Politique Internationale - La Revue n°159 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 159
Corée du nord : au-delà de la crise nucléaire
Article de Antoine Bondaz
Chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et enseignant à Sciences Po. Docteur en
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Le calme après la tempête ? En tout cas, les nuages qui s'étaient amoncelés sur la péninsule coréenne depuis plusieurs mois semblent se dissiper. Le début de l'année a, en effet, été placé sous le signe non seulement d'une reprise du dialogue intercoréen, mais aussi de négociations directes entre la Corée du Nord et les États-Unis. La participation nord-coréenne aux Jeux olympiques d'hiver de Pyeongchang, les visites bilatérales de haut niveau entre les deux Corées, l'annonce d'un prochain sommet entre Donald Trump et Kim Jong-un ou encore la visite surprise du dirigeant nord-coréen en Chine font l'objet de toutes les attentions.

Si cette reprise du dialogue permet d'éviter à court terme une périlleuse escalade militaire, elle ne met pas pour autant un terme aux tensions de ces derniers mois. Cette troisième crise nucléaire, en effet, n'est pas de même nature que celles qui l'ont précédée au milieu des années 1990 et au début des années 2000, la République populaire démocratique de Corée (RPDC) étant désormais de facto une puissance nucléaire. Par surcroît, elle ne trouve pas son origine dans la rhétorique du président Trump, mais dans le renforcement sans précédent des capacités nucléaires et balistiques du régime nord-coréen - un renforcement qui contribue à modifier la perception américaine de la menace. Dans ce cadre, la dénucléarisation est et doit rester un objectif à long terme de la communauté internationale.

Les États-Unis et leurs partenaires ont progressivement accentué leur stratégie de pression maximale sur la RPDC. Mais cette stratégie n'a pas encore fait la preuve de son efficacité en débouchant sur la signature et, surtout, sur la mise en oeuvre d'un accord menant vers une telle dénucléarisation.

D'où les questions suivantes : qu'est-ce qui pousse la Corée du Nord à accélérer son programme nucléaire et balistique depuis l'arrivée au pouvoir de Kim Jong-un ? Pourquoi les sanctions internationales ont-elles un impact limité ? Quel rôle la Corée du Sud a-t-elle joué dans la réouverture des négociations entre Pyongyang et Washington ? Que faut-il attendre du sommet historique entre les deux pays ?

Des armes devenues plus identitaires que sécuritaires

Répétons-le : depuis que Kim Jong-un est arrivé au pouvoir en 2011, le régime a radicalisé sa position sur les armes nucléaires au point d'en faire un marqueur de l'identité du régime.

Premièrement, le jeune dirigeant a défini dès 2013 des objectifs techniques qui ont été officiellement atteints en 2017 : miniaturiser, alléger, diversifier et augmenter la précision des armes nucléaires. Deuxièmement, le régime a institutionnalisé la possession de ces armes en modifiant la Constitution en 2012 et en présentant le 31 mars 2013 une stratégie nationale, dite « ligne Byungjin », qui vise « à assurer le développement économique tout en dotant le pays de forces armées nucléaires ». Troisièmement, le programme balistique a été considérablement étoffé. Les essais ont été accélérés, les zones de lancement diversifiées, la gamme des missiles testés étendue : en 2017, pour la première fois, le régime a procédé à des tirs de missiles à portée intermédiaire (Hwasong-12) et intercontinentale (Hwasong-14 et 15). Pyongyang entraîne ses unités balistiques à combattre en effectuant des lancements multiples simultanés et des essais de nuit. Le but de la RPDC est clair : rendre ses capacités nucléaires opérationnelles le plus rapidement possible afin de les crédibiliser. Alors que, jusqu'à présent, seuls les intérêts américains en Asie étaient visés, ce sont désormais les territoires des États-Unis, tant dans le Pacifique que sur le continent, qui seraient à portée des fusées nord-coréennes.

Cette radicalisation s'inscrit, pour le régime, dans une stratégie de survie vis-à-vis à la fois de l'extérieur et de l'intérieur. Depuis des décennies, ce qui est perçu comme la « politique hostile » et les « menaces nucléaires » des États-Unis nourrit la paranoïa des dirigeants de Pyongyang. Cette paranoïa, qui sert aussi à maintenir la population sous emprise, est d'autant plus forte qu'aucun traité de paix n'a été signé depuis 1953 et que les relations diplomatiques avec les États-Unis et le Japon n'ont jamais été normalisées, à l'inverse de la Corée du Sud qui a établi des relations diplomatiques avec la Russie et la Chine au début des années 1990. Il ne faudrait cependant pas assimiler le cas de la Corée du Nord à celui de l'Irak et de la Libye qui, après avoir abandonné leur programme d'armes de destruction massive, ont fait l'objet d'une intervention étrangère. Car la RPDC dispose d'une capacité de dissuasion conventionnelle qui permet de tenir en otage la capitale de sa voisine, alliée des États-Unis : Séoul. La possession d'armes nucléaires lui permet d'élever son seuil de dissuasion en accroissant le coût d'une éventuelle intervention militaire américaine. Pis encore : elle agite le spectre de frappes nucléaires préemptives contre des cibles américaines en cas de tentative de décapitation du régime (1).

Cette dimension sécuritaire n'est cependant pas la seule motivation des Nord-Coréens. Plus importante est la sécurité du régime face aux menaces internes. L'histoire même de la RPDC est indissociable de cette stratégie de concentration du pouvoir à tout prix entre les mains du leader suprême. Les armes nucléaires sont avant tout des armes politiques qui rendent incontournables Kim Jong-un et son régime - un élément fondamental pour un jeune dirigeant arrivé au pouvoir alors qu'il n'avait pas 30 ans et après un processus de succession express de trois ans. Ces armes, qui sont l'un des rares succès dont la RPDC peut se vanter, consolident le système héréditaire et la position dynastique du dirigeant, assoient l'autorité de Kim Jong-un qui peut se présenter comme le protecteur de la nation coréenne et justifient les sacrifices consentis par la population depuis les années 1990. Elles renforcent aussi le nationalisme, la cohésion nationale et le patriotisme des Nord-Coréens en « matérialisant » l'idéologie du Juche - une idéologie qui met en avant l'autonomie de la nation coréenne après des siècles d'influence chinoise puis des décennies d'occupation japonaise. Comme le rappelle l'ancien numéro deux de l'ambassade de la RPDC à Londres qui a fait défection en 2016, « Kim Jong-un a besoin d'une garantie permanente pour protéger sa dynastie (...) et il croit fermement que les armes nucléaires peuvent être utilisées » à cette fin (2).

L'institutionnalisation progressive de ces armes rend leur abandon à court terme impossible. Y renoncer brutalement reviendrait non seulement à remettre en cause la rationalité des dirigeants précédents, mais aussi à fragiliser l'idéologie du régime, ce qui conduirait à un affaiblissement en profondeur de la RPDC et à un risque d'effondrement. Une analyse confirmée par les récents événements : le 29 novembre dernier, la RPDC déclarait qu'elle avait « enfin réalisé son grand dessein historique ». Quelques jours plus tard, il était précisé que la stratégie mise en oeuvre par Kim Jong-un avait « atteint un tournant décisif ». Ces annonces ne doivent pas être interprétées d'un point de vue technique (le missile balistique intercontinental Hwasong-15 ne peut pas être considéré comme opérationnel après un seul essai), mais politique. Elles permettent d'accroître la légitimité d'un dirigeant qui non seulement a tenu sa promesse mais est également parvenu à remplir la mission que son grand-père et son père s'étaient assignée il y a des décennies. Kim Jong-un s'est ainsi lancé, dès son arrivée au pouvoir, dans une course contre la montre qu'il estime avoir gagnée. Dès lors, une nouvelle séquence diplomatique peut s'engager.

Personne n'envisage, pour l'instant, le démantèlement ou même la suspension du programme nucléaire et balistique, le jeune leader ayant appelé en janvier à « produire en masse des ogives nucléaires et des missiles balistiques dont la puissance et la fiabilité ont déjà été pleinement exploitées », mais un gel des essais - une décision réversible et politiquement peu coûteuse - est assez logique. De cette manière, Kim Jong-un donne le sentiment de résister à la pression internationale tout en restant maître de l'agenda et en abordant de futures négociations en position de force. Il peut dès lors se permettre de faire preuve d'une apparente modération en appelant à renouer le dialogue avec Séoul et Washington, et en se rendant pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir à Pékin.

Des sanctions indispensables, mais à l'impact limité

Face à cette radicalisation, les sanctions internationales se sont amplifiées afin de contraindre la Corée du Nord à revenir à la table des négociations. Qu'elles soient multilatérales ou unilatérales, ces sanctions illustrent l'unité de la communauté internationale face à une violation du droit. Elles permettent surtout de freiner le développement des capacités nucléaires et balistiques du régime nord-coréen en tarissant ses sources de devises étrangères.

Les plus récentes, adoptées en août, septembre et décembre 2017 à la suite des résolutions 2371, 2375 et 2397, amputent le commerce nord-coréen de plus de deux milliards de dollars. Sont désormais touchés plus de 90 % des produits d'exportation, des matières premières minérales aux produits de la mer en passant par le textile, deuxième secteur exportateur du pays. Les Nord-Coréens travaillant à l'étranger devront tous rentrer au pays d'ici à décembre 2019, ce qui privera Pyongyang de rentrées financières importantes. Les ventes de pétrole, raffiné et brut, sont plafonnées. À ces sanctions onusiennes s'ajoutent des sanctions unilatérales : l'Union européenne, par exemple, limite depuis octobre 2017 les transferts d'argent vers le pays à 5 000 euros contre 15 000 euros précédemment. En janvier 2018, Bruxelles a inscrit 58 individus et 10 entités supplémentaires sur la liste noire de l'ONU qui comptait déjà 79 individus et 54 entités.

Panorama non exhaustif des sanctions onusiennes depuis 2006

15/07/2006(1695)

Interdit l'importation de missiles ou d'armes de destruction massive (tant le matériel que les technologies).

14/10/2006(1718)

Interdit l'importation et l'exportation d'équipements militaires lourds ou contribuant au programme nucléaire et balistique.

Interdit la vente de certains biens de luxe.

12/06/2009(1874)

Interdit l'importation et l'exportation de tout équipement militaire, y compris les armes légères.

Autorise les inspections de cargos nord-coréens susceptibles de violer les résolutions.

Interdit tout prêt ou crédit au pays à l'exception des visées humanitaires.

Création d'un Panel d'experts pour la mise en oeuvre des sanctions.

22/01/2013(2087)

Le Panel peut désigner des individus et entités susceptibles d'avoir violé les résolutions.

Adoption d'une liste noire d'individus pouvant faire l'objet d'une interdiction de voyage et d'entités dont les avoirs peuvent être gelés.

07/03/2013(2094)

Allonge la liste des biens de luxe et des équipements/biens à double usage interdits.

Allonge la liste noire des individus et entités.

Restreint les opérations financières internationales du régime et son intégration dans le système financier global.

02/03/2016(2270)

Allonge la liste des biens de luxe ainsi que la liste noire.

Interdit l'exportation de services à un tiers dans l'entretien et la réparation d'armement. Restreint l'intégration du pays dans le système financier global.

Impose la suspension au bout de 90 jours de toutes les joint-ventures existantes.

Interdit la location de navires et d'équipages au pays.

Interdit la vente de carburant pour l'aviation nord-coréenne.

30/11/2016(2321)

Demande aux États membres de réduire le personnel diplomatique nord-coréen.

Interdit l'exportation de minéraux (cuivre, nickel, etc.) et limite les exportations de charbon.

Interdit l'exportation de statues et d'hélicoptères. Demande aux États membres de suspendre leur coopération scientifique.

Limite le nombre de comptes bancaires détenus par les diplomates à l'étranger.

02/06/2017(2356)

Allonge la liste noire des individus et entités.

05/08/2017(2371)

Interdit l'exportation de charbon, de minerai de fer et de plomb.

Interdit l'exportation de fruits de mer.

Interdit l'envoi par le régime de travailleurs nord-coréens supplémentaires à l'étranger.

Allonge la liste noire, en incluant notamment la North Korea's Foreign Trade Bank.

11/09/2017(2375)

Interdit l'exportation de textile.

Limite les importations de pétrole raffiné à 2 millions de barils par an.

Interdit l'importation de gaz naturel.

Interdit toute joint-venture.

Allonge la liste noire des individus et entités.

Renforce le contrôle des cargos nord-coréens à l'étranger.

22/12/2017(2397)

Limite les importations de pétrole raffiné à 500 000 barils par an.

Limite les importations de pétrole brut à 4 millions de barils par an.

Impose le renvoi au pays des travailleurs nord-coréens à l'étranger dans un délai de deux ans.

Interdit toute exportation de produits agricoles et d'équipements électriques.

Interdit toute importation de machines lourdes, d'équipements industriels et de véhicules de transport.

Et pourtant, l'impact de ces sanctions reste limité pour trois raisons principales. Primo, les bénéfices militaires et politiques que retire le régime du programme nucléaire et balistique dépassent encore le coût économique et diplomatique des sanctions (3). D'autant que ces pertes de revenus épargnent partiellement les élites et risquent d'affecter à l'inverse les couches populaires, grandes oubliées de ces derniers mois d'agitation médiatique.

Secundo, ces sanctions ne peuvent exercer une pression maximale que si les activités illicites du régime et ses techniques de contournement sont combattues. Comme le soulignait le rapport du Panel des experts de l'ONU en janvier 2017, la RPDC continue de « violer les sanctions par le commerce de marchandises interdites, grâce à des techniques d'évasion de plus en plus étendues et sophistiquées » (4). Le dernier rapport publié en mars 2018 revient notamment sur les transbordements illégaux de pétrole en haute mer, sur des projets de coopération militaire interdits, notamment avec la Syrie et le Myanmar dans le domaine balistique, mais aussi sur l'exploitation des lacunes dans l'application des sanctions pour accéder au système financier international. C'est là le paradoxe du régime nord-coréen qui, tout en isolant sa population des influences extérieures, profite à plein de la mondialisation. La prolifération des acteurs transnationaux lui offre d'innombrables moyens d'échapper aux restrictions qui lui sont imposées. À quoi s'ajoute le fait que de nombreux pays bafouent délibérément les résolutions du Conseil de sécurité ou ferment les yeux sur une partie des trafics, à l'instar de la Chine qui tolère certains échanges à travers sa frontière.

Tertio, c'est la nature même du régime qui empêche les sanctions de produire leur plein effet. Comme le souligne Bertrand Badie, « plus un régime est dictatorial, plus il risque d'être indifférent aux sanctions exercées sur sa population ». De plus, la sanction, « parce qu'elle est humiliante et stigmatisante, peut réveiller une fibre nationaliste qui bénéficiera au dictateur » (5). Kim Jong-un a beau jeu d'imputer tous les malheurs de son peuple aux foudres onusiennes. Il en profite pour ressouder les Nord-Coréens derrière un régime mis à l'index par les grandes puissances, légitimant encore un peu plus le développement de son programme nucléaire et balistique...

Dans ces conditions, il semble difficile de voir dans l'adoption récente de sanctions qui, pour certaines, tardent à être appliquées, la cause principale des annonces nord-coréennes et de la reprise du dialogue. Elles ont certainement contribué à la situation actuelle, mais ne sauraient faire oublier le rôle clé qu'a joué la diplomatie sud-coréenne depuis l'arrivée au pouvoir du président Moon.

Le rôle clé de la diplomatie sud-coréenne

Depuis la proclamation, en 1948, de la République de Corée et de la République populaire démocratique de Corée, la politique intercoréenne de la Corée du Sud a toujours oscille? entre incitations et sanctions, dans l'espoir d'influencer le comportement de son voisin du Nord (6). C'est encore le cas depuis l'élection de Moon Jae-in, qui voudrait faire de Séoul un intermédiaire entre Washington et Pyongyang afin d'éviter toute escalade militaire et de promouvoir une issue diplomatique.

Au cours de la décennie progressiste (1998-2008), les gouvernements sud-coréens successifs ont mis en oeuvre une politique dite du « rayon de soleil ». Symbolisée par le premier sommet présidentiel intercoréen de 2000 et l'obtention par le président Kim Dae-jung du prix Nobel de la paix l'année suivante, cette politique est renforcée par son successeur, Roh Moo-hyun, qui approfondit la coopération entre les deux pays. Le complexe industriel intercoréen de Kaesong voit le jour ainsi que la zone touristique intercoréenne du mont Kumgang, deux sites proches du 38e parallèle mais situés en territoire nord-coréen (7). À la suite du second sommet présidentiel intercoréen d'octobre 2007 - bien qu'un premier essai nucléaire ait eu lieu en 2006 -, les deux Corées signent de nombreux projets de coopération économique. À cette époque, le commerce bilatéral s'élève à près de 2 milliards de dollars, soit quatre fois plus qu'en 2000.

La décennie conservatrice (2008-2017) voit la détérioration progressive des relations intercoréennes. Pyongyang multiplie les provocations, dont le naufrage de la corvette Cheonan - attribué au tir d'une torpille nord-coréenne - qui entraîne la mort de plus de quarante soldats sud-coréens en mars 2010. Sous le mandat du président Lee Myung-bak, plusieurs trains de sanctions unilatérales sont adoptés mais le dialogue reste possible. Malgré un troisième essai nucléaire au printemps 2013, la présidente Park Geun-hye se prononce en faveur de la réouverture du complexe industriel intercoréen de Kaesong temporairement fermé et trois dirigeants nord-coréens se rendent au Sud afin de participer à la cérémonie de clôture des Jeux asiatiques. Les essais nucléaires et balistiques de 2016 et l'absence de sanctions alternatives conduisent cependant la Corée du Sud à mettre un terme à toute coopération intercoréenne.

Lorsque le président Moon Jae-in prend ses fonctions, il n'y a plus ni commerce ni coopération, et le dialogue intercoréen est au point mort. Au cours de sa campagne, le candidat avait promis que l'une de ses priorités serait de se rendre à Pyongyang, que le complexe de Kaesong serait rouvert et que, sans un accord du Parlement, il s'opposerait au déploiement du système de défense antimissile américain THAAD - une décision sur laquelle il n'a pu revenir, le déploiement ayant eu lieu quelques jours avant son élection. Or, à l'évidence, le président sud-coréen n'est pas en mesure de reproduire la politique du « rayon de soleil » de ses prédécesseurs progressistes, le contexte national et régional ayant profondément changé. 1) la population sud-coréenne, si elle est disposée à une reprise du dialogue intercoréen, n'est plus favorable à une politique d'engagement inconditionnel. 2) la Corée du Nord s'est nucléarisée, ce qui a accru le sentiment d'insécurité des Sud-Coréens. 3) les sanctions internationales limitent toute possibilité d'un engagement économique de la Corée du Nord, comme la réouverture du complexe de Kaesong. 4) le sentiment anti-américain s'est considérablement affaibli et une large majorité de Sud-Coréens considèrent désormais l'alliance avec les États-Unis comme indispensable.

Le nouveau président expose sa stratégie intercoréenne dès juillet 2017 dans un discours prononcé à Berlin. Il se fixe deux objectifs principaux : la dénucléarisation de la Corée du Nord et la mise en place d'un régime de paix. L'accent est mis sur la réciprocité et le pragmatisme dans les relations intercoréennes. Bref, la dénucléarisation n'est plus conçue comme un préalable à la reprise des discussions et une rencontre entre les deux dirigeants, « à tout moment et à n'importe quel endroit, si les conditions sont remplies et si cela permet de réduire la tension et la confrontation sur la péninsule coréenne » est jugée possible.

La participation de la Corée du Nord aux Jeux olympiques d'hiver à Pyeongchang n'était donc pas tant une initiative de Pyongyang que la réponse à la main tendue par Séoul. Il est clair que les deux pays voulaient se servir de ce prétexte pour favoriser le dialogue. L'événement est historique dans la mesure où les athlètes nord-coréens étaient absents des Jeux olympiques de Séoul en 1988 (rappelons qu'en novembre 1987 des agents nord-coréens avaient fait exploser un avion de ligne sud-coréen, faisant 115 victimes). Pour la première fois, une équipe olympique commune - l'équipe féminine de hockey - a même pris part aux compétitions. En acceptant de se rendre à Pyeongchang, l'objectif de la Corée du Nord était d'ordre moins sportif - le pays n'a remporté que deux médailles aux Jeux olympiques d'hiver depuis sa première participation aux Jeux d'Albertville en 1962 - que politique, diplomatique et stratégique : politique, afin de donner l'impression à sa propre population qu'il s'agissait de Jeux coréens et non sud-coréens ; diplomatique, car envoyer des centaines d'artistes et de supporters encourager leurs sportifs contribuait à façonner les perceptions internationales du pays en « normalisant » son image ; et stratégique, parce que cette participation permettait au régime de crédibiliser sa nouvelle séquence diplomatique et de poursuivre son programme nucléaire et balistique tout en écartant la menace d'une intervention américaine.

Au-delà du dialogue intercoréen, le président Moon voulait, lui aussi, gagner du temps et réunir les conditions propices à un apaisement des tensions entre Washington et Pyongyang. Séoul a donc cherché à jouer les intermédiaires entre les deux capitales. L'annonce d'un sommet intercoréen au printemps a contribué à débloquer la situation et conduit le président Trump à accepter, à la surprise générale, de rencontrer Kim Jong-un. À cet égard, il faut saluer le rôle joué par les conseillers proches du président sud-coréen, notamment le chef des renseignements, Suh Hoon, qui faisait partie de l'équipe de négociation sud-coréenne lors des deux sommets intercoréens de 2000 et 2007.

Un sommet entre Kim et Trump aussi risqué qu'inattendu

Ce sommet sera le premier du genre entre un président américain en exercice et un dirigeant nord-coréen. Les anciens présidents Carter et Clinton s'étaient en effet rendus à Pyongyang après la fin de leur mandat, en 1994 et 2010 pour le premier, en 2009 pour le second. Lorsqu'ils occupaient le Bureau ovale, Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama avaient tous refusé d'accéder à la demande de la Corée du Nord. Ils estimaient qu'un tel sommet devait venir couronner des mois de négociations fructueuses. C'était, à leurs yeux, un cadeau politique fait à Pyongyang qui ne pouvait se concrétiser sans des garanties sérieuses quant à la possibilité d'un accord. En ce sens, l'annonce du sommet de 2018 constitue à la fois une victoire politique de la Corée du Nord, qui voit ainsi son statut international rehaussé, et une concession politique des États-Unis. C'est aussi une occasion unique d'avancer sur la voie de la dénucléarisation par des moyens diplomatiques et non militaires.

Le défi de l'administration Trump consistera donc à transformer ce coup politique en succès diplomatique. Il faudra d'abord obtenir un accord non seulement sur le gel des essais - auquel Pyongyang se serait engagé tant que des négociations directes étaient menées avec Washington -, mais aussi sur l'arrêt, ne serait-ce que partiel, du programme nucléaire et balistique, en particulier la production de matières fissiles, la fabrication de missiles et la recherche. Ce qui suppose de laisser les inspecteurs internationaux de l'AIEA procéder à des vérifications - un élément sur lequel les négociations internationales, notamment dans le cadre des Pourparlers à Six de 2003 à 2009 (la plateforme de négociation multilatérale entre la Chine, les États-Unis, la Corée du Nord, la Corée du Sud, la Russie et le Japon), ont toujours buté. Il faudra ensuite réunir les compétences indispensables pour négocier avec Pyongyang et transformer les canaux utilisés, liés aux services de renseignement, en canaux diplomatiques. Or la plupart des négociateurs historiques ont pris leur retraite, tels Joseph Yun, ancien envoyé spécial américain pour la Corée du Nord qui avait obtenu la libération de l'étudiant américain Otto Warmbier (8), ou Victor Cha, l'ex-conseiller du président Bush. Les profils ayant l'expérience nécessaire pour mener des discussions avec Pyongyang sont rares, et il existe désormais un déficit de mémoire institutionnelle au sein de l'administration Trump. De plus, le départ du secrétaire d'État Rex Tillerson et son remplacement par Mike Pompeo - qui qualifiait il y a peu la Corée du Nord de « menace existentielle » - pourraient entraîner une série de nominations qui ne faciliteront pas les négociations. Le troisième défi sera de proposer à Pyongyang des contreparties sans pour autant lever les sanctions de l'ONU et donner le sentiment de céder aux exigences de la RPDC. Parmi ces exigences, la fin de la « politique hostile » des États-Unis - un concept fourre-tout jamais défini avec précision mais qui inclut notamment l'abrogation de l'alliance militaire avec la Corée du Sud, l'établissement de relations diplomatiques avec Washington ou encore la signature d'un traité de paix remplaçant l'armistice de 1953. Quatrième défi : il s'agira non seulement d'arracher un accord mais surtout de s'assurer de sa mise en oeuvre rigoureuse. Les précédents de 1994 et 2012 sont dans toutes les têtes : à l'époque, des accords bilatéraux avaient bien été signés entre les États-Unis et la Corée du Nord, mais ils n'avaient malheureusement jamais été respectés (9).

Enfin, dernier défi et non des moindres : si la rencontre devait se solder par un échec, le président Trump pourrait chercher à sortir de cette séquence par le haut en désignant un bouc émissaire, en cédant à la tentation d'une démonstration de force et en renonçant à une solution diplomatique (10). Dans ce cas, ce ne seraient pas seulement des nuages qui obscurciraient la péninsule, mais des nuées porteuses de violents orages...



 


Notes :


(1) Léonie Allard, Mathieu Duchâtel et François Godement, « Pre-empting defeat : in search of North Korea's nuclear doctrine », ECFR, novembre 2017.

(2) Thae Yong-ho, « Hearing before the Committee on Foreign affairs House of Representatives », Washington, 1er novembre 2017.

(3) Stephan Haggard et Marcus Noland, Hard Target : Sanctions, Inducements, and the Case of North Korea, Stanford University Press, 2017.

(4) « Report of the Panel of Experts established pursuant to resolution 1874 (2009) », United Nations Security Council, février 2017.

(5) Bertrand Badie, « La sanction internationale est plus associée à la puissance qu'au consensus », Le Monde, 16 décembre 2011.

(6) Antoine Bondaz, « Kaesong, Caught between Two Koreas », Books and Ideas, Collège de France, juin 2017.

(7) Le complexe industriel de Kaesong, ancienne capitale du royaume de Corée située à quelques kilomètres de la zone démilitarisée, associait les capitaux de PME sud-coréennes à la main-d'oeuvre nord-coréenne bon marché et assurait une source de devises importante pour le régime de Pyongyang qui prélevait une large part des salaires versés. Le complexe touristique du mont Kumgang permettait aux Sud-Coréens, jusqu'à 350 000 en 2007, de se rendre en Corée du Nord. Il a été fermé en 2008 suite au décès d'une touriste sud-coréenne tuée par un soldat nord-coréen et du fait de la volonté du président Lee Myung-bak de limiter la coopération intercoréenne.

(8) Le jeune étudiant américain, en séjour touristique en Corée du Nord, a été arrêté en décembre 2015 pour avoir essayé de voler une affiche de propagande, puis condamné à 15 ans de travaux forcés. Libéré en juin 2017 alors qu'il est tombé dans un coma profond pour des raisons inconnues, il est rapatrié aux États-Unis et y décède quelques jours plus tard.

(9) Le 21 octobre 1994, la Corée du Nord s'engage dans le cadre de l'« Agreed Framework » à geler son programme d'enrichissement d'uranium en échange d'une assistance énergétique (réacteurs nucléaires civils et pétrole en attendant la construction de ces derniers) fournie par un consortium international appelé Organisation pour le développement énergétique de la péninsule coréenne (KEDO). Le 29 février 2012, la Corée du Nord, qui a déjà réalisé deux essais nucléaires, s'engage à travers ce « Leap Day Deal Agreeement » à instaurer un moratoire sur ses essais balistiques et nucléaires, et ses activités de production de plutonium et d'uranium enrichi en échange notamment d'une aide alimentaire américaine de 240 000 tonnes.

(10) La nomination au poste de conseiller à la sécurité nationale de l'ambassadeur John Bolton, qui milita en faveur de l'intervention américaine en Irak en 2003 et qui défend depuis plusieurs mois l'argument selon lequel des frappes préventives américaines seraient légales, peut accroître cette inquiétude.