Politique Internationale - La Revue n°163 - PRINTEMPS - 2019

sommaire du n° 163
Radiographie des populismes
Entretien avec Yascha Mounk
Politologue américain. Auteur, entre autres publications, de : Le Peuple contre la démocratie, Éditi
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Quelles sont, à vos yeux, les causes profondes du populisme ? Plonge-t-il ses racines dans l'économie, dans la société, dans la politique ?



Yascha Mogunk - Ce qui me surprend, c'est que, chaque fois que je me rends dans un pays, les gens avancent toujours des explications différentes et particulières pour expliquer la montée des populismes. Aux États-Unis, on incrimine le caractère « extrême » du président. En Allemagne, on pointe du doigt la trop grande modération dont aurait fait preuve Angela Merkel. En France, on met en cause la personnalité d'Emmanuel Macron. Pourtant, si l'on assiste à l'émergence de phénomènes similaires dans de si nombreux pays, il faut chercher quels sont leurs points communs plutôt qu'invoquer leurs divergences. Il me semble que le populisme se nourrit de cinq ou six causes différentes mais qu'il en suffit de trois ou quatre pour qu'il se développe dans un pays. Sa nature exacte dépendra ensuite de la combinaison de ces différents facteurs. Les trois principales racines du populisme sont 1) la stagnation du niveau de vie des classes moyennes ; 2) la transformation de sociétés mono-ethniques en sociétés multi-ethniques ; et 3) le développement d'Internet, de la communication de masse et des mouvements sociaux.



I. L. - Tous les populismes ne se ressemblent pas. Peut-on établir une classification de ces mouvements ?



Y. M. - La principale division est économique et oppose la droite et la gauche. Il est évident qu'Hugo Chavez, l'ancien président du Venezuela, n'a pas les mêmes idées sur le capitalisme que Donald Trump ! Les groupes se définissent aussi dans leur rapport aux minorités : Donald Trump n'aime pas les musulmans et Recep Tayyip Erdogan n'aime pas ceux qui ne sont pas musulmans... Mais tous les mouvements populistes ont un point commun : ils prétendent être les seuls à représenter le peuple et considèrent que ceux qui sont en désaccord avec eux - qu'il s'agisse des minorités, des juges, des journalistes... - sont illégitimes. Ce refus du pluralisme et de la diversité les pousse à attaquer la démocratie et l'État de droit, qu'ils appartiennent à la gauche ou à la droite. Quand les responsables italiens Matteo Salvini - Ligue du Nord, extrême droite - et Luigi Di Maio - Mouvement Cinq Étoiles, extrême gauche - ont formé leur coalition après les dernières élections législatives, la plupart des observateurs politiques étaient persuadés que le nouveau gouvernement italien s'écroulerait très vite tant ces mouvements étaient différents. Mais leur caractère populiste leur a permis, malgré ces différences, de maintenir leur alliance, en tout cas pour l'instant. Un épisode récent et anecdotique illustre parfaitement la relation entre la Ligue du Nord et le Mouvement Cinq Étoiles : lors d'un vote à l'Assemblée, en décembre, deux députés, un homme et une femme, manquaient à l'appel. L'un appartenait à la Ligue, l'autre à Cinq Étoiles. On les a cherchés partout... pour finalement les retrouver dans les toilettes du Parlement en train d'avoir des relations intimes !



I. L. - Au-delà des distinctions entre populismes de gauche et de droite, y a-t-il des spécificités propres aux populismes européens ?



Y. M. - Ce qui est sûr, c'est qu'il existe des spécificités nationales. À cet égard, j'ai toujours pensé que Marine Le Pen ou Geert Wilders aux Pays-Bas commettaient une erreur en s'associant trop étroitement à Donald Trump. Ils voulaient qu'on les considère comme les équivalents européens du président américain. Il est vrai que les bas salaires et le manque d'éducation nourrissent à la fois le vote pour Donald Trump et le vote pour Marine Le Pen et Geert Wilders. Mais les populismes sont, aussi, le résultat des expériences et des particularismes du pays où ils sont nés. Pour ne prendre qu'un seul exemple : les nationalistes français aiment bien Marine Le Pen mais ils n'ont aucune sympathie pour l'hôte de la Maison-Blanche...



I. L. - Quel jugement portez-vous sur Viktor Orban ?



Y. M. - C'est sans doute le plus doué de tous les populistes qui évoluent aujourd'hui sur la scène internationale. C'est lui qui incarne le mieux ce qu'on appelle désormais le populisme autoritaire. Son arrivée au pouvoir en Hongrie est un changement politique sans doute plus important qu'il n'y paraît. Je pense même que cet événement possède une réelle signification historique. Pourquoi ? Parce que les politologues ont toujours cru que des élections libres et une alternance politique régulière suffisaient à garantir la stabilité de la démocratie. La démocratie hongroise, selon leurs critères, était censée être solide. Or Viktor Orban a transformé le système en démocratie illibérale. Il a muselé les médias et aboli l'indépendance de la justice, prouvant ainsi que la démocratie illibérale pouvait être une étape intermédiaire vers la démocrature, la dictature élue. Dans le classement de Freedom House, la Hongrie est devenue le premier pays européen à ne pas être complètement libre. Je ne pense pas que l'opposition puisse aujourd'hui chasser Viktor Orban du pouvoir de façon démocratique. Il s'agit, selon moi, d'un échec existentiel pour la démocratie. Pas seulement pour la démocratie hongroise, qui est morte, mais aussi pour l'existence de l'Union européenne. Comment voulez-vous, en effet, que les peuples de l'UE acceptent de partager leur citoyenneté européenne avec un pays comme la Hongrie, qui ne respecte pas les valeurs de l'Union ?



I. L. - Qu'est-ce qui est le plus répréhensible chez Viktor Orban, selon vous ? Ses attaques contre la démocratie et les règles de l'Union européenne ou son refus de l'immigration ?



Y. M. - Vous avez raison de souligner le fait qu'Orban fait l'objet d'accusations portant sur ces deux points distincts. Viktor Orban met en danger la démocratie car il n'accepte pas les limites qu'elle impose à son pouvoir. S'il n'aime pas un professeur d'université, il le force à quitter le pays. Si l'opposition est favorite aux élections, il utilise différentes méthodes pour s'assurer la victoire. Toute démocratie devrait être prête à condamner ces faits.

La question migratoire est un sujet différent qui ne doit pas être mélangé à la question, fondamentale, de la démocratie. Personnellement, je n'aime pas la politique de Viktor Orban envers les réfugiés. Mais cette politique n'attaque pas les principes de base de la démocratie libérale. C'est un choix violent, brutal, que je ne soutiens pas, mais qui ne doit pas être assimilé à un échec démocratique. La démocratie libérale apporte des réponses à de nombreuses questions en se basant sur ses principes fondateurs. Mais, je le répète, il y a des questions capitales auxquelles elle ne répond pas : qui voulons-nous accueillir ? Qui pouvons-nous accepter ? Combien d'étrangers sommes-nous en mesure de pouvoir accepter ? Ce sont des questions dont il faut impérativement débattre. Sinon, on laissera le champ libre aux populistes.



I. L. - La crise migratoire peut-elle faire exploser l'Europe ?



Y. M. - Quand on parle des migrations, on est face à une contradiction. La plupart des démocraties illibérales ne veulent pas de réfugiés. Mais, en même temps, les peuples supportent mal la cruauté avec laquelle les États traitent les migrants. Ils sont mal à l'aise face au sort de ceux qui sont empêchés d'entrer en Europe, révoltés par le nombre des morts en Méditerranée. Donald Trump a gagné la présidentielle américaine en partie grâce à sa rhétorique anti-musulmans et anti-Hispaniques. Mais de nombreux Américains ont été choqués de voir des enfants séparés de leurs parents à la frontière mexicaine. La Grande-Bretagne s'est fixé pour objectif de réduire le solde migratoire à moins de 100 000 par an. C'est le programme des conservateurs. Il reste que les Britanniques sont indignés quand leur État décide d'expulser des réfugiés qui vivent dans le pays depuis les années 1950 ou 1960...

L'Europe se trouve face à une alternative simple. Soit elle décide d'accueillir de plus en plus de migrants, soit elle accepte que les États prennent des décisions visant à les empêcher de venir. Les mesures qui seraient prises en ce sens seraient encore plus cruelles qu'aujourd'hui. Je ne sais pas comment peut se résoudre ce difficile dilemme. Ce que je sais, en revanche, c'est que les partis politiques ne seront pas capables d'affronter la rage des peuples tant qu'ils n'auront pas compris ce défi et trouvé le moyen de le relever. Quant à la proposition, souvent avancée, de contribuer au développement de l'Afrique dans l'espoir que les Africains resteront chez eux dès lors que leurs pays seront plus prospères, elle ne résoudra rien. Tout simplement parce que loin de freiner l'émigration, le développement tend à l'accroître (1).



I. L. - Que pensez-vous de Matteo Salvini ?



Y. M. - Il n'a pas encore été vraiment mis à l'épreuve. Pour le moment, tout va dans le bon sens pour lui et il est fort possible qu'il devienne l'héritier de Viktor Orban. Tactiquement, il est brillant, il sait où trouver la colère des gens. Il utilise parfaitement les réseaux sociaux. Il est également très fort en stratégie : il est entré dans le gouvernement italien en tant que partenaire junior mais, aujourd'hui, il le domine et est devenu plus populaire que les représentants du Mouvement Cinq Étoiles. Reste à savoir s'il saura gérer son parti avec autant de sens stratégique. Il est trop tôt pour se prononcer sur ce point. Dans tous les cas de figure, Matteo Salvini est un homme dangereux.



I. L. - Quelle analyse faites-vous des Gilets jaunes ?



Y. M. - Pourquoi les Gilets jaunes sont-ils populistes ? Non pas parce qu'ils s'en prennent au gouvernement ou qu'ils protestent contre la taxe carbone. Ce qui fait d'eux un mouvement populiste, c'est leur prétention à parler au nom de tout le monde et à dire à un chef d'État élu il y a deux ans qu'il doit démissionner. Ils posent comme postulat qu'ils sont le peuple et que c'est ce que le peuple a décidé. On le voit dans la frange violente du mouvement : tous ceux, médias ou représentants du pouvoir, qui s'opposent aux Gilets jaunes sont considérés comme des traîtres et des ennemis du peuple. En vertu de cette croyance, les Gilets jaunes s'octroient le droit d'attaquer la police et de détruire des propriétés privées.



I. L. - À quels populistes s'apparenteraient-ils le plus ? Aux électeurs de Trump ? À ceux d'Orban ? À ceux de Salvini ?



Y. M. - C'est encore assez flou. Mais le mouvement met en lumière la naïveté de ceux qui pensent que les courants populistes de gauche peuvent être constructifs. Le mouvement italien Cinq Étoiles, par exemple, défendait des positions de gauche quand il est entré au gouvernement. Il critiquait le capitalisme libéral et prétendait défendre l'environnement. Mais, très rapidement, les nationalistes populistes l'ont poussé vers des positions anti-migratoires. Ces groupes ont besoin d'un ennemi et il est plus tentant de le désigner sous la forme de l'« étranger ». Je pense qu'on verra le même développement dans le cas des Gilets jaunes. Le mouvement a d'abord été applaudi par la gauche internationale. Mais il devient de plus en plus droitiste et xénophobe. Ce qui représente une chance pour Emmanuel Macron : plus les Gilets jaunes se radicaliseront, plus ils seront dominés par une frange violente et xénophobe, plus les Français seront nombreux à avoir peur d'eux.



I. L. - Quel regard portez-vous sur les deux premières années de Donald Trump à la Maison-Blanche ?



Y. M. - Son bilan est tout à fait catastrophique. Il s'est révélé encore plus chaotique et plus incapable que la plupart des autres populistes dans le monde. S'il existait des Jeux olympiques du populisme, il est certain que Donald Trump y récolterait la médaille d'or ! L'un de ses échecs les plus spectaculaires fut le « shutdown » du gouvernement (2) qui a duré un mois, sans raison et sans résultat. La faiblesse intellectuelle et stratégique de Donald Trump a coûté cher aux États-Unis. D'un autre point de vue, on peut considérer que la démocratie américaine a finalement eu de la chance d'avoir porté au pouvoir un homme tel que lui plutôt qu'un autre populiste plus subtil, donc plus dangereux. En effet, ses faiblesses l'ont empêché de prendre totalement le contrôle du système. S'il n'était pas mêlé à des scandales permanents et s'il avait fait preuve d'un réel sens stratégique, il serait beaucoup plus populaire et disposerait aujourd'hui d'un pouvoir beaucoup plus considérable. Son bilan, je l'ai dit, est catastrophique, mais il aurait pu l'être bien davantage ! Finalement, Donald Trump s'est révélé moins dangereux que certains de ses confrères populistes en raison de son inaptitude surdimensionnée. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas dangereux.



I. L. - Dans un monde peuplé d'Orban, de Salvini et de Trump, comment reprendre l'initiative ?



Y. M. - Que faut-il faire ? Première chose : résister à la tentation de vouloir transformer la politique en un référendum sur les populismes. Les opposants américains au populisme passent ainsi le plus clair de leur temps à essayer de convaincre le peuple que Donald Trump est stupide, que son discours est haineux et qu'il est incompétent en politique. Mais les électeurs de Donald Trump savent déjà tout cela ! Il en va toujours ainsi : quand les peuples considèrent que le système est légitime, ils écartent et punissent les responsables politiques lorsque ceux-ci mentent. À l'inverse, quand ils jugent que le système est illégitime, que les élites ne se battent que pour leurs intérêts personnels, ils peuvent supporter le mensonge de celui qui est au pouvoir (en l'occurrence : Trump) car ils pensent que le populisme a pour objectif de les soutenir. Quelle est la meilleure réponse à apporter au phénomène Donald Trump ? Certainement pas de marteler qu'il est mal éduqué et menteur. Il faut prouver aux électeurs qu'il ne se bat pas pour le peuple, que son unique objectif est de s'enrichir et de servir ses propres intérêts.

Deuxième chose : les gens votent pour les populistes parce qu'ils ont perdu tout espoir que les forces modérées classiques pourront leur offrir un meilleur avenir. Ils se disent que Donald Trump réalisera peut-être au moins une partie de ce qu'il promet. Les partis modérés doivent donc se mettre au service des peuples et se demander ce qu'il est possible de faire pour améliorer leur quotidien. Les libertés individuelles sont l'une des valeurs de base de nos sociétés. Il est évident qu'elles sont davantage respectées en France ou aux États-Unis que dans bien d'autres pays. Il est dès lors normal que les partis au pouvoir défendent le statu quo. Mais il faut aussi comprendre que, même dans nos sociétés, une partie de la population ne se sent pas réellement libre. Elle voudrait davantage participer au processus de prise de décision. Les forces modérées doivent cesser de se battre pour maintenir le statu quo et trouver des moyens de perfectionner la démocratie. Tant que les peuples seront pessimistes et penseront que les choses ne peuvent pas aller mieux, ils seront attirés par les populistes.



I. L. - Y a-t-il des pays ou des leaders qui résistent à ce phénomène ?



Y. M. - Il existe des facteurs qui favorisent ou défavorisent les populismes. La Grèce, qui subit une grave crise depuis dix ans, est un terrain propice aux populistes. L'Allemagne, beaucoup plus forte économiquement, offre davantage de résistance. Mais cette constatation a ses limites. Depuis cinq ans, dans chaque pays dans lequel je me suis rendu, les élites étaient persuadées de ne pas être concernées par le problème. Les Américains ou les Italiens affirmaient que le populisme pouvait se développer en Turquie ou au Venezuela, mais pas chez eux. Idem en Allemagne et en France, où les élites considéraient que le populisme qui avait pris les États-Unis et l'Italie ne pouvait franchir leurs frontières. Je leur ai toujours apporté la même réponse : attendez dix ans.



I. L. - Qui sera le prochain président des États-Unis ?



Y. M. - Les États-Unis sont l'une des principales victimes du populisme aujourd'hui. Mais au moins peut-on y entrevoir une voie de sortie, si les Démocrates gagnent la prochaine présidentielle ou si les Républicains parviennent à éviter une nouvelle candidature du président actuel et désignent, à l'issue de primaires, un modéré. Beaucoup dépendra de la capacité des Démocrates à trouver un bon candidat et, surtout, un message clair à l'attention de leurs concitoyens. Les Démocrates doivent répondre à des questions importantes : vont-ils se résoudre à l'image d'injustice que donne leur pays depuis sa fondation ? Ou poursuivront-ils la bataille pour l'égalité et la justice envers les citoyens de toutes religions et de toutes origines ? Doivent-ils devenir le parti des minorités et se consacrer à les défendre contre les attaques de Donald Trump ? Sont-ils des socialistes ayant juré d'avoir la peau du capitalisme ? Ou bien reconnaissent-ils l'importance et le pouvoir du marché tout en combattant ses excès et les pouvoirs exorbitants des grandes entreprises et des plus riches ? Il y a deux ans, il était impossible de savoir quels seraient les candidats pour l'élection de 2020. En observant le début de campagne de deux des principales candidates à l'investiture démocrate, Kamala Harris et Elizabeth Warren (3), je suis devenu plus optimiste pour les États-Unis.



I. L. - Là où ils ont pris le pouvoir, les populistes demeurent toujours très populaires. Comment l'expliquez-vous ?



Y. M. - Bon nombre d'observateurs disaient qu'ils ne représentaient pas une vraie menace et qu'ils couleraient avant d'avoir pu abîmer la démocratie, emportés par le chaos. J'ai toujours considéré que ces analystes étaient à contre-courant de l'Histoire. On savait déjà que les populistes étaient capables de se maintenir une fois arrivés au pouvoir. J'ai créé, avec un collègue, une base de données sur l'impact des populismes sur le système politique. Nous en avons tiré plusieurs leçons. La première, c'est que les gouvernements populistes ne durent pas moins longtemps, mais deux fois plus longtemps que les gouvernements traditionnels. La deuxième, c'est que seule une minorité d'entre eux abandonnent le pouvoir après avoir perdu des élections libres ou parce que leur mandat est terminé. C'est le cas, par exemple, du PiS (le Parti Droit et Justice) en Pologne qui était arrivé aux affaires en 2005 et a quitté le pouvoir sans trop rechigner après avoir perdu les élections législatives en 2007. Il est d'ailleurs revenu aux manettes en 2015. Certains responsables populistes quittent le pouvoir après avoir été condamnés par des juges. C'est le cas du président Fujimori au Pérou. Mais dans 50 % des cas, les leaders populistes modifient la Constitution pour prolonger leur pouvoir et attaquent les fondements de la démocratie. C'est le cas d'Erdogan, de Poutine, de Chavez ou d'Orban. Troisième leçon : les différences entre populisme de droite et populisme de gauche sont moins importantes qu'on le croit. On dit souvent que les premiers seraient dangereux et xénophobes tandis que les seconds seraient salutaires car ils se battent contre la pauvreté, comme l'a fait Chavez. En réalité, les populismes, qu'ils soient de droite ou de gauche, causent les mêmes dégâts à la démocratie. Ce n'est pas leur appartenance à la droite ou à la gauche qui fait qu'ils sont dangereux, mais le fait qu'ils sont populistes.



I. L. - Quel est votre jugement sur le chancelier autrichien Sebastian Kurz (4) ?



Y. M. - Le cas autrichien prouve que le populisme n'est pas complètement binaire, mais qu'il y a une gradation. Le populisme est une manière de voir le monde. Avec le temps, des partis modérés comme celui de Kurz peuvent se transformer en partis populistes. En Autriche, il est trop tôt pour dire si le chancelier ne fait que jouer avec le populisme et s'il résistera aux attaques qui pourraient, un jour, viser les institutions indépendantes du pays. Dans le pire des scénarios, le fait d'être issu d'un parti modéré pourrait au contraire lui permettre de s'en prendre aux institutions démocratiques de manière plus pernicieuse...



I. L. - Salvini et Trump sont-ils vraiment à ranger dans la même catégorie qu'Erdogan et Poutine ?



Y. M. - La question est de savoir s'il existe ou non un populisme occidental. Je crois que le populisme dépend avant tout du niveau de développement des sociétés, plus que de leur appartenance au monde occidental. Certes, la plupart des démocraties occidentales sont développées et la plupart des sociétés non occidentales sont moins riches. Mais il n'y a pas de différence fondamentale. La nature du populisme se détermine selon moi par l'addition et le mélange des facteurs qui le déclenchent. La crise économique favorise l'émergence d'un populisme de gauche. Un pays riche mais qui subit une crise migratoire donnera naissance à un populisme de droite. Ces différences sont plus importantes que celles qui opposent l'Est et l'Ouest.



I. L. - Les populistes peuvent-ils provoquer une guerre en Europe ?



Y. M. - Mais il y a déjà la guerre en Europe : en Ukraine. On l'ignore par aveuglement moral ou par commodité. Quand le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas renvoie les Russes et les Ukrainiens dos à dos en suggérant que Moscou comme Kiev doivent « faire des progrès » alors que l'un de ces deux pays - la Russie - a envahi l'autre, c'est une trahison démocratique. Si le populisme continue de se développer, on peut redouter que de nouveaux conflits éclatent. En 2016, pendant sa campagne, Donald Trump avait dit qu'il n'accepterait pas forcément le résultat de l'élection s'il lui était défavorable (5)... Que se passe-t-il quand un populiste n'accepte pas le résultat des urnes ? Le risque de guerre civile devient très réel, comme au Venezuela. Le type de crise qui a opposé récemment la France et l'Italie, avec le rappel de l'ambassadeur français, risque de se répéter et même de dégénérer si les deux pays sont gouvernés par des populistes. Sans aller, bien sûr, jusqu'à une guerre pure et simple... Car l'une des vertus les plus importantes de la démocratie, c'est sa capacité à résoudre des conflits profonds de manière pacifique. Les normes ne sont pas plus importantes que la justice, mais elles nous permettent de nous battre pour la justice, pour des projets politiques concrets, sans risquer une guerre civile.



I. L. - Comment jugez-vous le bilan d'Angela Merkel au soir de sa vie politique ?



Y. M. - Sur Angela Merkel, je suis très partagé. D'un côté, j'admire cette grande figure de la démocratie libérale, avec ses valeurs inoxydables et son rejet des forces populistes. Mais, en même temps, j'ai peur que le jugement que l'Histoire portera sur elle soit beaucoup plus sévère que le consensus qui règne actuellement. Les trois décisions les plus importantes de son gouvernement ont été le fruit de compromis qui ont fonctionné. Mais elles n'étaient pas à la hauteur des défis historiques auxquels elle était confrontée. Premièrement, sur l'euro, elle a fait juste assez pour que le système ne meure pas. Mais elle n'a pas résolu le problème structurel, fondamental, qui demeure après dix ans de crise économique en Europe. À la prochaine récession, les problèmes de l'Italie et de la Grèce ressurgiront. Deuxièmement, Mme Merkel s'est opposée jusqu'à un certain point, je viens de le dire, aux gouvernements populistes et à la Hongrie. Mais elle n'a pas trouvé de réponse stratégique à ce défi. Elle a indirectement permis qu'un pays situé au coeur de l'UE se transforme en dictature et pose un problème essentiel à l'Union - un problème qui, selon moi, est plus important que le danger que représente le Brexit. Troisièmement, répondant à la crise des réfugiés, elle a accueilli plus d'un million de migrants mais elle n'a pas su rassurer ses concitoyens ; elle n'a pas réussi à les convaincre qu'elle avait aussi à coeur de protéger les frontières de l'Allemagne. Elle a donc indirectement servi les intérêts des populistes en donnant l'impression d'ouvrir le pays à tous les immigrés. Le fait est que, sous son mandat, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, un parti d'extrême droite, l'AfD, est entré au Bundestag.



I. L. - Le Brexit est-il le fruit du populisme ?



Y. M. - Oui et non. La campagne en faveur du Brexit s'est nourrie d'arguments populistes, notamment de l'attachement, très répandu chez les Britanniques, à leur souveraineté nationale. Et il est clair que, dans son ensemble, le soutien au Brexit relève des mêmes raisonnements que le soutien à Donald Trump ou à Marine Le Pen. Certains chiffres sont très intéressants : en 2010, selon les sondages, 0,4 % des Britanniques seulement évoquaient le Brexit comme une possibilité ! Mais les « Brexiters » ont réussi à transformer leurs adversaires en ennemis du peuple. Cette radicalisation du discours a porté ses fruits et ne va pas disparaître. Le populisme continuera, sans nul doute, à être une partie intégrante du débat public au Royaume-Uni...



(1) Un grand nombre d'études sur les expériences migratoires ont montré que la croissance du PIB d'un pays favorise l'émigration, au moins dans un premier temps, car elle permet à davantage d'individus de financer ce projet.

(2) Le « shutdown » est une paralysie administrative prévue par la Constitution américaine lorsque le Congrès ne parvient pas à voter le budget. Le gouvernement est alors dans l'incapacité de payer son administration. En décembre 2018, le refus du Congrès de voter le budget de 5 milliards de dollars destiné à financer le mur anti-migrants voulu par Donald Trump à la frontière mexicaine a provoqué le plus long « shutdown » de l'histoire américaine.

(3) Kamala Harris, Elizabeth Warren mais aussi Kirsten Gillibrand, trois sénatrices dotées d'une forte personnalité, se sont lancées dans la course à l'investiture démocrate. L'attitude et les politiques de Donald Trump ont provoqué une révolte des femmes politiques aux États-Unis.

(4) Sebastian Kurz a été nommé chancelier autrichien en 2017, devenant ainsi, à 31 ans, le plus jeune chef de gouvernement du monde. Son parti de droite conservatrice ÖVP (Parti populaire autrichien) est en coalition avec le parti nationaliste FPÖ.

(5) Lors du dernier débat télévisé qui l'a opposé à sa rivale Hillary Clinton, le 19 octobre 2016, Donald Trump a laissé entendre qu'il pourrait ne pas reconnaître le résultat de l'élection présidentielle. Le candidat républicain a déclaré qu'il attendrait avant de juger si le scrutin lui semblait légitime. Il dénonçait par avance une « élection truquée ».


Notes :


(1) Un grand nombre d'études sur les expériences migratoires ont montré que la croissance du PIB d'un pays favorise l'émigration, au moins dans un premier temps, car elle permet à davantage d'individus de financer ce projet.

(2) Le « shutdown » est une paralysie administrative prévue par la Constitution américaine lorsque le Congrès ne parvient pas à voter le budget. Le gouvernement est alors dans l'incapacité de payer son administration. En décembre 2018, le refus du Congrès de voter le budget de 5 milliards de dollars destiné à financer le mur anti-migrants voulu par Donald Trump à la frontière mexicaine a provoqué le plus long « shutdown » de l'histoire américaine.

(3) Kamala Harris, Elizabeth Warren mais aussi Kirsten Gillibrand, trois sénatrices dotées d'une forte personnalité, se sont lancées dans la course à l'investiture démocrate. L'attitude et les politiques de Donald Trump ont provoqué une révolte des femmes politiques aux États-Unis.

(4) Sebastian Kurz a été nommé chancelier autrichien en 2017, devenant ainsi, à 31 ans, le plus jeune chef de gouvernement du monde. Son parti de droite conservatrice ÖVP (Parti populaire autrichien) est en coalition avec le parti nationaliste FPÖ.

(5) Lors du dernier débat télévisé qui l'a opposé à sa rivale Hillary Clinton, le 19 octobre 2016, Donald Trump a laissé entendre qu'il pourrait ne pas reconnaître le résultat de l'élection présidentielle. Le candidat républicain a déclaré qu'il attendrait avant de juger si le scrutin lui semblait légitime. Il dénonçait par avance une « élection truquée ».