Politique Internationale - La Revue n°159 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 159
Trump et la Bombe
Article de Bruno Tertrais
Maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et chercheur associé au Centr
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« Pourquoi ne peut-on pas s'en servir ? Pourquoi ne peut-on pas s'en servir ? » (1). Pendant la campagne, Donald Trump avait posé cette question avec insistance à l'un de ses conseillers de politique étrangère avec lequel il s'entretenait des armes nucléaires. Comment, dès lors, ne se serait-on pas inquiété du pouvoir que son élection lui offrait subitement ?

Le moins que l'on puisse dire est que ces inquiétudes sont allées croissant depuis lors. Car non seulement la personnalité du président s'est révélée particulièrement abrupte et prompte aux caprices, mais l'évolution de la situation internationale ne s'est guère améliorée - y compris de son fait.

Donald Trump fait aujourd'hui face à deux crises à dimension nucléaire - l'une avec la Corée du Nord, l'autre avec l'Iran. Il a approuvé, en 2018, une nouvelle politique nucléaire destinée à renforcer la dissuasion américaine. Dans ce contexte, les craintes d'une initiative malencontreuse du président des États-Unis - qui peut, seul, déclencher l'apocalypse - se sont avivées au point de susciter une réflexion du Congrès sur les moyens de limiter ses pouvoirs dans ce domaine. Faut-il avoir peur ?

Les deux crises nucléaires de la présidence Trump

Les ambitions de Pyongyang

On savait que le programme nucléaire nord-coréen avançait patiemment vers son objectif ultime : disposer d'un missile intercontinental doté d'une charge nucléaire. Pour dissuader les États-Unis d'abord et avant tout, bien sûr, et se prémunir ainsi contre toute velléité américaine de « changement de régime ». Mais aussi, sans doute, pour altérer le statu quo dans l'environnement régional du pays - voire, un jour, changer les termes d'une éventuelle réunification de la péninsule.

Les observateurs ont toutefois été surpris de la rapidité des progrès récents de la Corée du Nord, dont l'arsenal a connu en quelques mois un saut quantitatif et qualitatif. En 2017, Pyongyang a à la fois démontré sa capacité à franchir la portée intercontinentale et à concevoir des engins nucléaires de forte énergie. La Corée du Nord peut-elle déjà « marier » les deux savoir-faire et, donc, menacer le territoire américain d'une frappe nucléaire ? Ce n'est pas certain : même les services américains de renseignement, début 2018, avaient des avis divergents sur le sujet. Mais, d'une certaine manière, peu importe : du point de vue des planificateurs militaires, il est désormais prudent de partir du principe qu'elle dispose de cette capacité... Donald Trump a réagi à ces évolutions d'une façon pour le moins brutale. D'abord, en improvisant le 8 août 2017 sa fameuse déclaration selon laquelle si la Corée du Nord continuait de « menacer » les États-Unis, elle subirait « un feu et une fureur que le monde n'a jamais vus » (2). Ce qui avait été traduit plus calmement, dans une déclaration écrite du secrétaire à la Défense Jim Mattis, de la manière suivante : « La Corée du Nord doit cesser d'envisager des actions qui conduiraient à la fin de son régime et à la destruction de son peuple » (3). Ensuite, à la tribune des Nations unies le 19 septembre, en qualifiant le leader de Pyongyang d'« homme-fusée en mission suicide » et lui promettant, en cas d'agression, de « détruire totalement » le pays (4). Enfin, par un tweet d'une rare vulgarité infantile, en répondant à Kim Jong-un qui venait de faire savoir qu'il disposait en permanence du « bouton nucléaire » sur son bureau : « Moi aussi j'ai un bouton nucléaire, mais il est beaucoup plus gros et plus puissant que le sien, et mon bouton fonctionne ! » (5). Insultes et personnalisation mises à part, il ne faut pas mésestimer l'obsession nord-coréenne des États-Unis. Si l'on en croit le directeur national du renseignement Dan Coats, le pays serait d'ailleurs désormais une menace « existentielle » pour l'Amérique (6).

Mais face au problème nord-coréen, les « lignes rouges » américaines ont été franchies depuis longtemps. La constitution du pays en État nucléaire était, en effet, déjà considérée comme inacceptable sous les présidences Clinton, Bush Jr. et Obama ; force est de constater qu'il a bien atteint ce seuil. Dès lors, ces lignes rouges ont été... repoussées. Des déclarations officielles, on peut déduire que la ligne rouge de l'administration Trump est la certitude que la Corée du Nord dispose d'un « arsenal » de missiles intercontinentaux opérationnels (7). Elle se laisse ainsi, légitimement, une marge de manoeuvre pour agir.

Au-delà des moyens militaires (dissuasion, défenses antimissiles) visant à parer à la menace immédiate, la stratégie américaine envers la Corée du Nord se veut être de « pression maximale et d'engagement » (8). Mais, pour l'instant, c'est surtout la première partie de la proposition qui s'est manifestée. M. Trump dit espérer que la multiplication des sanctions finira par amener Pyongyang à résipiscence. Kim Jong-un n'est-il pas considéré comme un acteur « rationnel » par les spécialistes de la CIA (9) ? Avec, en toile de fond, la menace, ouvertement agitée à Washington, d'une action militaire en dernier ressort. Une telle action ne prendrait pas la forme d'une invasion de la Corée du Nord, bien sûr, mais d'une frappe préventive (« à froid ») de grande ampleur destinée à détruire son arsenal nucléaire et balistique. Aucun expert militaire ne pense sérieusement qu'une telle idée soit réaliste, et tous les connaisseurs de la péninsule soulignent l'énorme risque d'escalade qui s'ensuivrait. Il s'agit très probablement d'un bluff - même si les militaires américains disent mezza voce que, s'ils sont parfaitement opposés à une attaque préventive, ils n'hésiteraient pas, en situation de légitime défense, à procéder à une telle attaque (« à chaud », devant la menace avérée d'une agression majeure nord-coréenne).

La situation ainsi créée est dangereuse : si Kim Jong-un est persuadé que l'Amérique est sur le point de le frapper, comment réagira-t-il ? En l'espèce, c'est moins le risque d'une attaque délibérée que celle d'une escalade mal maîtrisée qui doit inquiéter. On n'a jamais connu une telle situation : deux leaders d'États disposant de capacités nucléaires, tous deux impétueux, prêts à prendre des risques et sans doute paranoïaques, à la tête de régimes si différents que chacun des deux - tous les signes le montrent - a du mal à comprendre les intentions de l'autre partie. Une telle escalade pourrait se produire à l'occasion d'un heurt dans les « espaces communs » (airs, mers) ou, plus probablement, du fait d'une provocation nord-coréenne. En effet, à force de donner le sentiment qu'elle n'est pas encore convaincue de la réalité des progrès techniques accomplis par Pyongyang, l'actuelle administration américaine court le risque de voir la Corée du Nord faire des démonstrations plus éclatantes - si l'on ose dire - de sa puissance nouvelle. On pense, par exemple, au tir d'un missile qui se terminerait par une explosion nucléaire dans l'atmosphère, au-dessus du Pacifique. Ou encore à un essai de missile trop proche d'une base américaine telle que Guam ou Hawaï. Une erreur de trajectoire est vite arrivée. Un accident aussi.

Mais le pire n'est jamais sûr, et Trump peut aussi nous réserver de bonnes (?) surprises. En témoigne l'annonce de sa disponibilité - il est vrai déjà manifestée lorsqu'il était candidat - à rencontrer le dirigeant nord-coréen. Toutefois, certains analystes américains n'hésitent pas à dire qu'une telle rencontre pourrait être contre-productive. Que se passerait-il en effet, disent-ils, si Trump s'estimait, après coup, avoir été floué par son interlocuteur, dont on peut douter qu'il soit véritablement prêt à discuter de la dénucléarisation de son pays ?

Inflexibilité face à Téhéran

Comme si M. Trump ne se satisfaisait pas d'une crise à dimension nucléaire dont il a hérité en arrivant au pouvoir, il a décidé d'en ouvrir une seconde. Il s'agit, cette fois, de l'Iran. Un pays que les Républicains considèrent clairement comme un adversaire tandis que Barack Obama, lui, espérait jeter les bases d'une forme de détente avec Téhéran. La vision de Donald Trump, il faut le souligner, est très largement partagée par son entourage où l'on retrouve nombre de militaires qui ont vu de près le comportement de l'Iran dans son environnement régional (Afghanistan, Irak, Liban...). Elle est également partagée, bien sûr, par les deux principaux alliés des États-Unis dans la région : l'Arabie saoudite et Israël.

On sait qu'un accord visant à encadrer strictement le programme nucléaire iranien, sous peine de rétablissement des sanctions, a été signé avec Téhéran à Vienne en juillet 2015. Mais le président des États-Unis doit régulièrement (tous les trois à six mois selon les cas) garantir au Congrès que l'Iran applique bien cet accord, faute de quoi les sanctions américaines peuvent être rétablies : celles de 1996 (Iran Sanctions Act), mais aussi celles prises au début des années 2010 pour amener l'Iran à négocier (amendement Kirk-Menendez, 2011 ; Iran Freedom and Counterproliferation Act, 2012 ; Iran Threat Reduction and Syria Human Rights Act, 2012). Or M. Trump, qui avait dit à maintes reprises pendant la campagne tout le mal qu'il pensait de cet accord, a déjà refusé fin 2017 de certifier au Congrès que l'Iran le respectait. En outre, il a signalé le 12 janvier que c'était la dernière fois qu'il acceptait la suspension des sanctions. Ce faisant, il a mis en demeure les Européens d'aider les États-Unis à trouver les moyens de compléter l'accord par des dispositions plus fermes : restrictions sur le développement ou les tests de missiles ; garanties sur la capacité de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) à visiter des installations sensibles ; prolongation de certaines dispositions de l'accord au-delà des dates prévues. Personne ne pense sérieusement que l'Iran accepterait de subir de nouvelles contraintes sans de nouveaux bénéfices : il n'y aura pas d'accord de Vienne-II. Mais M. Trump a besoin des Européens, d'abord pour garantir un large soutien à sa politique au Congrès et, ensuite, pour faire pression sur Téhéran en utilisant leurs leviers économiques.

Les Européens, eux, sont légitimement irrités par la méthode. Ils ont toutefois décidé de jouer le jeu, non seulement pour éviter d'être tenus pour responsables, même injustement, d'une aggravation de la crise, mais aussi parce que c'est l'occasion pour certains d'entre eux - la France au premier chef - d'essayer de compléter l'accord par des dispositions plus contraignantes. L'Iran, de son côté, semble hésiter. En dépit de leurs rodomontades, les dirigeants iraniens craignent un rétablissement des sanctions car le mécontentement vis-à-vis de la situation économique gronde dans le pays. Mais les éléments les plus durs du régime semblent n'avoir jamais totalement accepté les contraintes imposées à Vienne. Le comportement iranien dans la mise en oeuvre de l'accord en témoigne (Téhéran interprétant les clauses de contrôle de la manière la plus favorable à ses intérêts), tout comme ses essais de missiles à capacité nucléaire (non interdits par l'accord mais contraires à l'esprit des résolutions pertinentes des Nations unies). Le pire des scénarios serait une entente tacite entre « faucons » américains et iraniens visant à mettre à bas cet accord négocié de haute lutte.

Ces deux crises ne sont pas sans lien. La Corée du Nord et l'Iran coopèrent en effet depuis longtemps dans le domaine des missiles balistiques - et, peut-être, des armes nucléaires. Par ailleurs, Pyongyang et Téhéran se consultent régulièrement sur la meilleure manière de faire face aux États-Unis... Ces deux pays représentent des obsessions américaines depuis plusieurs décennies. Ils justifient d'ailleurs l'existence de programmes de défense antimissile dont le rapport coût-efficacité est sans doute discutable, mais que M. Trump souhaite encore renforcer.

La « revue de posture nucléaire » de 2018 : un retour à la norme

On connaît désormais avec précision les orientations stratégiques de l'administration Trump dans le domaine de la dissuasion nucléaire.

Depuis la fin de la guerre froide, les États-Unis effectuent à intervalles irréguliers des révisions (ou plutôt des « passages en revue ») de leur politique nucléaire (Nuclear Posture Review, NPR). Les trois premières (1994, 2002, 2010) avaient été exigées par le Congrès. La quatrième a été demandée par M. Trump - ou, plus exactement, par son administration - début 2017, et ses résultats, rendus publics en janvier 2018.

Tous les aspects de la politique nucléaire militaire ont été passés en revue. Certains points n'étaient pas véritablement en débat. C'était le cas, par exemple, du maintien de la « triade » missiles sol-sol, missiles et bombes air-sol, missiles mer-sol (10). Les premiers sont les plus réactifs : ils permettent de réduire au maximum ce que les experts appellent la « boucle temporelle décision-détonation ». En outre, dès lors que la Russie reste l'adversaire de référence pour les planificateurs américains, cette capacité sol-sol force leurs homologues russes, si d'aventure Moscou souhaitait « désarmer » les États-Unis, à envisager une frappe massive - et donc susceptible de provoquer une riposte majeure. L'existence de la composante air-sol permet de disposer d'une grande souplesse de planification (diversité des armes emportées par les bombardiers...). Quant à la composante mer-sol, elle garantit l'existence d'une capacité de frappe en second en toutes circonstances (11).

Pour ce qui concerne la recapitalisation du complexe nucléaire, il faut savoir que les moyens de la deuxième génération - celle des années 1980 - arrivent bientôt en fin de vie : une autre administration aurait pris les mêmes décisions. Le coût à venir n'en est pas moins phénoménal : il est estimé à 1,2 trillion de dollars sur 30 ans. En 2029, la dépense pour les forces de dissuasion représentera 6,4 % du budget actuel du Pentagone (3,7 % pour l'investissement et 2,7 % pour le maintien en condition). Mais seulement, il est vrai, 1 % du budget fédéral, pour une dépense largement inférieure à ce qu'elle avait été dans les années 1980 (10,6 % du budget de la défense, soit 3,7 % du budget fédéral). Quant à la défense antimissile, elle redevient une priorité, même si elle ne représente qu'un peu plus de la moitié de la dépense de dissuasion dans le budget actuel (12,9 milliards dans le projet de budget pour l'année 2019, contre 24 milliards).

Quid de la doctrine nucléaire ? Elle a été révisée, mais dans un sens qui n'a rien de choquant. On en revient à une doctrine très classique qui vise à dissuader toute menace de grande ampleur contre les intérêts essentiels des États-Unis. C'est plus un retour à la norme américaine qu'un élargissement du champ de la dissuasion, même si le Pentagone conserve l'expression de « circonstances extrêmes », héritée des années Obama. Tout cela est très proche de la doctrine française. Les commentateurs ont fait des gorges chaudes de la possibilité de voir l'arme nucléaire employée en riposte à une attaque cybernétique : mais ce n'est qu'un scénario particulièrement extrême, et plus une précaution de principe qu'une réorientation doctrinale. Sans la polarisation du débat stratégique américain et sous une autre présidence, cette éventualité n'aurait sans doute pas été commentée aussi négativement.

Il n'y a pas d'« abaissement du seuil nucléaire » dans la nouvelle doctrine. La décision de réduire l'énergie d'un petit nombre d'armes emportées par les missiles tirés de sous-marins, pour disposer de charges de quelques kilotonnes, a focalisé l'attention. Outre qu'il s'agit d'une solution se voulant temporaire et que les États-Unis disposent déjà d'armes de cette gamme d'énergie, on ne voit pas ce qui permet d'y déceler les prémices d'un « abaissement du seuil nucléaire » : rien dans le contenu de la NPR ne permet d'accréditer cette thèse. En outre, les responsables militaires américains ont multiplié, ces derniers mois, les déclarations niant toute pertinence à la notion d'arme « tactique ». Comme le dit le général Mattis lui-même : « Je ne pense pas que la notion d'arme nucléaire tactique ait un sens. N'importe quel emploi d'arme nucléaire serait une rupture stratégique » (12).

La différence de vocabulaire entre 2010 et 2018 est néanmoins flagrante : le mot « dissuasion » apparaît 191 fois contre 97 dans la NPR de 2010, et la formule « stabilité stratégique » seulement 6 fois contre 29 fois en 2010. De fait, on chercherait en vain dans ce document une volonté de rassurer la Russie et la Chine sur les intentions américaines... Mais le langage n'en reste pas moins mesuré : on note, en particulier, que les États-Unis « ne souhaitent pas considérer la Russie ou la Chine comme des adversaires et cherchent à avoir des relations stables avec ces deux pays » (13).

Aucune réduction unilatérale de l'arsenal nucléaire américain n'est envisagée, mais cela n'avait pas été le cas non plus sous Obama : l'Amérique estime qu'aller plus loin dans les réductions pourrait inquiéter les alliés et donner une chance à la Chine d'égaler les États-Unis. Washington n'en reste pas moins favorable à une extension de cinq ans du traité New Start après son échéance en 2021 (14). Sans s'étendre sur le sujet, la NPR note que les conditions d'une « abolition » des armes nucléaires ne sont pas réunies dans le contexte actuel.

La NPR de 2018 est donc un document de facture assez classique, qui porte bien plus la marque du mainstream américain que celle du président. Pour s'en convaincre, on peut facilement imaginer ce qu'aurait été un véritable texte de rupture : élaboration de nouveaux types d'armes ; reprise des essais nucléaires ; retrait du traité FNI, violé par Moscou selon Washington (15)... Au fond, ce n'est pas la politique nucléaire de l'administration Trump qui est exceptionnelle au regard de l'histoire des 30 dernières années : c'est plutôt celle d'Obama qui l'était.

In fine, les enjeux politiques de la NPR dépassent sa dimension militaire. Comme pour tout document stratégique de portée majeure, son impact dépendra de sa perception par les acteurs les plus directement concernés (Russie, Chine, Corée du Nord, Iran). Or ceux-ci risquent d'y voir une validation des récits qu'ils ont construits sur le danger que les États-Unis feraient peser sur le reste du monde.

Pour eux, comme pour les Européens, le fait que ce soit « la NPR de Donald Trump » est aussi un point central. Car, quelles que soient les assurances données par le Pentagone, s'il est bien un domaine dans lequel la primauté présidentielle ne fait face à aucun véritable contre-pouvoir, c'est bien celui de la dissuasion nucléaire. Au demeurant, à quel point M. Trump s'est-il « approprié » ce document ? Et ses tweets respecteraient-ils, en temps de crise, la politique déclaratoire officielle ?

Inapte à exercer ses responsabilités ?

Les inquiétudes sur la personnalité du nouveau détenteur du pouvoir nucléaire américain se sont fait entendre dès novembre 2016. Elles avaient incité, après l'inauguration de M. Trump, le représentant Ted Lieu et le sénateur Edward Markey à proposer le 24 janvier 2017 une proposition de loi (HR669 à la Chambre des représentants, S200 au Sénat) consistant à interdire au président l'emploi en premier de l'arme nucléaire sans déclaration de guerre par le Congrès. Et à proposer - pour la première fois depuis plus de 40 ans - une audition publique de responsables et d'experts sur la question du pouvoir nucléaire présidentiel, audition qui s'est tenue en novembre 2017.

Décrit par certains psychiatres américains comme une personnalité « narcissique malveillante », « paranoïaque », voire « sadique », M. Trump angoisse une bonne partie de l'Amérique et du monde dans la mesure où il peut bel et bien, à lui seul, déclencher l'apocalypse nucléaire. Certes, les auditions de novembre 2017 ont permis de confirmer que la chaîne de commandement pourrait - et aurait même le devoir - de refuser d'exécuter un ordre manifestement illégal ; mais cette garantie n'est pas jugée suffisante par une large frange de la communauté stratégique américaine.

La procédure d'emploi des forces nucléaires est conçue pour être simple et son exécution, rapide (16). Le président des États-Unis qui est, aux termes de la Constitution, le commandant en chef des forces armées, dispose de l'autorité d'emploi de l'arme nucléaire par tradition (débat juridique sur la constitutionnalité du War Powers Act) (17). Il détient une carte d'identification présidentielle (« biscuit ») fabriquée sous l'autorité de la National Security Agency (NSA) par une machine à codes aléatoires. Elle est conservée sur lui ou dans la « mallette présidentielle » (Emergency Response Satchel ou « football », dont le vice-président dispose également). L'ordre, donné depuis la salle de crise de la Maison-Blanche (Presidential Emergency Operations Center) ou depuis tout autre lieu, parvient au centre de commandement du Pentagone (National Military Command Center) ou, à défaut, au National Airborne Operations Center, un centre de commandement aéroporté. Il est authentifié, en principe, par le directeur adjoint des opérations, sous forme d'un bref échange verbal avec le président. Il est alors converti par l'état-major en Message d'action d'urgence (Emergency Action Message), puis transmis par un réseau dédié relevant du Nuclear Command and Control System (NCCS), établi en 1981, qui comprend des codes de déverrouillage des systèmes nucléaires. Ces codes sont réputés être établis sur le même modèle que les codes d'identification (cartes scellées conservées au Commandement des forces stratégiques, STRATCOM et dans les unités). En principe, l'ordre passe par le Global Operations Center (GOC) du STRATCOM ou, à défaut, par un poste de commandement aéroporté (Airborne Command Post), avant d'être transmis aux unités. Au bout de la chaîne, l'ordre d'engagement est authentifié par au moins deux personnes (à bord du sous-marin nucléaire lanceur d'engins, il s'agit du commandant et de son second (18)).

Faut-il donc s'inquiéter d'un scénario dans lequel Donald Trump ordonnerait l'emploi de l'arme nucléaire - contre la Corée du Nord, la Russie, la Chine, l'Iran ou, qui sait, le Venezuela (pays qu'il avait menacé d'une action militaire dans l'un de ses tweets de l'été 2017) ? Sans doute pas. Lorsque l'on met bout à bout ses déclarations et jugements - certes souvent à l'emporte-pièce - sur le sujet, le portrait obtenu est plutôt celui d'un homme assez raisonnable dans ce domaine, dont les prises de position sont tout à fait conformes à celles du mainstream républicain (19). Il entend ne jamais exclure a priori l'emploi de l'arme nucléaire, mais affirme qu'il ne pourrait s'y résoudre qu'in extremis : « Je ne veux rien exclure. Je serai le dernier à employer des armes nucléaires. Le faire, ce serait une horreur. (...) Je serai le dernier à les utiliser, je n'aurai pas le doigt sur la détente comme on le pense parfois. Je serai le dernier, mais je ne l'exclurai jamais » (20). De fait, il souhaite, comme ses prédécesseurs, que la puissance militaire américaine « classique » soit telle qu'elle permette de reculer le plus possible le seuil nucléaire : « Mon armée sera si forte, si puissante et si respectée que nous n'aurons pas à frapper qui que ce soit avec cette arme » (21). Il entend prendre en compte la manière dont les autres États nucléaires se comportent et se dit prêt à limiter le réarmement nucléaire du pays : « Nous modernisons et mettons en place une force nucléaire toute neuve. Et, franchement, nous devons le faire parce que d'autres le font. S'ils s'arrêtent, nous nous arrêtons » (22). Enfin, sa position sur le désarmement nucléaire se veut réaliste : « Peut-être qu'un jour, dans l'avenir, il y aura un moment magique qui verra les pays du monde s'entendre pour éliminer leurs armes nucléaires. Malheureusement, nous n'y sommes pas encore » (23). « J'aimerais beaucoup voir un monde sans armes nucléaires. Est-ce que cela viendra ? C'est très peu probable. Donc je pense que, dans un monde idéal, ce serait merveilleux, mais je pense que ça ne se produira pas très facilement » (24).

Le vrai risque, comme on l'a suggéré plus haut à propos de la Corée du Nord, est celui du dérapage d'une crise à la suite d'un incident, et d'une escalade alimentée par des déclarations spontanées ou des tweets dont on sait qu'ils sont, généralement, rédigés par le président lui-même sans aucune consultation (25).

En guise de conclusion...

Sur le plan des principes, il n'est pas malsain qu'un leader occidental soit un peu plus spontané et un peu plus agressif que c'est habituellement le cas : l'efficacité de la dissuasion peut en sortir renforcée. Richard Nixon avait, un temps, adopté cette attitude en la qualifiant lui-même de « madman theory » : faire croire qu'on est déraisonnable pour amener l'adversaire à la raison. Mais cette pratique requiert du doigté et de la subtilité. Des qualités dont on peut légitimement penser que l'actuel titulaire de la charge n'est pas doté.

En décembre 2015, Donald Trump avait résumé son point de vue sur les dangers de la prolifération nucléaire de la manière suivante : « Le plus gros problème que nous pourrions rencontrer serait (...) de voir un dingue, un fou se doter de l'arme nucléaire. C'est, à mon avis, le problème numéro un auquel fait face notre pays » (26). Le vrai problème, aujourd'hui, est que ce jugement, aux yeux d'une bonne partie de la planète, s'applique précisément au président américain.

 


Notes :


(1) Cité in Matthew J. Belvedere, « Trump asks why US can't use nukes : MSNBC », https://www.cnbc.com/2016/08/03/trump-asks-why-us-cant-use-nukes-msnbcs-joe-scarborough-reports.html

(2) Cité in Noah Bierman, « Trump warns North Korea of "fire and fury" », The Los Angeles Times, 8 août 2017.

(3) Statement by Secretary of Defense Jim Mattis, 9 août 2017.

(4) President Trump's speech to the UN General Assembly, cnn.com, https://edition.cnn.com/2017/09/19/politics/president-trump-united-nations-speech/index.html

(5) @realDonaldTrump, 2 janvier 2018.

(6) Cité in Ayanna Alexander, « DNI Coats : North Korea is an "existential threat" », Politico, 13 février 2018.

(7) Voir Uri Friedman, « Trump's Red Line on North Korea Gets Fuzzier », The Atlantic, 23 janvier 2018.

(8) Matthew Pennington, « Trump strategy on NKorea : "Maximum pressure and engagement" », Associated Press, 14 avril 2017.

(9) Agence France-Presse, « North Korea's Kim "very rational" : CIA », 5 octobre 2017, http://www.spacewar.com/reports/North_Koreas_Kim_very_rational_CIA_999.html

(10) Les États-Unis déploient actuellement 400 missiles intercontinentaux. Les autres objectifs militaires d'une frappe russe seraient deux bases de sous-marins (Bangor sur la côte Ouest et King's Bay sur la côte Est) et trois bases de bombardiers stratégiques.

(11) 12 sous-marins nucléaires lanceurs d'engins sont en permanence à la mer : 7 dans le Pacifique et 5 dans l'Atlantique.

(12) Cité in Aaron Mehta, « Mattis : no such thing as a "tactical" weapon, but new cruise missile needed », Defense News, 6 février 2018, https://www.defensenews.com/space/2018/02/06/mattis-no-such-thing-as-a-tactical-nuclear-weapon-but-new-cruise-missile-needed/

(13) Nuclear Posture Review 2018, p. 12.

(14) Le traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI, 1987) interdit les missiles à capacité nucléaire d'une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres.

(15) Le traité New Start (2010) limite le nombre des vecteurs à capacité intercontinentale des deux parties.

(16) Pour le traitement de cette question en France, voir Jean Guisnel et Bruno Tertrais, Le Président et la Bombe, Odile Jacob, 2016.

(17) Le War Powers Act (1973) exige la notification par le président au Congrès de tout emploi de la force militaire sous 48 heures et interdit toute action militaire de plus de 60 jours sans autorisation parlementaire.

(18) Des codes de déverrouillage des missiles tirés depuis les sous-marins (Trident Coded Control Device) détenus par le STRATCOM ont été introduits en 1997.

(19) Fin juillet, le président Trump aurait spontanément, au vu des réductions consenties par les États-Unis depuis les années 1970, réclamé un accroissement de l'arsenal nucléaire du pays, voire un retour au pic atteint à la fin des années 1960 (environ 32 000 armes). Courney Kube et al., « Trump Wanted Tenfold Increase in Nuclear Arsenal, Surprising Military », NBC News, 11 octobre 2017. M. Trump avait ensuite nié avoir tenu de tels propos.

(20) 28 avril 2016, cité in Bruce Blair, « What Exactly Would It Mean to Have Trump's Finger on the Nuclear Button ? », Politico, 11 juin 2016.

(21) 23 novembre 2015, cité in Bruce Blair, « What Exactly Would It Mean to Have Trump's Finger on the Nuclear Button ? », art. cit.

(22) Cité in Rebecca Morin, « Trump : US will cease building nuclear arsenal if other countries stop first », Politico, 12 février 2018.

(23) Discours sur l'état de l'Union, 30 janvier 2018.

(24) Propos tenus le 6 avril 2016, cités in Bruce Blair, « What Exactly Would It Mean to Have Trump's Finger on the Nuclear Button ? », art. cit.

(25)Ashley Feinberg, « How to tell when someone else tweets from @RealDonaldTrump », Wired, 10 juin 2017.

(26) Propos tenus le 15 décembre 2015, cités in Bruce Blair, « What Exactly Would It Mean to Have Trump's Finger on the Nuclear Button ? », art. cit.