Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Iran: comment éviter la partition ?
Article de Pierre-Jean Luizard
Chercheur au Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS).
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D'une occupation à l'autre
Le régime d'occupation militaire occidentale auquel est soumis l'Irak depuis douze mois n'est pas une expérience entièrement nouvelle. Lors de la Première Guerre mondiale, en effet, la Grande-Bretagne arracha à l'Empire ottoman ses provinces mésopotamiennes et y installa une administration militaire directe. Cette occupation fut légitimée par la communauté internationale en 1920, lorsque la Société des nations confia aux Britanniques un mandat sur l'Irak. De la même manière, en 2003, le Conseil de sécurité de l'ONU entérina l'occupation anglo-américaine du pays par les résolutions 1483 (22 mai 2003) et 1511 (16 octobre 2003), qui reconnaissent aux États-Unis et à la Grande-Bretagne le droit d'administrer l'Irak et d'en gérer l'avenir politique ainsi que les ressources économiques. Pourtant, la guerre avait été menée en dehors de la communauté internationale et très largement contre elle. Mais le nouveau rapport de force, instauré après la victoire de la Coalition, conduisit certains pays qui avaient jugé l'intervention illégitime à reconnaître la légitimité de l'occupation. Enfin, dernière ressemblance : dans les deux cas, en 1920 comme en 2003-2004, la puissance occupante patronne un processus de (re)construction politique.
En 1920, après l'éclatement de la révolution irakienne, les Britanniques comprirent qu'ils ne pourraient pas continuer à administrer le pays par la voie de l'occupation directe. L'India Office s'effaça au profit du Bureau arabe du Caire. Sir Percy Cox, conseillé par Gertrude Bell - l'équivalent féminin de Lawrence d'Arabie pour l'Irak -, revint à Bagdad et s'attela à l'édification d'institutions autochtones. Le 14 novembre 1920, il proclama le " gouvernement arabe provisoire " dont l'État irakien a été l'héritier jusqu'à son effondrement en 2003. À bien des égards, ce gouvernement arabe provisoire de 1920 rappelle le conseil de gouvernement intérimaire mis en place par Paul Bremer le 13 juillet 2003 : ses membres sont désignés par la puissance d'occupation et il ne possède aucun des attributs de la souveraineté. De même que les Britanniques anticipèrent la fin officielle du mandat (prévue pour 1932) et firent signer, en 1930, aux autorités irakiennes un nouveau traité autorisant la présence de bases militaires dans le pays, Paul Bremer a fixé au 30 juin 2004 le transfert de la souveraineté à un gouvernement irakien. Il a prévenu qu'après cette date les GI's resteraient en Irak, mais plus en tant que force d'occupation. Ils seraient les invités du gouvernement irakien ! Voilà pour les points communs. Il existe toutefois une différence de taille.
En 1920, le système politique fondé par les Britanniques instaurait une discrimination confessionnelle et ethnique inavouée. Sous des aspects modernes et malgré la proclamation de son identité arabe, le nouvel État excluait les trois quarts de la population irakienne : les chiites et, à partir de 1925 (année du rattachement du vilayet de Mossoul à l'Irak), les Kurdes. Le pouvoir était conçu pour être le monopole d'élites issues de la minorité arabo-sunnite. Ces élites, qui ne représentaient qu'entre 20 et 25 % de la population, avaient servi de relais local au pouvoir ottoman. Sans transition, elles se mirent au service des nouveaux maîtres du pays, troquant leur allégeance islamique envers le sultan-calife d'Istanbul contre un arabisme ethnique calqué sur les identités nationales européennes. Dès ses origines, l'arabisme proclamé de l'État irakien fut utilisé comme une idéologie d'exclusion des chiites, puis des Kurdes. Dans leur immense majorité, les chiites sont pourtant arabes, mais ils revendiquent aussi une identité islamique qui comprend les non-Arabes. Ainsi, le dirigeant religieux de la révolution de 1920, mouvement armé pour l'indépendance de l'Irak et contre le mandat, n'était autre que l'ayatollah Muhammad Taqi Shirazi (1853-1920), un Iranien de nationalité persane.
Arabisme et pouvoir exclusif des élites arabo-sunnites allaient de pair avec la domination de la Grande-Bretagne. Les révolutions et les coups d'État n'y changèrent rien, même si le lien avec Londres finit par se rompre en 1958. Désormais privé de la puissance étrangère qui le protégeait, ce système politique, fragilisé par la chute de la monarchie, ne parvint pas à trouver un point d'équilibre et fut entraîné dans une spirale de violence, tandis que les régimes républicains successifs voyaient leur base sociale, déjà ténue, s'effriter peu à peu. Le régime de Saddam Hussein fut le dernier avatar de ce système arrivé en bout de course. Avant la fin des années 1970, le renouveau de la lutte armée du mouvement kurde et du parti communiste coïncida avec le retour du mouvement religieux chiite, après plus d'un demi-siècle de traversée du désert. Sans intervention extérieure, le régime baassiste serait probablement tombé à ce moment-là. Mais Washington et les grandes puissances en décidèrent autrement. Face au danger de la révolution islamique en Iran, ils permirent au régime de Saddam Hussein de survivre, au prix de tragédies à répétition.
Renversement d'alliances
En 2003, les États-Unis se sont adressés aux laissés-pour-compte du système fondé en 1920 par les Britanniques. Les chiites et les Kurdes ont été sollicités pour être les principaux protagonistes d'une reconstruction politique qui a débuté le 13 juillet 2003 avec la proclamation du conseil de gouvernement intérimaire. Il s'agissait là d'un renversement d'alliances, vieilles pour certaines de près d'un siècle. Les chiites, en particulier, avaient toujours été à la pointe de la lutte contre la domination occidentale dans la région. La révolution islamique en Iran et le Hezbollah au Liban constituèrent, dans la période récente, les manifestations les plus éclatantes de cet engagement " anti-impérialiste ". Ce sont pourtant les partis islamistes chiites frères du Hezbollah et proches de l'Iran qui furent accueillis comme partenaires à part entière par Paul Bremer, le nouveau " proconsul " américain à Bagdad, aux côtés des Kurdes, des communistes et de représentants des autres communautés ethniques et religieuses. Après un moment d'hésitation, qui dura quelques semaines en avril-mai 2003, les Américains firent le choix de l'ex-opposition au régime de Saddam Hussein. Dépourvus de véritables leaders, les Arabo-sunnites furent marginalisés. Le principal instrument de leur pouvoir, l'armée, a été dissous d'un trait de plume par un décret de Paul Bremer en mai 2003.
Le sentiment d'exclusion de la communauté arabe sunnite d'Irak devint rapidement une porte d'entrée privilégiée pour la mouvance fondamentaliste sunnite internationale proche d'Al-Qaïda. Le " triangle arabo-sunnite " (1) n'a pas tardé à devenir le centre de la résistance armée contre les Américains. En face, Ansâr al-Islâm (Partisans de l'Islam) chez les Kurdes et Jaysh Ansâr al-Sunna (Armée des Partisans de la Sunna) chez les Arabes sunnites ont remplacé ce qui restait de l'ancien régime de Saddam : les ennemis de l'Occident d'hier - les chiites - seraient devenus les alliés d'aujourd'hui. L'aversion commune des Américains et des chiites pour les " wahhabites " et autres fondamentalistes sunnites ne pouvait que rapprocher des acteurs que tout paraissait faire converger vers un même objectif : la reconstruction d'un nouvel État irakien.
Mais les chiites ne seront jamais un allié aussi docile que l'avaient été les élites arabo-sunnites envers la Grande-Bretagne. Forts de leur poids démographique (plus de la moitié de la population), de leurs traditions politiques anciennes et solidement ancrées, dotés d'une direction religieuse et politique indépendante des États (la marja'iyya, une sorte de Vatican collégial), les chiites continuent à se considérer comme le fer de lance de l'identité irakienne et les gardiens de son indépendance. Dès le début, les dirigeants chiites membres du conseil de gouvernement intérimaire n'ont cessé de réaffirmer la nécessité d'un retour à la souveraineté et à l'indépendance du pays. Or les Américains ont besoin des chiites. Les Kurdes ne peuvent, à eux seuls, jouer le rôle de l'Alliance du Nord en Afghanistan. C'est donc à un jeu de poker menteur que se livrent Américains et chiites, chacun étant persuadé qu'il pourra in fine imposer son choix à l'autre.
Une impossible reconstruction " à la libanaise "
Ce renversement d'alliances entre une puissance occidentale occupante et les différents acteurs irakiens cache d'autres difficultés. Car la reconstruction d'un État à partir d'une conception " à la libanaise ", où chacun est promu non pas en fonction de ses opinions politiques et de ses compétences, mais de son appartenance communautaire, risque de déboucher rapidement sur une impasse. Ainsi le ministre de l'Éducation, Mufid al-Jaza'iri, qui représente le parti communiste au sein du cabinet irakien, est-il régulièrement comptabilisé par les Américains comme " chiite ". Au Liban, le confessionnalisme politique est né sur les ruines du pluralisme ottoman. Ce sont les réformes ottomanes du XIXe siècle, les Tanzimat (2), puis le mandat français qui ont façonné ce système dont tous les Libanais disent qu'il est responsable de la guerre civile qui, quinze ans durant, a ravagé le pays. En vertu du Pacte national de 1943, chaque communauté se trouvait représentée proportionnellement à son poids démographique présumé (et aussi en fonction des rapports de force du moment). C'est un système tout à fait comparable qui a été mis en place en Irak. Le conseil de gouvernement intérimaire a, en effet, été désigné sur la base d'une répartition communautaire : il comprend 52 % de chiites, 20 % d'Arabes sunnites, 20 % de Kurdes, 4 % de Turkmènes, 4 % de chrétiens. Pourquoi un tel choix, alors que l'exemple libanais constitue, à juste titre, un repoussoir ? C'est que l'occupation militaire américaine pousse les forces politiques irakiennes à privilégier leur rapport à l'autorité suprême - celle de la Coalition - plutôt qu'à négocier un nouveau contrat de coexistence dans le cadre d'un projet patriotique national. La surenchère communautaire qu'implique une telle reconstruction interdit à la puissance occupante de satisfaire tout le monde : donner aux Kurdes mécontente les Arabes ; donner aux chiites mécontente les sunnites ; donner aux Turkmènes mécontente les Kurdes, etc.
Le 29 juillet 2003, le caractère impraticable du processus en cours est apparu au grand jour : dans l'incapacité de s'entendre, les membres du conseil de gouvernement transitoire se sont dotés d'une présidence tournante de neuf membres (cinq chiites, deux Arabes sunnites, deux Kurdes). Chacun devait assumer ses fonctions à tour de rôle pendant un mois, par ordre alphabétique ! Face à la levée de boucliers qu'a suscitée une telle mesure, il a finalement été décidé de mettre fin au jeu assassin des quotas. Les postes seront désormais attribués en fonction des compétences. Des principes " politiques " ont remplacé l'affirmation directe d'intérêts particuliers. Mais il semble bien que l'engrenage soit trop avancé. Le " droit de la majorité ", le " droit des minorités ", les élections au suffrage universel, le fédéralisme, la place de l'islam et le statut personnel masquent mal les revendications communautaires.
La " libanisation " de la société
Si une reconstruction politique " à la libanaise " apparaît impossible, la " libanisation " de la société irakienne est, en revanche, une réalité. Pour la première fois dans l'histoire du pays, la " libanisation " avortée de la vie politique a pour résultat une animosité croissante entre Irakiens de différentes communautés. Il n'y avait autrefois aucune hostilité, au niveau de la " rue ", entre Arabes et Kurdes ou entre sunnites et chiites. Si l'on excepte les relations tendues entre Kurdes et Turkmènes (qui culminèrent en juillet 1959 avec une série de pogroms anti-turkmènes), la violence a toujours été le fait de l'État. Aujourd'hui, la peur de l'autre s'est installée.
Au lendemain de l'attentat du 29 août 2003 à Najaf, qui fit plus de 80 morts dont l'ayatollah Muhammad Baqer al-Hakim, les représailles contre les sunnites ne se firent pas attendre. À tel point que l'ayatollah Sistani, le premier des dirigeants religieux de Najaf, dut à nouveau rappeler sa fatwa interdisant de porter atteinte aux sunnites et faisant obligation de rendre à leurs imams sunnites les mosquées qui avaient été prises de force par les chiites. À Bagdad, les wahhabites (des sunnites, donc) se sont emparés d'une immense mosquée au sud de la capitale : construite sous le régime baassiste, et alors connue sous le nom de mosquée des Martyrs d'Umm al-Touboul, elle a été rebaptisée mosquée Ibn Taymiya (un théologien du Moyen-Âge devenu une référence pour les plus hostiles aux chiites parmi les sunnites). Chaque vendredi après la prière, l'imam empoigne son mégaphone et égrène la litanie des mosquées " sunnites " que les " chiites leur ont volées ". Avant la guerre, environ 10 % de sunnites vivaient dans la zone majoritairement chiite. Ces derniers mois, ils sont de plus en plus nombreux à venir se mettre à l'abri à Bagdad.
Au nord, Turkmènes, Kurdes et Arabes se disputent la ville de Kirkouk et sa région riche en pétrole (que les Kurdes appellent désormais " pétrole kurde " et non plus irakien). Quand les Kurdes rendirent public, en février 2004, un projet de constitution pour une " super-région kurde " avec pour capitale Kirkouk, les Turkmènes et les Arabes se sentirent aussitôt menacés. Des manifestations et contre-manifestations firent plusieurs morts. Les miliciens du jeune dirigeant chiite Muqtada al-Sadr, l'Armée du Mahdi, se rendirent par milliers à Kirkouk le 28 février pour signifier aux Kurdes leur refus d'un tel projet. Le tension ne cessa de monter jusqu'à ce que les Américains tentent de désamorcer le conflit en remettant à plus tard le règlement du sort de la ville. Selon des sources kurdes, Washington aurait toutefois promis aux Kurdes que Kirkouk finirait par leur revenir.
À Bagdad, les populations des quartiers de Kazimayn (chiite) et d'A'zamiyya (sunnite) se sont affrontées au lendemain de la capture de Saddam Hussein. Les premiers tiraient en l'air pour manifester leur joie et leur soulagement, les seconds tiraient de rage contre tout ce qui leur rappelait les Américains. Sur le pont qui relie les deux quartiers sur le Tigre, la haine confessionnelle s'exprima pour la première fois avec une violence sans précédent. Enfin, les débats autour de la constitution provisoire ont provoqué des émeutes, tandis que la suspicion se généralisait. Les assassinats visant des religieux sunnites et chiites se sont multipliés. Il y eut enfin ces attentats incroyablement meurtriers contre les chiites et les Kurdes. Les Kurdes furent atteints à Erbil le 1er février 2004 (65 morts). Après les attaques d'août 2003 à Najaf, Kerbéla et Kazimayn furent touchées à leur tour le 2 mars 2004, le jour le plus sacré pour les chiites, au point culminant de leur deuil (Achoura). Bilan : plus de 180 morts ! Certains ont mis en avant la " maturité " des chiites qui, après ces carnages, se sont abstenus de toutes représailles. On peut aussi penser que, si les chiites n'ont pas réagi, c'est qu'ils ne voulaient rien faire qui pût les détourner de leur objectif : la prise du pouvoir par des voies " démocratiques ". Ils se réserveraient ainsi pour la bataille décisive au moment des élections prévues pour 2005.
L'ayatollah Sistani, leader patriotique ou chef confessionnel ?
Confrontés aux difficultés de la reconstruction, les Irakiens chiites qui soutiennent le processus en cours sollicitent l'Histoire. Pour la première fois sans doute, des hommes politiques américains entendent parler du djihad de 1914-1917 contre l'invasion britannique, de la révolution de 1920 et de l'ayatollah Muhammad Taqi Shirazi. Nombreux sont désormais les articles dans la presse américaine qui tentent un parallèle entre les deux périodes. Leurs auteurs sont en général des intellectuels irakiens établis aux États-Unis ou de retour en Irak. L'Histoire retrouve sa vocation de légitimation du présent, l'ayatollah Sistani étant généralement dépeint comme le nouveau Muhammad Taqi Shirazi. L'un comme l'autre n'ont-ils pas prôné la modération face aux forces d'occupation tout en maintenant des revendications en faveur de la souveraineté irakienne ? L'un comme l'autre ne sont-ils pas les hérauts de la cause de l'indépendance de l'Irak ? Le rapprochement vise, de toute évidence, à démontrer que chiites irakiens et Américains n'ont qu'un seul et même but : la
souveraineté d'un nouvel Irak libre. Mais cette connivence est très largement exagérée.
L'ayatollah Muhammad Taqi Shirazi appartenait à cette marja'iyya " combattante " qui l'apparente, bien plus qu'à Sistani, à Muhammad Baqer al-Sadr (1935-1980) ou à Muhammad Sadeq al-Sadr (1938-1999), tous deux exécutés par le régime de Saddam Hussein pour leur activisme. Sistani est l'héritier d'une marja'iyya quiétiste, à l'image de celle de Sayyid Kâzem al-Yazdi (1831-1919) (3) ou, pour prendre une référence plus récente, de l'ayatollah Khu'i (1899-1992) (4). Cette tendance est hostile à l'implication des religieux dans le monde politique, qu'elle assimile à celui de la corruption. Une conception à l'opposé de celle de Khomeiny en Iran ou de Muhammad Baqer al-Sadr en Irak. Ce courant quiétiste a toujours fait passer la préservation de l'institution religieuse et de l'enseignement avant les joutes politiques.
Refusant systématiquement d'apparaître comme le fédérateur du mouvement patriotique, l'ayatollah al-Yazdi fut soupçonné de sympathies envers les Britanniques. Bien plus tard, l'ayatollah Khu'i sera incapable de répondre aux appels au secours de ses partisans quand, en février-mars 1991, Saddam Hussein engagea une répression sans précédent contre le soulèvement des chiites à l'issue de la première guerre du Golfe. On le vit même apparaître à la télévision en compagnie du président irakien, hagard, visiblement contraint et forcé, pour qualifier les insurgés de " voyous ". De même, font valoir certains, Sistani n'est-il pas resté silencieux tant que Saddam était au pouvoir alors qu'il se montre aujourd'hui fort disert ? Cette vision est injuste, car maintenir l'indépendance de la marja'iyya sous un régime tel que celui de Saddam était héroïque. Sistani faillit mourir à plusieurs reprises, et certains de ses gardes du corps payèrent de leur vie son attachement au maintien de l'indépendance de la marja'iyya. Toujours est-il que les religieux de cette tendance quiétiste ne sont pas réputés pour être des combattants. Alors, comment expliquer que l'ayatollah Sistani soit devenu depuis quelques mois une personnalité politique incontournable ? Il est vrai que, à un moment où la demande de direction politique chez les chiites était à son maximum, il n'avait guère le choix.
Tout avait commencé de façon feutrée : pendant la guerre, l'ayatollah n'avait-il pas considéré que seuls les services de sécurité étaient habilités à porter des armes ? On était donc loin d'un appel à la lutte armée alors même que des soldats " infidèles " envahissaient l'Irak. Une majorité de chiites était arrivée à la conclusion que seule une intervention extérieure pouvait les libérer du régime en place. C'est cette ambiguïté qu'exprima Sistani. Puis, en juin 2003, il prit une position remarquée : les élections au suffrage universel, déclara-t-il, sont nécessaires pour légitimer tout nouveau gouvernement, la constitution devant être rédigée par des Irakiens élus, et pour respecter l'identité islamique du pays. Depuis, l'ayatollah s'est imposé comme un acteur central sur la scène politique. Il continue à prôner la nécessité d'élections au suffrage universel, s'en remettant à l'ONU pour décider si de telles élections sont ou non possibles en l'état actuel des choses. Cette revendication est évidemment embarrassante pour des Américains venus au nom de la démocratisation de la région : comment pourraient-ils la refuser ?
En se faisant le chantre du suffrage universel, Sistani n'apparaît-il pas comme un leader patriotique irakien ?
En 1922, les grands ayatollahs avaient, à la suite du premier d'entre eux - cheikh Mahdi al-Khalisi - promulgué des fatwas qui interdisaient aux musulmans de participer à quelque élection que ce soit sous régime d'occupation. On se souvient qu'à l'époque les Britanniques tentaient de faire élire une assemblée constituante pour lui arracher la ratification d'un traité anglo-irakien. En 2003-2004, c'est tout le contraire : le dirigeant religieux chiite réclame à cor et à cri des élections dont tout indique qu'elles seront organisées en présence des troupes anglo-américaines. Une circonstance qui ne manquera pas d'influencer le résultat du scrutin. Les Britanniques, qui voulaient garder la haute main sur l'Irak, l'avaient bien compris en 1923 : les grands religieux chiites, qui appelaient à boycotter les urnes, furent expulsés du pays. Cheikh Mahdi al-Khalisi mourut en exil en Iran en 1925. Les élections eurent lieu en l'absence de toute opposition ; et, sous la menace des armes, le premier Parlement irakien ratifia le traité que le roi Fayçal avait déjà signé en 1922. Les dés étaient jetés : l'Irak se trouvait enfermé pour près d'un siècle dans un système de discrimination confessionnelle et ethnique - un système qui, répétons-le, fut à l'origine des tragédies des dernières décennies.
L'attachement de Sistani à la tenue d'élections au suffrage universel relève d'abord de la revendication du " droit de la majorité " (dont on sait qu'elle est arabe et chiite) et, à ce titre, apparaît bien comme l'expression d'une vision confessionnaliste. Sistani - on le sait - n'est pas partisan d'une seconde république islamique en Irak. Mais son choix dépend largement des partis chiites (Assemblée supérieure de la Révolution islamique en Irak, Parti Da'wa, etc.) qui privilégient désormais le confessionnalisme. Rappelons que, en 1920, l'ayatollah Muhammad Taqi Shirazi avait accueilli à Kerbéla les dirigeants sunnites du mouvement patriotique de Bagdad venus se réfugier dans la ville sainte, reconnaissant ainsi le rôle patriotique de la marja'iyyya. Sunnites et chiites de Bagdad avaient entamé, dès 1919, un rapprochement sans précédent contre le mandat et l'occupation britanniques, en participant notamment aux principales commémorations de l'autre communauté. On vit même des sunnites commémorer Achoura et des chiites la naissance du Prophète. Une unité islamique qui semble aujourd'hui bien loin...
La constitution provisoire : des bombes à retardement
Le 8 mars 2004, en adoptant un texte constitutionnel qui n'est qu'une coquille vide, les membres du conseil de gouvernement intérimaire ont choisi de repousser à plus tard tout ce qui fâche : la place de l'islam, le fédéralisme ethnique voulu par les Kurdes, le statut personnel et le code de la famille. Les uns et les autres ont préféré ne pas remettre en cause la date du 30 juin - qui doit marquer le transfert de souveraineté de la Coalition à un gouvernement irakien. Ils savent que leur légitimité, déjà faible aux yeux de la population, serait réduite à néant si le calendrier n'était pas respecté. Mais la communautarisation de la vie politique, largement liée à l'occupation, risque d'empêcher ce processus d'aller jusqu'à son terme. Les chiites opposent le droit de la majorité à celui des minorités, revendiqué par les Kurdes et les Arabes sunnites. Bref, les élections au suffrage universel sont devenues un simple enjeu communautaire : les chiites les réclament, non pas parce qu'ils seraient plus " démocrates " que les autres, mais parce qu'ils se savent majoritaires. Les Kurdes et les Arabes sunnites, eux, seraient favorables à une solution qui préserve " leurs " droits. Dans le contexte actuel, ces droits sont inconciliables, dans la mesure où toute reconnaissance du droit des minorités est considérée par la majorité (chiite) comme une atteinte aux siens et inversement. Comment imaginer qu'un Parlement doté d'une majorité chiite inamovible pourrait fonctionner ? Dans cette logique, le président du conseil de gouvernement intérimaire pour le mois de février, l'islamiste sunnite Muhsin Abd al-Hamid, n'a-t-il pas prétendu que les sunnites, Arabes, Kurdes et Turkmènes confondus, formeraient la majorité en Irak ?
Cette constitution provisoire recèle de nombreuses bombes à retardement. Ainsi, au moment décisif des élections programmées pour 2005, chacun pourra légitimement interpréter le texte d'une façon qui rende anticonstitutionnelle l'interprétation de l'autre. Les chiites semblent avoir cédé sur la question du droit de veto déguisé attribué aux " minorités " kurde et sunnite. En effet, un article prévoit que les deux tiers de trois provinces (5) se verront attribuer un tel droit. Or la constitution provisoire repose sur trois corpus juridiques distincts : le droit positif, la shari'a et les coutumes et usages. Contrairement à ce que les Américains et certains membres du conseil de gouvernement intérimaire ont tenté de faire croire, il n'a pas été établi de hiérarchie entre ces trois sources du droit. Elles sont placées sur un pied d'égalité. Ce qui permet aux tenants de la shari'a d'exiger que les lois soient conformes à leur conception de l'islam. Ils pourront donc déclarer anticonstitutionnelle la disposition attribuant un droit de veto aux deux tiers de trois provinces du fait de son incompatibilité avec la shari'a (6). D'ores et déjà, les chiites contestent cette même disposition au nom de l'impératif démocratique : comment un gouvernement non élu, puisque désigné par les Américains, pourrait-il anticiper le choix des électeurs irakiens en posant un préalable à la configuration du futur État irakien ? Aussi se réservent-ils le droit d'amender la constitution provisoire (que les Kurdes, eux, considèrent comme définitive) jusqu'à la promulgation d'une constitution permanente.
Les Kurdes ont réitéré leur exigence d'un Irak fédéral, faute de quoi ils menacent de ne plus y participer. " Nous n'adhérerons pas à un Irak unifié une nouvelle fois sans obtenir de garanties constitutionnelles et internationales ", a affirmé Mahmoud Uthman, un Kurde indépendant membre du conseil de gouvernement intérimaire. " En cas de violations des droits légitimes du peuple kurde à choisir son destin, nous nous tournerons vers les Nations unies. "
Autre pomme de discorde : le code de la famille de 1959, qui concède quelques droits aux femmes, abrogé par le conseil de gouvernement sous la pression des islamistes, puis maintenu après une décision américaine. On le voit : refusée par les Kurdes, une partie de la société chiite laïque et un mouvement des femmes en plein essor, l'application de la shari'a au statut personnel est aussi devenue un enjeu communautaire.
Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que la forme du nouveau gouvernement " souverain " ait été laissée en suspens : élargissement de l'actuel conseil intérimaire ou nouvelle équipe ? De même, l'épineuse question de la présidence du gouvernement irakien de l'après-30 juin, longuement débattue, aurait finalement abouti à la formule d'un président assisté par deux vice-présidents. On retrouve là l'impossible équation entre les trois grandes communautés irakiennes. Pressentant sans doute l'échec du processus de transfert de souveraineté tel qu'il est conçu, l'ayatollah Sistani a rapidement déclaré la constitution provisoire contraire à l'unité de l'Irak, sans pour autant appeler à des manifestations pour la dénoncer. Mais une vaste campagne de pétitions n'en est pas moins organisée dans le pays à l'initiative de proches de l'ayatollah ! Le 22 mars 2004, Sistani allait encore plus loin, estimant que la constitution provisoire est une " loi étrangère " imposée " par les forces d'occupation ". Il demandait à l'ONU d'adopter " une position claire affirmant que l'Assemblée nationale [irakienne] ne sera pas engagée par la loi fondamentale et que celle-ci ne figurera dans aucune résolution du Conseil de sécurité sur l'Irak ". Il met ainsi en garde les Nations unies contre toute tentation visant à légitimer un processus qu'il récuse. Le représentant de Sistani à Kerbéla, Cheikh Nur al-Din al-Safi, affirmait lors du sermon prononcé à la mosquée du mausolée de l'imam Hussein le 26 mars : " Sayyid Sistani n'a pas seulement exprimé des réserves au sujet de la constitution provisoire. Il l'a rejetée. " Et de poursuivre, à l'intention de la délégation de l'ONU qui doit se rendre à Bagdad pour " aider au transfert de souveraineté " : " En dépit du respect qu'il éprouve pour Lakhdar Brahimi [l'émissaire de Kofi Annan en Irak], Sayyid Sistani ne souhaite avoir aucune rencontre ou consultation avec l'équipe de l'ONU. Nous voulons que l'ONU respecte ses promesses et la volonté du peuple irakien qui a exprimé clairement son opinion [c'est-à-dire des élections au suffrage universel]. " C'est que le chef religieux de Najaf se sait guetté par d'autres acteurs chiites qui se tiennent en embuscade : Muqtada al-Sadr, le seul fils encore en vie de l'ayatollah Muhammad Sadeq al-Sadr, mobilise déjà la " rue " chiite contre la constitution provisoire. Dans un sermon à l'occasion de la prière du Vendredi, prononcé le 26 mars, Muqtada al-Sadr déclarait : " Le conseil de gouvernement doit s'autodissoudre s'il est incapable de résister aux exigences tyranniques des Américains. Il doit aussi renoncer à ce document injuste et terroriste qu'il présente comme une constitution. " Cheikh Muhammad Ya'qubi, le chef du Parti de la Vertu, une émanation du mouvement sadriste (les partisans de Muqtada al-Sadr) centrée sur Basra, a même maudit ceux qui ont signé la constitution.
Le débat autour de la constitution provisoire a montré, tant aux Américains qu'aux Irakiens, que le processus de reconstruction politique sous régime d'occupation et dans le cadre d'un Irak uni risque d'être rattrapé par des affrontements communautaires qui pourraient dégénérer en guerre civile avant même les élections de 2005. Les Arabes sunnites se sentent aujourd'hui écartés de ce processus et ont les moyens de le faire échouer, ce que les chiites et les Kurdes n'avaient pu faire, dans les années 1920, bien qu'ils aient constitué 75 % de la population irakienne. Mais les exclus de l'ancien système sont également engagés dans une surenchère communautaire qui rend difficile tout compromis. Les Kurdes ont réussi à sauver le statu quo qui leur permet de conserver leur autonomie, leurs gouvernements (7), leur Parlement et leurs milices. Mais ce qui n'a pas été négociable en mars 2004 le sera-t-il davantage dans un an ? La surenchère communautaire aura certainement encore aggravé les relations entre Irakiens et le fait accompli de la communautarisation aura trouvé sa traduction sur le terrain. Nombreux sont ceux, aujourd'hui, en Irak, qui pensent que ce processus est mort et que les Américains préparent les esprits à une partition déguisée du pays sous couvert de décentralisation. Les Kurdes ne poussent-ils pas les chiites à adopter " chez eux " ce qu'eux-mêmes pratiquent au Kurdistan, c'est-à-dire une gestion communautaire qui verrait la loi s'appliquer différemment selon les régions ? Si les chiites, comme ils l'affirment, veulent la shari'a, pourquoi la leur interdire ? Et si les Kurdes n'en veulent pas, pourquoi la leur imposer ? Ce discours reçoit un accueil favorable chez certains chiites. Ce n'est donc pas une seconde république islamique qui menace l'Irak, mais plutôt une " libanisation " qui mettrait le pays chiite sous la coupe des tenants du confessionnalisme. Sous prétexte d'" irakisation " de la sécurité, les milices kurdes, chiites ou autres rempliraient progressivement le vide laissé par l'absence d'institutions nationales susceptibles de rendre tout leur rôle à l'armée et à la police. Ce choix serait catastrophique pour les Irakiens : il les condamnerait à une guerre sans fin. Quant aux Américains, ils seraient condamnés, dans le meilleur des cas, à rester en Irak et à voir leurs soldats y mourir à petit feu. Et, dans le pire, à une guerre contre une majorité de la population irakienne.
La fuite en avant des Américains
Quelles que soient les options retenues dans le cadre de leur occupation de l'Irak, les Américains seront, semble-t-il, confrontés à une impasse. C'est probablement ce sentiment, aujourd'hui partagé tant par les autorités de la Coalition que par la majorité des Irakiens, qui explique la fuite en avant du début avril. L'approche de la date butoir du 30 juin a précipité l'affrontement. Anticipant le fait qu'après le 30 juin les GI's auront plus de difficultés à mener directement des opérations militaires, Paul Bremer a fait le choix d'éliminer, dès avril, les exclus de la reconstruction sous patronage américain. En effet, le meilleur atout est aujourd'hui d'être en dehors d'un conseil de gouvernement intérimaire dont tout le monde prévoit l'échec. Dès lors, le danger était grand de voir les outsiders gagner les élections prévues en 2005.
Qui sont ces outsiders ? Essentiellement, les Arabes sun-
nites dans leur ensemble et, chez les chiites, la mouvance de Muqtada al-Sadr. L'interdiction du journal Al-Hawza, proche de Muqtada, et l'inculpation de celui-ci pour l'assassinat en avril 2003 d'un uléma chiite " libéral ", Abd al-Majid Khu'i, le fils aîné du défunt grand ayatollah Khu'i, dont on se souvient qu'il était revenu en Irak avec les chars américains, ne peuvent s'expliquer que par un désir d'affrontement de la part de la Coalition. Pourquoi interdire un journal qui appelait certes à la résistance mais que personne ne lisait ? Pourquoi avoir inculpé Muqtada à la veille des commémorations chiites les plus importantes ? Et, surtout, pourquoi l'inculper maintenant pour un crime survenu il y a un an ? Les conséquences ont été tragiques pour les Américains, qui ont ainsi ouvert le second front qu'ils redoutaient tant : celui des chiites. Car, si le problème était simplement l'arrestation d'un criminel et la mise au pas de sa milice de 6 000 hommes, cela n'aurait pas dû poser de problèmes pour les 150 000 hommes suréquipés de la Coalition présents en Irak. Muqtada avait perdu beaucoup de son prestige après les affrontements meurtriers de Kerbéla en octobre 2003. Il avait alors porté le fer dans des lieux sacrés pour tous les chiites afin de s'emparer des mausolées de Hussein et d'Abbas. La condamnation avait été unanime. L'ayatollah Sistani en avait profité pour s'imposer sur la scène politique chiite. Mais cette sortie de quiétisme du grand ayatollah le menait à s'affirmer sur des revendications plus confessionnalistes que patriotiques. Muqtada disait tout haut ce que tous constataient en pratique : le processus en cours était voué au fiasco. Dès lors, l'offensive des autorités contre lui le fit apparaître comme le porte-parole d'une majorité de chiites, là où Sistani semblait prisonnier de ses positions en faveur d'élections rapides. Et quand les Américains lancèrent un ultimatum au jeune imam chiite, ils ne se doutaient pas qu'il résisterait militairement.
Parallèlement, les Américains tentaient d'en finir avec la guérilla sunnite. La punition collective imposée à Falloudja a abouti à un carnage : plus de 600 morts en une semaine de combats ! La ville figure désormais comme un symbole de la résistance à l'occupation pour tous les Arabes d'Irak, sunnites comme chiites. Paul Bremer ne peut reculer la date du transfert de souveraineté. Mais comment envisager un tel transfert dans un pays livré à l'insurrection ? Les tractations des partis islamiques, chiites (Parti Da'wa) comme sunnites (Parti islamique irakien), intégrés au conseil de gouvernement intérimaire pour parvenir à une solution, semblent autant d'efforts désespérés pour sauver un processus déjà mort. Les membres de ce conseil ne peuvent, en effet, ni se solidariser avec les Irakiens victimes des Américains ni condamner la résistance.
Proposition de constitution irakienne
Mais le pire n'est peut-être pas certain. On peut imaginer un scénario qui permettrait aux Irakiens et aux Américains d'échapper au piège dans lequel les uns et les autres se sont laissé enfermer. Pour cela, il faudrait sortir de la logique d'occupation, qui condamne l'Irak à l'impasse d'une " libanisation " ratée et les Américains à une présence illimitée dans un pays qu'ils ne pourront plus quitter qu'en vaincus. Tirant les leçons de l'échec de la reconstruction telle qu'ils l'ont jusqu'ici envisagée, et prenant conscience de l'impossibilité de diviser l'Irak sur des bases ethniques et confessionnelles, les Américains devraient abandonner l'idée de " reconstruire " l'État irakien sous leur propre patronage. Un tel changement de cap n'impliquerait pas le départ immédiat des GI's et des soldats de la Coalition, dont la présence pourrait se révéler indispensable dans la délicate période transitoire, mais une modification de leur statut. Les troupes d'occupation deviendraient l'élément central d'une force multilatérale, non plus soumise à la politique américaine, mais à la communauté internationale sous l'égide de l'ONU. La logique de souveraineté précéderait ainsi la reconstruction, et non l'inverse. Une conférence internationale serait convoquée sous le patronage de l'ONU à laquelle participeraient, outre les grandes puissances, tous les voisins de l'Irak, ainsi que toutes les forces politiques irakiennes, y compris celles qui ont fait le choix de la lutte armée contre l'occupation. L'ONU, qui a aussi beaucoup à se faire pardonner aux yeux des Irakiens, ne se substituerait en aucun cas à la Coalition, ni comme autorité ni comme patron de la reconstruction d'un nouvel État irakien. Il n'y aurait pas de nouveau mandat international sur l'Irak. La communauté internationale accompagnerait seulement un processus de retour à la souveraineté et le transfert du pouvoir à un gouvernement irakien légitime, c'est-à-dire élu en dehors d'une logique d'occupation. Mis ainsi en demeure de devoir s'entendre sur un projet patriotique national, les Irakiens délaisseraient - on peut l'espérer - la tentation du communautarisme. Le conseil de gouvernement intérimaire serait dissous et ne serait pas remplacé par d'autres institutions irakiennes tant que le pays serait soumis à un régime d'occupation militaire. En attendant, il reviendrait donc aux autorités d'occupation d'assumer un certain nombre de tâches, dont la sécurité des personnes et des biens, le maintien de l'ordre ainsi que le bon fonctionnement des services publics élémentaires, comme les conventions de Genève et de La Haye leur en font l'obligation.
Dès lors, comment reconstruire un État irakien unitaire capable de satisfaire toutes les aspirations, notamment celles des identités bafouées depuis 1920 ? Puisque ni l'islam ni l'arabité ne sont facteurs d'unité, la solution consistant à ne pas mettre en avant les identités du pays peut apparaître, en théorie, comme la meilleure : l'Irak deviendrait une république irakienne de citoyens où chacun aurait les mêmes droits indépendamment de son appartenance ethnique ou/et confessionnelle. En réalité, un tel scénario est à la fois irréaliste et peu souhaitable. Irréaliste, car on ne reconstruit pas un État et encore moins une démocratie à partir de non-dits identitaires. Et peu souhaitable parce qu'il constituerait une injustice envers les communautés qui ont toujours été exclues du pouvoir. Les Kurdes, et surtout les chiites, qui sont les plus nombreux, seraient une fois de plus lésés.
Alors ? Comment résoudre la quadrature du cercle d'une reconstruction qui doit prendre en compte les identités du pays sans enfermer l'Irak dans un processus communautaire voué à l'échec ? La réponse est différente selon qu'il s'agit des identités majoritaires ou minoritaires, de même qu'elle ne se pose pas dans les mêmes termes pour les identités ethniques et confessionnelles. L'Irak - il faut le répéter - ne doit pas être considéré comme une mosaïque de religions et d'ethnies. La société irakienne est structurellement fondée sur trois communautés : les chiites (plus de la moitié de la population), les Arabes sunnites et les Kurdes (entre 20 % et 25 % chacun). Si les chiites sont majoritaires, les Arabes sunnites et les Kurdes ne sauraient pour autant être considérés comme des minorités. Ils vivent de façon compacte dans des territoires délimités et sont adossés à des régions et à des pays, au-delà des frontières, où ils sont majoritaires. Mettre les Kurdes et les Arabes sunnites sur le même plan que les minorités vivant en Irak (les Turkmènes, les chrétiens, etc.) revient à nier à ces deux communautés leur rôle fondateur au sein de la société irakienne. Les rapports entre ces trois communautés ne peuvent être conçus en termes de droit de la majorité face à celui de minorités. Il s'agit donc d'inventer un projet patriotique irakien qui prenne en compte ces trois éléments. Quant aux minorités, elles doivent être protégées en tant que telles, mais elles ne sauraient interdire aux chiites, aux sunnites et aux Kurdes d'imprimer leur marque à l'identité du pays.
L'identité irakienne
Contrairement à ce que la " libanisation " actuelle tend à accréditer, l'identité irakienne est bel et bien une réalité. Elle préexistait même à la création de l'État irakien " moderne " par les Britanniques (qui s'est très largement construit contre elle). Comment la définir ? Il faut bien reconnaître que cette identité est essentiellement arabe (Al-Irâq al-arabî des historiens arabes du Moyen-Âge) et que le Kurdistan est une pièce rapportée. La géopolitique et les intérêts des grandes puissances au moment du démembrement de l'Empire ottoman ont attribué une partie du Kurdistan au royaume " arabe " d'Irak. Une part importante de la population kurde ne s'est jamais sentie irakienne, et pour cause. Les Kurdes n'ont jamais été représentés par cet État qui leur a fait la guerre de façon quasi permanente. Ils n'ont cependant, aujourd'hui, pas d'autre choix que celui de l'Irak, même si, après plus de dix ans d'autonomie, le retour du Kurdistan dans le giron de Bagdad semble encore plus problématique.
Mais l'Irak se distingue des autres pays arabes par deux aspects essentiels : la majorité chiite, avec la présence sur son territoire de quatre des villes saintes chiites les plus importantes, d'une part ; le choc entre population sédentaire et vagues suc-
cessives de migrations bédouines, de l'autre. Cette dernière
particularité a été largement développée par le sociologue irakien Ali al-Wardi. Reprenant la thématique khaldounienne (8), il expliquait la violence de la vie politique irakienne par le fait que l'Irak a été le dernier réceptacle au monde des grandes invasions bédouines. La dernière migration, celle des Chammar, venus du centre de la péninsule Arabique, ne date que du début du XXe siècle. La sédentarisation de ces tribus dans les plaines du Tigre et de l'Euphrate a correspondu à un asservissement des plus sédentaires par les plus nomades, qui se transformèrent en aristocratie foncière à la fin de l'époque ottomane et sous le mandat britannique. D'où la conversion en masse de tribus arabes à l'origine sunnites, qui trouvèrent dans le chiisme un cadre religieux en adéquation avec leur nouveau statut de quasi-servage. La plupart des chiites irakiens d'aujourd'hui sont, en fait, des convertis de plus ou moins fraîche date.
Comment concilier ces trois identités dans un projet patriotique irakien unifié ? Le nouvel État devrait cesser de se proclamer " arabe " et célébrer le partenariat entre les deux nations qui composent l'Irak : arabe et kurde. Il faut que cette double identité soit inscrite au niveau des emblèmes de l'État et que la constitution la mentionne clairement. Dès lors, les droits des Kurdes seraient reconnus partout en Irak, et pas seulement au Kurdistan. Rappelons que la plus grande ville kurde d'Irak est Bagdad. Partout où ils sont présents, les Kurdes auraient le droit d'avoir leurs partis, un enseignement en langue kurde, des médias et une vie culturelle propre. Une telle reconnaissance devrait permettre aux Kurdes d'échapper au piège mortel du fédéralisme ethnique - un choix qui implique une frontière et qui serait d'autant plus suicidaire que ladite frontière traverse une région riche en pétrole où les populations sont mélangées. Par le passé, les négociations avec le pouvoir central ont toujours buté sur la question des limites du Kurdistan. Les revendications sur Kirkouk, sur une partie de Mossoul et sur le " pétrole kurde " sont la porte ouverte vers une guerre sans fin. Les Kurdes n'ont jamais été majoritaires à Kirkouk, où Turkmènes et Arabes forment ensemble une majorité de la population. À moins de revenir à des recensements datant de près d'un demi-siècle et d'envisager des déplacements de populations sur des bases ethniques (une folie !), les Kurdes auraient grandement intérêt à se concentrer sur un objectif plus modeste. Une très large décentralisation sur la base des anciens vilayets ottomans les mettrait à l'abri d'éventuels retours de bâton. Dans les provinces où ils sont majoritaires, ils auraient ainsi la possibilité de gérer seuls leurs affaires, sans pour autant risquer d'entrer en conflit avec les Arabes ou les Turkmènes. Le pétrole resterait la propriété de l'État irakien, mais celui-ci aurait l'obligation d'une redistribution plus généreuse envers les provinces riches en pétrole.
Sur le plan des identités confessionnelles, il est clair qu'Arabes chiites et sunnites participent d'une même culture et d'une même société. Là, plus encore que pour les identités ethniques, un fédéralisme qui consacrerait la territorialisation du confessionnalisme est tout simplement inimaginable. Toutefois, les chiites ont besoin d'une reconnaissance. Celle-ci pourrait prendre la forme d'un concordat entre le nouvel État irakien et la marja'iyya, un peu sur le modèle des accords du Latran passés entre l'État italien et le Vatican en 1929. Une telle reconnaissance réciproque s'accompagnerait d'une délimitation des compétences des deux institutions et marquerait un premier pas vers la distinction du politique et du religieux.
La constitution irakienne devrait souligner que l'Irak n'est pas un pays musulman comme les autres, mais qu'il est le berceau du chiisme et le siège de la direction religieuse chiite. Les quatre villes saintes devraient jouir d'un statut d'extra-territorialité, avec interdiction pour la police et l'armée irakiennes d'y pénétrer, sauf avec l'accord des autorités locales. Ces villes seraient gérées en commun par les religieux et leurs notables, comme ce fut le cas lors du djihad, entre 1915 et 1917, et lors de la révolution de 1920. Toujours en référence à l'accord du Latran, qui plaça divers lieux de culte romains sous la juridiction du Vatican, un certain nombre de lieux saints à Bagdad, Koufa, Hilla et ailleurs pourraient également être administrés par les autorités des villes saintes. Ces dernières retrouveraient, du même coup, leur prospérité : les pèlerins pourraient y affluer à nouveau et l'industrie funéraire s'y développer comme par le passé. Cette richesse profiterait également à l'Irak. Sans parler des sommes imposantes que les grands marja'-s reçoivent de leurs fidèles. En contrepartie de la reconnaissance par la marja'iyya de la légitimité de l'État, le Parlement irakien devrait tenir compte de l'avis des villes saintes sur le travail législatif. Un tel accord pourrait être garanti par les pays musulmans qui abritent des communautés chiites : l'Iran, le Liban, le Pakistan, l'Afghanistan, Bahrein, etc. Quant aux sunnites, ils trouveraient naturellement leur place dans ce nouvel Irak souverain et attaché à ses relations avec les pays arabes.
La reconnaissance par l'État des trois identités structurelles de la société irakienne permettrait de débarrasser la vie politique des hypothèques communautaires, confessionnelles et ethniques : chiites, Kurdes et Arabes sunnites pourraient, enfin, constituer un espace public libéré des peurs et du piège des identités communautaires conçues comme des prisons. En tout cas, il n'est pas interdit de rêver...

Notes :

(1) Les Arabes sunnites d'Irak vivent de façon compacte au nord-ouest du pays, dans un triangle irrégulier délimité par la frontière syrienne, d'un côté, par le Tigre et par l'Euphrate de l'autre, dans ce qui apparaît comme le prolongement de la Djézireh syrienne en territoire irakien. Mossoul, Ramadi, Falloudja, Samarra et Takrit, la ville de Saddam Hussein, en sont les plus grandes agglomérations. Cette zone de peuplement s'étend également, à l'est de Bagdad et du Tigre, dans la province de Diyala (Ba'qouba), où se rencontrent les trois grandes communautés irakiennes : chiites, Arabes sunnites et Kurdes.
(2) Les Tanzimat désignent une série de réformes ottomanes, décidées entre 1839 et 1880 sous la pression européenne, et présentées comme une base de modernisation de l'Empire. Ces réformes ouvrirent indirectement la voie aux ingérences européennes. Elles tendaient à substituer au pluralisme des millets (certes limité et inégalitaire), fondé sur la reconnaissance d'un statut propre aux confessions non musulmanes dans le cadre ottoman, une protection croissante des communautés religieuses minoritaires de l'Empire par les grandes puissances européennes.
(3) L'ayatollah Muhammad Kâzem al-Yazdi était le religieux chiite le plus important au moment de l'invasion britannique de l'Irak, puis dans les premières années de l'occupation. Réputé très hostile à l'intervention des religieux dans la vie politique, son décès, en 1919, permit à une marja'iyya " combattante " d'apparaître au premier plan, notamment lors de la révolution de 1920.
(4) Abû'l-Qâsem Khu'i est devenu le premier des religieux chiites dans les années 1970. Depuis Najaf, il a réussi à maintenir et à diriger la marja'iyya et la hawza (l'ensemble des écoles religieuses et leurs maîtres) au milieu des révolutions, des guerres, des insurrections et de la répression. Représentant la tendance quiétiste du clergé chiite, il a privilégié l'action pédagogique. Plus des trois quarts des oulémas chiites, islamistes compris, sont aujourd'hui ses élèves.
(5) L'article 61 de la constitution provisoire (alinéa C) confère un droit de veto aux deux tiers des votants de trois provinces au cas où ils condamneraient une disposition constitutionnelle. Le Kurdistan autonome comprend justement trois provinces. Les Arabes sunnites disposent également d'au moins trois provinces.
(6) Les marja'-s, ou sources d'imitation, sont chez les chiites ceux qui interprètent la shari'a. Ils ont donc la faculté de décréter telle ou telle disposition constitutionnelle contraire à la shari'a telle qu'ils la conçoivent. Ils pourraient le faire au nom du droit de la majorité. Ils pourraient également invoquer le refus de l'islam de diviser les musulmans sur des bases ethniques.
(7) La région autonome kurde est actuellement divisée en deux zones, l'une dominée par le Parti démocratique du Kurdistan de Barzani (Erbil), l'autre par l'Union patriotique du Kurdistan de Talabani (Sumaymaniyya). Chacune a sa propre administration.
(8) Ibn Khaldoun (1332-1406) est aujourd'hui considéré comme le père de la sociologie arabe. Il a exposé sa philosophie de l'histoire dans ses célèbres Prolégomènes (Muqaddima), où il développe sa vision de la tension entre nomades et sédentaires dans un contexte social marqué par la segmentarité tribale.