, le pétrole, l'électricité - et la Biélorussie produisait des tracteurs, des camions, des téléviseurs, des réfrigérateurs, des armes... Cette époque est révolue, mais le régime de Loukachenko essaie de restaurer un marché commun entre Moscou et Minsk. Dans ce marché commun, la Biélorussie jouerait à nouveau le rôle d'une usine d'assemblage pour son " grand frère ". Cette structure économique où Loukachenko essaie de moderniser et de faire marcher des usines construites à l'époque soviétique est également profitable à la Biélorussie sur le plan politique puisqu'elle permet de préserver les emplois de l'électorat qui soutient le président. D'un point de vue strictement économique, ce modèle n'a pas d'avenir : les usines créées à l'époque soviétique ne seraient pas compétitives sur le marché mondial. Mais les hautes considérations politiques l'emportent sur la raison. Grâce à ce calcul, Loukachenko a réussi un miracle politique : il a préservé pendant une décennie un électorat fidèle qui a sincèrement voté pour pérenniser son règne lors du dernier référendum - c'est pourquoi l'opposition ne peut pas affirmer que le résultat de cette consultation n'exprime nullement les desiderata de la population. Le score obtenu par le " oui " a certainement été gonflé pour atteindre un pourcentage défini à l'avance ; il n'en reste pas moins que le président jouit indéniablement d'un véritable soutien populaire.
G. M. - Et le secteur privé ? Est-il totalement exsangue ?
A. P. - La loi prévoit l'existence du secteur privé. Mais il suffit de citer quelques chiffres pour cerner la dépression de ce secteur. Chez nous, il y a 2,5 petites entreprises pour 1 000 habitants. Chez nos voisins, les chiffres sont différents : 7 pour 1 000 habitants en Russie et 5,7 en Ukraine. Dans l'Union européenne, le ratio moyen est de 45 et, aux États-Unis, de 78 ! Pourquoi la situation est-elle tellement désastreuse chez nous ? Pourquoi la Biélorussie représente-t-elle un trou noir pour le business, même par comparaison avec la Russie et l'Ukraine ? L'explication est relativement simple : je peux énumérer dix ou douze procédures qu'il faut accomplir pour enregistrer et gérer son entreprise. Et ces procédures sont d'une telle complexité qu'elles représentent une véritable course d'obstacles réservée aux plus endurcis. Primo, il est très coûteux d'enregistrer une entreprise (un entrepreneur débutant a de très faibles chances de décrocher un prêt bancaire). Et il est très onéreux et très difficile d'acheter ou même de louer un local car cette démarche demande des dizaines d'autorisations de toutes sortes ; secundo, tout ce processus prend énormément de temps, bien au-delà de tous les standards internationaux. Mais, surtout, il est pratiquement impossible de liquider une entreprise en faillite, car la procédure est tout bonnement kafkaïenne ! Et celui qui s'engage sur la voie d'une liquidation sait qu'il n'obtiendra jamais l'autorisation nécessaire pour créer une nouvelle affaire. Enfin, la fiscalité est très lourde et elle est, elle aussi, d'une complexité extrême. Des erreurs, inévitables à cause de cette complexité, provoquent de lourdes amendes et des redressements fiscaux. Le système douanier est également très compliqué, et les taxes à l'importation sont exorbitantes. Bref, tout a été prévu pour faire stagner le secteur privé. Résultat : depuis 1996, le nombre d'entreprises privées ne cesse de se réduire. Même le nombre des entrepreneurs individuels est en régression : en l'espace de sept à huit ans, ils sont passés de 210 000 à moins de 180 000 personnes.
G. M. - Quelles sont les raisons de cette pression sur le business privé ?
A. P. - L'épanouissement du secteur privé est considéré comme politiquement dangereux : les hommes d'affaires, même les petits entrepreneurs, sont des gens habitués à penser de façon indépendante. Quant aux grandes entreprises, elles pourraient concurrencer le secteur public. C'est pourquoi leur expansion n'est pas souhaitable pour le pouvoir. Pour freiner le secteur privé, l'État n'hésite pas à agir de manière complètement arbitraire. Le niveau des garanties données aux entrepreneurs est extrêmement bas, voire inexistant. Par exemple, en 1999, le décret présidentiel n° 40 stipulait que n'importe quelle propriété pouvait être confisquée sur simple ordre du président. Il est vrai que ce décret n'a été appliqué que quatre fois et qu'il a été aboli en 2001, mais est-il seulement imaginable qu'un tel décret ait pu exister un seul jour ailleurs que chez nous ? À cause de l'inexistence de ces garanties, et par crainte d'une nationalisation qui peut survenir à tout moment, les entrepreneurs nationaux et étrangers rechignent à réinvestir leurs bénéfices en Biélorussie. Et c'est là que l'étau se resserre encore davantage autour du secteur privé. Comme l'État a besoin d'argent, ne serait-ce que pour moderniser ses usines obsolètes (80 % du matériel doit être rénové), il se met à " aspirer " les entreprises qui fonctionnent correctement et dégagent des profits. C'est un mécanisme qui avait déjà fait ses preuves sous Staline : la nouvelle politique économique (NEP) n'avait pas été liquidée par décret, mais le secteur privé n'en avait pas moins rendu l'âme en quelques années, étouffé par l'État.
G. M. - Pouvez-vous donner quelques exemples précis de nationalisations d'entreprises privées rentables ?
A. P. - Ce ne sont pas les exemples qui manquent ! L'administration présidentielle contrôle désormais l'intégralité du secteur de la pêche, ainsi que toute l'industrie forestière : on ne peut pas vendre une bûche sans son autorisation ! Et cette même administration est en train de mettre le grappin sur la téléphonie mobile et sur d'autres sphères lucratives. En théorie, l'administration présidentielle doit se contenter de veiller au bon déroulement du mandat du président ; mais, chez nous, elle est le plus grand propriétaire du pays. Elle possède, notamment, quelques milliers d'immeubles de grand standing.
G. M. - Tout récemment, le président a proposé un projet de loi visant à emprisonner les directeurs des entreprises publiques qui ne remplissent pas les objectifs établis par le gouvernement. Qu'est-ce que ce projet vous inspire ?
A. P. - D'un point de vue économique, tout s'explique assez simplement : pour compenser l'absence de réels investissements étrangers (et intérieurs, étant donné la faiblesse du secteur privé biélorusse), le pouvoir est obligé de " pomper " autant d'argent que possible des entreprises publiques. Et si l'on souhaite faire fonctionner une entreprise avec une rentabilité maximale, il est assez efficace de menacer ses dirigeants d'emprisonnement en cas de mauvais résultats. Ce projet en dit long sur la politique globale du régime. À l'époque de Staline, le chef d'une entreprise publique qui ne parvenait pas à remplir les objectifs fixés par le plan quinquennal pouvait être condamné à dix ou quinze années de camp en Sibérie, voire fusillé. Chez nous, ce n'est pas encore le stalinisme, mais on s'en rapproche. Aujourd'hui, les directeurs des entreprises d'État évoluent déjà sur une corde raide ; désormais, cette corde aura été, de surcroît, graissée...
G. M. - Le fonctionnement de l'économie biélorusse, tel que vous le décrivez, me surprend beaucoup. Tout le monde, en effet, s'accorde à dire que l'économie socialiste n'était viable que dans l'espace clos du " camp socialiste ". Or aujourd'hui, il n'est pas possible de ressusciter le Comecon - même dans sa plus simple expression russo-biélorusse -, tout simplement parce que la Russie possède une économie de marché. Par conséquent, la production biélorusse est confrontée à la concurrence même sur le marché russe. Le pays semble donc voué à l'autarcie économique !
A. P. - Vous avez entièrement raison. Le système socialiste ne supporte pas la concurrence extérieure. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les auteurs communistes classiques prônaient la révolution mondiale. Lénine a changé la donne en proclamant la victoire du " socialisme dans un seul pays ", et notre nouveau Guide s'inspire clairement de ce bel exemple : plus le régime Loukachenko sévit dans la sphère économique, plus le pays est obligé de se refermer sur lui-même. Cela dit, certains articles biélorusses, comme des téléviseurs ou des autobus, se vendent bien dans les provinces russes à cause de leurs bas prix. On en arrive à des absurdités incroyables, tout à fait dans l'esprit du " socialisme de caserne ". Par exemple, le père de la nation a récemment décidé de forcer les grandes entreprises privées, de Coca-Cola à des sociétés de construction, à prendre en charge les kolkhozes (vous n'ignorez sans doute pas que, dans notre pays, les kolkhozes existent toujours). Eh bien, ces entreprises doivent à présent débourser des sommes importantes pour maintenir en vie près de 3 500 kolkhozes moribonds !
G. M. - Mais comment un vestige de l'époque soviétique comme Alexandre Loukachenko - lui-même ancien président de kolkhoze - a-t-il pu être propulsé au pouvoir ?
A. P. - Pour répondre à cette question, il faut d'abord rappeler une circonstance importante. En Biélorussie comme en Russie, derrière le processus en apparence chaotique et complexe de la perestroïka et des premières années post-communistes, il y a toujours eu la volonté farouche des services secrets anciennement soviétiques d'accéder au pouvoir. Ces services n'en étaient pas à leur première tentative : souvenez-vous de Dzerjinski, Iagoda, Beria ou encore Andropov. Ce dernier avait d'ailleurs réussi son coup, mais pas pour longtemps, car il a été rapidement fauché par la maladie (selon la version officielle, du moins...).
G. M. - Lorsque vous parlez de la prise du pouvoir en Russie par les " tchékistes " (pour appeler ces gens par leur vrai nom), faites-vous allusion à Vladimir Poutine ?
A. P. - Bien entendu.
G. M. - Quel rapport avec la Biélorussie ?
A. P. - Pour arriver graduellement à leurs fins, les services secrets soviétiques avaient besoin de tester leurs méthodes. Et la Biélorussie leur a fourni un terrain d'essai commode... On aurait tort de croire que tout ce que fait Loukachenko est le produit de son " génie " individuel. La plupart de ses décisions obéissent à des scénarios élaborés par des groupes d'analystes de Moscou et de Minsk. C'est précisément à cette fin que cet homme a été placé au sommet du pouvoir.
G. M. - Pourquoi les services russes ont-ils choisi précisément la Biélorussie pour y conduire leurs expérimentations politiques ?
A. P. - C'est un pays relativement compact, ni trop petit ni trop grand ; il est presque exclusivement peuplé de Biélorusses ; du coup, il ne connaît ni conflits ethniques ni conflits religieux. Bref, un laboratoire idéal. Après avoir éprouvé ici un certain nombre de " technologies politiques ", on les a appliquées à l'échelle russe, tout en tenant compte des erreurs commises.
G. M. - Vous considérez donc Alexandre Loukachenko comme une créature du KGB ?
A. P. - Je n'en doute pas un instant. C'est pour cette raison qu'il a joui d'un soutien décisif dans le combat qu'il a mené contre Kebitch (4). N'oubliez pas qu'avant de se muer en nationaliste biélorusse intransigeant Loukachenko avait été un major du KGB. Les services russes le considéraient comme l'un des leurs. Sans doute se sont-ils montrés un peu imprudents en ne prêtant pas suffisamment attention à ses particularités psychiques, qui l'ont parfois rendu imprévisible. Il n'en reste pas moins qu'au final Loukachenko n'a jamais réellement dévié de la ligne de conduite qui lui avait été imposée.
G. M. - Comment les Russes se sont-ils inspirés du cas biélorusse ?
A. P. - En fait, si l'on compare l'évolution de la Biélorussie et celle de la Russie, on se rend compte que les mesures prises à Minsk sont généralement appliquées à Moscou quelques années plus tard. Permettez-moi d'énumérer quelques démarches entreprises par Loukachenko après son élection en 1994. Six ans plus tard, en s'installant au Kremlin, Vladimir Poutine saura s'en souvenir... Dès son élection en 1994, Loukachenko a liquidé l'autonomie régionale. Il a, en particulier, décidé que, dorénavant, les gouverneurs ne seraient plus élus au suffrage universel, mais nommés par lui-même. Cette politique ne vous rappelle-t-elle pas la reprise en main des régions russes par Poutine ? Au cours de son premier mandat, celui-ci a d'abord vidé de sa substance la Chambre haute du Parlement, censée représenter les intérêts des régions (le Conseil de la Fédération) ; ensuite, comme son voisin biélorusse, il a aboli l'élection des gouverneurs. Dans son discours d'investiture de 1994, Loukachenko a introduit la formule de " dictature de la loi " ; Poutine a repris cette expression à son compte dans son propre discours d'investiture, en 2000. Cette notion a servi de prétexte à Loukachenko pour déclencher une vaste offensive contre les entrepreneurs locaux. En Russie, une offensive similaire avait été lancée par le jeune premier ministre Kirienko (5), puis par Evgueni Primakov dont la volonté de remettre les oligarques au pas préfigurait la politique qu'allait conduire Poutine. Ce dernier, au nom précisément de la " dictature de la loi ", a rappelé aux oligarques qu'ils n'étaient que les gardiens d'un magot énorme, et non pas ses véritables propriétaires. Ceux qui ne l'ont pas compris ont dû soit fuir en perdant une grosse partie de leur fortune - c'est ce qui est arrivé à Boris Berezovski et à Vladimir Goussinski -, soit aller en prison comme Mikhaïl Khodorkovski qui assiste de derrière les barreaux au démantèlement de son empire, Youkos.
G. M. - Vous parlez de centralisation et de lutte contre le secteur privé. Voyez-vous d'autres mesures visant à renforcer le pouvoir de l'État qui auraient été prises d'abord en Biélorussie, puis en Russie ?
A. P. - Bien sûr ! Le parallèle ne s'arrête pas là. Loukachenko en a fini avec les médias indépendants. Il a placé sous sa coupe la télévision et la quasi-totalité des autres médias. Poutine, là aussi, l'a suivi à la lettre. Dans les deux pays, les journalistes ont vite appris la discipline : ils savent que, s'ils se montrent trop critiques, des têtes peuvent tomber - parfois au sens propre du terme ! Enfin, Loukachenko s'est doté d'un Parlement absolument docile. Poutine a obtenu le même résultat, mais en agissant de façon plus " délicate ". Si Loukachenko a tout simplement dissous le Parlement qu'il a trouvé en arrivant au pouvoir et en a nommé un autre à la place, Poutine, lui, a fait surgir du néant un parti (Russie unie) qui a remporté les élections législatives de 1999 et pris le contrôle de la Douma russe. Bref, après avoir fait des essais dans le laboratoire biélorusse, la branche des services secrets qui se fait à présent appeler " administration présidentielle " a parfaitement réussi à instaurer en Russie un régime présidentiel échappant à tout contrôle. Aujourd'hui, le pouvoir de Poutine est presque aussi absolu que celui de Loukachenko. Je regrette que les analystes politiques occidentaux n'aient pas suffisamment prêté attention à ce qui s'est passé en Biélorussie depuis l'arrivée de Loukachenko au pouvoir. Tout simplement parce que l'évolution de la Biélorussie annonce l'avenir de la Russie.
G. M. - Pour asseoir son pouvoir, Poutine a quand même eu recours à une " innovation " par rapport à la Biélorussie : la seconde guerre tchétchène.
A. P. - C'est juste. La Russie est un pays bien plus compliqué que la Biélorussie. Il s'agit d'un gigantesque État multi-ethnique, et les moyens employés par Poutine ont été à la mesure des enjeux. Ce sont probablement les services secrets russes qui, en août 1999, alors que Poutine venait d'être nommé premier ministre, ont téléguidé l'incursion tchétchène au Daghestan et commis les attentats qui ont détruit des immeubles d'habitation à Moscou. Comme vous le savez, ces événements ont permis le déclenchement de la seconde guerre tchétchène et fait de l'ancien colonel du KGB - qui était un parfait inconnu lorsqu'il est arrivé au pouvoir - le chef incontesté de la nation.
G. M. - À la lumière de ce parallèle entre la Biélorussie et la Russie, faut-il considérer le récent référendum biélorusse - qui a autorisé Loukachenko à briguer autant de mandats qu'il le désire - comme un ballon d'essai qui augurerait de la tenue prochaine d'un référendum similaire en Russie ? Selon la Constitution actuelle, en 2008, à l'issue de son second mandat, Vladimir Poutine n'aura pas le droit de se présenter une troisième fois...
A. P. - Je ne vais pas jusque-là. Il est vrai que le référendum biélorusse a été un test positif pour la Russie. Mais il n'est pas certain que les Russes réutilisent cette formule (il faut bien respecter le décorum européen !). C'est un véritable clan - celui des services secrets - qui se trouve au pouvoir au Kremlin. Au sein de ce clan, les rôles peuvent éventuellement être interchangeables.
G. M. - Comment définissez-vous les rapports entre la Russie et la Biélorussie ?
A. P. - La Biélorussie est comme une niche de chien à l'entrée d'une propriété. Les folies de Loukachenko permettent à Poutine d'apparaître comme un homme civilisé et modéré par comparaison avec son voisin. Que l'on se souvienne des affaires de mort suspecte et de disparition de quelques personnalités politiques (6) ! Et que dire des affaires rocambolesques comme l'expulsion d'une vingtaine d'ambassadeurs occidentaux de leurs résidences, en 1998, sous prétexte de travaux de tuyauterie ?
G. M. - Il me semble pourtant que la Biélorussie a un rôle bien plus important que celui de niche de chien. Tout comme l'Abkhazie ou l'Ossétie du Sud, deux territoires géorgiens sécessionnistes contrôlés par les Russes, la Biélorussie est le lieu de toutes sortes de trafics : trafic d'armes, trafic de drogue...
A. P. - En effet. L'abolition du contrôle douanier entre les deux pays leur a été mutuellement profitable. D'une part, la Russie permet à son fidèle allié de gagner de l'argent en se livrant à des trafics illicites et, d'autre part, elle utilise la Biélorussie en tant qu'" homme de paille " pour vendre des armes à des partenaires " douteux ", à des " États parias ". Il suffit de lire la presse américaine pour apprendre que la Biélorussie a vendu au Soudan des chars T-55 et des hélicoptères Mi-24 ou qu'elle a été un partenaire clé de la modernisation de la défense aérienne de l'Irak, sous Saddam Hussein. Il faut également savoir que le référendum et les élections législatives qui ont eu lieu le 17 octobre ont été largement financés par la Russie. À la veille de ces consultations, la Biélorussie se trouvait face à l'éventualité d'une " pénurie énergétique ". Elle produisait beaucoup et la Russie, grâce à l'augmentation de ses revenus pétroliers, achetait volontiers sa production, ce qui a provoqué une augmentation de 40 % des exportations biélorusses vers la Russie en une année. Or les prix des ressources énergétiques ont également flambé et, du coup, le montant de la dette biélorusse envers la Russie a atteint 200 millions de dollars. C'est alors que la Russie a octroyé un crédit à la Biélorussie, pour tout le montant de la dette, à des conditions incroyables : deux ans de remboursements différés, et 5 % seulement d'intérêts annuels. Ce cadeau a sauvé la mise au régime Loukachenko : le pays n'a eu aucune difficulté à assurer le chauffage pendant l'hiver, au grand soulagement de ses habitants.
G. M. - Les relations entre Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko sont-elles au beau fixe ?
A. P. - Je ne le crois pas. Je suis même convaincu qu'au niveau personnel leurs rapports vont devenir de plus en plus difficiles. Voici pourquoi. Aussi bien par sa formation que par sa carrière, Poutine est un grand contrôleur. Pendant plusieurs années, cet homme a contrôlé le travail d'espionnage du KGB dans un assez grand pays, la RDA (c'est en cela que consiste le travail d'un " agent résident "). Or son homologue biélorusse, Loukachenko, ne supporte aucune forme de contrôle. Psychologiquement, les deux hommes sont donc incompatibles. D'ailleurs, ils n'arrivent plus à le cacher en public. Il existe aussi des griefs plus concrets des deux côtés : Poutine en veut à Loukachenko de ne pas avoir permis aux oligarques russes de s'emparer de pans entiers de l'économie biélorusse (7). Loukachenko, de son côté, est également fâché car il comptait sur une aide économique beaucoup plus substantielle de la Russie en échange de son soutien inconditionnel au régime de Poutine. Visiblement, le cadeau énergétique dont je viens de parler n'a pas satisfait ses appétits.
G. M. - Dans ces conditions, quel est l'avenir de l'" union russo-biélorusse ", un projet évoqué depuis plusieurs années et censé aboutir à une fusion totale des deux pays ?
A. P. - Cette union est une chimère, un délire. Loukachenko souhaite que, dans cette nouvelle structure, la Russie et la Biélorussie se trouvent sur un pied d'égalité. Mais comment peut-on aspirer à un tel équilibre alors que la superficie de la Russie est quatre-vingt-cinq fois plus grande que celle de sa voisine, que sa population est quatorze fois plus nombreuse et que le volume de son économie est vingt-cinq fois plus important ? Je vous le dis franchement : aucune des mesures proposées pour cette unification n'est réalisable. Si, par exemple, on introduit le rouble russe en Biélorussie, ce pays deviendra immédiatement la huitième super-région fédérale russe. Or les préfets des super-régions russes sont nommés par le président Poutine. Loukachenko le comprend et, comme vous pouvez l'imaginer, cette perspective ne l'enchante guère...
G. M. - Malgré les divergences personnelles qui existent entre leurs dirigeants respectifs, les deux pays semblent avoir engagé la marche arrière en matière de libertés publiques. Comment expliquez-vous cette régression ?
A. P. - À la différence de l'Europe de l'Est, ni la Russie ni la Biélorussie (ni aucune autre république de l'ex-URSS, à part les Pays baltes) n'ont organisé de procès visant à juger les crimes du communisme. C'est fort regrettable dans la mesure où la condamnation des exactions commises au nom du communisme a permis aux pays concernés de tourner la page et a libéré leur potentiel créateur. Savez-vous qu'au début des années 1990 les politologues plaçaient la Biélorussie en deuxième position au sein du bloc des pays européens ex-communistes, juste après la Russie (première grâce à ses énormes ressources naturelles) ? La Biélorussie était alors le pays le plus " européen " par la structure de ses industries, par le niveau d'éducation de sa population et par plusieurs autres paramètres. La Biélorussie et l'Occident vivaient à l'époque une véritable lune de miel... qui a brutalement pris fin avec l'arrivée de Loukachenko au pouvoir.
G. M. - J'ai l'impression que Loukachenko vient de porter le coup de grâce à ses relations avec l'Occident en s'en prenant aux diverses ONG, locales et étrangères, qui travaillent en Biélorussie...
A. P. - Tout à fait. Actuellement, le régime mène une attaque frontale contre tout ce qui subsiste encore de la société civile en Biélorussie : les ONG, les partis politiques, les médias indépendants... Selon la loi en vigueur, seules les organisations qui disposent d'une adresse légale (un bail de location ou un acte de propriété en bonne et due forme) peuvent être enregistrées en tant que personnes juridiques. Par conséquent, pratiquement toutes les organisations dont le pouvoir veut se débarrasser ont reçu des avis d'expulsion de la part de leurs bailleurs respectifs qui sont, dans la majorité des cas, des mairies. En effet, peu de locaux commerciaux se trouvent entre des mains privées. De toute façon, quand c'est le cas, les loyers sont exorbitants. Et, sans adresse, l'organisation n'a pas d'existence légale. Élémentaire, n'est-ce pas ? Cette mesure peut, en particulier, provoquer la liquidation de nombreuses cellules locales de partis d'opposition qui, elles aussi, ont besoin d'une adresse pour exister légalement.
G. M. - Le régime finira-t-il par s'écrouler sous le poids de ses problèmes économiques ?
A. P. - Je dois vous répondre avec une grande prudence, car les régimes de ce type font preuve d'une viabilité extraordinaire. Les habitants de la Corée du Nord mangent du pain fait avec de l'herbe, ce qui ne les empêche pas d'adorer leur chef. Fidel Castro sévit à Cuba depuis un demi-siècle, et rien ne semble bouger dans l'" île de la liberté ". On aurait tort de croire que le pouvoir biélorusse va tomber spontanément. Il est indiscutable que notre opposition politique n'a pas été à la hauteur du défi lancé par le régime. Au lieu de se concentrer sur les problèmes de fond, elle a mis en avant des revendications secondaires - elle a exigé qu'on fasse une plus grande place à la langue biélorusse (qui n'est pourtant parlée, pour des raisons historiques, que par une minorité des citoyens, bien qu'elle soit la langue officielle, à côté du russe) -, ce qui lui a aliéné une partie de son électorat potentiel. L'opposition n'a pas su confronter aux intellectuels fidèles au régime (souvent, des experts issus des services secrets russes ou biélorusses) ses propres analystes. Elle n'a pas su mettre en avant des hommes capables d'élaborer une stratégie de combat et de résistance à long terme. Et elle s'est laissé écraser si brutalement qu'aujourd'hui il lui est difficile de faire sortir ne serait-ce que mille personnes dans la rue. Loukachenko a déclaré un jour qu'il n'aurait pu rêver d'une meilleure opposition que la nôtre. Hélas, il n'a pas tort. Pour autant, je ne perds pas espoir. Un bouleversement de la donne économique chez notre voisin russe ou des turbulences majeures en matière internationale, comme la révolution en Ukraine, peuvent tout faire basculer.

Notes :

(1) En octobre 2004, les deux chambres du Congrès américain ont adopté l'" Acte sur la démocratie en Biélorussie ", qui a été ensuite signé par George W. Bush. Le document prévoit des sanctions contre la Biélorussie en cas de refus des autorités biélorusses d'abandonner leurs persécutions contre l'opposition et les médias indépendants, et promet d'enquêter sur les cas de disparitions de personnes liées à l'opposition. Désormais, en vertu de l'Acte, l'accès du territoire américain pourrait être interdit à certaines catégories de fonctionnaires biélorusses ; les investissements d'État et les exportations stratégiques en Biélorussie sont interdits ; des mesures pourraient être prises pour couper les aides à la Biélorussie de la part des institutions financières internationales. L'Acte prévoit également la publication des informations sur l'exportation des armements par la Biélorussie vers les pays qui soutiennent le terrorisme.
(2) Les élections législatives portaient sur l'élection de 110 députés à l'Assemblée nationale de Biélorussie. Ce scrutin - organisé selon le mode majoritaire - s'est déroulé dans 110 circonscriptions, et pratiquement aucun candidat de l'opposition n'a été élu. En fait, plusieurs candidats de divers partis de l'opposition (Parti libéral-démocrate, communistes, sociaux-démocrates, Front national de Biélorussie, Parti civil unifié, etc.) avaient été évincés de la course bien avant le jour du scrutin. Quant au référendum, selon les données officielles, près de 90 % des électeurs y ont participé et se sont massivement prononcés (à 86 %) en faveur du " oui " à l'abolition de l'article de la Constitution qui limitait la présidence à deux mandats. Un plébiscite qui permet à Alexandre Loukachenko, qui a déjà été élu deux fois, de se représenter autant de fois qu'il le souhaitera au poste de président de la République. Selon l'avis de l'Union européenne, de l'OSCE, du Conseil de l'Europe et des États-Unis, ces élections n'étaient ni libres ni démocratiques. L'Union européenne a même élargi la liste des personnalités biélorusses non gratae sur son territoire à la présidente de la Commission électorale centrale de la Biélorussie, Lidia Ermochina - pour avoir validé la fraude massive observée au cours des élections - et au commandant des forces spéciales de Minsk, Youri Podobed, responsable d'arrestations et de passages à tabac de manifestants qui protestaient contre la falsification du scrutin.
(3) En 1996, Alexandre Loukachenko a remplacé le Parlement de l'époque, le Soviet suprême, par une structure largement fictive. Voici le déroulement de ces événements. L'exécutif, sous contrôle présidentiel, a exigé un référendum sur des changements constitutionnels proposés par le président, malgré l'avis défavorable du Soviet suprême et de la Cour constitutionnelle. À quelques jours du référendum, le président a annulé les pouvoirs de la Commission électorale centrale. Le processus du scrutin, et même la confection et la distribution des bulletins de vote se sont déroulés sous le contrôle total de l'administration présidentielle. Quelques jours après le vote, le Soviet suprême et la Cour constitutionnelle ont été dissous. Par décret, le président Loukachenko a créé un nouveau Parlement, l'Assemblée nationale, où sont cooptés les députés de l'ancien Soviet suprême qui lui sont fidèles. Depuis, et selon la nouvelle Constitution en vigueur, le Parlement est de fait une sorte de structure décorative auprès de l'exécutif. Soupape de sécurité supplémentaire, la Chambre haute du Parlement, dénommée Conseil de la république, dont les députés sont directement nommés par le président (et par les Conseils locaux, sous contrôle présidentiel), peut opposer son veto à n'importe quelle décision de l'Assemblée nationale. Il faut noter que les États-Unis n'ont jamais reconnu le nouveau Parlement biélorusse.
(4) Viatcheslav Kebitch a été le premier ministre de la Biélorussie de 1990 à 1994. En 1991, numéro deux de l'État, il a cosigné, avec le président Stanislav Chouchkevitch, au nom de la Biélorussie, les accords de Belovej qui ont sonné le glas de l'URSS. Partisan de l'économie de marché, il a initié des réformes et a contribué à la formation du secteur privé. En 1994, il a été candidat à l'élection présidentielle et s'est retrouvé au second tour opposé à Alexandre Loukachenko. Il a démissionné de ses fonctions de premier ministre après la victoire de ce dernier. Il est resté député du Parlement jusqu'au " putsch " constitutionnel de 1996.
(5) Allusion à la crise bancaire de 1998 qui a servi au pouvoir russe de levier pour rediriger des flux financiers et se débarrasser de certains oligarques " indépendants ".
(6) En 1999, trois personnalités biélorusses, l'ancien ministre de l'Intérieur Youri Zakharenko, l'ancien vice-président du Parlement Victor Gontchar, et un proche ami de ce dernier, l'homme d'affaires Anatoli Krassovski, ont disparu sans laisser de trace. Selon certains témoignages, ils auraient été enlevés puis fusillés par les services secrets biélorusses. En 2000, on a constaté la disparition d'un journaliste : un caméraman de la télévision russe, Dmitri Zavadski. Enfin, un leader de l'opposition, Guennadi Karpenko, qui représentait une alternative réelle à Alexandre Loukachenko, est mort dans des circonstances étranges en 1999.
(7) C'est en particulier cette crainte qui a incité Loukachenko à remettre aux calendes grecques l'introduction du rouble russe en Biélorussie, prévue pour 2005.