Politique Internationale - La Revue n°163 - PRINTEMPS - 2019

sommaire du n° 163
Le terrible bilan de huit ans de conflit syrien
Article de Jean-Pierre FILIU
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En 2011, la Syrie, avec une population estimée à une vingtaine de millions d'habitants (1), était considérée comme l'une des sociétés les plus avancées du Moyen-Orient arabe - et cela, avant tout du fait de la qualité parfois sommaire, mais indéniable de ses services publics de base en matière de santé et d'éducation. Huit ans plus tard, le pays apparaît largement comme un champ de ruines. Plus de la moitié des habitants ont été contraints de quitter leurs foyers, soit pour être déplacés ailleurs en Syrie (6,5 millions de personnes) (2), soit pour se réfugier hors de ses frontières (5,5 millions se trouvent aujourd'hui dans les États limitrophes) (3). Le bilan des pertes humaines est encore plus effroyable : environ un demi-million de morts, au moins 1 million de blessés, souvent très graves ou mutilés (4), et des dizaines de milliers de « disparus » (5). Aux victimes des hostilités proprement dites s'ajoutent celles dues à l'effondrement du système de santé provoqué par la destruction partielle ou totale de la moitié des établissements médicaux, sur fond de destruction partielle ou totale du quart du parc d'habitations (6).

La difficulté de l'accès au terrain et les multiples manipulations de l'information rendent délicate la comptabilisation précise des pertes en termes de personnes et d'infrastructures, si bien que ces pertes sont très probablement sous-évaluées (7). L'étude de sources concordantes, émanant du régime Assad comme de l'opposition, met cependant en lumière un très fort différentiel, de l'ordre de dix à un, entre les pertes civiles infligées par le régime et ses supplétifs, d'une part, et les différents groupes révolutionnaires, d'autre part. Ce fossé s'explique, notamment, par le monopole de la force aérienne dont disposent le régime Assad et ses alliés, ainsi que par leur écrasante supériorité en matière d'artillerie lourde et de chars de combat. De même, il s'avère que le nombre de pertes civiles provoquées par le régime Assad est environ dix fois supérieur à celui dû aux exactions de Daech (8). Quant aux combattants étrangers engagés dans les différents camps, leurs pertes sont sensiblement plus faibles que celles des combattants syriens et, a fortiori, des civils syriens (9). L'horreur d'une telle crise ne doit donc jamais faire oublier deux réalités fondamentales : 1) le régime Assad, responsable par son refus de toute réforme du déclenchement du conflit, en demeure, et de très loin, la partie la plus meurtrière et la plus destructrice, y compris par rapport à Daech ; 2) les Syriennes et les Syriens sont, et de très loin, les premières victimes d'un conflit pourtant marqué par une internationalisation croissante. Un rappel des différentes phases de cette crise est indispensable pour en analyser la dynamique et les conséquences.

2011-2013 : l'abandon du peuple syrien

Les manifestants qui osent défier le régime Assad dans les rues de Damas et de Deraa (10), le 15 mars 2011, ne sont que quelques centaines. Leur protestation pacifique marque pourtant la chute du « mur de la peur » dans la seule dictature héréditaire du monde arabe - où Bachar al-Assad a succédé en 2000 à son père Hafez, lui-même détenteur du pouvoir absolu durant trente années. Le despote syrien refuse d'emblée d'effectuer des gestes susceptibles d'apaiser la contestation, comme lever la loi martiale ou légaliser les partis d'opposition. Il choisit, au contraire, de réduire la contestation à un complot « terroriste » manipulé depuis le Golfe, Israël et les capitales occidentales. Assad est soutenu sans réserve sur le plan médiatique et politique par la Russie et l'Iran, qui ont tous deux attribué les précédentes « révolutions de couleur » (11) à de sombres conspirations internationales. Un cycle s'enclenche, vendredi après vendredi, au fil de cortèges de plus en plus nourris dont la répression fait de plus en plus de victimes. L'opposition, structurée par un maillage de comités locaux, adopte en juin une plate-forme, cette fois révolutionnaire, appelant à un « État démocratique et pluraliste, fondé sur la liberté et l'égalité des citoyens syriens » (12).

Cette tendance pacifiste aurait pu être confortée par une reconnaissance internationale du Conseil national syrien (CNS), coalition de différentes tendances de l'opposition constituée en octobre 2011. Mais les pays occidentaux, qui avaient reconnu en mars 2011 en Libye la légitimité du Conseil national de transition (CNT), n'ont aucune envie de répéter un tel geste en Syrie : l'enlisement de la crise libyenne, avec intervention de l'Otan à la clé, jette le trouble à Washington, Paris et Londres, tandis que la Russie se saisit du précédent libyen pour dénoncer la « volonté occidentale de renverser les régimes en place » sous couvert de protection des populations. L'opposition syrienne paie également le prix de la détermination de Barack Obama à solder le calamiteux héritage de l'administration Bush en se désengageant ostensiblement du Moyen-Orient. Le régime Assad représentant toujours la Syrie à l'ONU, où le veto de la Russie lui est acquis au Conseil de sécurité, le CNS ne peut compter que sur la bonne volonté aléatoire des « amis de la Syrie » (13), une appellation vague qui masque mal les rivalités croissantes entre ces soi-disant « amis ».

Privée de débouché diplomatique, l'alternative révolutionnaire est, en outre, soumise à une répression de plus en plus meurtrière. Parallèlement, le pouvoir de Damas libère cyniquement des centaines de détenus djihadistes, dans une politique du pire qui se révélera payante. Des milices d'auto-défense et des unités de déserteurs se fédèrent à l'automne 2011 en une Armée syrienne libre (ASL) qui, en l'absence de chaîne de commandement claire, n'a d'« armée » que le nom. Le contraste entre le sous-équipement d'une ASL profondément divisée et l'appui inconditionnel de Moscou et de Téhéran aux forces pro-Assad (garde prétorienne, milices loyalistes et « conseillers » étrangers) permet au régime, en mars 2012, de reconquérir une partie du bastion contestataire de Homs. Cette escalade se déroule alors que Kofi Annan, mandaté par l'ONU et la Ligue arabe, refuse de prendre en compte la dynamique proprement révolutionnaire de la crise syrienne pour se concentrer sur une hypothétique conciliation entre Washington et Moscou.

Cette approche de type « guerre froide » se heurte au refus qu'oppose la Russie à la moindre remise en cause de la légitimité du régime Assad. L'intransigeance russe vide de toute substance la « transition politique » à laquelle les États-Unis se disent attachés en Syrie. Cette impasse diplomatique débouche logiquement sur une nouvelle escalade militaire. En août 2012, Annan démissionne de son poste et Obama définit ses « lignes rouges » en Syrie : il ne réagira qu'à l'utilisation d'armes chimiques par le régime Assad. Ce dernier se retrouve donc libre, par défaut, de recourir au reste de son arsenal contre l'opposition... La mise en place d'une zone d'interdiction aérienne qui permettrait de protéger un territoire où s'implanterait une alternative révolutionnaire est, dès lors, définitivement écartée. L'ASL, ainsi désavouée, doit faire face à la surenchère de groupes salafistes - voire djihadistes - qui profitent eux-mêmes de la compétition entre l'Arabie saoudite, le Qatar et les mécènes privés du Golfe. Quant au régime Assad, il se mobilise pleinement contre l'opposition en abandonnant une partie de son territoire, au nord-est, à la branche syrienne de la guérilla kurde du PKK (14), alors engagé dans un processus de paix avec le gouvernement Erdogan en Turquie.

Malgré un rapport de forces très favorable, l'armée et les milices loyalistes se révèlent médiocres dans des combats urbains où l'utilisation massive de l'aviation, de l'artillerie et des blindés ne peut garantir la victoire à elle seule. Cette défaillance préoccupe suffisamment l'état-major iranien pour que les unités de choc du Hezbollah, épaulées par des Gardiens de la révolution, soient envoyées en première ligne dans les faubourgs de Damas et sur le front d'Alep-Ouest. Benyamin Netanyahou s'accommode de ce développement qui lui paraît détourner les milices pro-iraniennes de la frontière nord d'Israël. Il est également favorable à un démantèlement de l'arsenal chimique du régime Assad plutôt qu'à des frappes de représailles, après l'utilisation massive de gaz sarin, en août 2013, contre la population de banlieues insurgées de Damas (15). Barack Obama, qui recule devant la mise en oeuvre de ses propres « lignes rouges », préfère conclure avec Vladimir Poutine un accord sur le désarmement chimique de la Syrie. Le régime Assad, maître d'oeuvre paradoxal de cet accord, revient au centre d'un jeu international où les aspirations démocratiques du peuple syrien sont occultées.

2013-2015 : la montée en puissance de Daech

Le principal bénéficiaire d'un processus aussi désastreux n'est pourtant pas le régime Assad, mais un acteur nouvellement apparu sur la scène syrienne et désigné sous son acronyme arabe de Daech (16). Le chef de cette organisation djihadiste, l'Irakien Abou Bakr al-Baghdadi, a longtemps collaboré avec les services syriens, du temps où le régime de Damas soutenait la guérilla anti-américaine en Irak. Mais Baghdadi, promu à la tête de la branche irakienne d'Al-Qaïda, prend son autonomie envers la hiérarchie djihadiste pour établir son propre « État islamique », d'abord en Irak, puis en Syrie, où il rompt avec la branche locale d'Al-Qaïda, le front Nosra. Le berceau de Daech est la ville de Raqqa, prise au printemps 2013 aux révolutionnaires syriens qui en avaient chassé le régime Assad. Daech va d'ailleurs, en Syrie, progresser essentiellement dans les zones tenues par l'opposition, un ennemi bien plus prioritaire pour Baghdadi que la dictature damascène. Le régime considère en retour Daech comme un moindre mal qui non seulement combat l'opposition mais, par surcroît, permet de discréditer cette même opposition en l'associant aux horreurs djihadistes. Assad, qui martèle depuis mars 2011 être le seul rempart face au « terrorisme », trouve dans l'ascension de Daech un inépuisable argument de propagande.

Les forces anti-Assad, menacées d'être prises en étau entre le régime et Daech, lancent en janvier 2014 leur « deuxième révolution », cette fois contre les phalanges d'al-Baghdadi, qu'elles expulsent d'Alep-Est et du nord-ouest de la Syrie. Cette efficacité des milices révolutionnaires face à Daech ne leur permet pourtant pas de peser sur les pourparlers ouverts sous l'égide de l'ONU à Genève, où le régime de Damas, représenté par son ambassadeur auprès des Nations unies, persiste à considérer les opposants non seulement comme des « terroristes » mais, aussi, comme des « étrangers », traîtres à leur patrie. Alors que la Russie et la Chine campent au Conseil de sécurité sur le principe de souveraineté d'Assad, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France se révèlent incapables d'impulser la « transition » qu'ils appellent de leurs voeux en Syrie. L'escalade militaire entraîne des vagues de déplacements de plus en plus importantes à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Le bastion révolutionnaire d'Alep-Est, pourtant débarrassé de Daech, est la cible de campagnes de bombardements de ses infrastructures civiles, destinées à détruire toute expérience de gouvernement alternatif. De nombreux fiefs de l'opposition sont soumis à un siège implacable, dont la levée n'est accordée qu'en contrepartie d'une reddition pure et simple.

L'ONU, dont le Conseil de sécurité est paralysé par les veto russe et chinois (17), doit avouer son impuissance face à ces graves violations du droit humanitaire. Le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, dans la banlieue sud de Damas, connaît au printemps 2014 la situation la plus tragique : des dizaines de personnes meurent de faim à cause du siège imposé par le régime Assad et ses milices affiliées. Une telle descente aux enfers fait naturellement le jeu des recruteurs de Daech qui accueillent dans la vallée syrienne de l'Euphrate des milliers de « volontaires » venus du monde entier. L'effondrement de l'armée irakienne à Mossoul, en juin 2014, livre la deuxième ville de l'Irak à Baghdadi, proclamé « calife » de ce temps. Daech a beau prôner l'« abolition » des frontières coloniales, il se comporte en Irak comme une insurrection enracinée dans la minorité sunnite, alors que la Syrie, elle, est fondamentalement gérée comme une plate-forme de la mondialisation djihadiste. Les militants venus d'Europe, ignorant tout de la Syrie, de sa langue et de sa culture, sont ainsi chargés de quadriller la population locale et de la soumettre au projet totalitaire de Baghdadi. Ils constituent également une ressource de choix pour la branche de Daech chargée de planifier des attentats à l'étranger (18), dans un premier temps à Bruxelles en mai 2014 puis à Paris en janvier 2015.

En août 2014, alors que Daech contrôle, entre la Syrie et l'Irak, un territoire d'une superficie comparable à celle de la Jordanie, Obama constitue, autour des États-Unis, une coalition de plusieurs dizaines de pays fondée sur trois principes opérationnels : d'abord, la priorité accordée au théâtre irakien par rapport au syrien ; puis un engagement aérien épaulant au sol des partenaires kurdes (gouvernement régional du Kurdistan en Irak et branche locale du PKK en Syrie (19)) ; enfin, le choix d'une guerre d'usure plutôt que d'une campagne éclair. La coalition menée par les États-Unis ne prend à aucun moment en compte la « deuxième révolution » lancée dès janvier 2014 contre Daech par les milices anti-Assad. Elle s'appuie, au contraire, sur la branche syrienne du PKK qui devient l'armature des Forces démocratiques syriennes (FDS), non sans divers arrangements avec le régime Assad (20). La reprise des hostilités entre Ankara et le PKK, en juillet 2015, rend le soutien des États-Unis aux FDS de plus en plus problématique dans la relation turco-américaine. Erdogan a une hantise : l'émergence d'une « ceinture kurde » à la frontière sud de la Turquie. Cette crainte explique largement son investissement sans précédent dans une coalition de milices arabes qui enchaîne les victoires contre Assad dans le nord-ouest de la Syrie. Les revers loyalistes sont si cinglants que Poutine décide, en septembre 2015, d'engager ouvertement ses forces, surtout aériennes, dans un conflit où son implication, certes déterminante, était demeurée jusque-là indirecte.

François Hollande avait décidé, peu après son élection en mai 2012, de fermer l'ambassade de Syrie en France (21), sans pour autant rompre les relations diplomatiques entre Paris et Damas (à la différence du choix qu'avait effectué Nicolas Sarkozy en mars 2011 pour la Libye). En août 2013, il avait plaidé en faveur d'une réaction forte au crime contre l'humanité qu'Assad avait perpétré en faisant gazer plusieurs banlieues de Damas. La reculade d'Obama sur cette question fondamentale déstabilise dès lors toute la politique syrienne de la France, à commencer par ses efforts visant à promouvoir une alternative structurée à Assad. Le blocage du Conseil de sécurité, du fait des veto russes et chinois, entrave aussi la dynamique multilatérale chère à Paris. Quant à la coalition anti-Daech, la France ne peut même pas y valoriser sa position de deuxième contributeur en Irak vu que seul l'état-major américain définit les cibles, les pilotes français n'ayant d'autre liberté que de refuser éventuellement de les frapper. Hollande hésite une longue année avant d'étendre à la Syrie, en septembre 2015, l'engagement de ses forces sous commandement américain, une évolution que son ministre de la Défense justifie par cette formule : « L'ennemi de la France, c'est Daech. Assad, c'est l'ennemi de son peuple » (22).

2015-2018 : le grand jeu de la Russie

Ces réalignements politico-militaires facilitent l'adoption, en décembre 2015, par un Conseil de sécurité pour une fois unanime, de la résolution 2254 : un cessez-le feu devrait déboucher en Syrie, au bout de six mois, sur une « gouvernance crédible, inclusive et non sectaire », suivie de l'élaboration d'une nouvelle Constitution sur la base de laquelle des élections « libres et régulières » seraient organisées sous le contrôle de l'ONU. Ce scénario vertueux ne connaît pas le moindre début de réalisation, tandis que la Russie multiplie les actions militaires au profit d'un régime Assad officiellement en route vers une « victoire totale » (23). Les opérations de la coalition anti-Daech en Syrie permettent à Poutine de concentrer ses propres bombardements sur l'opposition à Assad. Cette dernière perd tous ses acquis de l'été 2015 et recule sur les autres fronts. Au sol, les Gardiens de la révolution venus d'Iran encadrent des unités souvent engagées en première ligne, où le Hezbollah libanais côtoie désormais d'autres milices chiites d'origine irakienne, afghane, voire pakistanaise. Erdogan, ébranlé par une tentative de coup d'État en Turquie en juillet 2016, se persuade de la complicité, au moins passive, des États-Unis dans ce putsch avorté, alors que Poutine ne lui a pas ménagé son soutien durant cette crise. Le rapprochement entre Ankara et Moscou se déroule en deux temps en Syrie : en août 2016, la Turquie occupe, avec l'aval tacite de la Russie, une zone frontalière sur l'Euphrate, dont elle repousse effectivement Daech, mais pour mieux éviter que les milices kurdes ne s'en emparent ; en décembre suivant, la Turquie abandonne à la Russie ses alliés syriens assiégés dans Alep-Est, accélérant la chute du plus important des bastions révolutionnaires.

Poutine est pleinement en droit de savourer son triomphe : avec un engagement limité à environ 5 000 militaires et des pertes minimes (24), il s'est imposé comme le maître du jeu en Syrie ; dans la foulée de la reconquête d'Alep-Est, il lance à Astana, capitale d'un Kazakhstan acquis aux thèses de Moscou, un processus de « désescalade » où la Russie, la Turquie et l'Iran s'engagent à contenir, voire à pacifier, les dernières zones d'affrontement en Syrie. Il s'agit, en fait, d'étouffer méthodiquement les poches encore tenues par l'opposition armée, d'abord dans la banlieue de Damas, au printemps 2018, puis dans le sud de la Syrie, à l'été suivant. La Turquie est récompensée de sa collaboration à l'exercice d'Astana en obtenant le feu vert de Moscou et de Damas à son occupation du canton d'Afrin, au nord-ouest d'Alep, auparavant tenu par le PKK. Mais c'est peut-être l'Iran qui engrange les plus formidables avancées militaires : une continuité inédite est en effet assurée entre son territoire et la Méditerranée par des milices qui, au Liban, en Syrie et en Irak, sont fidèles aux Gardiens de la révolution, quand elles ne sont pas encadrées par ceux-ci. Dans une perspective historique, il faut remonter aux temps d'avant l'islam pour trouver une puissance perse, alors sassanide, capable d'intervenir jusqu'à Alep. Quant à Poutine, il peut s'offrir le luxe de parrainer sur son territoire des séances de « dialogue national » entre des parties syriennes qui ne croient plus qu'en la Russie pour modérer l'absolutisme d'Assad.

Le processus d'Astana vide de leur substance les exercices que prétend encore conduire l'ONU pour la Syrie. Les États-Unis, piégés par leur refus d'opposer une légitimité révolutionnaire à celle d'Assad en Syrie, ne changent fondamentalement pas de stratégie avec l'entrée de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier 2017 : le bombardement d'un site syrien lié à une frappe chimique, en avril 2017, suivi d'un bombardement comparable, mené cette fois en collaboration avec la France et la Grande-Bretagne, un an plus tard, sont explicitement effectués de manière ponctuelle, avec information préalable de la partie russe, donc indirectement du régime Assad, pour éviter toute escalade. Le président Macron, prenant acte du rôle incontesté du Kremlin, tente de revenir dans le jeu à travers une collaboration « humanitaire » avec la Russie dans la banlieue de Damas, à l'été 2018 (25), mais la manoeuvre tourne court du fait de la mauvaise volonté de Moscou. La coalition anti-Daech en est réduite, une fois Raqqa libérée en octobre 2017, à poursuivre son combat contre les partisans de Baghdadi, sans pour autant avoir d'influence sur le devenir de la Syrie. Trump tire les conséquences logiques d'une telle dynamique en annonçant, en décembre 2018, après la chute de la dernière ville syrienne aux mains de Daech, le prochain retrait des troupes américaines hors de Syrie.

Le déni du droit à l'autodétermination

Au fil de cette périodisation en trois actes, le peuple syrien se retrouve d'abord abandonné par ceux qui se prétendent ses « amis » avant d'être pris en étau entre Daech et le régime Assad, la Russie s'imposant enfin comme la puissance dominante en Syrie du fait de son soutien inconditionnel à la dictature alors que les puissances occidentales se sont d'elles-mêmes marginalisées en limitant leur engagement à la lutte contre Daech. Cet éclairage de huit ans de conflit ne s'articule dès lors pas sur la catégorie trop souvent galvaudée d'un affrontement inexpiable entre sunnites et chiites. Les deux tiers de la population syrienne sont certes à la fois arabes et sunnites, mais ils ne constituent pas plus un bloc homogène que les 10-12 % de leurs compatriotes à la fois arabes et alaouites. En outre, l'appartenance de la famille Assad et des grands généraux à la communauté alaouite ne fait pas pour autant de cette dictature un « régime alaouite ». En effet, de puissants intérêts sunnites lui sont associés ; par surcroît, nombre d'alaouites ont rejoint l'opposition. Surtout, il est absolument erroné d'assimiler au chiisme contemporain la forme très spécifique de l'islam dans laquelle se reconnaissent les alaouites (26).

La République islamique d'Iran a toujours inscrit son appui indéfectible au régime Assad dans le cadre d'un « axe de la résistance » à Israël, et non d'une quelconque solidarité chiite. Les tensions ont d'ailleurs été très fortes entre, d'une part, les milices chiites mobilisées et encadrées par Téhéran en Syrie et, d'autre part, les forces pro-Assad dénoncées pour leur combativité discutable (27) et leur corruption généralisée. Dans le camp supposé « sunnite », la situation n'est pas moins problématique : les contradictions entre l'Arabie saoudite et le Qatar ont alimenté les tensions, parfois violentes, entre milices islamistes, tandis que la Turquie « sunnite » est obsédée par la menace que représentent les Kurdes - pourtant eux aussi « sunnites ». Le paradigme Est-Ouest n'est pas plus éclairant en Syrie car la Russie n'y a, de fait, jamais rencontré de sérieuse opposition à sa méthodique montée en puissance. Les États-Unis ont toujours privilégié, sur un théâtre qu'ils jugeaient secondaire, l'accommodement avec Moscou, voire le désengagement pur et simple : la reculade d'Obama en août 2013 sur les armes chimiques est à cet égard du même ordre que le retrait annoncé brutalement par Trump en décembre 2018. Le paradoxe est que le Kremlin apparaît, à bien des égards, prisonnier de sa victoire en Syrie - et cela, non pas parce que Washington contesterait une telle victoire, mais en raison de la nature même du régime Assad, incapable de la moindre concession, même de façade, au nom d'une hypothétique « Pax Russica ».

Cette impasse tragique renvoie à la longue durée d'une crise où le peuple syrien s'est vu nier depuis un siècle son droit théoriquement imprescriptible à l'autodétermination. En 1920, l'éphémère royaume arabe de Damas, chargé par une assemblée constitutionnelle d'assurer l'égalité des citoyens et la protection des minorités, est écrasé par les troupes françaises. Celles-ci imposent leur domination sur toute la Syrie au nom d'un mandat de la Société des nations (SDN), négociant, déjà, avec la Turquie l'arrêt de son soutien à l'insurrection nationaliste. La fin du mandat, en 1943, n'est effective qu'avec le retrait des troupes françaises en 1946. Le drapeau de la Syrie indépendante arbore alors les trois étoiles nationalistes ; il sera repris par les forces révolutionnaires en 2011 (28). Dans l'intervalle, une succession heurtée de coups d'État et de parenthèses démocratiques débouche, en 1963, sur la prise du pouvoir par le parti Baas et, en 1970, sur l'avènement de Hafez al-Assad, auquel succède son fils trente ans plus tard. Le soulèvement contre la dictature Assad peut, dans cette perspective de temps long, être analysé comme une nouvelle étape de la lutte du peuple syrien pour l'autodétermination, étouffée cette fois avec une férocité inégalée.

Cette grille d'interprétation se révèle sans doute plus pertinente que les schémas sunnites-chiites ou Est-Ouest. Elle souligne l'aveuglement de la plupart des décideurs, des diplomates et des analystes face à une crise d'un type profondément nouveau : la résurgence contemporaine d'un mouvement de libération né un siècle plus tôt, trahi alors par la « communauté internationale » incarnée par la SDN et au profit de la France, et trahi une fois de plus par cette même « communauté » aujourd'hui incarnée par l'ONU et au profit de la Russie. Plus de la moitié de la population syrienne a déjà dû quitter ses foyers pour fuir non seulement la guerre, mais aussi l'oppression du régime Assad qui a nourri le conflit. Les retours de réfugiés demeurent très limités (29) et la reprise des hostilités autour de la poche d'Idlib, dans le nord-ouest du pays, pourrait entraîner un nouvel exode massif. Ce refus collectif et populaire d'accepter les promesses de « normalisation » du régime est fort compréhensible du point de vue syrien : la dynamique mafieuse des différentes polices politiques et de leurs milices affiliées n'épargne plus les milieux loyalistes, alors que des réglementations récentes facilitent l'expropriation et l'accaparement des biens des exilés. L'ONU ne peut évidemment pas plus garantir aujourd'hui la sécurité des civils rapatriés en Syrie que, demain, la transparence d'un éventuel processus électoral. Quant à Bachar al-Assad, il n'acceptera rien de moins qu'une « victoire totale », soit la poursuite des hostilités que mène son système prédateur à l'encontre de son propre peuple, sous une forme ou sous une autre. Que la dictature syrienne ne soit plus menacée militairement ne signifie pas qu'elle cessera de massacrer, de persécuter et d'expulser. Tel est peut-être le bilan le plus terrible de huit années de conflit dans ce malheureux pays.

(1) Le dernier recensement, réalisé en 2004, estimait la population syrienne à un peu moins de 18 millions de personnes.

(2) Leila Vignal, « Syrie : l'heure du retour pour les réfugiés ? », AOC Media, 22 janvier 2019.

(3) Selon les données publiées en janvier 2019 par le Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR), les réfugiés syriens seraient 3,5 millions en Turquie, environ 1 million au Liban, 700 000 en Jordanie et 250 000 en Irak. Les autorités libanaises et jordaniennes estiment que ces chiffres sont significativement sous-évalués. Un million de Syriens auraient par ailleurs trouvé refuge hors du Moyen-Orient, notamment en Allemagne.

(4) Le ratio de quatre blessés pour un mort est généralement retenu dans les conflits de ce type.

(5) Il s'agit en fait des civils capturés hors du champ de bataille par les forces du régime et les différents groupes armés, une réalité par définition sous-évaluée.

(6) Ces chiffres sont publiés en juillet 2017 par la Banque mondiale qui estime alors le bilan cumulé du coût de six années de conflit à quatre fois le montant du PNB syrien en 2010.

(7) Au cours d'un séjour de terrain à Alep en juillet 2013, j'ai pu constater une sous-évaluation systématique du nombre des pertes, notamment lors des bombardements.

(8) Daech est l'acronyme arabe de l'« État islamique en Irak et au Levant », proclamé en avril 2013 en Syrie.

(9) L'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) évalue ainsi, en décembre 2018, le nombre cumulé de pertes pour les forces pro-Assad à 50 296 morts, pour 1 675 combattants du Hezbollah et 8 049 miliciens pro-iraniens tués.

(10) Deraa, la principale ville du sud de la Syrie, a longtemps été un bastion du régime Assad, jusqu'à ce que les sévices infligés à des adolescents y entraînent une vague de protestations.

(11) « Révolution des roses » en Géorgie en 2003, « Révolution orange » en Ukraine en 2004 et « Révolution verte » en Iran en 2009.

(12) « Pour une vision politique », plate-forme des Comités de coordination locaux, 12 juin 2011.

(13) La première réunion des « Amis de la Syrie » se tient, en février 2012, dans la Tunisie en transition démocratique, avec l'Union européenne, la Ligue arabe, les États-Unis et la Turquie.

(14) Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a pour branche syrienne le Parti de l'Unité démocratique (PYD).

(15) Quelque 1 400 personnes périssent, à l'aube du 21 août 2013, dans ces bombardements du régime Assad, mêlant charges chimiques et obus conventionnels.

(16) Voir supra, note 8.

(17) Il faut attendre octobre 2016 pour que la Chine ne joigne pas son veto à celui de la Russie sur une résolution sur la Syrie au Conseil de sécurité de l'ONU.

(18) Cette branche, dite Emni (« sécuritaire »), est calquée sur le modèle des services extérieurs du régime déchu de Saddam Hussein, dont de nombreux cadres de Daech sont des vétérans.

(19) Voir supra, note 14.

(20) Une ligne aérienne continue ainsi, malgré le conflit, de fonctionner entre Damas et Qamichlé, le principal aéroport du nord-est du pays, sous contrôle du PKK, puis des FDS, en collaboration ponctuelle avec les services syriens.

(21) Une représentation syrienne continue d'opérer à Paris auprès de l'Unesco.

(22) Déclaration de Jean-Yves Le Drian, Europe 1, 9 octobre 2015.

(23) Message public d'Assad à Poutine, 9 mai 2016, à l'occasion de la célébration à Moscou du « Jour de la Victoire » sur le nazisme.

(24) Les pertes reconnues par Moscou sont de l'ordre de quelques dizaines de militaires tués en Syrie en trente mois, chiffre qui n'inclut cependant pas les mercenaires russes engagés dans différentes sociétés privées.

(25) Jean-Pierre Filiu, « La France dans le piège russe en Syrie », Le Monde, 22 juillet 2018.

(26) Les alaouites, tout comme les druzes, constituent un groupe endogamique dont seule une minorité d'initiés maîtrise les croyances collectives. Ces croyances se rattachent, dans le cas alaouite, à la prédication, dans l'Irak de la fin du IXe siècle, d'Ibn Nusayr, d'où le nom de « nusayris » longtemps attribué aux alaouites. Le chiisme est en revanche dit « duodécimain » car il vénère une lignée mystique de douze imams, dont le dernier, occulté aux yeux des fidèles au milieu du Xe siècle, est le Mahdi attendu, appelé aussi « imam caché ».

(27) Malgré un effectif théorique de centaines de milliers de soldats, l'armée syrienne mobilise toujours en première ligne ses seules troupes réellement opérationnelles, soit la Quatrième brigade blindée de Maher al-Assad, frère du président, et les Forces spéciales de Souheil al-Hassan, surnommé « le Tigre » (Assad signifiant « Lion »).

(28) Le drapeau du régime Assad arbore en revanche les deux étoiles de la République arabe unie (RAU), correspondant à l'Égypte et à la Syrie « unies » de 1958 à 1961 sous l'autorité de Nasser.

(29) De l'ordre de 120 000 de 2016 à 2018, soit 2 % de la masse totale, et ce malgré la pression exercée, entre autres, par le gouvernement libanais.


Notes :


(1) Le dernier recensement, réalisé en 2004, estimait la population syrienne à un peu moins de 18 millions de personnes.

(2) Leila Vignal, « Syrie : l'heure du retour pour les réfugiés ? », AOC Media, 22 janvier 2019.

(3) Selon les données publiées en janvier 2019 par le Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR), les réfugiés syriens seraient 3,5 millions en Turquie, environ 1 million au Liban, 700 000 en Jordanie et 250 000 en Irak. Les autorités libanaises et jordaniennes estiment que ces chiffres sont significativement sous-évalués. Un million de Syriens auraient par ailleurs trouvé refuge hors du Moyen-Orient, notamment en Allemagne.

(4) Le ratio de quatre blessés pour un mort est généralement retenu dans les conflits de ce type.

(5) Il s'agit en fait des civils capturés hors du champ de bataille par les forces du régime et les différents groupes armés, une réalité par définition sous-évaluée.

(6) Ces chiffres sont publiés en juillet 2017 par la Banque mondiale qui estime alors le bilan cumulé du coût de six années de conflit à quatre fois le montant du PNB syrien en 2010.

(7) Au cours d'un séjour de terrain à Alep en juillet 2013, j'ai pu constater une sous-évaluation systématique du nombre des pertes, notamment lors des bombardements.

(8) Daech est l'acronyme arabe de l'« État islamique en Irak et au Levant », proclamé en avril 2013 en Syrie.

(9) L'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH) évalue ainsi, en décembre 2018, le nombre cumulé de pertes pour les forces pro-Assad à 50 296 morts, pour 1 675 combattants du Hezbollah et 8 049 miliciens pro-iraniens tués.

(10) Deraa, la principale ville du sud de la Syrie, a longtemps été un bastion du régime Assad, jusqu'à ce que les sévices infligés à des adolescents y entraînent une vague de protestations.

(11) « Révolution des roses » en Géorgie en 2003, « Révolution orange » en Ukraine en 2004 et « Révolution verte » en Iran en 2009.

(12) « Pour une vision politique », plate-forme des Comités de coordination locaux, 12 juin 2011.

(13) La première réunion des « Amis de la Syrie » se tient, en février 2012, dans la Tunisie en transition démocratique, avec l'Union européenne, la Ligue arabe, les États-Unis et la Turquie.

(14) Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a pour branche syrienne le Parti de l'Unité démocratique (PYD).

(15) Quelque 1 400 personnes périssent, à l'aube du 21 août 2013, dans ces bombardements du régime Assad, mêlant charges chimiques et obus conventionnels.

(16) Voir supra, note 8.

(17) Il faut attendre octobre 2016 pour que la Chine ne joigne pas son veto à celui de la Russie sur une résolution sur la Syrie au Conseil de sécurité de l'ONU.

(18) Cette branche, dite Emni (« sécuritaire »), est calquée sur le modèle des services extérieurs du régime déchu de Saddam Hussein, dont de nombreux cadres de Daech sont des vétérans.

(19) Voir supra, note 14.

(20) Une ligne aérienne continue ainsi, malgré le conflit, de fonctionner entre Damas et Qamichlé, le principal aéroport du nord-est du pays, sous contrôle du PKK, puis des FDS, en collaboration ponctuelle avec les services syriens.

(21) Une représentation syrienne continue d'opérer à Paris auprès de l'Unesco.

(22) Déclaration de Jean-Yves Le Drian, Europe 1, 9 octobre 2015.

(23) Message public d'Assad à Poutine, 9 mai 2016, à l'occasion de la célébration à Moscou du « Jour de la Victoire » sur le nazisme.

(24) Les pertes reconnues par Moscou sont de l'ordre de quelques dizaines de militaires tués en Syrie en trente mois, chiffre qui n'inclut cependant pas les mercenaires russes engagés dans différentes sociétés privées.

(25) Jean-Pierre Filiu, « La France dans le piège russe en Syrie », Le Monde, 22 juillet 2018.

(26) Les alaouites, tout comme les druzes, constituent un groupe endogamique dont seule une minorité d'initiés maîtrise les croyances collectives. Ces croyances se rattachent, dans le cas alaouite, à la prédication, dans l'Irak de la fin du IXe siècle, d'Ibn Nusayr, d'où le nom de « nusayris » longtemps attribué aux alaouites. Le chiisme est en revanche dit « duodécimain » car il vénère une lignée mystique de douze imams, dont le dernier, occulté aux yeux des fidèles au milieu du Xe siècle, est le Mahdi attendu, appelé aussi « imam caché ».

(27) Malgré un effectif théorique de centaines de milliers de soldats, l'armée syrienne mobilise toujours en première ligne ses seules troupes réellement opérationnelles, soit la Quatrième brigade blindée de Maher al-Assad, frère du président, et les Forces spéciales de Souheil al-Hassan, surnommé « le Tigre » (Assad signifiant « Lion »).

(28) Le drapeau du régime Assad arbore en revanche les deux étoiles de la République arabe unie (RAU), correspondant à l'Égypte et à la Syrie « unies » de 1958 à 1961 sous l'autorité de Nasser.

(29) De l'ordre de 120 000 de 2016 à 2018, soit 2 % de la masse totale, et ce malgré la pression exercée, entre autres, par le gouvernement libanais.