Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Pour un Iran démocratique
Entretien avec Réza Pahlavi
Fils aîné de Mohammad Réza Shah, héritier du trône d\'Iran
conduit par
Patrick Wajsman
Directeur Général
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Politique Internationale - Les choses bougent en Iran. Certains observateurs parlent d'une grave crise de régime, d'autres évoquent une situation " pré-révolutionnaire ". Comment analysez-vous ce qui se passe aujourd'hui dans votre pays ?
Réza Pahlavi - Après vingt-cinq ans d'existence, la République islamique affronte, à l'heure actuelle, un problème crucial : la remise en cause de sa légitimité, sur le plan tant politique que religieux. Il ne s'agit nullement d'un nouvel épisode de cette vaste farce qu'est la prétendue opposition entre les " réformateurs " et les " conservateurs ". Il ne s'agit pas, non plus, d'un simple affrontement parlementaire comme en connaissent les démocraties. Croyez-moi : nous assistons aujourd'hui au rejet total d'un système par un peuple qui en a assez d'être tenu à l'écart du monde moderne, du progrès, de la liberté. Les Iraniens ont compris que le seul obstacle qui les sépare du futur dont ils rêvent, c'est le régime. Au cours de ces dernières années, le niveau de vie s'est dégradé ; la corruption n'a cessé de croître ; dans tous les domaines, l'Iran a pris du retard ; et la seule réponse des autorités au mécontentement populaire a été une répression féroce ! Dès lors, il n'y a pas lieu de s'étonner que le pouvoir, prompt à tromper l'opinion, cherche à faire diversion en inventant une prétendue lutte au sommet. Il ne faut surtout pas se laisser abuser par ce grossier stratagème.
P. I. - Plus de 2 000 candidats ont tout de même été empêchés de prendre part aux élections législatives du 20 février. N'était-ce pas là le signe d'une authentique crise politique ?
R. P. - Le fond du problème n'est pas que des candidats aient été écartés. Imaginons qu'ils aient été autorisés à concourir. Au bout du compte, une fois élus, eussent-ils été en position de décider de quoi que ce soit ? Je le répète depuis des années : le cœur du problème, c'est la légitimité de la République islamique. La théocratie iranienne arbore la seule Constitution au monde où la souveraineté de la nation est pratiquement niée ! Le régime, qui prétend tenir sa légitimité d'une source divine, fonctionne sur la base du " Velayat-e faqih " (1). Dans les faits, ce principe signifie qu'une seule personne, le " guide suprême ", tranche entre ce qui est conforme à la loi et ce qui ne l'est pas. Le guide a un droit de veto sur n'importe quelle autre législation. Conséquence : si vous êtes un parlementaire en Iran, vous ne votez pas les lois ; vous vous contentez de les proposer à une institution (2) qui se trouve au-dessus de la mêlée. Et cette institution n'a pas de comptes à rendre au peuple puisqu'elle n'est pas élue ! C'est la vraie raison de l'impasse actuelle. Dans une démocratie, les citoyens ont le droit d'élire le candidat de leur choix dans le cadre d'un véritable processus électoral. Rien de tel en Iran. Pourtant, les dirigeants s'entêtent à répéter que ce système est démocratique ! Et puis, la notion même de " démocratie islamique " n'est-elle pas une contradiction dans les termes ? En réalité, je le répète, l'opposition entre conservateurs et réformateurs n'est qu'une manœuvre dont la finalité consiste à faire croire à M. Solana ou à M. de Villepin que si les réformateurs étaient au pouvoir, tout serait différent et qu'il faut donc se contenter de laisser le système perdurer puisqu'il contient en son sein des " forces de progrès " ! Souvenez-vous du temps de l'URSS. Que nous disait-on à l'époque ? Qu'au sein de la direction soviétique il y avait des " colombes " et des " faucons ". Qu'un leader comme M. Andropov était sûrement une " colombe " puisqu'il aimait le jazz et appréciait le whisky ! Pour ce qui est des élections, le Kremlin a eu beau en organiser, la nature totalitaire du régime en a-t-elle été affectée ? Sous Saddam Hussein, aussi, il y avait des élections ! Le même constat vaut pour l'Iran : aussi longtemps que les élections ne sont pas libres et démocratiques, elles ne servent qu'à conforter le régime. Une dernière preuve de l'hypocrisie des prétendus réformateurs : comment se fait-il que Mohammad Khatami ne démissionne pas alors qu'il n'a pas pu mener son projet à bien ?
P. I. - Pourtant, à un moment donné, les espoirs des Iraniens se sont bel et bien cristallisés sur lui...
R. P. - Je ne nie pas l'importance du vote en sa faveur en 1997. En donnant leurs voix aux " réformateurs ", les Iraniens croyaient pouvoir changer le cours des choses. Ils étaient certains que ces dirigeants allaient parvenir à modifier la Constitution, à imposer le changement. Or il est apparu très vite que c'était impossible. Quand la première émeute des étudiants s'est produite, en 1999, Mohammad Khatami, élu depuis déjà deux ans, n'a rien pu - ou voulu - faire pour empêcher une répression féroce de s'abattre sur les protestataires. Ordre a même été donné aux troupes d'élite d'attaquer le campus. Des étudiants ont même été jetés par les fenêtres de leurs dortoirs. Que s'est-il passé alors ? Le président " réformateur " a-t-il protesté ? Au contraire ! M. Khatami a remercié les forces de l'ordre d'avoir garanti la stabilité et protégé le régime. Et que voit-on aujourd'hui ? Une fois de plus, le " candidat du peuple " s'incline devant les injonctions des radicaux. Finalement, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Pensez-vous que M. Khatami aurait pu se présenter s'il n'avait pas manifesté une allégeance totale au système, au guide, à la Constitution ? Est-il possible que quelqu'un comme lui, qui a promis de servir la République islamique, puisse la transformer ? L'électeur de base, désormais, n'est plus dupe. Il a enfin compris qu'avoir à la présidence M. Khatami ou un autre dirigeant revenait strictement au même. Cela dit, je veux bien reconnaître qu'il existe deux camps en Iran. Mais cet affrontement, c'est celui du régime contre le peuple. Les voilà, les deux camps ! D'un côté, une théocratie qui essaie, tant bien que mal, de survivre ; de l'autre, une nation qui réclame sa souveraineté. D'où, encore une fois, la grande question qui taraude les Iraniens : comment se débarrasser de ce régime inique ?
P. I. - Vous ne cessez de dire que la " mollarchie " iranienne approche de sa fin. Sur quels éléments fondez-vous cette appréciation ?
R. P. - Ce pouvoir s'essouffle, c'est indéniable. Les problèmes qui se posent à lui deviennent chaque jour plus insurmontables. Même le " guide suprême " n'a plus la stature qui était la sienne par le passé. L'impasse est totale. Le mouvement des jeunes et les soulèvements des étudiants (3) ont montré à quel point ceux qui gouvernent le pays sont dans l'erreur. Pendant plus de vingt ans, ils ont eu recours à tous les moyens de propagande possibles pour contrôler les jeunes générations et les maintenir dans l'ignorance. Or le résultat a été exactement contraire à celui recherché ! Plus le temps passe, plus il est évident qu'il n'y aura pas de réformes aussi longtemps que ce régime - antidémocratique par nature - perdurera. Le plus important, désormais, n'est pas de savoir s'il s'écroulera, mais quand il s'écroulera. J'en suis certain : le peuple iranien va résolument se détourner des mollahs et décider lui-même de son avenir. J'ajoute que la communauté internationale doit tenir compte de cette situation explosive dans ses tractations avec Téhéran.
P. I. - Parlons, justement, de la communauté internationale. Quel rôle voudriez-vous lui voir jouer ?
R. P. - Il est indispensable que les pays occidentaux perçoivent le rejet dont les dirigeants iraniens font l'objet et en tirent les conséquences. Car nous venons d'entrer dans une phase cruciale non seulement pour les Iraniens, mais aussi pour le reste de la planète. Il est évident que la révolution islamiste de 1979 n'a pas été sans conséquences sur la région. Pis : elle a influencé, on le voit bien aujourd'hui, l'ensemble des pays moyen-orientaux. C'est en grande partie à cause des décisions de Téhéran que l'expansion du terrorisme, la propagation de l'islamisme radical et la prolifération nucléaire concernent à présent tous les États de la zone. L'Iran est un acteur clé dans cette partie du monde : son rôle est essentiel aussi bien dans le règlement du conflit israélo-palestinien (4) que pour garantir la stabilité régionale. Grâce à ses réserves de pétrole, il est également un élément décisif du grand jeu énergétique. Bref, un changement de régime serait dans l'intérêt de tous. Mais dans quelle mesure est-il possible d'accélérer ce processus inéluctable ?
P. I. - Voulez-vous dire par là que vous appelez une intervention étrangère de vos vœux ?
R. P. - Certainement pas ! Comprenez-moi bien : je suis persuadé que l'Iran n'a pas besoin d'une intervention étrangère pour se débarrasser de ses gouvernants. Le peuple iranien est tout à fait capable de prendre son destin en mains. L'idéal serait que ce changement ait lieu de façon non violente, à l'inverse de ce qui s'est passé en Afghanistan ou en Irak. Il n'en reste pas moins que l'attitude de la communauté internationale est déterminante et que le peuple compte sur son soutien. D'ailleurs, au lieu de se livrer à des marchandages avec les autorités de la République islamique (5), elle ferait mieux de s'en détourner clairement afin de bien montrer que ces gens-là ne comptent plus ! Il est temps d'épouser la cause de la liberté en Iran. À cet égard, le " timing " est très important : plus on tardera, plus le risque sera grand de voir se réaliser des scénarios peu souhaitables.
P. I. - De quels scénarios voulez-vous parler ?
R. P. - Prenons un exemple tout à fait plausible. Admettons que l'Iran parvienne à développer l'arme nucléaire d'ici deux ans (6) - et ce n'est pas une vue de l'esprit ! Pensez-vous que l'Occident assisterait à une telle évolution sans rien dire ? De nombreux États, au premier rang desquels figure Israël, n'accepteraient jamais de courir un tel risque. Des mesures de rétorsion seraient prises ; des attaques préventives pourraient même avoir lieu. Mais pourquoi aller jusque-là ? Pourquoi recourir à des mesures extrêmes alors qu'il est évident que les Iraniens sont prêts à en finir avec ce système ? Seulement, pour qu'ils y parviennent, il faut les soutenir. L'enjeu est de taille : si un changement de régime venait à se produire à Téhéran, je suis convaincu que nous assisterions aussitôt à un virage à 180 degrés sur le terrain du terrorisme et de l'islamisme radical. Une fois de plus, un tel dénouement est dans l'intérêt de tous.
P. I. - Concrètement, de quelle façon ce changement pourrait-il se produire ?
R. P. - Avant tout, j'espère qu'il s'effectuera en dehors de toute violence, grâce à la désobéissance civile de la population. Deux aspects comptent plus que tout : maintenir l'unité du pays et interroger le peuple en organisant un référendum. Il faut, en effet, que les Iraniens puissent dire non à la République islamique et qu'ils optent pour un système démocratique. Ce n'est qu'ensuite qu'ils en détermineront la forme. Le nouveau système pourrait être aussi bien une monarchie constitutionnelle qu'une République. Voyez-vous, j'ai beau être l'héritier de la Couronne - c'est ainsi que de nombreux Iraniens me perçoivent -, je n'insiste pas sur la forme finale car le plus important, à mes yeux, reste le contenu. Mon objectif est simple : faire en sorte que la nation iranienne recouvre sa souveraineté. Ce sera là la fin de ma mission politique. En définitive, c'est au peuple d'Iran qu'il appartient de formuler ses préférences et de décider de son destin. Pour l'instant, je ne songe qu'à être le catalyseur de l'opposition politique à ce régime.
P. I. - Vous parlez de l'opposition, mais elle est tout sauf unie ! N'est-ce pas, d'ailleurs, la raison majeure de son échec ?
R. P. - Absolument. Par le passé, les opposants à la République islamique ont été incapables de s'accorder. La résistance extérieure, la première à s'organiser, n'a pas su aller de l'avant. Elle s'est toujours empêtrée dans des querelles de clocher. Conséquence : elle n'a pas pu faire la jonction avec la résistance intérieure. Or cet aspect est primordial dans la mesure où, à l'intérieur du pays, la marge de manœuvre des gens est limitée par l'absence de liberté. C'est donc à l'opposition extérieure, elle qui a les mains libres, d'aider ses compatriotes écrasés par un pouvoir rétrograde et injuste à se délivrer de la tyrannie qu'ils subissent. En tout cas, une chose est sûre : ceux qui pensent pouvoir réaliser des scénarios bien ficelés à l'avance se trompent sur toute la ligne. Nul ne peut prétendre se substituer au peuple et lui imposer ses vues. L'opposition veut être efficace ? Alors, elle doit s'entendre sur quatre points intangibles : 1) mettre en avant la démocratie ; 2) se montrer soucieuse des droits de l'homme ainsi que des libertés politiques et religieuses ; 3) être convaincue de la nécessité de séparer la religion de l'État ; 4) s'attacher à défendre l'indépendance et l'intégrité territoriale du pays. Tous les autres problèmes sont secondaires. Pour en revenir à la désunion de cette opposition, j'aimerais vous faire remarquer qu'il y a quand même du mieux. Les relations entre les trente ou quarante groupes qui la composent - et qui représentent des sensibilités de gauche comme de droite, des républicains comme des monarchistes, des radicaux comme des modérés - n'ont cessé de devenir plus constructives au cours de ces quinze dernières années. Encore un effort ! Ne perdons pas de vue l'essentiel, ce à quoi nous aspirons tous : l'émergence d'un Iran démocratique. Pour ma part, je n'ai aucun doute : un jour, et plus tôt qu'on ne le croit, la dictature actuelle sera rejetée. Entre nous, qui aurait parié sur l'effondrement de l'URSS quelques mois seulement avant la chute du Mur de Berlin ?
P. I. - Avez-vous, personnellement, un projet précis pour l'avenir de votre pays ?
R. P. - Je souhaite, bien entendu, la mise en application des quatre points que je viens de citer. Le nouveau système qui verra le jour en Iran devra garantir l'égalité de tous et pourvoir à la tenue d'élections libres. Les droits civils et politiques des Iraniens devront être affirmés. Personne, aucun groupe ne sera au-dessus de la loi. Moi-même, en tant qu'héritier de la dynastie des Pahlavi, je ne prétends à aucun droit particulier, si ce n'est ceux que la Constitution et la volonté populaire voudront bien me reconnaître. Le système judiciaire devra être réformé du tout au tout afin de répondre aux standards internationaux. Son fonctionnement devra être transparent, de façon à ne laisser aucune prise à la corruption. Il faudra le rendre accessible à tous en décentralisant les tribunaux et en allégeant les procédures. Par ailleurs, toutes les ethnies qui cohabitent en Iran devront, selon la Constitution, pouvoir administrer leurs propres affaires elles-mêmes. Enfin, une chose me tient énormément à cœur : il faudra en finir avec l'injustice dont sont victimes les femmes. Elles doivent, à l'avenir, jouir des mêmes droits que les hommes. Le sexe d'un individu ne doit pas être un facteur discriminatoire. Par surcroît, le recul de la domination masculine est un critère important pour mesurer le niveau de démocratisation d'une société. Vous verrez : un jour l'Iran sera un pays modèle, tant sur le plan de la laïcité que sur celui du respect des droits de l'homme...
P. I. - Êtes-vous en contact avec les Iraniens de l'intérieur ?
R. P. - Mon pays ne vit pas dans l'isolement, avant tout grâce à l'Internet et aux antennes paraboliques. Mon site Internet, inauguré il y a quatre ans, a déjà reçu plus de 60 millions de visites, dont 70 % en provenance d'Iran. Ce site nous donne une incomparable visibilité. Certains de nos messages passent également par la radio, grâce aux nombreuses antennes paraboliques installées en Iran. Les médias dirigés par nos compatriotes installés en Californie (7) ainsi que des stations de radio étrangères comme la BBC, Voice of America ou Voice of Israel nous donnent la parole dans leurs émissions captées en Iran. Sur place, les gens écoutent ces retransmissions. Il m'arrive souvent de discuter avec eux en direct. Et puis, il y a le téléphone et le fax. Bref, l'opposition en exil communique avec l'ensemble du pays. Chaque jour, mon secrétariat reçoit des communications de toutes sortes et j'ai, à maintes reprises, l'occasion de m'entretenir, par courrier ou par téléphone, avec mes concitoyens restés " à l'intérieur ". À ce propos, je me réjouis de voir que les jeunes sont particulièrement motivés : ils cherchent souvent à entrer en contact avec nous, principalement via Internet.
P. I. - Peut-on tout miser sur la communication ?
R. P. - Nous baignons dans l'ère de la communication et de l'interactivité. Comment maintenir un pays dans l'isolement et l'ignorance, de nos jours ? C'est tout bonnement impossible ! Et l'Iran est, à cet égard, un bon exemple. L'époque a changé. Il y a quelques années, passer un simple coup de fil là-bas relevait du parcours du combattant. Ce n'est plus le cas. Le pays, lui aussi, a changé. Depuis la révolution, la population a doublé. L'Iran compte aujourd'hui 67 millions d'habitants, dont 30 millions sont âgés de moins de trente ans. Ceux-là ne veulent plus attendre. Ils sont impatients d'avoir du travail, de vivre sans entraves. Il y a une quinzaine d'années, lorsque le Rideau de fer est tombé, les peuples qui en étaient prisonniers ont obtenu ce à quoi ils aspiraient le plus : la liberté. Croyez-vous que les Polonais, les Tchèques ou les Lituaniens disposaient des moyens de communication actuels ? Bien sûr que non ! Et pourtant, rien n'a pu empêcher le Mur de tomber. La même chose se produira chez nous.
P. I. - Comment pouvez-vous évaluer la portée réelle de vos idées sur le terrain ? Sauf erreur, vous ne pouvez pas vous rendre en Iran...
R. P. - D'après notre dernier sondage sur l'Iran (8), de nombreux Iraniens de l'intérieur ont bien reçu mon message et soutiennent mon projet. Je m'aperçois qu'il y a une vraie progression par rapport à il y a seulement quatre ans, quand j'avais l'impression de parler dans le vide. Aujourd'hui, c'est clair pour tout le monde : le changement va se produire, mais il doit impérativement se faire de façon non violente - comme je vous l'ai déjà dit. Savez-vous pourquoi ? Parce que la violence est justement le point fort de ce régime et des êtres dénués de scrupules qui se trouvent à sa tête. C'est principalement grâce à la conjonction de la désobéissance civile et de l'écroulement économique du système actuel que nous atteindrons notre but. Non en prenant les armes.
P. I. - Vous estimez donc que l'essoufflement de l'économie iranienne pourrait, à la longue, déstabiliser le régime ?
R. P. - À la base des problèmes économiques de l'Iran, il y a l'anarchie et l'absence de justice. Un pays dénué de système judiciaire digne de ce nom, où la loi n'a aucun pouvoir, n'est pas un lieu sûr pour investir. Avant toute chose, les capitaux vont là où il y a de la sécurité. Or, sans investissements, il n'y aura pas de dynamisme économique et, de ce fait, pas de développement. Combien de temps un pays aussi dynamique sur le plan de la démographie peut-il stagner économiquement ? Il ne sera guère aisé de combler le retard accumulé. Le régime a, en effet, causé des préjudices énormes à l'économie du pays. Tout au long de son existence, la République islamique a connu des expérimentations économiques diverses, plus catastrophiques les unes que les autres. Au début de la révolution de 1979, on a voulu créer une " économie islamiste " ; au bout du compte, c'est tout le pays qui s'est retrouvé paralysé. Ensuite, pendant le conflit avec l'Irak (9), ce fut le règne de l'" économie de guerre " : en principe tout était étatique et centralisé mais, en réalité, certains privilégiés (intermédiaires, profiteurs, importateurs triés sur le volet) ont profité de cette situation pour amasser des fortunes colossales. On sait que des organisations révolutionnaires (10) ont usé de leurs appuis politiques pour empocher de l'argent facile grâce aux taux de change préférentiels qui leur étaient octroyés. En fait, en Iran, l'économie étatisée coexiste avec diverses structures plus ou moins opaques comme des fondations caritatives qui ne dépendent d'aucune loi et ne rendent de comptes à personne (11). Ces organisations importent des biens au taux officiel et les revendent, ensuite, au prix du marché. Promptes à vanter la " justice islamique ", comment les autorités peuvent-elles tolérer l'écart qui ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres ? Plus généralement, est-il réaliste de fonctionner avec une économie dans laquelle le secteur privé compte pour moins de 30 % du PIB ? Je ne le crois pas.
P. I. - Vous considérez que le pouvoir iranien n'est pas un interlocuteur valable et qu'il va, de toute façon, s'écrouler. Mais - vous vous en êtes désolé tout à l'heure - la communauté internationale continue de discuter avec Téhéran. Pensez-vous que les dirigeants occidentaux finiront par se ranger à votre opinion et se montreront plus fermes à l'égard de la République islamique ?
R. P. - Je suis confiant, malgré tout. Le monde devrait finir par comprendre qu'il n'y a rien à attendre de ce régime et que, pour les dirigeants installés à Téhéran, répondre aux demandes d'ouverture exprimées par la population serait tout bonnement impossible. À leurs yeux, cela équivaudrait à se tirer une balle dans le pied ! Mais l'Occident doit être d'autant plus lucide que les mollahs sont habiles à tromper l'opinion internationale. La preuve, c'est ce fameux " dialogue constructif " (12) que certains pays de l'Union européenne - notamment la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne - continuent aujourd'hui encore d'appliquer dans leurs contacts avec la République islamique. Nul n'ignore que ces pays ont des intérêts économiques dans la région. Ce qui implique qu'ils s'accommodent des régimes en place dès que ceux-ci leur promettent de " progresser vers la démocratie ". Le régime iranien, qui comprend parfaitement la situation, est expert à ce petit jeu : il promet l'ouverture, la réforme, la démocratie. Il promet tout ce que l'on veut entendre ! Et, en attendant, le peuple iranien subit la dictature. Mais, un jour ou l'autre, il se souviendra du comportement complaisant des grandes puissances à l'égard de ses bourreaux. Et, à ce moment-là, croyez-moi, il demandera des comptes. La communauté internationale devra répondre à la question : " Où étiez-vous lorsque nous avions besoin de vous ? " C'est pourquoi j'aimerais terminer en lançant un appel : si les Européens veulent dialoguer avec les Iraniens, qu'ils le fassent avec le peuple et non pas avec ceux qui l'oppriment !

Notes :

(1) Le " Velayat-e faqih " est le principe de la primauté du religieux sur le politique. C'est le fondement de la République islamique.
(2) Il s'agit du Conseil des gardiens de la Constitution. Placé sous l'autorité du guide suprême, le Conseil a pour tâche de veiller à la constitutionnalité des lois et à leur conformité aux canons islamiques. Composé de douze membres - six juristes nommés par l'autorité judiciaire puis approuvés par le Parlement et six religieux, nommés par le Guide pour une durée de six ans -, le Conseil examine les lois votées par le Parlement (Majlis). Les six ayatollahs ont le dernier mot sur les affaires ayant trait à la religion. Quant au guide suprême, il est élu par l'Assemblée des experts (70 personnes), elle-même élue au suffrage universel.
(3) En juillet 1999 éclata la révolte des étudiants, première grande manifestation de l'opinion publique contre le régime. Périodiquement, la contestation agite les campus. En juin 2003, une protestation de rue qui dura dix jours se solda par l'arrestation de près de 4 000 étudiants. 2 000 d'entre eux se trouvent toujours en prison aujourd'hui.
(4) La République islamique apporte un soutien politique et moral aux mouvements extrémistes palestiniens Hamas et Djihad islamique. Elle ne reconnaît pas l'État d'Israël et arbore une position critique envers les négociations de paix.
(5) En décembre 2003, l'Iran a signé le protocole additionnel au Traité de non prolifération (TNP), lequel prévoit des visites renforcées et inopinées des experts de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique) sur les sites nucléaires iraniens. Selon ce protocole, Téhéran s'engage également à suspendre son programme d'enrichissement d'uranium. La signature du protocole additionnel est intervenue après des négociations entre les ministres des Affaires étrangères allemand, britannique, français et les autorités de Téhéran en vue d'une meilleure coopération de l'Iran avec l'AIEA.
(6) " Les Iraniens doivent comprendre que la communauté internationale ne va pas se contenter de rester immobile alors qu'ils poursuivent leurs recherches visant à se doter de l'arme nucléaire " a averti, le 14 mars, Colin Powell au moment où Téhéran menaçait de revoir sa façon de coopérer avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Si les Iraniens " persistent dans cette voie ", ils doivent s'attendre à ce que la communauté internationale " se prépare à agir lors de la prochaine réunion de l'AIEA en juin " a déclaré M. Powell.
Agence onusienne, l'AIEA peut, si elle est insatisfaite de l'attitude de Téhéran, saisir le Conseil de sécurité de l'ONU. Votée le 13 mars 2004, la dernière résolution de l'AIEA exprimait sa " sérieuse inquiétude " face aux " omissions " et aux " questions restées sans réponse " des Iraniens sur le développement de leur programme nucléaire. Toutefois, les experts de l'AIEA, se gardant de tirer des conclusions définitives, ont prévu d'évaluer, en juin, la coopération iranienne en matière de nucléaire.
(7) Il s'agit des médias financés ou contrôlés par la diaspora iranienne. Par exemple les chaînes de télévision privées : NIIV, PARS, AZADI ou la station de radio KRSI.
(8) Ce sondage a été réalisé par la Fondation Mihan. Créée par Reza Pahlavi en 1998, Mihan s'est donné pour but d'établir un dialogue entre les Iraniens de la diaspora et ceux de l'intérieur du pays.
(9) La guerre entre l'Iran et l'Irak a duré de 1980 à 1988. Elle a fait plusieurs centaines de milliers de morts dans les deux camps.
(10) Parmi ces organisations révolutionnaires, on peut citer le corps des gardiens de la Révolution, les " Pasdarans ", qui jouit de larges privilèges, notamment de taux de change préférentiels.
(11) À vocation sociale lorsqu'elles ont été créées, les fondations sont devenues de véritables puissances financières. Échappant au contrôle du gouvernement, elles jouissent, en outre, d'exemptions d'impôts ainsi que de larges subventions (financements bancaires, allocations de change à des taux préférentiels). Si elles sont souvent dominées par des conservateurs, la plus importante d'entre elles, la Fondation des déshérités (10 % de la production industrielle), serait acquise au camp réformateur.
(12) Les Européens - plus particulièrement la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne - poursuivent, depuis 1995, une politique dite de " dialogue constructif " qui a évolué vers un " dialogue global " en 1998. Celui-ci porte à la fois sur une coopération bilatérale (drogue, réfugiés, énergie, commerce et investissements), des questions régionales (Proche-Orient, Irak) et générales (terrorisme, droits de l'homme, prolifération). Ce " dialogue constructif " a été ravivé, à l'automne 2003, lorsque la " troïka " européenne (les chefs des diplomaties française, allemande et britannique) a entamé des discussions avec Téhéran pour sortir de la crise de la prolifération nucléaire.