Politique Internationale - La Revue n°163 - PRINTEMPS - 2019

sommaire du n° 163
France-Italie : une relation indestructible
Entretien avec Sergio MATTARELLA
Président de la République italienne depuis 2015.
conduit par
Richard Heuzé
Correspondant du Figaro à Rome
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Richard Heuzé - En février dernier, la rencontre intempestive entre le vice-président du Conseil et leader des « Cinq Étoiles » Luigi Di Maio et une délégation de « gilets jaunes » - geste considéré par Paris comme particulièrement inamical - a provoqué une grave crise entre la France et l'Italie. Aujourd'hui, les esprits se sont apaisés. Mieux : le président Emmanuel Macron vous a invité à effectuer une visite d'État en France. À la veille de cette visite, qui aura lieu à l'automne, comment voyez-vous l'avenir des relations entre les deux pays ?



Sergio Mattarella - Les relations entre l'Italie et la France sont tellement solides, tellement ancrées dans l'histoire économique, culturelle et politique, tellement façonnées par des dizaines d'années d'engagement commun au sein de l'Union européenne et de l'Alliance atlantique, en un mot tellement entrecroisées qu'on ne pouvait douter un instant de l'issue de cet épisode de turbulences. La conversation que j'ai eue au téléphone avec le président Macron a été empreinte d'une grande cordialité. Nous sommes deux pays liés par une forte amitié, deux pays fondateurs de l'Union européenne que nous avons la responsabilité, avec d'autres, de développer encore plus. En cela, la relation entre la France et l'Italie est indestructible. Aussi ai-je accepté immédiatement l'invitation à me rendre en visite d'État en France.



R. H. - Ce n'est pas la première fois dans l'histoire des deux pays qu'une telle crise diplomatique se produit. En juin 1940, lorsque Mussolini avait déclaré la guerre à la France et à la Grande-Bretagne, notre ambassadeur André François-Poncet avait été rappelé à Paris...



S. M. - Au lendemain de l'agression de Mussolini, de la guerre, puis de l'engagement commun dans la Résistance, la réconciliation avec la France a été une étape fondamentale vers la réintégration de l'Italie dans la communauté internationale. À l'époque, seuls quelques pays étaient prêts à écouter ce qu'avait à dire la nouvelle Italie républicaine. La proximité entre les ministres des Affaires étrangères, Carlo Sforza et Georges Bidault, a permis la conclusion, en 1948, d'un projet d'Union douanière entre Paris et Rome qui allait bien au-delà du traité de paix de 1947. Cette Union a précédé l'adhésion de l'Italie à l'Otan en 1949 et au Conseil de l'Europe, une fois encore avec le soutien de Paris.

Les pays latins aspiraient à jouer un rôle important dans la construction d'un nouvel ordre européen qui, à l'époque, cherchait encore sa voie entre l'entente cordiale franco-britannique et le modèle d'une Europe carolingienne, obscurcie par l'antagonisme millénaire entre Berlin et Paris.

Mais le dialogue culturel entre la France et l'Italie ne date pas de l'après-guerre. Il a été nourri, tout au long du XIXe siècle, par des échanges intenses entre intellectuels. Victor Hugo a, par exemple, entretenu une correspondance abondante avec Angelo Brofferio, l'un des acteurs du Risorgimento que l'écrivain français qualifiait d'« avocat du peuple » et d'« athlète de la liberté ».

Dans l'une de ses lettres à Brofferio qui lui offrait l'asile au Piémont, Victor Hugo, exilé depuis le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, a lancé l'idée d'un « grand parlement fédératif continental ». On en trouve une description plus précise dans Actes et paroles où il annonce la création des États-Unis d'Europe. Permettez-moi de vous en citer un extrait : « L'Allemagne serait à la France, la France serait à l'Italie ce qu'est aujourd'hui la Normandie à la Picardie et la Picardie à la Lorraine. Plus de guerre, par conséquent plus d'armée. Plus de frontières, plus de douanes, plus d'octrois... Une monnaie continentale (...) [qui] résorberait toutes les absurdes variétés monétaires d'aujourd'hui. (...) Liberté d'aller et de venir, liberté de s'associer, liberté de posséder, liberté d'enseigner, liberté de parler, liberté d'écrire, liberté de penser, liberté d'aimer, liberté de croire... » On ne saurait mieux dire.



R. H. - Doit-on considérer que les conséquences de cette crise diplomatique entre l'Italie et la France sont effacées ?



S. M. - Absolument. Le Forum économique qui s'est tenu le 1er mars à Versailles et qui a réuni les deux organisations patronales, la Confindustria et le Medef, a montré qu'il n'y avait aucune rupture dans nos relations de travail.



R. H. - Le 2 mai prochain, vous rencontrerez le président Emmanuel Macron à Amboise pour célébrer ensemble la mémoire de Léonard de Vinci. Est-ce une manière d'effacer l'incident diplomatique ?



S. M. - C'est effectivement avec un grand plaisir que je me rendrai avec le président Emmanuel Macron sur la tombe de Léonard de Vinci au château du Clos Lucé, à Amboise, pour commémorer les 500 ans de sa mort. Il fut un génie italien, un humaniste, un scientifique qui a su mettre son savoir au service de l'humanité. Figure éminente de la Renaissance, Léonard incarne l'idéal de l'homme universel. Il a apporté en terre de France le fruit précieux de ses études et de ses réalisations, en même temps que des oeuvres d'une valeur inestimable comme la Joconde. La cour de François 1er l'a accueilli, lui permettant de poursuivre ses recherches. Léonard est un exemple concret d'une contribution à un patrimoine culturel commun, du lien qui unit l'Italie et la France.



R. H. - La France vient de réaffirmer son amitié avec l'Allemagne par le traité d'Aix-la-Chapelle du 22 janvier 2019 qui renforce le traité de l'Élysée du 22 janvier 1963. L'Italie doit-elle en prendre ombrage ?



S. M. - Revenons un peu en arrière. Depuis la déclaration Schuman en mai 1950, un dialogue s'est engagé, avec le soutien loyal de la République italienne, entre l'Allemagne et la France. Cette déclaration est le socle sur lequel a pris appui la construction européenne qui, à partir de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), a débouché sur l'Union telle que nous la connaissons actuellement. La convergence de vues profonde entre Schuman, De Gasperi et Adenauer a joué un rôle décisif dans ce processus.

Nous sommes heureux que la France et l'Allemagne, deux pays amis, alliés et membres fondateurs de l'Union - comme l'Italie - aient décidé de resserrer leurs liens au service de ce grand dessein européen. Et j'espère que cela aura des retombées positives sur l'ensemble de l'Europe. Nous n'imaginons pas un seul instant que la réaffirmation de cette relation traduise la moindre tentation hégémonique ou préfigure l'instauration d'un directoire au sommet de l'Union.



R. H. - Au sommet franco-italien de septembre 2017 à Lyon, la France et l'Italie étaient convenues d'élaborer un traité parallèle au traité d'Aix-la-Chapelle. Mais, depuis, les pourparlers ont été suspendus. Pensez-vous qu'ils reprendront prochainement ?



S. M. - Je suis convaincu que l'excellence de nos rapports bilatéraux contribueront à renforcer l'Union européenne. C'est pourquoi une reprise de contact en vue d'un traité franco-italien me paraît vraiment souhaitable. Lorsque le président Macron en avait eu l'idée, il l'avait baptisé « traité du Quirinal » - ce qui nous a fait grand plaisir, naturellement...



R. H. - Au nombre des sujets qui fâchent figure la question des membres des Brigades rouges recherchés par la justice italienne et accueillis en France. Après l'extradition de Cesare Battisti par la Colombie, vous attendez-vous à des progrès sur ce dossier avec Paris ?



S. M. - Je pense que nos pays, dont la culture juridique et l'histoire sont si proches, sauront trouver un accord sur une question aussi délicate que les extraditions. Notre pays, voyez-vous, a beaucoup souffert durant ce qu'il est convenu d'appeler les « années de plomb ». Nous avons réussi à vaincre le terrorisme sans jamais déroger, en aucune manière, aux règles de la démocratie et aux garanties judiciaires. Nous n'avons, en particulier, jamais recouru à des lois d'exception. C'est pourquoi l'exigence de justice est aujourd'hui si forte au sein du peuple italien.



R. H. - À un mois des élections européennes, qui seront un test capital, comment voyez-vous cette consultation ?



S. M. - Cela fait quarante ans que le Parlement européen est élu au suffrage universel direct mais, pour la première fois, on assiste à une véritable campagne électorale pan-européenne au sens plein du terme. Il ne s'agit pas de 27 campagnes distinctes, mais bien d'un seul débat dans une seule arène auquel participent des leaders et des partis politiques de tous les pays. Les thèmes de campagne reflètent de moins en moins les préoccupations nationales. Les gens s'intéressent de plus en plus à ce qui se passe dans les autres pays de l'Union et ont conscience de partager avec eux un destin commun. Loin d'éprouver un malaise, comme certains voudraient le faire croire, les Européens ressentent un sentiment d'appartenance grandissant. Et, paradoxalement, ce sont les mouvements eurosceptiques qui sont à l'origine de ce regain d'intérêt. À force de dénigrer les institutions et les politiques européennes, ils ont réussi à remobiliser une grande partie de la population.



R. H. - Sur quels thèmes cette remobilisation s'appuie-t-elle ?



S. M. - Les débats investissent des espaces qui jusque-là étaient considérés comme relevant du « domaine réservé » de la diplomatie : la question des missiles à moyenne portée, le réarmement nucléaire, les règles du commerce international, la politique africaine, les migrations, la finance internationale... L'Europe est en train de se construire du bas vers le haut. Le corps social européen en formation renferme des sensibilités qui transcendent les frontières nationales et qui s'apprêtent à s'exprimer à travers cet exercice démocratique commun qu'est l'élection de représentants au Parlement européen. Ce n'est pas un hasard si l'article 1 du traité de Maastricht appelle à réaliser une « union sans cesse plus étroite » entre les pays qui la composent. Cet objectif est en passe de se réaliser.



R. H. - On parle beaucoup d'une crise du multilatéralisme...



S. M. - Il est vrai que certaines organisations ont pris de l'âge et sont le reflet de rapports de forces aujourd'hui disparus. Mais la crise tient plus à la politique des principaux acteurs de la scène internationale qu'à l'insuffisance des instruments multilatéraux eux-mêmes. N'oublions pas que ces instruments ont joué un rôle précieux au lendemain de la disparition du Rideau de fer, à commencer par l'ONU. Pendant cette période, les « dividendes de la paix » de l'après guerre froide ont pu être récoltés. De son côté, l'Union européenne, en s'élargissant aux pays de l'Europe centrale et orientale, a accompli le rêve de l'unité du continent.

Vous sentez bien que le choix devant lequel nous nous trouvons aujourd'hui n'a pas changé : faut-il laisser les États agir à leur guise et se plier à la loi du plus fort, ou bien faut-il mettre en place un système de règles partagées qui respecte l'existence et l'égalité de tous les États ? Je suis évidemment partisan de cette seconde solution. Il faut faire émerger une véritable communauté internationale, non pas au service des politiques de puissance, mais dans l'intérêt des peuples qui la composent, et ouvrir la voie à ce que j'appellerais un « multilatéralisme efficace ». D'où la nécessité pour les États de se regrouper au sein d'ensembles plus vastes - sur le modèle de l'Union européenne ou d'organisations qu'on voit se former, non sans peine, sur d'autres continents. Ce qui est clair, en tout cas, c'est que le vide politique qui résulterait du triomphe de l'unilatéralisme exposerait le monde à des tensions annonciatrices de conflits potentiellement dévastateurs.



R. H. - Craignez-vous qu'un vent de souverainisme balaie les institutions européennes ?



S. M. - Un grand nombre de pays se retrouvent dans des situations inédites. Mais je ne pense pas que ces changements puissent avoir un impact sur le fonctionnement du Parlement, de la Commission et du Conseil européen ou, a fortiori, menacer l'existence de l'Union. La logique historique qui sous-tend l'intégration est plus forte que toutes les polémiques, toutes les contestations, toutes les déviations. D'autant qu'on voit émerger une nouvelle génération de jeunes Européens, qui sont à la fois français et européens, italiens et européens, allemands et européens, qui parcourent l'Europe en toute liberté - une liberté à laquelle ils ne veulent pas renoncer. Voilà pourquoi je suis confiant en l'avenir, malgré les difficultés qu'il ne faut pas ignorer, mais qu'il ne faut pas non plus exagérer.



R. H. - La construction européenne repose sur un principe de base : la solidarité entre les peuples. Ce principe a-t-il, selon vous, été bafoué par l'Union européenne lorsque l'Italie s'est trouvée confrontée à une vague d'immigration massive à partir de 2014 ?



S. M. - C'est une question qui interpelle la conscience européenne. On ne peut que prendre acte du fait que, sur ce point, la solidarité a fait défaut. La plupart des gouvernements ont réagi en fonction de leurs préoccupations électorales internes, ce qui les a empêchés d'apporter une réponse commune à ce phénomène sans précédent. Certes, ce n'est pas le cas de tous les pays. La chancelière Angela Merkel a fait preuve d'un courage remarquable, y compris sur le plan électoral. D'autres ont refusé de faire quoi que ce soit. Cet épisode a montré, en tout cas, la nécessité d'une réponse collective face au trafic d'êtres humains. Cette réponse doit s'appuyer sur l'établissement de voies d'accès régulières vers l'Europe et passe par un engagement très fort et immédiat pour garantir le développement des pays d'où proviennent les flux migratoires. Ce qu'on est en train de faire reste insuffisant. Et ce qu'on fait pour l'Afrique est tout à fait inadéquat. D'ici trente ans, il y aura deux milliards et demi d'Africains contre 700 millions d'Européens. Il faut prendre ce problème à bras-le-corps en mettant en place une politique européenne commune. On ne peut pas l'ignorer ou prétendre qu'il n'existe pas.



R. H. - N'est-il pas trop tard ?



S. M. - Non, c'est précisément le moment d'agir car nous ne sommes plus dans une situation d'urgence. Les flux se sont réduits et partiellement détournés de l'Italie pour se réorienter vers l'Espagne.



R. H. - Les réactions hostiles, parfois violentes, des Italiens à l'arrivée massive de ces immigrés vous ont-elles surpris ?



S. M. - Partout en Europe, la manière dont les flux migratoires ont été perçus ne correspondait pas à la réalité. Ce décalage a suscité dans l'opinion publique des craintes injustifiées ; il a favorisé un emballement médiatique autour d'une supposée invasion de migrants qui n'avait pas lieu d'être. Les sondages le montrent. À la question : « Quels sont les problèmes du pays ? », les gens répondent d'abord le travail, puis l'immigration. Mais si la question est : « Quels sont les problèmes dans votre quartier ou dans votre ville ? », l'immigration recule en 7e ou 8e position.



R. H. - La crise migratoire a-t-elle fragilisé les valeurs fondatrices de l'Union ?



S. M. - Replaçons-nous dans une perspective historique. Ces migrations - surtout par leur intensité - ont constitué un phénomène nouveau pour l'Union. Nous avions à notre disposition des instruments classiques, comme la politique de l'asile, qui était pratiquée jusque-là dans un contexte politique, économique et social entièrement différent. Mais nous n'avons pas su analyser et anticiper les conséquences de la déstabilisation d'un certain nombre de pays du Moyen-Orient et de la crise humanitaire en Afrique. Curieusement, au niveau mondial, les questions démographiques font l'objet depuis plusieurs décennies de larges débats et de réflexions politiques approfondies, notamment aux Nations unies, alors qu'en Europe, qui est pourtant le continent le plus exposé à court terme, elles sont reléguées au second plan.

L'enchevêtrement entre défense de la frontière extérieure de l'Union et défense des frontières nationales n'a guère arrangé les choses. D'où l'impossibilité d'aboutir à un accord définissant une nouvelle politique européenne des migrations et de l'asile.

Nous devons donc travailler - rapidement et avec vigueur - à des solutions véritablement européennes : des canaux légaux de migration ; des mesures pour lutter contre les trafiquants d'êtres humains ; et des moyens pour améliorer les conditions de vie dans les pays d'origine. Il ne faut pas perdre de vue le fait que les migrations ne sont jamais dirigées vers un seul pays de l'Union, mais vers l'Europe dans son ensemble. Je le répète : seule une solution européenne peut nous permettre de maîtriser un phénomène qui risque d'ébranler le continent. Ce sera l'un des thèmes majeurs de la prochaine mandature.



R. H. - Faut-il imposer des sanctions aux pays membres qui refusent la solidarité et contestent les valeurs fondatrices de l'Union européenne ?



S. M. - Un mot, d'abord, sur l'Union européenne. On la compare souvent à un test d'équilibre à vélo. Les cyclistes, si habiles soient-ils, ne peuvent pas tenir longtemps en faisant du surplace. La réussite de l'Union dépend de sa capacité à aller de l'avant. Il lui arrive parfois de marquer un temps d'arrêt. Ce fut le cas avec la Communauté européenne de défense en 1954 et, plus récemment, en 2005, avec le projet de traité constitutionnel. C'est pourquoi le chantier de l'achèvement de l'architecture européenne ne doit pas être interrompu. Il faut le relancer, en tenant compte de l'avis des citoyens. Les instruments existent ; ils sont prévus par les traités. Il s'agit de les mettre en oeuvre afin d'aboutir à des décisions politiques.

Cela dit, pour revenir à votre question, les sanctions relèvent du droit européen. Les principes fondateurs de l'Union sont consacrés par les traités et ces derniers prévoient des procédures visant à assurer leur application équitable et homogène. Mais il y a une autre question : quelles valeurs veut-on protéger ? La liberté, la démocratie, le respect des droits de l'homme, la primauté du droit, bref, des valeurs qui concernent les personnes et les peuples. Et certainement pas la préservation d'hypothétiques « espaces vitaux », les intérêts nationalistes ou l'antagonisme entre communautés. Gare à ceux qui voudraient bouleverser cette approche !



R. H. - Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international, a qualifié l'Italie de « maillon faible » de l'Europe. Votre pays venait alors d'échapper à l'ouverture d'une procédure pour « déficit excessif » de la part de l'Union européenne. Sa critique vous paraît-elle justifiée ?



S. M. - Ne sous-estimons pas les risques de crises liées au ralentissement des économies. Un point d'équilibre a déjà été trouvé entre les exigences indiquées par le gouvernement italien et le respect des règles européennes. Cet accord est le fruit d'un dialogue normal entre institutions européennes et gouvernements nationaux : chacun manifeste légitimement ses positions en vue d'atteindre les objectifs définis d'un commun accord.

D'une manière générale, l'Union et les États membres sont aujourd'hui mieux armés pour faire face aux baisses de croissance et aux soubresauts des marchés financiers qu'ils ne l'étaient il y a quelques années. La Banque centrale européenne joue le même rôle et jouit de la même marge de manoeuvre que les banques centrales appelées à gérer les autres monnaies. L'Union s'est dotée d'instruments et de procédures qui la rendent plus résiliente face aux chocs externes, et les États membres ont renforcé leurs défenses dans ce domaine. En Italie, le poids des créances douteuses dans le système bancaire a fortement diminué - ce qui a été salué positivement par l'Europe.



R. H. - Quelles responsabilités nouvelles les trois plus grandes économies de l'Union vont-elles devoir assumer après le Brexit ?



S. M. - En Europe, l'intégration économique est aujourd'hui une réalité. Elle l'est largement au niveau des services financiers, de la recherche, des technologies de pointe, des filières industrielles. Et je tiens à rappeler que l'Italie est la deuxième économie manufacturière de l'UE. Il appartient aux pays les plus grands de favoriser un parcours d'intégration afin de satisfaire moins les priorités nationales que l'économie européenne dans son ensemble.

De temps en temps, des velléités de « directoires » refont surface : nous devons les écarter sans hésiter. Tout le monde est appelé à contribuer, faute de quoi nous risquons de ne pas mener à bien les réformes dont l'Union a besoin. Ou encore d'aboutir à des résultats qui ne constitueraient certainement pas une avancée.

Face à la mondialisation, qui ne cesse de gagner du terrain, y a-t-il une volonté commune de fixer des normes internationales en matière d'économie circulaire, de gestion durable des ressources, d'environnement et de climat, de protection de la vie privée, de droit des travailleurs ? Et de faire en sorte que ces normes améliorent la qualité de vie des gens et rendent la concurrence plus transparente et plus loyale ? L'Union européenne a joué un rôle de premier plan dans un certain nombre de domaines. Doit-elle renoncer à cette ambition pour s'absorber dans la contemplation des réalités nationales et de leur passé ?

Les Européens sont appelés à faire des choix difficiles afin de trouver un équilibre entre confrontation globale et concurrence interne : cela vaut pour les « champions » européens de l'industrie et des services. Cela vaut, aussi, pour les entreprises dites « over the top » (OTT), particulièrement concernées par la directive sur le droit d'auteur qui devrait être adoptée prochainement.



R. H. - Vous l'avez souligné, l'avenir de l'Europe est lié à l'Afrique. Que faire pour renforcer la sécurité sur ce continent et encourager son développement économique et social ?



S. M. - Favoriser le développement économique et social des pays africains est un devoir moral et historique. Mais c'est aussi dans l'intérêt de l'Europe, compte tenu de la pression migratoire, de la nécessité d'assurer la stabilité de cette région du globe tout en respectant les principes et les valeurs qui animent l'Union européenne. Ce qui arrive aux portes de notre maison commune - les crises politiques ou militaires, les conséquences des catastrophes naturelles ou du changement climatique - nous touche directement. Nous faisons partie du même espace géopolitique et, à ce titre, nous devons, ensemble, exiger que les peuples exercent une responsabilité commune pour promouvoir l'intégration des jeunes générations dans les processus de développement social, économique et politique. L'Union a fait quelques pas dans la bonne direction, notamment avec la création du fonds fiduciaire pour l'Afrique. Mais il faut faire beaucoup plus et encourager un dialogue plus étroit entre l'Union européenne et l'Union africaine. Ce n'est pas en continuant à avancer en ordre dispersé qu'on y parviendra.



R. H. - L'Europe s'intéresse-t-elle suffisamment à la Méditerranée ?



S. M. - La réponse est non. Et l'on pourrait en dire autant de l'Alliance atlantique. L'Union européenne doit peser de tout son poids politique pour que les conditions de la paix, de la stabilité, du développement et du respect des droits de l'homme soient réunies. La Méditerranée ne doit pas redevenir, comme à l'époque de la « guerre froide », le théâtre des rivalités entre puissances régionales ou mondiales, a fortiori si ces puissances sont des pays européens. Nombre d'initiatives européennes, de l'Union pour la Méditerranée aux partenariats de voisinage, se sont peu à peu enlisées sans que rien ne soit fait pour l'empêcher. C'est une grave erreur à laquelle il convient de remédier.



R. H. - Une stabilisation de la Libye est-elle envisageable cette année ou l'an prochain ?



S. M. - Il est difficile de faire des prévisions, mais je dirais qu'on commence peut-être à entrevoir les premiers résultats de l'engagement européen. De la mer Noire à l'Égypte, des côtes syriennes au détroit de Gibraltar, la Méditerranée est une zone de crises et de tensions. Une politique étrangère commune et crédible de l'UE - qui s'est déjà avérée efficace sur bien des dossiers - nous permettrait de ne plus jouer les figurants, voire les simples spectateurs. Nous pourrions, au contraire, influer sur le cours des événements et mieux servir les intérêts de nos citoyens et des pays de la région.



R. H. - Quelle attitude observer à l'égard de la Russie ? L'Union européenne doit-elle maintenir les sanctions décidées en 2014 pour protester contre l'annexion de la Crimée ?



S. M. - L'Italie partage la position de nombre de ses partenaires européens, celle d'une « double voie » : d'une part, la fermeté - via des sanctions - pour exprimer clairement notre opposition aux violations manifestes du droit international ; de l'autre, le dialogue afin d'encourager Moscou à adopter une attitude plus responsable. De la lutte contre le terrorisme à la sécurité, des migrations au changement climatique, nombreux sont les domaines dans lesquels la Russie joue un rôle majeur. Nous ne devons pas avoir peur d'une confrontation franche et ouverte. Tout en soulignant que les sanctions sont une manière de l'inciter à se réconcilier rapidement avec la communauté internationale.



R. H. - En conclusion, Monsieur le Président, je voudrais évoquer le devoir de mémoire, un concept auquel vous être très attaché. Les jeunes Italiens sont, en Europe, les plus nombreux à se rendre en voyage d'études à Auschwitz. Comment l'expliquez-vous ?



S. M. - L'antisémitisme est, pour nos sociétés, un véritable poison. Il agit comme un virus extrêmement dangereux capable de s'insinuer dans le tissu social des démocraties. Un virus qui, hélas, n'a jamais été totalement éradiqué, malgré les efforts des sociétés européennes. La lutte contre l'oubli et la mise en valeur de la mémoire sont les seuls anticorps en mesure de vaincre la terrible maladie de l'antisémitisme. Rappelez-vous ces mots de Primo Levi inscrits à l'entrée du Mémorial aux juifs assassinés d'Europe, à Berlin : « C'est arrivé ; cela peut donc arriver de nouveau : tel est l'essentiel de ce que nous avons à dire. » C'est pour cela qu'il faut, sans relâche, préserver la mémoire, raconter, expliquer et ne rien oublier. Parce que ce virus, même quand on le croit terrassé, reste latent, comme on le constate hélas en ce moment. Nous avons monté en décembre 2018 au Quirinal une petite exposition pour commémorer l'adoption des lois raciales de Mussolini en 1938. Quatre-vingts ans plus tard, le message n'a rien perdu de son actualité.


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