Politique Internationale - La Revue n°163 - PRINTEMPS - 2019

sommaire du n° 163
Pour une vraie démocratie parlementaire européenne
Entretien avec Manfred WEBER
Président du groupe du Parti populaire européen au Parlement européen et chef de file du PPE aux éle
conduit par
Baudouin BOLLAERT
Ancien rédacteur en chef au Figaro. Maître de conférences à l'Institut catholique de Paris.
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Manfred Weber est jeune (47 ans) et ambitieux. Membre de l'Union sociale-chrétienne (CSU) de Bavière, député européen depuis 2004, il a pris en 2014 la présidence du groupe du Parti populaire européen (PPE) qui domine la scène politique européenne depuis sa fondation et rassemble les élus de la droite et du centre droit dans l'hémicycle de Strasbourg. 



En novembre 2018, à Helsinki, le PPE l'a désigné comme chef de file aux élections européennes de mai prochain et, du même coup, comme candidat à la succession de Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission de Bruxelles. Il l'a emporté largement face au Finlandais Alexander Stubb avec 492 voix (dont celle de Laurent Wauquiez) sur 619 suffrages exprimés. 



Très attaché à sa Bavière natale, à la religion catholique et à la CSU à laquelle il a adhéré dès l'âge de 16 ans, Manfred Weber fait figure de modéré dans cette formation qui affiche une ligne plus conservatrice que celle de la CDU de la chancelière Angela Merkel et de la nouvelle présidente du parti Annegret Kramp-Karrenbauer.



Ingénieur de formation, créateur au début de sa vie professionnelle d'une petite entreprise spécialisée dans les techniques environnementales et d'une autre dans le paramédical, M. Weber est marié, sans enfants. Même s'il travaille essentiellement à Bruxelles et à Strasbourg, il conserve sa résidence principale à Wildenberg, un village de 1 300 habitants situé entre Munich et Ratisbonne, là où il a grandi. Pendant ses loisirs, il fait du jogging et joue encore parfois de la guitare. Durant vingt ans, il a écumé les mariages et les fêtes bavaroises au sein d'un groupe de rock. 



L'homme - qui parle allemand et anglais, mais pas français - n'est guère connu en dehors du cénacle européen. Même en Allemagne, sa notoriété ne dépasse pas le cercle des initiés. Mais chacun s'accorde à louer la qualité de son travail au Parlement européen où il a été membre de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures entre 2004 et 2012, puis de la commission des affaires constitutionnelles à partir de 2012.



Son objectif, répétons-le, est de devenir le prochain président de la Commission européenne. Sondages à l'appui, il sait néanmoins que, même en réalisant un bon score aux élections de mai, le PPE devra s'entendre avec les sociaux-démocrates et les libéraux, voire avec les Verts, pour former une majorité à Strasbourg. La succession de Jean-Claude Juncker pourrait alors lui échapper. Au profit de Michel Barnier, par exemple ? « M. Weber s'entend très bien avec le négociateur du Brexit », dit-on dans son entourage. Bref, tout reste ouvert...



B. B.



Baudouin Bollaert - L'arrivée au pouvoir du Mouvement Cinq Étoiles et de la Ligue en Italie, du FPÖ en Autriche, la percée de l'extrême droite en Suède, les scores de l'AfD en Allemagne, sans parler du mouvement des « gilets jaunes » en France et des sondages favorables au Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen : redoutez-vous une « vague » populiste lors des élections européennes de mai prochain ?



 



Manfred Weber - Le populisme est de retour et c'est une grande menace pour notre continent. Je suis très inquiet des conséquences que pourrait avoir la montée des forces nationalistes et anti-européennes sur le fonctionnement des institutions européennes après les élections. Elles pourraient paralyser le travail législatif au Parlement européen et prendre en otage les institutions communautaires, au détriment de tous les citoyens de l'Union.



Les populistes et les nationalistes savent décrire les problèmes des gens, mais ils n'y apportent aucune solution concrète. Ils veulent détruire ce que nous avons patiemment construit au cours des soixante-dix dernières années. Voter pour le RN en France ou pour l'AfD en Allemagne, c'est prendre le risque de plonger ces deux pays dans le même chaos que celui qui règne à Londres aujourd'hui.



 



B. B. - Le Brexit, c'est le modèle à ne pas suivre ?



 



M. W. - Le Brexit est l'exemple même de ce à quoi peuvent mener les discours simplistes des populistes. En cette période d'instabilité politique mondiale, et alors que nos grands voisins, comme la Russie de Vladimir Poutine, adoptent un comportement de plus en plus menaçant, je suis convaincu qu'aucun État européen, pas même l'Allemagne, ne peut s'en sortir seul. Nos amis britanniques vont bientôt - hélas - en faire l'amer constat. Nous devons donc tout faire pour défendre le projet européen et rester unis. Oui, il faut améliorer le fonctionnement de l'Union européenne. Oui, il faut la réformer. Mais il ne faut en aucun cas la détruire. 



 



B. B. - Que faire pour contrer les populistes ?



 



M. W. - Nous devons apporter des réponses tangibles aux inquiétudes des citoyens européens, mais surtout rétablir le lien avec eux. Trop souvent, ils ont le sentiment que l'Europe est faite sans eux, par des bureaucrates, à Bruxelles. Or l'Europe est un projet politique, un projet pour les peuples. C'est pourquoi j'ai décidé, pour ma campagne, d'accomplir un tour d'Europe et de partir à la rencontre des Européens. Je veux entendre leurs préoccupations, leurs questionnements et les intégrer dans ma vision pour l'avenir de notre continent. La dimension sociale, qui n'est pas forcément perçue comme un sujet 100 % PPE, en fait partie. L'Union est trop souvent vue comme un projet économique pour les banques et les entreprises et pas assez comme une économie sociale de marché. Il nous faut créer une Europe sociale dans les cinq prochaines années.



 



B. B. - Si le PPE l'emporte, vous serez son candidat pour succéder à Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission. Or, selon Emmanuel Macron, il ne doit pas y avoir d'automaticité entre le résultat des élections européennes et la désignation du futur président de la Commission... Comprenez-vous son point de vue ? 



 



M. W. - Pour moi, refuser de soutenir le principe d'un chef de file - un « Spitzenkandidat », comme nous disons en Allemagne - des partis européens pour la présidence de la Commission, c'est empêcher la mise en place d'une véritable démocratie européenne. En quoi serait-il nocif d'annoncer, avant les élections, qui a vocation à être le candidat pour la présidence de la Commission européenne ? Je ne comprends pas où est le problème. Pour moi, c'est une question de transparence et de respect envers les citoyens. C'est même un principe fondamental qui s'applique à n'importe quelle élection locale ou nationale. 



 



B. B. - Sur un plan plus général, partagez-vous les idées d'Emmanuel Macron sur l'avenir de l'UE telles qu'il les a exprimées dans son discours de la Sorbonne ou, plus récemment, dans sa tribune publiée dans tous les pays de l'Union ?



 



M. W. - Le président français est un grand défenseur de l'Europe : c'est un « plus » pour la France et donc un « plus » pour le projet européen. Sa récente tribune reflète très largement ce en quoi j'ai toujours cru, le PPE aussi. Sur les grands défis - climat, sécurité, contrôle des frontières, croissance économique, etc. -, nous nous rejoignons et devons avancer ensemble. L'Union européenne est la meilleure protection pour la France et pour ses intérêts. Cette conviction vaut pour chaque pays européen. Mais je pense qu'il serait dangereux que la campagne se réduise à une confrontation entre « bons » et « mauvais » Européens ou à des joutes « pour » ou « contre » l'Europe. 



 



B. B. - Pourquoi ?



 



M. W. - Une telle tentation risquerait de renforcer les populistes et d'empêcher, une nouvelle fois, la tenue d'un vrai débat d'idées sur l'orientation que nous voulons donner à la construction de l'Union. Car tous les partis pro-européens n'ont pas la même vision ! Il est donc fondamental pour les libéraux, les Verts, les socialistes et les chrétiens-démocrates de montrer qu'ils ont des propositions et des opinions différentes sur la direction que doit prendre l'Europe dans les prochaines années. Les électeurs doivent prendre leur décision en toute connaissance de cause. C'est dans cet état d'esprit que je me présente en tant que candidat de ma famille politique - le PPE - pour la présidence de la Commission européenne. 



 



B. B. - La législature qui s'achève a été marquée par la crise grecque, le Brexit et la difficile gestion des flux migratoires : quel bilan tirez-vous des cinq années de mandat de Jean-Claude Juncker - membre du PPE comme vous - et quelles sont les priorités de votre programme pour les cinq prochaines années ?



 



M. W. - La gestion de crise, c'est un fait, nous a beaucoup occupés. Mais gardons-nous de l'« UE-bashing » et arrêtons de nous flageller : nous avons réussi à surmonter les crises financières et migratoires. Et, sur le plan économique et social, nous avons créé 13 millions d'emplois. Après la « Commission de la dernière chance » de Jean-Claude Juncker, je souhaite que la prochaine Commission européenne soit la « Commission d'un nouveau départ ». Il est temps de redonner toute sa dimension au projet européen. Je veux une Union européenne ambitieuse et fière. 



 



B. B. - C'est-à-dire ?



 



M. W. - Chaque Européen doit pouvoir aspirer à une vie meilleure. Je veux agir là où l'Europe apporte une valeur ajoutée, avec des propositions concrètes telles que mon plan européen pour lutter contre le cancer (1) ou pour créer un impôt sur les géants du numérique (2). Par ailleurs, il est fondamental pour moi que l'Europe ne soit plus seulement un poids lourd économique, mais qu'elle parle également d'une voix forte sur la scène internationale. Or, on l'a encore vu sur les dossiers syrien ou vénézuélien, nous sommes totalement inaudibles en politique étrangère parce que nous sommes divisés. Nous devons trouver les moyens de parler d'une seule voix dans le monde. Nous devons remplacer la règle de l'unanimité en matière de politique étrangère par une prise de décision à la majorité qualifiée. C'est une question clé pour l'avenir. 



 



B. B. - On vous reproche parfois une attitude trop conciliante à l'égard du premier ministre hongrois, Viktor Orban, dont le parti est membre du PPE et dont le gouvernement ne respecte pas toujours les valeurs fondamentales de l'Union. Que répondez-vous ?



 



M. W. - Au sein de notre groupe, nous privilégions systématiquement le dialogue avec les partis membres. Nous avons toujours eu des conversations franches et directes avec Viktor Orban. Mais nous ne pouvons défendre nos valeurs que si elles sont respectées par tous. C'est pourquoi, en septembre dernier, j'ai voté pour enclencher la procédure de sanction prévue par l'article 7 du traité sur l'Union européenne (3). La majorité de mon groupe m'a suivi. 



 



B. B. - Mais, pour activer cet article 7, il faut un accord à l'unanimité des chefs d'État et de gouvernement de l'UE... 



 



M. W. - C'est sans doute pourquoi l'affaire n'a encore jamais figuré à l'ordre du jour du Conseil européen ! Mais au PPE, je le répète, lorsqu'il s'agit des valeurs fondamentales de l'Union européenne, il n'y a aucun traitement de faveur envers les membres de notre parti. Quand le premier ministre hongrois et sa formation, le Fidesz, ont lancé récemment des attaques virulentes contre Jean-Claude Juncker, cela a suscité une vive irritation et une très grande incompréhension au sein de notre famille politique. On ne peut pas, d'un côté, être membre du PPE et, de l'autre, faire campagne ouvertement contre l'actuel président de la Commission européenne qui appartient lui aussi au PPE. C'est inacceptable. C'est pourquoi nous avons décidé, le 20 mars, la suspension du Fidesz jusqu'à ce qu'un rapport d'évaluation confié à trois sages - Herman Van Rompuy, Hans-Gert Pöttering et Wolfgang Schüssel - soit prêt. Le message est on ne peut plus clair. 



 



B. B. - Face à la politique commerciale agressive des États-Unis et de la Chine, que peut faire l'Union européenne pour mieux défendre ses intérêts ?



 



M. W. - L'Union européenne est le véhicule de notre puissance commerciale. Unis, nous sommes une grande puissance économique. Divisés, nous devenons 28 ou 27 voix qui se dissolvent dans la globalisation. Si nous voulons rester une figure de proue, nous devons investir dans l'innovation afin que les inventeurs de demain soient européens. Se préparer aux défis futurs, c'est aussi pouvoir agir dans un cadre adéquat. Le monde change, les règles doivent être adaptées.



 



B. B. - Approuvez-vous la récente décision de la Commission européenne d'interdire la fusion entre Siemens et Alstom sur le plan ferroviaire?



 



M. W. - Pour moi, c'est une terrible erreur. Les entreprises européennes font face à une concurrence féroce et parfois déloyale de géants asiatiques et américains. Je trouve que l'Europe devrait les soutenir davantage en contribuant à la naissance de « champions européens » réellement capables de se mesurer à leurs concurrents sur les marchés mondiaux, bref, en ne leur mettant pas des bâtons dans les roues. Il devrait être possible d'appliquer les règles européennes de concurrence tout en soutenant nos industries stratégiques et en créant des grandes entreprises européennes dans des domaines particulièrement sensibles - sur le modèle d'Airbus, par exemple. 



 



B. B. - Croyez-vous à l'émergence d'une véritable Europe de la défense et d'une industrie commune de l'armement dans les années futures ?



 



M. W. - Ce n'est pas une croyance, c'est une nécessité. Les citoyens attendent de leurs dirigeants des résultats en matière de sécurité. La coopération structurée permanente (4) est une avancée. Mais nous devons aller plus loin que des actions conjointes et développer des projets industriels communs. La création d'un fonds européen de défense doté, à terme, de 13 milliards d'euros va dans le bon sens.



 



B. B. - Les pouvoirs du Parlement européen doivent-ils être, selon vous, étendus ?



 



M. W. - Je prône une démocratie parlementaire, avec des Parlements nationaux forts et un Parlement européen fort, pour que les décisions soient prises au plus près des citoyens. Il s'agit d'un système dont les Français - habitués au régime présidentiel - sont peu familiers, mais il fonctionne plutôt bien dans les autres États membres de l'Union. C'est pour que l'Europe devienne une véritable démocratie parlementaire que je défends la procédure des « Spitzenkandidaten ». Quand ils se rendent aux urnes, les Européens doivent savoir qui deviendra le prochain président de la Commission européenne. Nous devons cette transparence à nos concitoyens.



 



B. B. - Sur le plan politique, pour qui avez-vous le plus d'admiration parmi vos compatriotes : Angela Merkel, Helmut Kohl ou Franz-Josef Strauss ?



 



M. W. - Comment choisir entre ces trois personnalités qui ont tant contribué aux succès des Allemands et de l'Europe ? Angela Merkel est plus que la chancelière allemande ; c'est une grande dirigeante européenne et une ardente avocate des valeurs européennes. Helmut Kohl, chancelier de l'unité, a changé le visage de l'Allemagne et de l'Europe. Il est une grande source d'inspiration pour moi. Franz-Josef Strauss est une figure tutélaire de mon parti, la CSU. Ses paroles m'ont profondément marqué : « La Bavière est ma maison ; l'Allemagne, mon pays ; et l'Europe, mon avenir. »



 



B. B. - Quels sont vos rapports avec Laurent Wauquiez qui dirige Les Républicains ? Et connaissez-vous la tête de liste qu'il a choisie pour les élections européennes, le jeune philosophe François-Xavier Bellamy ?



 



M. W. - Je m'entends très bien avec Laurent Wauquiez. Il fait partie de la nouvelle génération d'hommes politiques de la droite européenne, avec le premier ministre irlandais Leo Varadkar ou le chancelier autrichien Sebastian Kurz. Je suis convaincu qu'il est promis à une destinée comparable en France. François-Xavier Bellamy apporte une perspective renouvelée sur l'Europe. Je me réjouis de travailler avec lui et aussi, cela va de soi, avec Arnaud Danjean (5) dont j'apprécie l'engagement et la compétence. Main dans la main, nous nous battons pour assurer la victoire des Républicains le 26 mai prochain.



 



(1) Jusqu'à 40 % des Européens auront un cancer au cours de leur vie, selon M. Weber. Il prévoit un plan qui combinera les capacités des experts nationaux et des budgets de recherche des 27 pays de l'UE afin de trouver une solution pour vaincre la maladie.



(2) La taxation des Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) est dans l'air depuis longtemps. Dans l'Union européenne, les bénéfices des multinationales du numérique sont en moyenne deux fois moins imposés que ceux des entreprises traditionnelles. Mais les États européens ne sont toujours pas parvenus à un accord sur la proposition de la Commission européenne d'une taxe commune sur les géants du numérique, contraignant ainsi les pays les plus volontaires (dont la France) à mettre en place leur propre taxe.



(3) L'article 7 du traité de l'UE donne à l'Union la possibilité de sanctionner un État membre qui ne respecterait pas ses valeurs fondatrices. Ces dernières sont listées dans le traité : « L'Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité, de l'état de droit, ainsi que de respect des droits de l'homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités (...) » (art. 2 TUE) ; elles doivent guider les actions internes et extérieures de l'Union européenne et de chacun de ses États membres, qui s'engagent à les respecter et à les promouvoir en adhérant à l'UE (art. 49 TUE). L'article 7 décrit la procédure qui permet d'activer ce mécanisme de sanctions. Celui-ci peut en théorie conduire à la suspension des droits de vote de l'État membre au Conseil - et donc de sa participation à une bonne partie des décisions européennes. C'est le niveau maximal de sanctions que peut imposer l'UE à l'un de ses membres. 



(4) La Coopération structurée permanente (CSP) est une disposition du traité de Lisbonne qui introduit la possibilité, pour un noyau d'États de l'UE, de développer leur collaboration dans le domaine de la défense. Prévue pour voir le jour en 2010, elle a été finalement activée en 2017 par un large groupe de 25 États membres de l'Union.



(5) Arnaud Danjean, 48 ans, originaire de Saône-et-Loire, est un ancien fonctionnaire de la DGSE qui a beaucoup travaillé dans les Balkans. Membre des Républicains, spécialiste des questions de sécurité et de défense, il a été élu député européen lors des élections du 7 juin 2009 et réélu le 25 mai 2014. Il siège bien entendu dans le groupe PPE.


Notes :