Politique Internationale - La Revue n°155 - PRINTEMPS - 2017

sommaire du n° 155
ISRAEL : L'ETOILE MONTANTE DU PARTI TRAVAILLISTE
Entretien avec Erel MARGALIT
Homme d'affaires et député israélien. Président du groupe pour la cyber-sécurité de la Knesset.
conduit par
Aude MARCOVITCH
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Aude Marcovitch - Comment jugez-vous la politique que conduit le gouvernement actuel ?



Erel Margalit - Très sévèrement ! Ce gouvernement n'est pas bon pour le pays. Après les élections législatives de mars 2015, nous avons cru qu'il serait possible de former un gouvernement de coalition (2), que la droite modérée et la gauche modérée pourraient unir leurs forces et gérer le pays ensemble, sur le plan économique comme sur le plan politique. Hélas, il n'en a pas été ainsi...

Je vais vous dire ce qu'il faut faire, selon moi. Économiquement, nous devons chercher à mieux impliquer les populations qui sont déconnectées de cette économie du XXIe siècle pour laquelle Israël est tellement doué, c'est-à-dire la communauté arabe, les ultra-orthodoxes, ainsi que les habitants plus défavorisés du nord et du sud du pays. Politiquement, nous devons parvenir à un compromis avec les Palestiniens sur le principe d'une solution « à deux États ». Cette solution est à la fois dans l'intérêt des Palestiniens, des Israéliens et de l'ensemble de la région.

Un gouvernement de coalition aurait pu mener une telle politique. Malheureusement, au lieu de promouvoir la coopération, Benyamin Netanyahou a décidé, depuis le début de son quatrième mandat, de mettre le cap « à droite toute » et de former le gouvernement le plus extrême que nous ayons jamais connu...



A. M. - En quoi ce cap à droite se manifeste-t-il, concrètement ?



E. M. - La rhétorique d'extrême droite a envahi le discours du gouvernement et celui du Likoud. En son temps, le parti de Menahem Begin comprenait ce qu'étaient les libertés civiles, le compromis, la civilité. Hélas, ce n'est plus le cas. Au sein de l'opposition, j'essaie de faire entendre une voix différente, y compris sur les questions relatives à la sécurité. À ceux qui pensent que nous n'évoquons pas assez la sécurité, je rappelle que mon parti est celui de David Ben Gourion, d'Yitzhak Rabin et de Moshe Dayan. Garantir la sécurité du pays, ce n'est pas seulement montrer ses muscles ; c'est aussi, et surtout, savoir diriger un État. Menahem Begin, le fondateur du Likoud, a fait preuve de cette vertu quand il a conclu avec l'Égyptien Anouar el-Sadate un accord qui a survécu aux différents orages du Moyen-Orient. Voilà presque quarante ans que l'Égypte et Israël travaillent ensemble sur le plan de la sécurité. C'est une réalisation majeure : les armes égyptiennes ne sont pas pointées vers nous, mais vers Al-Qaïda, vers Daech, parfois vers le Hamas... De la même façon, le travailliste Rabin a signé en 1994 un traité de paix avec la Jordanie. Je tiens, soit dit en passant, à saluer l'action de ce pays qui fait face, très courageusement, aux menaces pesant sur sa frontière orientale, qu'elles soient le fait de l'EI ou d'autres organisations extrémistes.



A. M. - Pouvez-vous résumer la position de votre parti sur la question palestinienne ?



E. M. - Comme je l'ai déjà dit, pour résoudre le conflit avec les Palestiniens, il convient de mettre en oeuvre la solution « à deux États ». Israël doit, aussi, parvenir à un compromis avec les Palestiniens à un niveau moral. J'ai moi-même servi dans l'une des forces spéciales de Tsahal, les Golani, et je me souviens de nos patrouilles dans des villes et villages palestiniens de Cisjordanie. Je ne veux pas contrôler ces endroits. Je veux que les Palestiniens s'administrent eux-mêmes. Nous souhaitons, en revanche, conserver les trois grands blocs de colonies (3) en échange de territoires que nous rétrocéderons, comme cela a déjà été discuté dans nombre de négociations. Si quelques-uns des membres du gouvernement, comme le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, partagent cette idée - ne conserver que les blocs de colonies -, ils ne font rien pour avancer concrètement dans cette voie et ne sont pas prêts à des compromis.



A. M. - Concernant la frontière avec la Jordanie, pensez-vous qu'Israël doive conserver le contrôle de la sécurité dans la vallée du Jourdain (4) ?



E. M. - Lors des discussions, par le passé, avec les Palestiniens et les Jordaniens, certains ont proposé que les forces israéliennes restent déployées à la frontière jordanienne pendant encore vingt à trente ans. On devrait pouvoir tomber d'accord sur une solution. Israël doit obtenir la garantie que sa frontière orientale ne sera pas envahie par différents groupes extrémistes. Et, sur ce point, les Jordaniens comme les Palestiniens comprennent bien nos préoccupations. Les gens ne réalisent pas que, en matière de sécurité, Israël entretient avec l'Autorité palestinienne une excellente coopération - une coopération profitable aux deux parties. Je peux en témoigner en ma qualité de membre du Comité des relations internationales de la Knesset.



A. M. - La possibilité d'une solution « à deux États » n'est-elle pas déjà dépassée ? Récemment, l'évacuation de quarante familles à Amona a provoqué une terrible crise politique (5)...



E. M. - Je ne pense pas que la solution « à deux États » soit envisageable aussi longtemps que le gouvernement actuel sera aux affaires. Netanyahou a choisi de former un gouvernement avec les colons et les représentants de l'extrême droite qui refusent la moindre concession. À l'inverse, un gouvernement modéré conduit par les travaillistes serait capable, lui, de mettre en oeuvre la stratégie que j'appelle de mes voeux. Le Likoud pourrait d'ailleurs faire partie d'un tel gouvernement, de même que le parti de centre droit Yesh Atid de Yaïr Lapid. Dois-je rappeler que la majorité de la Knesset, ainsi que la majorité des Israéliens, est en faveur de la solution « à deux États » ?



A. M. - Dans votre vision de coopération régionale, vous partagez le Moyen-Orient entre, d'un côté, l'Égypte, la Jordanie, les pays du Golfe et certains pays du Maghreb et, de l'autre, l'Iran et la Syrie. Que vous inspire le grand retour de l'Iran sur la scène internationale depuis la signature de l'accord de Lausanne sur le programme nucléaire de ce pays ?



E. M. - Je tiens, tout d'abord, à saluer la position très ferme vis-à-vis de Téhéran qu'a tenue la France dans les négociations ayant précédé la signature de l'accord que vous évoquez. Malheureusement, malgré les efforts de Paris, le texte n'est pas suffisamment exigeant à l'égard de la République islamique. Nous devons bien avoir conscience que, dans quelques années, il sera possible à l'Iran de créer une bombe nucléaire. Nous allons devoir vivre avec cette réalité, ce qui ne signifie pas que nous devons cesser de nous en inquiéter !

L'autre élément préoccupant est l'engagement de l'Iran dans des guerres qu'il conduit par procuration. Au Liban, il soutient le Hezbollah qui menace constamment notre frontière nord. En Syrie, il est fortement impliqué dans la déconfiture du pays. Il aide le régime d'Assad contre diverses forces, dont certaines sont des forces laïques qui souhaitaient simplement exister face à un régime très hostile envers tous ceux qui ne le soutiennent pas de façon inconditionnelle. Au Yémen, l'Iran soutient les rebelles houthistes. Enfin, parmi les Palestiniens, il soutient les factions militantes du Hamas.

Il est très important de souligner qu'avec la levée des sanctions (6) l'Iran sera le pays du Moyen-Orient qui va recevoir - en tout cas, qui espère recevoir - le plus d'investissements provenant de France, d'Allemagne, d'Italie, de Russie, de Chine et des États-Unis. Comment allons-nous gérer cette puissance économique iranienne nouvelle ?



A. M. - Israël doit-il se tourner résolument vers les pays sunnites de la région ?



E. M. - Tout à fait. Je dis aux Égyptiens, aux Saoudiens, aux pays du Golfe, aux Jordaniens : « Yallah ! Allons-y, bougeons ! »

À Paris, j'ai rencontré les dirigeants d'importantes sociétés qui demandaient ce qu'ils pouvaient faire pour contribuer au développement de la région. Je leur ai répondu : vous pouvez faire beaucoup plus que vous ne le pensez. On pourrait, par exemple, imaginer un grand projet d'énergie solaire réunissant Israël et la Jordanie, à Eilat et à Aqaba. Et pourquoi ne pas y inclure l'Égypte et l'Arabie saoudite qui pourraient apporter des énergies alternatives à toute la région ?

Autres idées envisageables : un grand projet de désalinisation, ou encore des fermes pour la pisciculture. Il y a tant de choses enthousiasmantes à mettre en oeuvre ! Je pense, en particulier, aux innovations technologiques dans l'agriculture et l'alimentation. N'oublions pas que notre région a longtemps été surnommée le Croissant fertile. Elle a été un centre de créativité dans le monde pendant de nombreuses générations. J'aimerais qu'elle le redevienne.



A. M. - Quel pourrait être le rôle d'Israël ? Faire valoir sa maîtrise des technologies de pointe ?



E. M. - Il est vrai que nous sommes un pays très novateur. J'ai moi-même participé à cette révolution de la nation start-up et j'en suis très fier. On connaît tous le livre Start-up Nation (7), un ouvrage qui décrit la naissance de ce monde des start-up en Israël. Récemment a été publié sur ce modèle un autre ouvrage, Start-up Rising, qui évoque le monde de l'innovation qui bouillonne aujourd'hui dans certains pays arabes. Ce sujet m'enthousiasme beaucoup. Les innovateurs, les entrepreneurs, les jeunes, ont un langage commun que les politiciens ne comprennent pas : le langage de la création, de la coopération transfrontalière, de l'ouverture non seulement à sa propre « scène d'excellence » mais, aussi, à d'autres « scènes d'excellence » par-delà les frontières. Dans la région, les pays ne font pas suffisamment de commerce entre eux. Les jeunes de tous nos pays peuvent jeter ces ponts.



A. M. - Comment de tels ponts peuvent-ils réunir Israéliens et Palestiniens ?



E. M. - Il faut, d'abord, passer par une phase symbolique de reconnaissance des Palestiniens qui ont droit eux aussi à un État. C'est très important pour des gens qui se sentent victimes. Nous pouvons, en tant que Juifs, comprendre ce sentiment : nous-mêmes avons longtemps été privés de droits et nous avons aujourd'hui un pays qui nous a rendu notre honneur. Après le chapitre de la reconnaissance vient celui de la coopération. Nos destinées sont enchevêtrées. Les Palestiniens peuvent aussi représenter, pour les Israéliens, une porte d'accès au marché arabe et au monde arabe en général. Dans certains secteurs, c'est déjà le cas. Intel, par exemple, a acheté une société ici, en Israël, et en a étendu les activités à Ramallah. Alcatel ou Siemens ont fait de même. Ce sont des premières percées positives.



A. M. - Mais, en attendant, la situation dans les territoires palestiniens n'évolue guère. Mahmoud Abbas s'accroche au pouvoir à la tête de l'Autorité palestinienne, la bande de Gaza s'enfonce dans la pauvreté...



E. M. - Avant de parler des territoires palestiniens, je voudrais évoquer le succès de nos projets d'éducation dans les quartiers arabes de Jérusalem mis en place par notre association « Bakehila » (8). Car ce plan prouve qu'il n'y a pas de fatalité. Voilà six ans que ce programme fonctionne à Beit Safafa [un quartier arabe de Jérusalem] et les résultats sont incroyables ! En mathématiques et en anglais, la partie la plus pauvre du quartier obtient de meilleurs résultats que la partie la plus riche : nous en sommes très fiers. Les enfants sont pris en charge dès le matin. Toute la communauté s'est mobilisée, des jeunes gens proposent bénévolement des ateliers après les cours... Notre projet est intégré à l'école mais nous offrons des stratégies visant à améliorer le niveau d'anglais, de maths, d'hébreu ou d'arabe, que ce soit dans le cadre des cours, via les devoirs à faire à la maison ou pendant le travail récréatif. Résultat : aujourd'hui, il n'y a plus de violence à Beit Safafa. Il y a toujours d'autres problèmes mais nous les mettons sur la table et nous en parlons. Ce quartier a un grand potentiel, les gens n'imaginent pas à quel point !

Pour ce qui est des territoires palestiniens, je constate que, ces quinze dernières années, la situation s'est nettement améliorée en Cisjordanie. Quand je faisais mes classes en tant que réserviste, la région était infestée de kamikazes, plusieurs villes étaient en proie à une grande violence. Où en sommes-nous aujourd'hui ? À Ramallah, des dizaines de grues sont constamment en action, de nouveaux immeubles sortent de terre en permanence. Il y a aussi une pépinière d'entreprises high-tech et de nombreuses sociétés qui font fonctionner le secteur privé palestinien. À Jénine, je travaille sur un projet impliquant cette ville palestinienne et la région israélienne de Gilboa. L'idée est d'accéder au port de Haïfa en utilisant la nouvelle voie de chemin de fer qui relie ce port à Beit Shean. La Jordanie sera également connectée à ce projet qui utilisera trois moyens de transport : route, rail et mer. Des investisseurs turcs sont intéressés. Bien sûr, il y a encore des problèmes en Cisjordanie, mais les choses vont dans le bon sens.



A. M. - Quelle opinion avez-vous du président palestinien Mahmoud Abbas ?



E. M. - Je n'apprécie pas qu'il traite mon pays de tous les noms devant les Nations unies, mais je respecte le fait qu'il poursuive la coopération sécuritaire entre l'Autorité palestinienne et Israël ; que l'Autorité palestinienne cherche à arrêter la violence plutôt qu'à l'encourager ; et, globalement, que l'AP essaie de se montrer constructive. Comme je vous l'ai dit, au-delà de la coopération sur le terrain, il faut un horizon et une solution politiques. Ce qu'aucune des deux parties ne propose actuellement.

Je veux amener un changement dans ce processus. Je ne suis pas d'accord sur tout avec les Palestiniens mais, le moment venu, j'entrerai dans une salle de conférences en tant que chef d'un parti qui a eu comme leader Yitzhak Rabin - un homme qui a osé aller à l'encontre d'une partie de son propre peuple et qui a payé de sa vie sa détermination à voir émerger une solution « à deux États ». Quand j'ai proposé mon plan pour la région (9), je l'ai fait avec Yuval Rabin, le fils de Rabin, et avec certains des anciens généraux les plus crédibles d'Israël en matière de sécurité. Ce plan parle de sécurité et de développement économique. Et il ne mentionne pas seulement ce qu'Israël doit donner mais, aussi, ce qu'il doit recevoir.



A. M. - Qu'entendez-vous par là ?



E. M. - Les Israéliens ont besoin de voir concrètement ce qu'ils obtiendront en contrepartie de leurs compromis. Tout simplement parce qu'ils se souviennent qu'après s'être retirés de Gaza ils ont reçu des roquettes sur la tête et ont vu le Hamas creuser des tunnels par lesquels des terroristes se sont infiltrés en territoire israélien. Ils se souviennent aussi qu'Israël était prêt à faire des compromis sous Ehud Barak comme sous Ehud Olmert et que, chaque fois, la partie palestinienne n'a pas voulu jouer le jeu des concessions réciproques.

Mais l'atmosphère a changé dans le monde arabe. L'initiative de paix arabe, proposée par l'Arabie saoudite (10), encourage Israël à parvenir à une solution avec les Palestiniens - une offre qui comprend aussi un échange de territoires. Israël doit y répondre favorablement. Peut-être ne tombera-t-on pas d'accord sur tout avec les Palestiniens, mais on peut quand même arriver à un accord. J'aimerais qu'Abbas soit fort et courageux. Certes, il a 80 ans... mais il arrive que, dans leurs dernières années, certains dirigeants acceptent de faire davantage de compromis que de jeunes leaders qui, eux, doivent encore faire leurs preuves.



A. M. - Abbas va tôt ou tard quitter la scène. On imagine que vous appelez aussi de vos voeux des changements à la tête de l'État hébreu...



E. M. - A-t-on besoin d'un changement parmi les dirigeants politiques en Israël ? Très certainement !

Que je sois ou non d'accord avec eux, j'ai du respect pour les dirigeants de mon pays, y compris Benyamin Netanyahou. Mais il est dans son quatrième mandat de premier ministre. On peut lui reconnaître certains succès et, aussi, lui imputer certains échecs. Ce qui est sûr, c'est qu'il est temps qu'une nouvelle génération accède au pouvoir. Un rafraîchissement de notre vie politique s'impose.



A. M. - C'est ce qui aurait pu se passer en 2015 lors des dernières législatives, mais les électeurs n'en ont pas décidé ainsi...



E. M. - Tous ceux qui font l'expérience de la frustration peuvent regarder ce qui s'est passé en 2015. Nous avons été frustrés de ne pas arriver au pouvoir, mais il a été encore plus rageant d'en être privés si près du but par un dirigeant qui n'a pas obéi aux règles du jeu...



A. M. - Vous faites référence à la vidéo diffusée le jour même du scrutin dans laquelle Netanyahou a cherché à faire peur et à stimuler ses électeurs en prétendant que des masses d'Arabes israéliens étaient en train de se rendre aux urnes...



E. M. - Cet épisode m'a rappelé un combat de boxe resté dans les annales : Mike Tyson affrontait Evander Holyfield et, à un certain moment, il a senti qu'il était en train de perdre. Du coup, il a mordu l'oreille de son adversaire. Ce dernier a alors eu deux options : soit se plaindre auprès de l'arbitre, soit mettre Tyson KO. Il a opté pour la seconde... De la même façon, nous devons tout faire pour remporter la victoire à la régulière, même si notre adversaire triche.



A. M. - Revenons à Gaza...



E. M. - Pour Gaza, il convient d'user de la carotte et du bâton. Le bâton est réservé aux factions militantes du Hamas. S'ils construisent des tunnels et lancent des roquettes, il faut les frapper durement. La carotte, elle, est destinée à la population de Gaza. De nombreux Israéliens ont de la compassion pour les Gazaouis et aimeraient voir Gaza se développer. Un très grand cabinet d'architectes a élaboré un plan qui s'appelle Gaza 2050. Ce projet, financé par le secteur privé palestinien et par un groupe de donateurs internationaux, tient compte à la fois de la densité et du paysage urbain et montre comment il faut agir pour améliorer les choses. C'est un plan incroyable. De mon côté, je les ai aidés à mettre en forme l'idée d'une zone industrielle économique à la frontière avec Israël, la moitié de la zone se trouvant sur le territoire de Gaza et l'autre moitié en Israël. Des Qataris, des Égyptiens, des Saoudiens et des Turcs aimeraient s'impliquer dans le projet. Quand je les rencontre, je leur dis : vous voulez aider les Gazaouis ? Nous, Israéliens, le voulons aussi. Mais nous ne voulons pas que le ciment qui entre à Gaza soit utilisé pour construire des tunnels stratégiques qui permettront au Hamas de frapper Israël ; nous voulons qu'il serve à édifier des écoles, des hôpitaux, des immeubles d'habitation. Si vous souhaitez investir, vous devez savoir que, si je devenais premier ministre et que des roquettes étaient tirées sur Israël depuis la bande de Gaza, nous frapperions la branche militaire du Hamas de toutes nos forces. Mais si vous êtes prêts à marginaliser le Hamas, alors nous pouvons mettre en place, ensemble, un processus destiné à la société civile, notamment dans la partie nord de Gaza. Nous pouvons nous occuper du système des égouts et de l'eau potable, nous pouvons construire des écoles. Nous sommes prêts à travailler dans cette direction, pas à pas, petite étape par petite étape.

En résumé, il s'agit d'investir pour obtenir un processus de démilitarisation. Illustration de ce que je dis à mes interlocuteurs : vous voulez investir à Shujaiyya (un quartier du nord-est de Gaza, particulièrement touché durant la guerre de 2014) ? Très bien, alors démilitarisez l'endroit. Vous voulez le faire dans le centre de Gaza ? Très bien, démilitarisez cette zone. Il y a environ 1 000 militants de la branche armée du Hamas. Mais il y a aussi 40 000 membres des forces de sécurité qui étaient employés par l'Autorité palestinienne, qui sont toujours salariés mais ne travaillent plus et sont payés par le Qatar. Ils pourraient agir pour apporter la sécurité sur le terrain, au lieu de combattre Israël. Gaza compte beaucoup de gens de talent, d'innovateurs. En outre, Israël n'a aucun contentieux territorial avec Gaza. C'est pourquoi - que ce soit par le biais de l'Autorité palestinienne qui reviendrait par la porte de derrière ou via les Égyptiens qui, je le sais, se sentent concernés - nous voudrions que les gens qui développent la société civile à Gaza voient leurs efforts couronnés de succès.



A. M. - Passons à la colonisation en Cisjordanie. Le boycott des produits issus des colonies est un sujet de plus en plus débattu sur la scène internationale et, en particulier, en Europe. Qu'en pensez-vous ?



E. M. - Je comprends que la colonisation suscite des critiques mais je ne pense pas que la labellisation des produits issus des colonies soit constructive. J'ajoute que quand Israël dans son ensemble est délégitimé, la droite et l'extrême droite israéliennes se renforcent. Pour ma part, je veux continuer à travailler avec des partenaires dans le monde entier et je ne vais laisser aucune discussion sur le boycott m'en empêcher.



A. M. - Quelle opinion avez-vous du nouveau président américain ?



E. M. - Son élection a été une grande surprise. Pendant la campagne, je n'ai pas aimé certaines remarques racistes et autres propos d'extrême droite que Donald Trump a repris à son compte. Mais je comprends que quelque chose s'est passé dans la population américaine dont nous devons tenir compte. Moi aussi, ici en Israël, je m'efforce, depuis les bancs de l'opposition, de m'élever contre le vieux discours politique établi. Regardez autour de nous : nous sommes un pays qui a brillamment réussi dans la high-tech, mais ce succès ne profite qu'à un tiers de la population.



A. M. - Ne pensez-vous pas que la gauche en Israël subit un sort similaire à celui que les démocrates ont connu aux États-Unis ? Le manque de confiance de la population, l'idée que l'establishment laisse des franges entières de la société sur le bas-côté de la route...



E. M. - C'est vrai, et c'est d'autant plus paradoxal que la gauche n'a plus été au pouvoir en Israël depuis vingt ans (11) ! Ce qui est sûr, c'est que le parti travailliste a besoin d'un nouveau souffle.



A. M. - Quelle est votre stratégie ? Comment pensez-vous accéder à la tête du parti puis du gouvernement ?



E. M. - La chaîne de télévision de la Knesset effectue régulièrement des sondages parmi les électeurs du parti travailliste pour savoir quels sont leurs favoris. Il y a six mois, j'étais à 9 % tandis que Shelly Yachimovich (12) était à 34 % et Isaac Herzog (13) à 28 %. Un sondage plus récent montre que Shelly est tombée à 24 % et Isaac à 15 %, alors que je suis pour ma part passé à 21 %. Si l'on en croit ces chiffres, je serais aujourd'hui la deuxième personnalité la plus populaire du parti.

Le parti travailliste est en plus mauvaise posture aujourd'hui qu'au pic de la campagne électorale de 2015. Pourquoi ? Parce que, ces deux dernières années, il ne s'est pas conduit comme une véritable force d'opposition face à la ligne très droitière de Netanyahou. Il n'a pas réussi à proposer une voie alternative. Moi, je veux diriger le parti travailliste, je veux le réinventer. Je veux ressusciter des concepts qui, de nombreuses années durant, se sont trouvés au coeur de sa réflexion et qui ont, dernièrement, disparu de sa rhétorique : être pionnier, construire des choses, développer de nouveaux territoires (comme nous le faisons en cherchant à développer économiquement la Galilée et en poussant jusqu'à l'extrême nord à Kyriat Shmona, où je cherche à développer et à soutenir des entreprises de nouvelles technologies spécialisées dans l'alimentation ainsi qu'un centre de recherche). Dans le sud, j'ai mis sur pied le centre de cyber-sécurité de Beersheva, alors que personne ne pensait que l'innovation pouvait arriver jusque-là. J'ai lancé des projets économiques à Karmiel (nord), à la frontière de Gaza (sud-ouest), à la frontière de la Jordanie (est) et à Eilat (sud). Nous agissons dans des endroits qui sont laissés de côté et où le pays n'investit pas. Je vous en ai déjà parlé...

Si l'on cesse de considérer ces endroits comme la périphérie et si l'on se donne la peine d'y créer des pôles d'excellence - à travers l'économie, l'innovation, la culture, les actions sociales -, on peut faire bouger les lignes. Et cela, aussi bien dans les kibboutz que dans les villes les plus pauvres du pays, ou dans les communautés où vivent des Druzes et des Arabes israéliens. En tant qu'entrepreneur j'ai créé à Haïfa l'un des incubateurs en langue arabe qui a permis de mettre sur pied des start-up extraordinaires. Tout cela peut se passer dans tous les coins du pays.

Nous devons arrêter de présenter nos excuses aux populations laissées pour compte de ce pays : il est temps d'agir plutôt que de se confondre en excuses. Israël fourmille d'énergie et de talents. Avec l'ancien maire de Jérusalem Teddy Kollek, nous avons boosté l'économie de la ville et fait l'admiration de tous. Jérusalem était alors perçue comme une ville pauvre peuplée d'Arabes et de Juifs ultra-orthodoxes et personne ne voulait se lancer dans son développement. Nous y avons apporté l'innovation, et il est possible de faire de même ailleurs. Le développement économique naîtra d'un partenariat entre le privé et le public. Mais si l'on veut obtenir une amélioration économique, il faut en parallèle s'occuper des situations sociales. Je n'ai pas peur de dire que je veux des emplois de haute qualité et bien payés. Je veux que les gens aient de hauts salaires partout dans le pays, exactement comme c'est le cas à Herzliya, commune huppée du nord de Tel-Aviv.



A. M. - Benyamin Netanyahou tient pourtant le même discours que vous : il faut développer le nord et le sud du pays, mettre en valeur d'autres zones que la région centrale de Tel-Aviv...



E. M. - Il le dit, certes, mais que fait-il pour mettre ses paroles en oeuvre ? Pardonnez-moi de me répéter : j'ai construit le centre de cyber-sécurité à Beersheva, j'ai développé le nouveau quartier media à Jérusalem ; lui, il ne fait que parler ! Il y a des gens qui parlent et il y a des gens qui bâtissent. Et il y a tant à faire... Ma conviction, c'est qu'il est absurde qu'il y ait de la pauvreté dans un pays comme Israël au XXIe siècle. Savez-vous qu'Israël est le pays de l'OCDE où l'écart entre les plus riches et les plus pauvres est le plus important ? C'est une honte. Quelle est la responsabilité des gouvernants ? Si les enfants de Kyriat Shmona, dans l'extrême nord du pays, reçoivent une éducation qui équivaut à un tiers de ce qu'ils reçoivent à Ramat Hasharon (commune aisée du Centre), c'est absurde. Si les services médicaux au Nord sont dignes du XIXe siècle et les habitants de cette région doivent attendre deux ans pour une IRM, c'est un désastre. Et si la route s'arrête à Yokneam (une ville du Nord) et qu'à partir de là les automobilistes sont coincés dans des bouchons interminables à cause de l'état de la chaussée, c'est que le pays est à la traîne ! Ce sont autant d'investissements que le pays doit prendre à sa charge. J'ajoute que si vous voulez faire participer des entreprises privées à des projets, il faut leur donner envie de venir, elles ne viendront pas faire du bénévolat ! Netanyahou ne sait absolument pas faire tout cela. Si vous dépensez 90 % de votre temps à discuter du désengagement de la colonie sauvage d'Amona pour 40 familles, pendant des mois, au lieu de réfléchir à un avenir pour 1,5 million de résidents de Galilée, c'est que vos priorités sont totalement biaisées. Si Netanyahou a besoin de 55 jours pour vaincre le Hamas à Gaza, alors peut-être faut-il revoir quelque chose au niveau de la sécurité. Mais sans doute était-il trop occupé à acheter des sous-marins aux Allemands (14)...



A. M. - Une dernière question : parmi les dirigeants passés et présents de la planète, qui vous a le plus impressionné ?



E. M. - Ma thèse de doctorat en philosophie est intitulée : « Les entrepreneurs de l'Histoire. Les dirigeants exceptionnels et l'entreprise historique. » Je m'y demande ce qu'est la grandeur d'un dirigeant. Selon Hegel, Marx et Tolstoï, l'Histoire est impersonnelle, les dirigeants ne peuvent rien changer. Mais William James, Thomas Carlyle ou encore Isaiah Berlin ont dit, à l'inverse, que les dirigeants pouvaient jouer un rôle déterminant. Je citerai d'abord Élisabeth Ire Tudor, qui a permis que son époque soit l'une des plus grandes de la civilisation britannique... Je citerai aussi Churchill. En 1940, dix jours dans la vie de Churchill ont redéfini le monde. Élisabeth Ire comme Churchill sont mes héros. De même que Theodor Herzl, qui n'avait rien d'autre qu'une grande et belle idée ; et David Ben Gourion qui a gardé ce qu'il désirait de l'histoire juive, enjambé 2 000 années et fait de nous des paysans et des guerriers. Il nous a rendu notre fierté après l'Holocauste. Je veux aussi rendre hommage à l'action de Roosevelt et à celle de Kennedy - celui de la crise des missiles de Cuba, en 1962. Ici, dans la région, je pense que Sadate a été un grand dirigeant. En Israël même, au-delà de Ben Gourion, j'ai beaucoup de respect pour Begin et Rabin. Je pense que Rabin a donné une chance à ma génération. Nous lui devons beaucoup, notamment en matière d'économie.

Plus près de nous, le président Al-Sissi, qui a beaucoup de facettes différentes, est un dirigeant important. Il a dit tout de go à Netanyahou : il faut que vous parveniez à une « solution à deux États », c'est fondamental pour les Palestiniens, d'un point de vue pratique et d'un point de vue moral. Mais il dit aussi qu'il respecte la sécurité d'Israël et qu'il veut qu'elle soit préservée. J'aime les gens qui parlent ainsi sans se préoccuper de déplaire aux uns et aux autres. Quant à l'Europe, il faut qu'une nouvelle génération de dirigeants y émerge. Angela Merkel est une personnalité très intéressante, dotée d'une faculté d'écoute incroyable. Elle possède une vraie force sans se montrer trop « paternaliste » - même si j'imagine que les Grecs ne partagent pas nécessairement cet avis...



(1) Un incubateur est un organisme qui aide au développement et à l'accompagnement de jeunes entreprises.

(2) Le premier ministre Benyamin Netanyahou (dont le parti, le Likoud, a obtenu 30 sièges aux élections de 2015, suivi de l'Union sioniste, 24 sièges, qui rassemble le parti travailliste et le parti centriste Hatnuah) a décidé de former une coalition exclusivement avec la droite et l'extrême droite, soit : Koulanou (droite, dirigé par Moshe Kahlon), Israel Beitenou (ultranationaliste laïque, mené par Avigdor Lieberman), le Foyer juif (ultranationaliste religieux de Naftali Bennett) et les deux partis ultra-orthodoxes (le Shas et le Judaïsme unifié de la Torah).

(3) Maale Adumim, le Gush Etzion et Ariel.

(4) La vallée du Jourdain est en territoire palestinien. Si Israël se retirait de la Cisjordanie, plusieurs options sont évoquées pour garantir sa sécurité à sa frontière est.

(5) L'évacuation de la colonie illégale d'Amona en décembre dernier, décidée par la Cour suprême, a provoqué d'importantes tensions au sein du gouvernement, le parti de Naftali Bennett, qui représente les colons, menant la fronde contre la Cour et contre le premier ministre.

(6) Le 16 janvier 2016, une grande partie des sanctions internationales frappant l'Iran étaient levées en échange de la limitation de son programme nucléaire, comme l'avait prévu l'accord de Lausanne, signé six mois plus tôt après d'interminables négociations. Voir : Marie de Vergès, « Un an après la levée des sanctions, l'économie de l'Iran se redresse lentement », Le Monde, 14 janvier 2017.

(7) Start-up Nation, l'ouvrage de Dan Senor et Saul Singer, publié en 2009, a eu un fort retentissement. Il raconte comment Israël est devenu l'un des pays où l'on trouve le plus grand nombre de compagnies cotées au Nasdaq.

(8) Bakehila est une ONG fondée par Erel Margalit en 2003 qui cherche à promouvoir l'égalité des chances et la mobilité sociale dans les quartiers défavorisés de Jérusalem. Et cela, à travers des projets d'éducation dans les écoles et dans le cadre d'activités para-scolaires.

(9) Le plan de stratégie régionale présenté l'an dernier par Margalit se base sur une coopération entre les différents pays du Moyen-Orient, insistant sur leurs convergences en matière économique et de sécurité (voir plus haut dans l'introduction).

(10) L'initiative de paix arabe, posée sur la table par l'Arabie saoudite en 2002, propose la normalisation des relations entre Israël et les pays arabes en échange de la création d'un État palestinien dans les frontières de 1967.

(11) Après l'assassinat d'Yitzhak Rabin en 1995 (et l'intérim de quelques mois de Shimon Peres au poste de premier ministre), la droite s'est maintenue au pouvoir depuis 1996 - avec une parenthèse de deux ans sous Ehud Barak, premier ministre entre 1999 et 2001.

(12) Ex-leader du parti travailliste (2011-2013).

(13) Président du parti travailliste depuis 2013.

(14) Après l'achat de sous-marins allemands par Israël, une enquête a été ouverte sur de possibles conflits d'intérêt impliquant, notamment, l'avocat personnel de Benyamin Netanyahou.

 


Notes :




(1) Un incubateur est un organisme qui aide au développement et à l'accompagnement de jeunes entreprises.

(2) Le premier ministre Benyamin Netanyahou (dont le parti, le Likoud, a obtenu 30 sièges aux élections de 2015, suivi de l'Union sioniste, 24 sièges, qui rassemble le parti travailliste et le parti centriste Hatnuah) a décidé de former une coalition exclusivement avec la droite et l'extrême droite, soit : Koulanou (droite, dirigé par Moshe Kahlon), Israel Beitenou (ultranationaliste laïque, mené par Avigdor Lieberman), le Foyer juif (ultranationaliste religieux de Naftali Bennett) et les deux partis ultra-orthodoxes (le Shas et le Judaïsme unifié de la Torah).

(3) Maale Adumim, le Gush Etzion et Ariel.

(4) La vallée du Jourdain est en territoire palestinien. Si Israël se retirait de la Cisjordanie, plusieurs options sont évoquées pour garantir sa sécurité à sa frontière est.

(5) L'évacuation de la colonie illégale d'Amona en décembre dernier, décidée par la Cour suprême, a provoqué d'importantes tensions au sein du gouvernement, le parti de Naftali Bennett, qui représente les colons, menant la fronde contre la Cour et contre le premier ministre.

(6) Le 16 janvier 2016, une grande partie des sanctions internationales frappant l'Iran étaient levées en échange de la limitation de son programme nucléaire, comme l'avait prévu l'accord de Lausanne, signé six mois plus tôt après d'interminables négociations. Voir : Marie de Vergès, « Un an après la levée des sanctions, l'économie de l'Iran se redresse lentement », Le Monde, 14 janvier 2017.

(7) Start-up Nation, l'ouvrage de Dan Senor et Saul Singer, publié en 2009, a eu un fort retentissement. Il raconte comment Israël est devenu l'un des pays où l'on trouve le plus grand nombre de compagnies cotées au Nasdaq.

(8) Bakehila est une ONG fondée par Erel Margalit en 2003 qui cherche à promouvoir l'égalité des chances et la mobilité sociale dans les quartiers défavorisés de Jérusalem. Et cela, à travers des projets d'éducation dans les écoles et dans le cadre d'activités para-scolaires.

(9) Le plan de stratégie régionale présenté l'an dernier par Margalit se base sur une coopération entre les différents pays du Moyen-Orient, insistant sur leurs convergences en matière économique et de sécurité (voir plus haut dans l'introduction).

(10) L'initiative de paix arabe, posée sur la table par l'Arabie saoudite en 2002, propose la normalisation des relations entre Israël et les pays arabes en échange de la création d'un État palestinien dans les frontières de 1967.

(11) Après l'assassinat d'Yitzhak Rabin en 1995 (et l'intérim de quelques mois de Shimon Peres au poste de premier ministre), la droite s'est maintenue au pouvoir depuis 1996 - avec une parenthèse de deux ans sous Ehud Barak, premier ministre entre 1999 et 2001.

(12) Ex-leader du parti travailliste (2011-2013).

(13) Président du parti travailliste depuis 2013.

(14) Après l'achat de sous-marins allemands par Israël, une enquête a été ouverte sur de possibles conflits d'intérêt impliquant, notamment, l'avocat personnel de Benyamin Netanyahou.