Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Ces 40 ans qui ont changé Israël
Article de Alain Dieckhoff
Directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre d'études et de recherches internationales (Paris)
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En 1978, année de la création de Politique Internationale, Israël était bien différent de l'État qu'il est aujourd'hui, et le Moyen-Orient avait un tout autre visage. Né en 1948, l'État d'Israël était depuis sa fondation gouverné par le mouvement travailliste qui avait oeuvré à la concrétisation du projet sioniste durant l'entre-deux-guerres. Ses leaders, à commencer par David Ben Gourion qui fut premier ministre presque sans interruption de 1948 à 1963, dirigeaient le pays de main de maître, s'alliant, au gré des coalitions, avec des petits partis d'appoint (le plus souvent le parti national religieux) nécessaires pour obtenir la majorité parlementaire. Levi Eshkol, Golda Meir puis Yitzhak Rabin, tous issus du parti travailliste, devaient se succéder à la tête du pays, manifestant ainsi l'hégémonie de la gauche sioniste à laquelle il ne fut mis fin qu'en mai 1977 lorsque la droite sioniste, emmenée par Menahem Begin, remporta les élections législatives. Cette première alternance fut un bouleversement majeur dans la vie politique israélienne. 



Israël, en 1978, était aussi une économie bien particulière. Du fait à la fois de l'idéologie socialiste des pères fondateurs et du rôle éminent que les dirigeants assignaient à l'action publique pour mener à bien le projet national juif, la politique économique se déployait sous le contrôle étroit de l'État. La plus grande originalité de l'économie de l'État hébreu n'était pas tant l'existence d'entreprises publiques (comme la compagnie aérienne El Al jusqu'à sa privatisation dans les années 2000) que la puissance du secteur coopératif et du secteur para-public. Le premier est constitué par le réseau des légendaires kibboutzim, collectivistes à la base, et des moshavim (plus coopératifs). Le second a été établi progressivement par la Histadrout (la fédération générale des travailleurs d'Israël) après sa fondation en 1920. La Histadrout n'était pas, en effet, un simple syndicat destiné à défendre les salariés, mais une véritable institution au service de la consolidation d'un État juif souverain. Pour ce faire, elle avait elle-même créé des entreprises dans les secteurs les plus divers (industrie lourde, construction, banque, grands magasins...) qui pesaient 22 % du produit national brut en 1975 (le secteur d'État représentait un ordre de grandeur à peu près similaire). Soutenant des activités culturelles et des clubs de sport, elle assurait surtout l'assurance-maladie des trois quarts de la population israélienne. 



Sur le plan régional, l'État d'Israël demeurait une île au milieu du Moyen-Orient. Il avait connu en l'espace de trente ans quatre guerres avec ses voisins arabes (1948, 1956, 1967, 1973) et rien ne laissait présager la fin de son isolement régional avant que la visite spectaculaire du président égyptien Anouar el-Sadate à Jérusalem en novembre 1977 n'ouvre une brèche inattendue qui devait, en mars 1979, aboutir au premier traité de paix entre Israël et un État arabe. Sur le plan international, la solitude d'Israël n'était pas moins grande : si le pays entretenait des relations diplomatiques avec la plupart des États d'Europe occidentale (1) et ceux des Amériques, ses contacts avec le reste du monde étaient fort limités. Les pays du bloc communiste (hormis la Roumanie) avaient rompu leurs relations après la guerre de juin 1967 tandis que les États d'Afrique noire avaient fait de même après la guerre du Kippour (1973). Quant à la plupart des nations asiatiques, elles ignoraient superbement l'existence de l'État hébreu. 



Pour résumer, Israël en 1978 était donc un pays politiquement dominé par les travaillistes depuis trois décennies, doté d'une économie publique forte, isolé dans la région et marginalisé sur le plan international. 



Où en sommes-nous aujourd'hui ?



Glissement populiste



Sur quasiment tous les plans - à l'exception partielle de la géopolitique régionale -, Israël a radicalement changé. Dans le domaine politique, à l'ère de la suprématie travailliste a succédé, au niveau parlementaire, celle du tassement des deux grandes formations historiques. En 1977, parti travailliste et Likoud obtenaient respectivement 32 et 43 sièges, soit un total combiné de 75 sièges sur 120 ; en 2015, ces deux formations en recueillaient 24 et 30. La perte d'attractivité des deux partis « historiques » n'est pas conjoncturelle. Elle est structurelle et s'est effectuée au profit de trois familles politiques : le centre (21 sièges en 2015) ; les partis religieux (21 sièges) ; et les partis arabes (13 sièges). 



Contrairement à une idée reçue, le système politique n'est pas plus fragmenté aujourd'hui qu'hier. Il a plutôt tendance à l'être moins puisque 10 listes sont actuellement représentées à la Knesset contre 13 en 1977. Cette réduction est en partie due à la rationalisation du parlementarisme qui s'est traduite par la hausse du seuil électoral (passé progressivement de 1 % à 3,25 %) et par un encadrement plus strict du fractionnisme en cours de législature. Si les deux grands partis qui ont dominé la vie politique israélienne ont été touchés par l'érosion électorale, ils ne sont pas pour autant logés à la même enseigne. La gauche est affectée par une déperdition profonde dont l'illustration la plus nette est qu'elle n'a plus donné de premier ministre à Israël depuis 2001. Le Likoud, en revanche, gouverne depuis mars 2001 (sauf de mai 2006 à mars 2009) d'abord sous la houlette d'Ariel Sharon, puis de Benyamin Netanyahou. Si ce dernier parvient au terme de la législature actuelle (novembre 2019), il battra le record de longévité détenu jusqu'à présent par David Ben Gourion, avec plus de 13 années au pouvoir.



Cette suprématie politique de la droite n'est pas le fruit du hasard mais de l'évolution de la société israélienne qui a vu se renforcer en son sein trois groupes de population proches de la droite. Le premier, constitué par les milieux populaires sépharades, reste fidèle à l'alliance nouée avec le Likoud du temps de Menahem Begin ; et lorsque certains prennent leurs distances, ils se tournent vers le Shas, un parti communautaire et religieux bien plus proche du traditionalisme du Likoud que du « progressisme » du PTI. Le deuxième, formé de près d'un million d'immigrants originaires de l'ancienne Union soviétique arrivés dans la décennie 1990, est sensible à un nationalisme bien trempé et à la rhétorique de la force, plus en vogue à droite du spectre politique israélien. Enfin, les milieux religieux ont, globalement, bien plus d'affinités avec les valeurs conservatrices de droite qu'avec celles, plus éloignées de la religion, de la gauche. 



Ce renforcement du pôle « identitaire » a favorisé le développement d'une rhétorique populiste qui, comme ailleurs, prétend défendre le « vrai peuple » contre des élites, surtout médiatiques et culturelles, coupées des réalités. Ce populisme s'exprime sans ambages, y compris au plus haut niveau du gouvernement avec des figures comme la ministre de la Justice Ayelet Shaked, le ministre de l'Éducation Naftali Bennett ou la ministre de la Culture Miri Rogev. 



Cette atmosphère nationaliste n'est pas sans risque pour la démocratie israélienne. Certes, en 70 ans d'existence, celle-ci n'a jamais été mise entre parenthèses ; elle s'est même renforcée à compter des années 1990 à travers le développement d'une société civile très active et très impliquée dans la défense des droits individuels. Toutefois, depuis quelque temps, les sujets de préoccupation se sont accumulés avec l'adoption, par le Parlement, de lois qui visent à restreindre la liberté d'expression et à accroître l'allégeance à l'État (loi sur le financement des ONG par des États étrangers, loi sur la Nakba...). Le vote en juillet 2018 d'une loi fondamentale - juridiquement supérieure aux lois ordinaires - sur « Israël comme État-nation du peuple juif » accentue cette tendance. Sur le fond, le texte innove peu et se contente de reprendre de nombreuses dispositions éparses (sur les symboles de l'État, le lien entre l'État et le peuple juif...). Mais il n'en reste pas moins très problématique dans la mesure où il attribue un statut quasi constitutionnel à l'identité juive de l'État sans faire aucune référence aux principes démocratiques et aux droits des citoyens arabes (20 % de la population israélienne). Cette loi controversée couronne un dispositif législatif qui veut consolider le lien entre judéité et État au détriment du lien entre citoyenneté et État. Selon les sondages, 41 % des Juifs (et 65 % des Arabes) considèrent que le système démocratique d'Israël est sérieusement en danger (2).



La fin de la diaspora ?



La plus claire manifestation d'Israël comme État du peuple juif est de nature démographique. Le projet sioniste a voulu doter le peuple juif d'un État, mais cet État ne pouvait survivre sur le long terme que si les Juifs cessaient d'être ce qu'ils étaient depuis deux mille ans, à savoir un peuple en diaspora. Au départ, le pari était loin d'être gagné, mais il est aujourd'hui en passe de devenir réalité. Ce basculement est la conséquence ultime d'un processus régulier de croissance de la population juive en Israël, en grande partie du fait de l'immigration. 



En 1948, le tout jeune État d'Israël comptait 650 000 Juifs, soit 6 % de la population juive mondiale ; en 1977, 3 millions, soit 23 % ; en l'an 2000, près de 5 millions, soit 38 %. En 2013, un cap symbolique était franchi : avec 6,1 millions de personnes, Israël dépassait désormais en taille la communauté juive américaine. À la veille de son 70e anniversaire, en avril 2018, le pays comptait 6,5 millions de Juifs, soit 45 % de la population juive mondiale (14,5 millions.) Une révolution silencieuse est en cours qui transforme en profondeur le cours de l'histoire juive : sous peu, pour la première fois depuis l'Antiquité, le peuple juif sera majoritairement territorialisé, en Israël, refermant ainsi un cycle bimillénaire.



Les dynamiques internes à la diaspora juive ne pourront que confirmer cette tendance. D'un côté, en effet, les Juifs les moins religieux entrent progressivement dans un processus d'assimilation aux sociétés d'accueil, ouvertes et libérales, dans lesquelles ils vivent. L'indice le plus révélateur de cette évolution est le taux d'intermariage : il s'établissait, aux États-Unis, à 17 % en 1970 ; il est désormais de 58 %. Même si l'exogamie n'implique pas nécessairement une rupture radicale avec le judaïsme, elle produit souvent un éloignement progressif par rapport à lui. Le second phénomène observable en diaspora est strictement inverse, à savoir la consolidation de communautés juives orthodoxes avec une forte identification au judaïsme et un profond attachement à Israël, susceptible de déboucher sur l'immigration (3).



Les processus actuellement à l'oeuvre ouvrent donc la voie à un scénario dans lequel la majorité du peuple juif, religieux et laïcs confondus, vivra dans l'État d'Israël tandis qu'une minorité, à tonalité religieuse marquée, subsistera en diaspora. Le renforcement du pôle israélien est d'autant plus crédible qu'Israël est attractif sur le plan économique. 



L'intégration économique et diplomatique d'Israël dans le monde



Autant l'Israël du passé s'est construit comme fer de lance du « modèle socialiste », autant l'Israël d'aujourd'hui se positionne à l'avant-garde du capitalisme innovant, avec un secteur high-tech particulièrement dynamique, en interaction permanente avec les grands centres économiques du monde. Ces derniers se trouvent hors du Moyen-Orient. C'est donc essentiellement avec l'Union européenne (30 % des exportations), l'Asie (25 %) et les États-Unis (20 %) qu'Israël commerce (4). Le pays attire par ailleurs 5 milliards de dollars par an d'investissements directs de l'étranger. Cette intégration dans l'économie mondiale a stimulé la croissance qui, au cours des quinze dernières années, a atteint 3 % par an, et cela dans un contexte économique très sain : inflation de 0,4 % ; taux de chômage limité à 4 % ; solidité de la monnaie (le shekel)... Même le point noir qu'a longtemps constitué la totale dépendance énergétique vis-à-vis de l'extérieur est en voie de disparition depuis la découverte en 2013 de vastes gisements de gaz naturel off-shore, au large des côtes méditerranéennes (5). Les réussites économiques d'Israël ont, logiquement, conduit à son adhésion, en 2010, à l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). 



Cette prospérité générale est toutefois très inégalement répartie au sein de la population. En termes d'égalité de revenus, le pays des kibboutzim se retrouve en queue de peloton du classement des pays membres de l'OCDE, en compagnie du Chili, de la Turquie et des États-Unis, loin derrière la plupart des pays d'Europe occidentale. En 2016, les ménages israéliens les plus aisés, peu nombreux, disposaient d'un revenu mensuel disponible douze fois plus élevé que celui des ménages ayant les revenus les plus faibles (6). 



Cette intégration économique globale est allée de pair avec une insertion croissante dans la communauté internationale. L'époque de l'ostracisme est révolue. À compter des années 1990, Israël a établi des relations diplomatiques avec des pays-civilisations comme la Chine et l'Inde et (re)noué avec des dizaines d'États en Europe de l'Est, en Asie centrale et en Afrique - où le premier ministre Netanyahou a effectué une longue visite en juillet 2016. Désormais, Israël entretient des relations diplomatiques avec 158 des 193 États membres de l'ONU. Il n'y a plus guère que les pays arabes (sauf l'Égypte et la Jordanie) et certains pays musulmans d'Asie du Sud et du Sud-Est qui ignorent - officiellement - l'État hébreu. 



Est-ce à dire que tout va pour le mieux en Israël ? Non, car le pays continue de vivre dans un environnement instable, même s'il s'est largement transformé depuis quarante ans. 



Les nouveaux défis de sécurité



En septembre 1978, le président égyptien Anouar el-Sadate et le premier ministre israélien Menahem Begin signaient, sous les auspices du président américain Jimmy Carter, les accords de Camp David. Ce document contenait deux textes : l'un prévoyait le retour du Sinaï à l'Égypte et, en échange, la normalisation des relations entre Jérusalem et Le Caire ; l'autre envisageait la mise en place d'un statut d'autonomie pour les Palestiniens des territoires occupés pour une période de cinq années au maximum (avant règlement définitif de la question palestinienne). Seul le premier volet connaîtra une concrétisation avec la signature, le 26 mars 1979, d'un traité de paix formel entre Israël et l'Égypte qui devait marquer la première étape d'un tournant majeur pour la région : la fin du cycle des guerres israélo-arabes. Dès lors, l'épicentre des crises régionales se fixera progressivement sur le Golfe, avec la guerre Iran-Irak puis les deux guerres du Golfe (1990-1991 et 2003). Ce déplacement vers le golfe Arabo-Persique ne signifie pas que toute conflictualité liée au contentieux israélo-arabe a disparu, mais elle se concentre dorénavant sur deux points. D'une part, la dimension proprement palestinienne du conflit est devenue saillante, comme l'attestent la première et la seconde Intifada (1989-1994 ; 2000-2005) au cours desquelles les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza se sont dressés, sous des modalités différentes, contre l'occupation israélienne. Vont aussi dans le même sens les trois confrontations militaires entre Israël et le Hamas à Gaza (2008-2009 ; 2012 ; 2014). D'autre part, le seul espace voisin où Israël a mené des combats contre des forces arabes, non étatiques, a été le Liban : d'abord lors de la guerre contre l'OLP (1982-1985), puis contre un nouvel adversaire - la milice chiite du Hezbollah - au Sud-Liban (1995-2000) et lors de la « guerre des 33 jours » à l'été 2006. 



En dépit de la résurgence à intervalles réguliers de tensions sur certains « fronts arabes », l'abcès de fixation majeur des quinze dernières années se situe clairement du côté de l'Iran qui, pendant des années, a sciemment dissimulé à la communauté internationale son programme d'enrichissement d'uranium. Les gouvernements israéliens successifs ont tous considéré qu'il fallait entraver, par de strictes sanctions, voire par des pressions militaires, les velléités nucléaires de la République islamique. L'accord de Vienne de juillet 2015 a été mal accueilli car tenu pour insuffisant, et sa dénonciation par Donald Trump, en mai 2018, chaudement saluée par Benyamin Netanyahou. 



Au-delà de la question nucléaire, deux autres points inquiètent Israël. Primo, la montée en puissance du programme balistique iranien qui a permis la fabrication de missiles d'une portée de 1 500 à 2 500 km, suffisante pour atteindre une bonne partie du Proche-Orient. Secundo, la politique régionale audacieuse de Téhéran qui s'invite ouvertement dans certains pays arabes. Très actif en Irak - grâce, il faut le dire, à la gestion à courte vue de George W. Bush -, l'Iran ne ménage pas ses efforts pour renforcer les capacités militaires du Hezbollah au Liban. Celui-ci serait désormais en possession de 100 000 roquettes et missiles, dont certains à longue portée. Plus préoccupante encore est l'intervention du régime des mollahs dans la Syrie en guerre, qu'elle soit indirecte (troupes du Hezbollah, « brigades chiites internationales », dont certaines comprennent des Hazaras afghans) ou directe, via la force Al-Qods, les troupes d'élite des Gardiens de la révolution. La base aérienne T-4 de Tiyas, située entre Homs et Palmyre, soupçonnée d'héberger des drones iraniens, a été frappée à deux reprises en 2018 par Tsahal. Les responsables israéliens ont fait savoir qu'ils ne toléreraient pas une présence iranienne pérenne en Syrie qui pourrait déboucher sur la constitution d'un arc d'influence de la Méditerranée à la mer Caspienne. Si l'on ajoute à ces éléments l'aide prodiguée par Téhéran au Hamas et aux houthistes du Yémen, on obtient un panorama assez complet de l'activisme iranien au Moyen-Orient.



La seconde source d'inquiétude pour Israël - et pour nombre d'États arabes, même si certains d'entre eux ont joué avec le feu - est la montée depuis les années 2000 du djihadisme, incarné d'abord par la mouvance al-Qaïda, puis par l'« Organisation de l'État islamique ». Israël n'a été touché qu'à la marge par ce phénomène, et de manière indirecte, essentiellement sur les hauteurs du Golan où des combats ont opposé Jabhat al-Nosra (proche d'al-Qaïda jusqu'en 2016) à l'armée de Bachar el-Assad. Mais les autorités israéliennes ont été attentives au potentiel déstabilisateur de ces groupes, notamment au Sinaï où ils mènent la vie dure à l'armée égyptienne. 



La marginalisation de la question palestinienne 



Il y a vingt-cinq ans, le 13 septembre 1993, Yasser Arafat et Mahmoud Abbas pour l'OLP, Shimon Peres et Yitzhak Rabin pour Israël, se retrouvaient à la Maison-Blanche pour signer une déclaration de principes (ou « accords d'Oslo ») qui s'annonçait comme un tournant décisif en vue de l'établissement d'une paix juste, durable et globale. Cette promesse n'a pas été tenue, et aujourd'hui une réconciliation israélo-palestinienne paraît plus éloignée que jamais. Paradoxalement, pourtant, cet échec ne suscite guère d'émoi, comme si la perspective de la coexistence entre deux États - l'État d'Israël et un État palestinien souverain -, qui fait pourtant l'objet d'un large consensus diplomatique, ne mobilisait plus les différents acteurs à la manoeuvre. 



Commençons par Israël. Même si, dans son discours à l'Université Bar-Ilan (2009), Benyamin Netanyahou n'écartait pas l'idée de la création d'un État palestinien démilitarisé aux côtés d'Israël, la réalité brutale est que, par ses faits et gestes, Israël a abandonné la solution à deux États. La construction de logements en Cisjordanie, comme à Jérusalem, n'a jamais été aussi intense. Depuis l'arrivée au pouvoir de Netanyahou en 2009, la population juive dans ces zones a crû d'un quart et se monte désormais à 400 000 personnes (hors Jérusalem). Depuis la signature des accords d'Oslo, le nombre de colons Juifs a été multiplié par quatre ! Parallèlement, les appels à l'annexion à Israël de la zone C (les 60 % de la Cisjordanie contrôlés par Israël), voire de toute la Cisjordanie, se multiplient. Ils émanent de membres du gouvernement, comme le ministre de l'Éducation, Naftali Bennett, ou la vice-ministre des Affaires étrangères, Tzipi Hotovely. 



En second lieu, les Palestiniens sont incapables de parler d'une seule voix. Depuis 2007, ils sont en effet divisés entre le Hamas à Gaza et le Fatah en Cisjordanie, l'un prônant la « lutte armée », l'autre une solution négociée. Ces deux stratégies sont actuellement dans l'impasse : la première a conduit à trois confrontations militaires avec son lot de destructions et de morts, sans modifier quoi que ce soit sur le plan politique ; quant à la seconde, elle est totalement à l'arrêt. 



Du côté des États arabes, dans le Golfe (Bahrein, Émirats arabes unis, Arabie saoudite) et au-delà (Égypte, Jordanie), l'inquiétude concerne avant tout - on l'a dit - les agissements de la République islamique d'Iran, ses velléités nucléaires et son interventionnisme régional. Elle porte aussi sur l'action nocive du djihadisme qui constitue un facteur d'affaiblissement des États. Dans ce paysage, la cause palestinienne devient très secondaire. 



Enfin, la communauté internationale n'est plus véritablement engagée dans le processus de négociation. Les États de l'Union européenne se contentent d'invoquer rituellement la solution à deux États sans chercher à la promouvoir concrètement. Quant aux États-Unis, après s'être employés, sous la présidence Obama, à relancer les pourparlers, ils ont complètement changé de point de vue avec Donald Trump. Fidèle à sa diplomatie iconoclaste, le président américain a officiellement reconnu Jérusalem comme capitale de l'État d'Israël en décembre 2017, rompant ainsi avec le consensus international autour de cette question sensible dont tout le monde s'accordait à dire qu'elle devait être traitée dans le cadre de négociations multilatérales sur le statut final. Parallèlement, l'administration américaine maintient une pression financière maximale sur les Palestiniens en réduisant de façon drastique l'aide apportée tant à l'Agence pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), qui ne recevra cette année que 60 millions de dollars contre 360 millions en 2017 - avant de voir toute aide américaine supprimée -, qu'aux programmes bilatéraux d'assistance (amputés de 200 millions de dollars). 



Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que des voix, de plus en plus nombreuses, s'élèvent pour défendre l'idée qu'il convient désormais d'imaginer un seul État entre la Méditerranée et le Jourdain. Le raisonnement est le suivant. Comme il y a aujourd'hui à peu près autant de Juifs que d'Arabes (environ 6,5 millions) et qu'une séparation territoriale est de plus en plus malaisée à mettre en oeuvre du fait de la poursuite incessante de la colonisation, il faut changer de paradigme et bâtir un État commun peuplé de Juifs et d'Arabes. 



Deux versions radicalement opposées de cet État unique se font toutefois face. La première, la plus ancienne, est le « binationalisme égalitaire » qui envisage un État judéo-arabe, avec une division territoriale, fédérale ou cantonale, et un dispositif institutionnel spécifique (gouvernement paritaire, assemblée législative binationale) qui remplacerait les institutions israéliennes et palestiniennes existantes. Cette solution binationale avait été prônée, dès les années 1920, par des groupes d'intellectuels Juifs (comme l'Alliance pour la paix) ainsi que par le parti de gauche Hashomer Hatzaïr qui le défendit jusque dans les années 1940. 



Après la création de l'État d'Israël, l'idée binationale disparaîtra des écrans radars pour refaire surface dans les années 2000 en raison de la paralysie du processus de paix. 



Si des Juifs très ancrés à gauche, comme Michel Warschawski et Meron Benvenisti, s'en sont emparés, c'est surtout chez les Palestiniens que l'idée s'est répandue. Non seulement parmi les intellectuels (feu Edward Saïd ou l'ancien recteur de l'Université Al-Qods Sari Nusseibeh), mais aussi dans le reste de la population. Elle est, cependant, peu relayée par les forces politiques en place, le Hamas défendant la perspective d'un État islamique, le Fatah, celui d'un État palestinien à côté d'Israël. Rien d'étonnant à cela puisque deux tiers des Palestiniens sont convaincus que la solution des deux États n'est plus une option réaliste du fait de l'expansion ininterrompue des colonies israéliennes (7). Indéniablement, ce « binationalisme égalitaire » est souvent un choix par défaut, face à l'impossibilité d'aboutir à un partage territorial équitable. Un bon exemple de ce cheminement est celui de l'écrivain israélien A. B. Yehoshua : fervent partisan de la solution des deux États, il s'est rallié à l'État unique, fondé sur un partenariat judéo-arabe, avec octroi de la citoyenneté israélienne à tous les Palestiniens (8).



La seconde version de l'État unique est fort différente, car fondamentalement inégalitaire. Elle séduit de plus en plus de membres de la droite nationaliste, y compris dans les rangs du gouvernement, qui veulent étendre la souveraineté israélienne sur tout ou partie de la Cisjordanie. Ainsi Yoav Kisch, député du Likoud, a-t-il déposé une proposition de loi qui vise à placer officiellement la centaine d'implantations juives édifiées en Cisjordanie sous juridiction israélienne (9). Naftali Bennett est, lui, favorable à l'annexion de toute la zone C. Contrairement au binationalisme authentique, il n'est pas question ici de partager une citoyenneté commune avec les 2,5 millions de Palestiniens de Cisjordanie. Qu'adviendrait-il d'eux ? Cette question, pourtant cruciale, n'est pas abordée directement. Elle obligerait, en effet, les tenants de cette option à admettre qu'elle constitue pour les Palestiniens un déni de démocratie et qu'elle enfreint leur droit à l'autodétermination. De fait, les Palestiniens demeureraient sous la juridiction de l'Autorité palestinienne dans le cadre du régime d'autonomie prévu par les accords d'Oslo (pour, rappelons-le, une période qui aurait dû s'achever en 2000). C'est ce que le premier ministre israélien appelle un « État moins » (state-minus).



Et si l'Autorité palestinienne venait à disparaître, éventuellement de son plein gré, comme des responsables palestiniens l'avaient laissé entendre pour souligner qu'ils ne se contenteraient pas ad vitam aeternam d'un statut de seconde zone ? Les dirigeants israéliens se trouveraient pour le coup bien embarrassés et n'auraient plus vraiment d'autre choix que de prendre à nouveau en charge directement la population palestinienne via le gouvernement militaire. Face à l'annexion de la Cisjordanie et/ou à la réoccupation, les Palestiniens ne seraient certes pas totalement démunis. Ils pourraient, comme l'a indiqué Mustafa Barghouti, le leader de l'Initiative nationale palestinienne - un parti qui essaie de promouvoir une troisième voie entre le Hamas et le Fatah -, entamer une lutte pour l'égalité des droits civiques et la défense des libertés fondamentales. Mais nul doute que cette voie serait étroite, hasardeuse et ardue.



L'État unique « version nationaliste » est en réalité un État d'Israël qui continuerait à dominer les Palestiniens. Malheureusement, ce scénario est aujourd'hui le plus probable compte tenu à la fois des dynamiques politiques internes, des évolutions régionales et de l'arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, qui n'a fait qu'accentuer le tropisme pro-israélien des États-Unis. De toute évidence, la question palestinienne est marginalisée. À court terme, c'est tout bénéfice pour le gouvernement israélien actuel qui peut continuer imperturbablement sa politique de colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem sans esquisser le moindre geste d'ouverture diplomatique. 



En revanche, à plus long terme, elle s'invitera inévitablement dans les débats pour la simple et bonne raison qu'il faudra bien, d'une façon ou d'une autre, trouver un statut politique permanent pour les Palestiniens. Sans compter, en outre, qu'Israël ne pourra jamais trouver une place pleinement reconnue au Moyen-Orient sans un règlement satisfaisant de la question palestinienne. Mais alors qu'en 1993, avec les accords d'Oslo, la paix semblait à portée de main, on sait aujourd'hui que le chemin sera long...


Notes :


(1) À l'exception de l'Espagne qui établit des relations diplomatiques en 1986 et de la Grèce qui envoya un ambassadeur en 1991. 



(2) Tamar Hermann, The Israeli Democracy Index, Jérusalem, The Israel Democracy Institute, 2017, p. 93.



(3) Alain Dieckhoff, « The Jewish Diaspora and Israel : Belonging at distance ? », Nations and Nationalism, vol. 23 (2), avril 2017, pp. 271-288. 



(4) Daniel Haber et Dan Catarivas, Les Surprises de l'économie d'Israël, L'Harmattan, 2016, p. 190. 



(5) David Amsellem, La Guerre de l'énergie. La face cachée du conflit israélo-palestinien, Vendémiaire, 2011. 



(6) Shlomo Swirski, Etty Konor-Attias et Aviv Lieberman, Israel : A Social Report, 2017, Tel-Aviv, Adva Center, janvier 2017. 



(7) Sondage de décembre 2016 du Palestinian Center for Policy and Survey Research (Ramallah), http://www.pcpsr.org/en/node/676.



(8) A. B. Yehoshua, « Time to Say Goodbye to the Two-state Solution. Here's the Alternative », Haaretz, 19 avril 2018. 



(9) Les colonies de Cisjordanie sont actuellement soumises de facto aux mêmes règles que le territoire de l'État d'Israël dans ses frontières du 5 juin 1967. Israël s'est toutefois gardé, jusqu'à présent, de toute annexion juridique formelle qui reviendrait à lui rattacher unilatéralement 40 % de la Cisjordanie, officialisant ainsi la fin de la solution à deux États.