Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Kadhafi à Canossa
Article de Patrice Claude
Journaliste au Monde
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" Reddition honteuse et préventive ", dénoncent de grands journaux arabes. " Décision historique ", commentent les Européens. " Courageuse ", selon Tony Blair. " Sage et responsable ", pour le président George W. Bush. Au fond, une seule chose est sûre : en renonçant soudainement à tous ses programmes d'armes de destruction massive (ADM), la Libye du colonel Mouammar Kadhafi sort du purgatoire dans lequel vingt années d'embargo et de sanctions américaines l'avaient enfermée. En l'espace de quelques mois de diplomatie secrète, la Jamahirya - autrement dit l'" État des masses " mis en place par le " guide de la révolution " après son coup d'État militaire de septembre 1969 contre l'ancien roi Idriss Ier - est passée du statut de paria international à celui, dixit George Bush, d'" exemple à suivre " pour tous les " États voyous " de la planète.
Entre le 19 décembre 2003, date à laquelle l'imprévisible " berger de Syrte " annonce au monde éberlué qu'il a décidé de se débarrasser de ses armes interdites, et la fin février 2004, quand le département d'État américain autorise la Libye, dont tous les diplomates avaient été expulsés de Washington le 6 mai 1981 (1), à rouvrir une section d'intérêts dans la capitale fédérale, c'est bien à une rédemption presque complète qu'il nous est donné d'assister. Le 23 mars 2004, en visite au Qatar, Saif el Islam Kadhafi, le fils préféré du colonel, qui dirige une sorte de ministère-bis de la diplomatie libyenne, déclare à des journalistes locaux que si la Jamahirya n'est pas - encore ? - " prête à établir des relations avec Israël ", elle est, en revanche, disposée " à ouvrir le dossier des indemnisations " pour les quelque trente mille Juifs qui avaient été expulsés du pays après la révolution et dont tous les biens avaient été confisqués. Pour le fils Kadhafi, " il faut inviter ces Juifs, y compris ceux qui se sont installés en Israël, à revenir en Libye, leur terre ancestrale, et à abandonner les terres qu'ils ont acquises sur le dos des Palestiniens ". Le même jour, après une visite officielle du président de la Commission européenne, Romano Prodi, qui a obtenu du " frère-leader " - l'une des appellations de Kadhafi - l'entrée prochaine de la Jamahirya dans le programme Euro-Méditerranée (plus connu sous le nom d'" initiative de Barcelone "), Tripoli accueille William Burns, secrétaire d'État adjoint américain, chargé du Proche-Orient. C'est la plus haute personnalité américaine jamais reçue par le colonel Kadhafi en trente ans. William Burns est porteur d'une lettre personnelle du président Bush, lequel se félicite de la volte-face libyenne et promet " l'amélioration continue des relations " entre les deux pays. Deux jours après, le 25 mars, c'est Tony Blair lui-même qui fait le voyage sous la tente du " frère-leader " dans la capitale libyenne. Visite ô combien " historique " puisque c'est la toute première fois, depuis l'indépendance en 1951, qu'un chef de gouvernement britannique se rend dans l'ancienne Tripolitaine. Les deux dirigeants s'entretiennent près d'une heure " dans la plus grande cordialité ", affirme un membre libyen de l'entourage. " En tendant aujourd'hui une main de partenaire " [à la Jamahirya], déclare le premier ministre, " nous n'oublions pas le passé. Nous essayons, à la lumière des changements authentiques qui sont intervenus ici, de regarder au-delà. " Sitôt dit, sitôt fait : le groupe pétrolier Royal Dutch/Shell signe le lendemain à Tripoli un accord de partenariat stratégique à long terme pour l'exploration et la production de pétrole et de gaz " d'une valeur potentielle de un milliard de dollars " selon un conseiller de M. Blair. Un autre " accord majeur ", portant sur un énorme marché, était sur le point d'être conclu entre la Libye et le groupe aéronautique et de défense britannique BAE Systems. Joli rétablissement pour un funambule de la politique internationale comme Kadhafi... Mais le chemin de Canossa fut long et coûteux.
Histoire d'une volte-face
En route pour Tripoli dès le 29 décembre, Mohammed El Baradeï, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), déclare à Amsterdam qu'à son avis " les Libyens ne sont pas, à première vue, sur le point de posséder une arme nucléaire " mais qu'il faut " aller le vérifier ". À l'arrivée, contre toute attente, ses hôtes lui révèlent qu'ils disposent, dans les environs de Tripoli, de quatre sites d'assemblage nucléaire, inconnus de ses services. Jusqu'ici, la Libye, signataire des traités internationaux contre la prolifération, n'autorisait qu'une inspection annuelle de l'AIEA, sans possibilité pour l'agence onusienne de monter des contrôles-surprises. Quelques semaines après son mea culpa public, Tripoli signera le protocole additionnel qui, lui, permet des visites impromptues à tout moment et partout dans le pays. Le changement n'est pas seulement tactique. Il est stratégique et durable. Le 6 janvier, Tripoli annonce que la Jamahirya se débarrasse également de ses armes chimiques et signe le traité interdisant ce type d'équipements.
Le 5 mars, c'est chose faite : la Libye transmet à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) la liste de ses stocks et même l'endroit ultra-secret où ces produits de mort étaient fabriqués. La Jamahirya possédait 23 tonnes de gaz moutarde, " plusieurs milliers de tonnes " d'agents précurseurs pouvant servir à concocter du gaz sarin et au moins deux sites de stockage. " Il faudra des années pour éliminer tout cela ", notent les experts. La destruction par l'armée libyenne des 3 300 bombes et obus destinés à recevoir des têtes chimiques est en revanche immédiate, et observée par les hommes de l'OIAC. Le colonel Kadhafi, qui se faisait encore livrer du matériel interdit jusqu'en 2003, affirme solennellement le 28 février 2004, devant les chefs d'État et de gouvernement africains réunis dans sa bonne ville de Syrte pour un sommet de l'Union africaine : " La course au nucléaire est une politique folle et destructrice pour nos économies et nos vies. Tout État africain qui disposerait de ces armes doit savoir que cela peut mener au terrorisme ou conduire à terroriser ses voisins. " Mieux vaut comprendre tard que jamais...
Pour l'heure, en ce début d'année 2004, les vérificateurs de l'Agence atomique, aidés des agents de la CIA et de leurs homologues britanniques du MI6 britannique qui sont secrètement à pied d'œuvre depuis des semaines, effectuent sur place l'inventaire du matériel prohibé et récupèrent des quintaux de documents qui permettront bientôt d'en savoir beaucoup plus sur ce que M. El Baradeï appelle " le grand marché noir international atomique " organisé par Abdul Qadir Khan, le " père " de la bombe pakistanaise. Le 26 janvier, 27,5 tonnes d'équipements - surtout des centrifugeuses destinées à séparer le plutonium nécessaire à la fabrication d'une bombe - sont saisies par l'AIEA et envoyées sous scellés sur une base américaine du Tennessee afin d'y être désossées pour en déterminer la provenance. Le 5 mars, un autre navire américain emporte de Libye 500 nouvelles tonnes d'équipements interdits, notamment des missiles à longue portée - cinq Scuds - et leurs lanceurs. La coopération libyenne est réelle. Dès le 6 février, William Burns s'est félicité : Tripoli réalise " des progrès remarquables " sur la voie du désarmement. Dénonçant la République islamique d'Iran qui, elle, dissimulerait encore ses secrets atomiques, Ken Brill, ambassadeur américain auprès de l'AIEA à Vienne, en rajoute : " Contrairement à Téhéran, la Libye agit en complète transparence et donne volontairement des informations sans attendre qu'on les lui demande. "
De fait, Tripoli lâche tout, à commencer par des plans d'assemblage de têtes nucléaires fournis par la Chine dans les années 1960, qui les aurait préalablement communiqués à son allié pakistanais. La Libye a violé tous les engagements pris auprès de l'AIEA : elle s'est fait discrètement livrer deux tonnes d'hexafluoride d'uranium - légèrement enrichi - et a commandé, en 1997, pas moins de dix mille centrifugeuses. Faute d'experts en nombre suffisant, la plupart de ces machines étaient encore dans leurs emballages d'origine lorsqu'elles ont été saisies.
Il n'empêche : selon le rapport d'enquête officiel de l'Agence publié le 20 février, si les Libyens " n'ont pas encore réussi à produire une centrifugeuse fonctionnelle et n'ont pas encore mené d'expériences avec des matériaux nucléaires ", ils ont tout de même " acquis une certaine expérience en matière de conception et de fonctionnement des équipements de centrifugation " et ils sont même parvenus " à séparer une petite quantité du plutonium " nécessaire à la fabrication d'une bombe. Quelques grammes seulement sur les huit ou dix kilos nécessaires... Mais tout de même : là-bas, de l'autre côté de la mer Rouge, un autre dictateur arabe dénommé Saddam Hussein n'a-t-il pas été renversé, capturé et son pays militairement occupé pour nettement moins ?
Le 19 décembre 2003, deux heures après la spectaculaire volte-face du colonel Kadhafi et comme dans une chorégraphie diplomatique parfaitement agencée, le président Bush lui répondait de Washington. Le chef de la Maison-Blanche évoqua l'invasion de l'Irak - laquelle aurait " envoyé un message sans détour aux régimes qui cherchent à développer ou qui possèdent des armes de destruction massive ". En clair, si l'Amérique n'avait pas ouvert le feu, la Libye n'aurait rien dit. En réalité, les choses ne sont pas aussi simples. " Que je sache, déclare Hans Blix, l'ancien chef des inspecteurs en désarmement de l'ONU, le 29 janvier à Stockholm, le dialogue (américano-libyen) a été entamé avant l'entrée des troupes américaines en Irak. " Pour le diplomate, si souvent en butte aux coups de boutoir de l'administration américaine, " le cas libyen montre au contraire que, grâce à la diplomatie, aux sanctions et autres moyens, on peut obtenir une renonciation volontaire à l'armement ". Sous-entendu, sans la guerre.
Bien sûr, comme le susurre un diplomate occidental à Tripoli, " il serait faux de prétendre que l'intervention américaine en Irak n'a pas eu d'impact sur le leadership libyen. Tous ces types étaient transis de peur ". Reste que Hans Blix n'a pas tort : engagées par les Britanniques, qui avaient repris leurs relations diplomatiques avec Tripoli dès la suspension des sanctions onusiennes en 1999, les négociations entre Anglais, Américains et Libyens ont effectivement commencé, à Rome, quelques jours avant le début de la guerre en Irak. En fait, il y a alors plusieurs années que Kadhafi cherche à renouer le contact avec la superpuissance. Dès 1999, avant même l'arrivée au pouvoir du président Bush II, Martin Indyk, le " Monsieur Proche-Orient " de Bill Clinton, avait rencontré à Londres Moussa Koussa, le chef des services secrets libyens.
Après dix ans de refus, la Jamahirya venait enfin de livrer à une Cour écossaise transportée à La Haye les deux principaux suspects de l'attentat qui avait fait exploser un Boeing de la PanAm au-dessus de Lockerbie (Écosse) en 1988. L'un d'eux serait bientôt condamné à la prison à vie. Mandaté à cet effet, Moussa Koussa voulait savoir ce que la Jamahirya devait encore faire pour rentrer dans les bonnes grâces de la grande Amérique. " Compensations pour les familles des 270 victimes de l'attentat et désarmement nucléaire et chimique de la Libye " lui répondit, en substance, l'envoyé de Washington. L'année suivante, Tripoli rejettera comme " fausses et mensongères " les accusations de la CIA selon lesquelles l'État des masses détenait des armes biologiques et chimiques. On en resta là, mais les contacts se poursuivirent. La Libye cherchait toujours l'ouverture.
Le retour en grâce
Celle-ci se présentera le 11 septembre 2001. Ce jour-là, Mouammar Kadhafi est l'un des tout premiers leaders arabes à présenter ses condoléances attristées au peuple américain qui vient de perdre plus de trois mille de ses citoyens. À l'instar de son vieil ami Yasser Arafat, le dictateur libyen organise dans son pays des collectes de sang pour les blessés des Twin Towers. Il précise que l'Amérique et la Libye ont désormais un " ennemi commun " : le fondamentalisme islamique. Et il rappelle qu'il fut l'un des premiers, dès 1995, à avoir lancé un mandat d'arrêt international contre Oussama Ben Laden, soupçonné d'avoir financé une tentative d'attentat contre son auguste personne. La répression - emprisonnements massifs, tortures, liquidations et bombardements aériens sur les régions du Sud censées abriter les rebelles - sera terrible.
Bien que la " troisième théorie universelle ", inventée par le colonel dans son " petit livre vert " (2), se résume à une sorte de cocktail islamico-nationaliste, le régime, qui défend ses propres conceptions de l'islam et de la charia, s'est toujours opposé aux " barbus ". C'est donc sans états d'âme particuliers que la Jamahirya offre à ses contacts anglo-saxons tous les renseignements que ses services secrets ont pu glaner dans les milieux terroristes internationaux. Qu'y avait-il vraiment dans ces rapports secrets ? Mystère. En tout cas, la Libye ne figurera pas dans " l'axe du mal " défini quelques mois plus tard devant l'ONU par le président Bush. Les affaires de l'État des masses avancent doucement.
Le 13 août 2003, après avoir admis dans une lettre à l'ONU sa " responsabilité " dans l'attentat contre le Boeing de la PanAm, Tripoli accepte d'indemniser, à hauteur de 2,7 milliards de dollars, les familles des victimes de Lockerbie. Les Français, qui ont obtenu mille fois moins pour chacune des familles des 170 passagers de l'appareil UTA pulvérisé en vol en 1989 au-dessus du Niger - attentat pour lequel six Libyens, dont Abdallah Senoussi, le propre beau-frère de Kadhafi, ont été condamnés par contumace à Paris -, renâclent. " Une vie américaine vaut-elle plus qu'une vie française ? " Le président Chirac " m'a personnellement demandé de l'aider à sauver la face ", expliquera le colonel Kadhafi dans un discours prononcé le 31 août 2003. Aussi bien dans l'affaire de Lockerbie que dans celle d'UTA, " les Libyens sont innocents " affirme le " frère-leader ". Mais, ajoute-t-il, " nous avons payé [plus de] deux milliards [aux Américains], nous pouvons donc payer un peu plus [aux Français]. L'essentiel, c'est que nous en finissions avec ce problème (...). Nous sommes des gens d'honneur, l'argent nous importe peu ". Pour obtenir satisfaction, Jacques Chirac a quand même dû menacer d'utiliser le veto français au Conseil de sécurité pour empêcher la levée des sanctions onusiennes contre la Jamahirya...
Onze jours plus tard, un accord est conclu à Paris entre l'association des victimes et la Fondation Kadhafi des œuvres charitables - une structure opaque dirigée par Saif el Islam Kadhafi, le fils aîné et dauphin présumé du colonel. La Fondation accepte de payer 170 millions de dollars de plus - encore dix fois moins par famille que pour les Américains - à une condition : que le mot " attentat " ne figure pas dans le compromis. Tout le monde acceptera sauf une femme, Maryvonne Ravenau, veuve du pilote disparu dans l'explosion. Sept mois plus tard, on en est toujours là. Devant la ruée américano-britannique sur le marché libyen, Paris envoie à la mi-mars son ministre du Commerce extérieur à Tripoli avec plus de 70 hommes d'affaires français. Quatrième partenaire économique de la Jamahirya, la France essaie au moins de conserver ses parts de marché. " C'est difficile et ce le sera encore plus à partir de maintenant ", note un homme d'affaires installé sur place. On évoque régulièrement une prochaine visite " sous la tente " de Jacques Chirac, mais la condamnation du beau-frère de Kadhafi à Paris pose toujours problème.
Pour autant, le 12 septembre, lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies met aux voix la levée définitive des sanctions contre la Jamahirya, la France et les États-Unis ne s'y opposent pas et choisissent de s'abstenir. La rédemption s'accélère. La Libye reste pour l'instant sur la liste, établie par le département d'État, des sept pays présumés soutenir le terrorisme international. Mais Saif el Islam ayant pris soin de lier le versement de 540 millions de dollars (la dernière tranche des compensations dues aux familles des victimes de Lockerbie) au retrait libyen de cette infamante liste, il y a gros à parier que celle-ci sera revue et corrigée d'ici à la fin mai 2004. La Jamahirya sera alors devenue, comme l'a dit un jour le " caïd " de Syrte à propos de ses anciens frères arabes, " une co-épouse de l'Amérique ". L'humeur guerrière du " mari " présumé n'aura sans doute pas été totalement étrangère aux épousailles...
À l'automne 2002, rapporte le Wall Street Journal daté du 12 février 2004, tandis que les États-Unis se préparent à la guerre en Irak, Abderrahmane Chalgham, le chef de la diplomatie libyenne, pose une question à un officiel britannique : " Que se passerait-il si Saddam acceptait de se défaire de ses armes ? Serait-il puni parce qu'il les avait, ou laissé tranquille parce qu'il accepte de s'en défaire ? " On lui répondit que " le leader irakien serait abandonné à son sort ", conclut le quotidien. Dès lors, à Tripoli, la décision est prise. Amorcés au temps des vaches grasses, au début des années 1980, par une contribution financière - dont le montant n'a jamais été révélé mais certainement importante - à la fabrication de la " première bombe islamique " made in Pakistan, les efforts d'équipement libyens en armes de destruction massive ont été interrompus en avril 1986 après le bombardement qu'ordonna Ronald Reagan sur Tripoli et Benghazi. Ces efforts reprendront dix ans plus tard et coûteront extrêmement cher sans aboutir à grand-chose. La Libye, affirme un connaisseur dans Jeune Afrique/L'Intelligent du 29 février 2004, " était à des années-lumière d'une maîtrise endogène de la chaîne atomique ". Normal : alors que le Pakistan dispose d'un bon millier d'experts de la chose, la Libye, elle, n'a jamais eu " qu'à peine une trentaine de "spécialistes" du nucléaire - dont un tiers formés en Espagne dans les années 1980. "
Au début d'octobre 2003, alors que les négociations se poursuivent activement entre Libyens et Anglo-Saxons, un cargo allemand parti de Dubaï et dénommé " BBC-China " est contraint, sur indications de la CIA et de son homologue britannique, le MI6, de jeter l'ancre dans le port italien de Tarente. À l'intérieur, les inspecteurs découvrent une cargaison de " pièces de machines de précision " destinée au " Conseil national Libyen de la recherche scientifique ". Il s'agit, en fait, de 2 000 éléments de centrifugeuses fabriqués en Malaisie sur lesquels les spécialistes reconnaissent au premier coup d'œil la " signature " du réseau pakistanais d'Abdul Qadir Khan. C'était la quatrième et dernière livraison prévue entre les deux parties. L'interception fut-elle un pur hasard ? La preuve d'un nouveau double jeu engagé par Kadhafi ? Ou bien, intervenant moins de dix semaines avant l'annonce officielle du renoncement nucléaire par le " guide ", et alors même que des agents américains et britanniques avaient déjà secrètement inspecté les sites d'armement libyens avec son assentiment, l'arraisonnement n'était-il qu'une mise en scène destinée à gonfler l'importance de la reddition kadhafienne ? " Il est certain, confie en souriant un diplomate américain, que, si nous avions trouvé des ADM en Irak, l'administration, qui est longtemps restée sourde aux appels à l'ouverture de la Libye, n'aurait pas fait un aussi grand cas de son "exemple à suivre". Mais que voulez-vous, faute de grives... "
À la limite, peu importe l'ampleur ou l'état d'avancée réel des programmes libyens d'ADM. Peu importe que le " guide de la révolution " accuse encore les Saoudiens, lors d'une réunion de la Ligue arabe en mars 2003, de " conclure un pacte avec le diable " en s'appuyant sur la protection américaine alors que lui-même était déjà en train de négocier avec Washington. Peu importe qu'il demande aujourd'hui très officiellement l'aide de l'administration Bush pour équiper sa défense en moyens modernes. " À part les gens du pouvoir qui sont bien obligés d'obéir à ses injonctions, confie un chercheur politique à Tripoli, plus personne n'écoute ses élucubrations dans ce pays. " L'essentiel, pour les citoyens de la Jamahirya, est que cesse le gâchis, que leur pays change, rentre dans le rang et soit à nouveau respecté sur la scène internationale. Toute la question est évidemment de savoir si la chose est possible tant que le " berger de Syrte " et son encombrante famille demeurent aux commandes de la Jamahirya.
Ray Takeyh, un expert de la Libye à l'Université de défense nationale américaine (3), le confiait au Washington Post dès le 20 décembre dernier. Pour lui, ce qui a contraint le fantasque colonel à se mettre à nu devant ses ennemis de toujours est " une combinaison d'événements : d'abord l'isolement international après la chute de l'URSS, puis les sanctions imposées après l'attentat de Lockerbie et, enfin, les problèmes économiques internes qui ont provoqué des troubles avec les islamistes et jusqu'à l'intérieur de l'armée ". Il faut ajouter à cela que le colonel vieillit (62 ans), qu'on raconte à Tripoli qu'il aimerait bien passer la main à son fils préféré, Saif el Islam (ce que celui-ci dément avec la dernière vigueur), mais qu'il ne peut pas le faire dans la situation politico-économique actuelle.
Un pays exsangue
De la triste médina de la capitale (dont les antiques échoppes ont été transformées en " magasins d'État " lors d'une bouffée de fièvre révolutionnaire) jusqu'aux bureaux souvent déserts des pontes du régime, tout le monde ou presque est satisfait de ce qui se passe aujourd'hui en Libye. Les sanctions américaines et internationales - embargos financier, aérien, pétrolier, commercial et diplomatique - ont coûté extrêmement cher. Au moins 35 milliards de dollars selon une estimation officielle, c'est-à-dire plus de trois ans d'exportations de pétrole. En dépit des multiples projets de développement socialiste dont la plupart ont coulé corps et bien, " cette saleté " (comme l'appela un jour Kadhafi) reste la seule et unique richesse libyenne. Elle reste la seule source de revenus dont la généreuse infusion dans de multiples opérations politiques étrangères plus ou moins bien inspirées a si longtemps permis au bouillant colonel d'exister sur la scène internationale et d'y jouer un rôle sans commune mesure avec l'étroitesse de sa population et l'importance stratégique limitée de son pays.
Au moment où toutes les grandes compagnies pétrolières américaines, qui avaient dû plier bagage sur ordre de Ronald Reagan en 1982, sont de retour avec l'objectif déclaré d'augmenter rapidement la production nationale de brut, un chercheur européen lance un appel à la prudence : " Attention, c'est quand il est ivre de richesses que le guide devient dangereux. " Riche, la Jamahirya - qui demeure, sur le papier au moins, l'État le plus prospère d'Afrique avec 9,5 milliards de dollars de revenus pétroliers en 2003 pour une population inférieure à six millions d'âmes, dont près de un million de travailleurs immigrés, en majorité d'origine sub-saharienne - ne l'est plus vraiment. La production de brut - l'un des meilleurs et des moins chers du monde à extraire, selon les spécialistes -, qui avait atteint un maximum de 3 millions de barils par jour en 1970, est tombée depuis à moins de 1,5 million. Grâce aux investissements massifs que les " majors " américaines et européennes s'apprêtent à réaliser sur place, notamment dans de nouvelles concessions qui seront très prochainement mises aux enchères, la production " devrait remonter à 2 millions de barils par jour d'ici à 2006 ", espère le gouvernement. À condition, précisait Chokri Ghanem, le premier ministre libéral formé aux États-Unis que Kadhafi a imposé en mai 2003, que l'environnement économique et réglementaire libyen réservé aux étrangers évolue. Le processus est en cours.
Dans un autre de ses discours-fleuves prononcé à Syrte le 30 avril 2003, le " guide " a reconnu l'échec de tous ses projets de développement. " Le revenu pétrolier n'a pas pu créer des ressources alternatives au pétrole. Dans le passé, 22 % de la population active travaillaient dans la pêche et l'agriculture. Aujourd'hui, ils sont 7 % et la production baisse (...). Sur 800 000 Libyens qui représentent la population active de notre pays, 5 à 600 000 travaillent dans des activités économiques inutiles " tonne-t-il. Autrement dit, ils sont fonctionnaires ou employés de sociétés publiques à peine productives. " Il faut que cela change ! " exige le frère-leader. Bien sûr, lui-même n'est " pour rien " dans cet immense gâchis. " Je vous ai confié le pouvoir en 1977 " et " je ne suis pas content de vous " lance-t-il au Congrès général du peuple le 12 juin 2003. Théoriquement, c'est vrai, dans le système sans élection, sans parti politique, sans Constitution ni libertés d'expression ou d'association qui prévaut dans l'État des masses, ce sont les Congrès populaires réunis chaque année dans toutes les localités libyennes qui exercent le pouvoir. Et c'est, une fois l'an, le Congrès général du peuple qui sert d'organe législatif.
Kadhafi, dont les portraits géants, colorés et omniprésents trônent un peu partout dans le paysage urbain, n'est plus que " le guide de la révolution ", aux fonctions purement honorifiques. Le colonel tient à cette fiction. Il sait, bien sûr, lui qui passe son temps à recevoir les quémandeurs sous sa tente de Bédouin, à trancher, à suggérer et à ordonner tel ou tel changement de direction, telle ou telle nomination ou passe-droit, il sait que le pouvoir ultime est entre ses mains. Qu'il demeure la clef de voûte du système. Que rien d'important ne peut se faire en Libye sans son accord. Que les 10 000 agents de ses services d'espionnage politique intérieur, sans parler des milliers de militants enfiévrés de ses " comités révolutionnaires ", veillent au grain. Mais l'homme est retors. " À l'entendre, note un opposant en exil à Londres, on a parfois l'impression d'écouter un dictateur qui sent le vent tourner et prépare sa défense pour un futur procès devant l'Histoire. "
Le plaidoyer pro domo du 12 juin à Syrte est aussi un terrible aveu d'échec. " Je ne suis pas responsable de ce que vous faites " lance le colonel aux congressistes. " Même le système jamahiryen, je n'en suis responsable qu'en théorie (...). Je vous en supplie, ne me mêlez plus à tout ceci ! Ne dites plus, ce sont les directives du guide. Je n'ai jamais dit qu'il fallait que les ouvriers restent des salariés jusqu'à ce jour ! Jamais ! (...). Tout ce qui se passe maintenant n'est pas ma faute. Cet État, c'est vous qui l'avez fabriqué. Je me suis contenté de vous observer. " Dans ce pays qui pourrait être aussi prospère et tranquille qu'un émirat du Golfe, " y a-t-il des pauvres ? ".
" Je l'admets ", concède-t-il. Heureusement, le grand frère-leader de la révolution tient encore la barre d'une main
ferme. On peut lui faire confiance. Comme le prince Salina du Guépard, il s'emploiera à ce que " tout change pour que rien ne change... ".
Que tout change...
Et d'abord le décor, le langage, la rhétorique, la vulgate de la " Grande Jamahirya arabe et socialiste du peuple libyen ". Dans le discours du guide, socialisme et capitalisme deviennent interchangeables, les mots n'ont plus de sens, les concepts sont renversés cul par-dessus tête. " Je vous propose d'abolir le secteur public parce qu'il est inutile " lance-t-il encore le 12 juin. " Seulement, attention ! Il ne s'agit pas de rétablir le capitalisme. Absolument pas ! Ce sera le socialisme populaire ou le capitalisme populaire, appelez ça comme vous voulez, peu importe ! Quand on aura supprimé le secteur public, le pétrole deviendra la propriété de la société et du peuple libyens. " Lorsque, par exemple, " 500 ou 5 000 " investisseurs libyens privés " montent une société par actions pour construire un port, voilà le socialisme ! " La Libye a besoin de construire 30 000 logements par an pour les familles ? Très bien. " Ce projet peut être confié à des sociétés privées. Il ne s'agit pas ici de capitalisme (...). Lorsqu'une société privée appartient non pas à un seul individu mais à des milliers d'actionnaires libyens, c'est du socialisme. "
Inutile de chercher à démêler ce fatras idéologique. Kadhafi le reconnaissait dans un discours dès janvier 2000 : " Ceux qui ont mené cette révolution n'étaient ni des savants ni des experts. Certains, parmi nous, ne savaient ni lire ni écrire ! Beaucoup n'avaient pas de diplômes secondaires. De simples sous-officiers analphabètes, voilà ce que nous étions ! " Déjà, à cette époque, le guide semblait avoir compris que, confronté au blocage intégral du système qu'il avait inventé, il fallait tout changer. Et passer d'un " capitalisme d'État " à un " socialisme populaire " de meilleur aloi. Ou l'inverse, on ne sait plus très bien ! Très vite, en tout cas, le commerce privé qui était interdit est autorisé, les licences d'importation abolies, le marché intérieur ouvert. Des cafés Internet poussent un peu partout dans les beaux quartiers. Seuls quelques sites politiquement incorrects, tels ceux des mouvements d'opposition en exil, restent inaccessibles. Les antennes paraboliques, qui permettent d'accéder à toutes les chaînes étrangères, défigurent les balcons et les toits des villes.
En mai 2003, Chokri Ghanem, ancien numéro trois de l'Opep à Vienne où il s'est lié d'amitié avec Saif el Islam, est nommé chef du gouvernement. À son poste précédent, celui de ministre de l'Économie et du Commerce, il avait commencé à faire le ménage dans le secteur public, supprimé certains privilèges et préconisé la suppression de la plupart des subventions accordées par l'État des masses à toutes sortes de produits importés. Mais l'affaire patine. Dans les Congrès populaires, il est vilipendé, traité de " liquidateur du socialisme jamahiryen ", étiqueté " capitaliste ". Les militants n'ont pas compris que tout a changé. Le peuple n'a pas entendu son " guide ".
Le 12 juin, dans son traditionnel " discours du trône " annuel, le colonel remet les pendules à l'heure. Il se fâche. " Cet homme, le docteur Chokri Ghanem, c'est moi qui l'ai fait venir. J'ai cru bien faire pour venir à votre secours. Il a une grande expérience mondiale. J'ai réussi à le convaincre à grand-peine de venir nous aider (...). Et que faites-vous ? Au lieu de le remercier, j'entends que vous tous ici le condamnez ! Vous êtes des ignorants ! Inch Allah, le docteur Ghanem va vous supprimer le secteur public. " De fait, 360 unités de production du secteur d'État, représentant l'essentiel de l'activité publique industrielle, sont mises aux enchères en trois tranches, à partir du 1er janvier 2004 jusqu'à la fin de 2008. Même dans l'industrie du pétrole, hormis l'extraction proprement dite du brut qui demeure une activité d'État, tout est à vendre.
Cimenteries, sidérurgie, industrie du gaz, poissonneries, meuneries, fermes collectives d'élevage, laiteries, aquaculture, conserveries, industrie pharmaceutique, etc. : les investisseurs étrangers, désormais autorisés à rapatrier la totalité de leurs profits, sont invités à participer à la grande braderie. Ils pourront détenir la majorité des capitaux des entreprises vendues et même, dans certains cas, jusqu'à 100 %. Avec l'aide du Fonds monétaire international, Tripoli, qui souhaite accélérer son entrée dans l'Organisation mondiale du commerce, prépare même la création d'une Bourse des valeurs. L'ouverture économique, si elle se poursuit jusqu'à son terme, est plus qu'un virage : aux yeux d'un intellectuel libyen qui ne porte guère le régime dans son cœur, " c'est une véritable seconde révolution ! Bienvenue, celle-là ".
... ou presque
Il y manque cependant une dimension, apparemment secondaire pour Washington et tous les hommes d'affaires internationaux qui se précipitent ces temps-ci à Tripoli, mais capitale pour la population libyenne. Il s'agit des libertés. Le 5 mars 2004, devant le Congrès national libyen qui - honneur exceptionnel pour un étranger - l'avait invité, le sénateur démocrate américain Joseph Biden osa dire tout haut ce que beaucoup, en Jamahirya, pensent prudemment in petto. Que la démocratie parlementaire et représentative, qui est anathème en Libye, " n'est pas incompatible avec l'islam " ; et qu'il faut éviter " la concentration des pouvoirs entre les mains de quelques-uns... Ou d'un seul ".
On imagine très bien la réaction du " guépard " de Syrte. " Cela ne me concerne pas, je n'ai aucun pouvoir. " Reste qu'officiellement et pour l'instant la Jamahirya n'a pas la moindre intention de changer son régime politique. Grâce à Saif el Islam, qui a lui-même fait libérer plusieurs centaines de détenus politiques en 2002 et 2003, Amnesty International, la célèbre organisation de défense des droits de l'homme, interdite de séjour en Libye depuis quinze ans, a été autorisée à y revenir. Le 1er mars, après deux semaines dans le pays, des rencontres avec le guide, le premier ministre et d'autres, l'organisation a publié un rapport initial. Elle se félicite de " l'accès sans précédent " qui lui a été fourni, notamment dans les prisons que ses quatre envoyés spéciaux ont pu visiter. Elle note cependant qu'il reste " plusieurs centaines de détenus politiques " - pour la plupart des islamistes et des Frères musulmans que le colonel Kadhafi s'est plus d'une fois ironiquement engagé à " ne pas traiter plus mal que George Bush dans ses cages de Guantanamo ".
Elle relève aussi que la peine de mort (dont l'abolition reste un objectif partagé par le guide - c'est du moins ce qu'il a déclaré) est toujours en vigueur. Et cela, même si le rythme des exécutions n'a plus rien à voir avec celui, indécent, enregistré durant les deux premières décennies de la révolution. Quant aux " tribunaux du peuple ", ils continuent à déférer et à condamner tout ce qui ressemble à un opposant sans autoriser le libre choix d'un avocat. Amnesty s'avoue également " préoccupé par les pratiques largement répandues d'arrestations et de détention au secret, sans accès au monde extérieur ". Ce qui " facilite la torture ", elle aussi largement pratiquée. Mais il y a plus grave : dans le projet de nouveau Code pénal qui doit être entériné cette année, la peine capitale reste préconisée " pour des activités qui ne sont rien de plus que l'exercice du droit d'expression ou d'association libre ".
Le 6 mars 2004, à Syrte, le guide a douché les espoirs de ceux qui misent sur l'ouverture économique et internationale pour obtenir une véritable perestroïka politique. Le " parlementarisme ", la " démocratie représentative " y furent, comme jadis, assimilés au " paganisme politique ". Le système jamahiryen de " démocratie populaire directe " y fut présenté comme " une expérience historique et avant-gardiste " qui renvoie " les instruments archaïques, comme le Parlement ou le gouvernement, au musée de l'Histoire ". Et les " pays frères " d'Afrique et d'ailleurs se trouvèrent tout naturellement invités à suivre l'exemple libyen !
Tout changer, oui. Mais à condition qu'au fond rien ne change...

Notes :

(1) En 1980, alors que Kadhafi s'est rapproché, depuis 1976, de l'URSS qui lui fournit des armes, et soutient divers mouvements africains liés à la présence soviétique (MPLA angolais ou DERG éthiopien), une émeute incendie et détruit l'ambassade américaine à Tripoli. À 17 reprises, depuis 1971, les navires américains ont sillonné le Golfe de Syrte, unilatéralement déclaré " mer intérieure libyenne " par le colonel. Trois mois après l'expulsion des diplomates libyens de Washington, la chasse américaine détruit deux avions libyens en vol dans la région. La rupture est consommée.
(2) Diffusés à plusieurs millions d'exemplaires à travers le monde, les trois tomes du Livre Vert signé Mouammar Kadhafi ont été écrits entre la révolution de 1969 et 1978, année de la publication du dernier volume. Basé sur un panarabisme militant, aujourd'hui totalement rejeté par son auteur, l'ouvrage codifie également les pratiques d'un islam " réformé " tolérable en Jamahirya, les règles du socialisme telles que le " frère-leader " les voyait à l'époque, ainsi que celles de la " démocratie populaire directe " qui doit, selon lui, régner en Libye. Ces règles, qui interdisent notamment le droit de vote, la liberté de la presse et les partis politiques sont toujours en vigueur.
(3) Sise à Fort McNair (Washington DC), la National Defense University (NDU) est placée sous la direction du chef d'état-major américain interarmes. La NDU, dont l'équivalent en France est l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), forme notamment les élites politiques civiles aux arcanes de la défense.