Politique Internationale - La Revue n°155 - PRINTEMPS - 2017

sommaire du n° 155
L'HEROIQUE COMBAT DES KURDES
Entretien avec Patrice FRANCESCHI
Écrivain, spécialiste du Kurdistan.
conduit par
Jean-Pierre Perrin
Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière
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Jean-Pierre Perrin - Le PYD a passé avec la Russie un accord tactique, annoncé le 2 mars, qui a permis aux forces de Damas de récupérer plusieurs villages proches de Manbij - une ville majoritairement arabe du nord de la Syrie, que les Kurdes avaient prise en août 2016 à l'État islamique. Certes, ce n'est pas la première fois que les milices kurdes passent des accords locaux (3) avec le régime syrien mais, cette fois, c'est un territoire acquis par leurs combattants, au prix de lourdes pertes, qu'elles lui cèdent. Est-ce à dire que Bachar al-Assad n'est plus l'ennemi de la rébellion kurde ?



Patrice Franceschi - Quand les dirigeants du PYD disent que le régime de Bachar al-Assad est leur ennemi, il faut les croire. Car, c'est le premier point, la plupart d'entre eux ont été emprisonnés et torturés par les sbires de ce régime. Et quand on entend Salih Muslim (le coprésident du PYD) raconter les supplices qu'il a subis des mains d'Ali Mamelouk (4), on comprend qu'ils ne peuvent pas être amis. Deuxième point : les Kurdes savent pertinemment que si jamais le régime gagne la guerre, ils se retrouveront dans la situation des derniers opposants. Autrement dit, Bachar al-Assad viendra alors s'occuper d'eux. Aussi sont-ils d'un pragmatisme absolu. C'est le pragmatisme propre aux combattants qui livrent des guerres existentielles, des guerres qui, si elles sont perdues, ne se terminent pas par un traité visant à limiter les dégâts mais par l'élimination physique des vaincus. Ils ont donc en permanence une épée dans le creux des reins. Dès lors, toute alliance tactique passée avec des ennemis contre des ennemis plus immédiats possède sa justification. Mais quand le rapport de forces va s'inverser, ils s'en prendront à nouveau à l'ennemi premier, à savoir Damas. Actuellement, les Kurdes font face à des alliances djihadistes extrêmement dangereuses car toutes les forces islamistes leur sont hostiles. Et ils se rendent bien compte qu'ils ne peuvent pas venir à bout de ces ennemis tout en combattant, en même temps, le régime de Damas. Ils se sont donc demandé lequel, parmi tous leurs ennemis, pouvait trouver un intérêt à une alliance momentanée avec eux. Et c'est ainsi qu'ils sont parvenus à la conclusion que la situation sur le terrain rendait possible, voire nécessaire, un accord avec Bachar. Mais, je le répète, ce n'est qu'une alliance tactique, ponctuelle.



J.-P. P. - Concrètement, qu'est-ce que les Kurdes gagnent à cette alliance ?



P. F. - Aujourd'hui, les Turcs posent aux Kurdes un gros problème. Certes, leur armée a été décapitée par les purges qui ont fait suite à la tentative de coup d'État et, sur le terrain, elle n'est guère à son avantage, mais ils conservent la volonté de prendre Raqqa, la « capitale » de l'EI en Syrie. Ils n'y arrivent pas pour le moment mais, sur le temps long, ils pourraient réussir. Or, pour les Kurdes, si les Turcs atteignent Raqqa, ce sera pire que si c'était l'armée de Bachar al-Assad puisque les Turcs les considèrent comme des terroristes ! Il leur faut donc à tout prix les en empêcher. D'où leur alliance avec le régime syrien. Celle-ci étant conclue, ils peuvent se consacrer à la lutte contre les djihadistes - sans compter qu'ils évitent des pertes dans leurs rangs en ne combattant pas l'armée turque puisqu'il y a désormais l'armée syrienne entre elle et eux. On le voit : il y a tout un ensemble de paramètres qui expliquent que les Kurdes ont intérêt à passer ce type d'alliance contre nature avec le régime de Damas.



J.-P. P. - Quel intérêt celui-ci y trouve-t-il ?



P. F. - Ne pas voir les Turcs avancer davantage dans cette région, de crainte de ne plus pouvoir ensuite les en chasser. Or l'alliance du PYD avec Damas autour de Manbij empêche les Turcs de progresser vers Raqqa. Mais j'insiste : il ne faut pas reprocher ce type d'alliance aux Kurdes car leur combat est vraiment existentiel. S'ils perdent, ils disparaissent. Et ce que le régime syrien leur fera alors subir sera, à proprement parler, épouvantable. Il n'y a pas d'aspect moral dans cette affaire. Pour eux, il n'est pas question que le régime de Bachar al-Assad reste en place à terme - dans ce cas de figure, il n'y aurait pas de démocratie, donc pas de Kurdistan. Mais, momentanément, ils sont prêts à allumer le calumet de la paix sachant qu'ils pourront ensuite, en temps voulu, l'éteindre.



J.-P. P. - Pourquoi les Kurdes souhaitent-ils prendre Raqqa ? C'est une ville arabe depuis que la population kurde en a été chassée dans les années 1920...



P. F. - Pour deux raisons. La première, c'est celle des négociations à venir. Il leur faut conquérir des territoires pour pouvoir les rétrocéder plus tard en échange d'autres territoires et de garanties. Les Kurdes le disent off the record : il y aura des échanges de territoires une fois la guerre terminée. Il leur faut donc acquérir de la puissance sur ce point. La seconde, c'est que tant que l'État islamique perdurera en Syrie, les Kurdes ne seront pas en sécurité. Or, pour que l'EI disparaisse, il faut qu'il perde Raqqa. Ils veulent donc aller le chercher jusque dans sa capitale et le détruire. Ils savent que, sinon, les djihadistes reviendront tôt ou tard. Ils n'ont pas d'autre choix.



J.-P. P. - Comme Raqqa et ses alentours ne sont plus des régions kurdes depuis longtemps mais des territoires arabes, quelle est la stratégie, sur le terrain, du PYD et des milices YPG ?



P. F. - Raqqa n'a même jamais été vraiment kurde, à la différence de Manbij, qui fut longtemps une ville kurde et n'a cessé de l'être que depuis la politique d'arabisation conduite par Hafez al-Assad et son fils Bachar - lesquels ont créé, dans le nord de la Syrie, une « ceinture arabe » destinée à détruire l'unité territoriale et l'entité kurdes. Pour revenir à votre question, voici l'approche choisie par les Kurdes dans cette affaire : tous les Arabes du Rojava qui avaient rejoint les YPG en ont été extraits afin de former des unités relativement autonomes. Ces dernières ont été versées au sein d'une nouvelle entité militaire : les Forces démocratiques syriennes (FDS). Dans ces FDS, il y a une majorité de Kurdes et une minorité d'Arabes sous commandement YPG. Ce faisant, les Kurdes prenaient un risque : rien ne leur garantissait que leurs frères d'armes arabes, une fois qu'ils auraient acquis un peu d'autonomie, resteraient fidèles au Rojava ! Les faits ont d'ailleurs montré que ceux qui redoutaient une telle tournure des événements n'avaient pas tort :  une partie des Arabes sunnites des FDS, sensibles aux sirènes des Frères musulmans d'Erdogan, ont rejoint l'armée turque.

L'idée des Kurdes est que, une fois que leurs milices arrivent dans les zones arabes comme Manbij, ce sont les Arabes des FDS qui sont chargés de l'administration. Parce que, naturellement, la population locale acceptera plus facilement d'être dirigée par des Arabes que par des Kurdes. Il faut savoir qu'il n'y a rien de plus insultant, pour un Arabe, que d'être dirigé par un Kurde. Il ne faut jamais oublier la profondeur historique de ces événements : en Syrie, jusqu'en 2012 (5), les Kurdes étaient les chiens des Arabes. Il y avait alors près de 300 000 Kurdes qui ne possédaient pas de papiers d'identité. Quand ils arrivaient à un contrôle de police, ils devaient montrer leur « carte rouge » - un document où il était écrit qu'ils étaient apatrides, ce qui leur valait aussitôt d'être méprisés, insultés. Ce qui signifiait aussi qu'ils ne pouvaient obtenir ni travail ni logement... Les Arabes considéraient vraiment les Kurdes comme des sous-hommes. Dès lors, se voir, du jour au lendemain, dirigés par des Kurdes aurait été quasiment insupportable pour beaucoup d'entre eux. C'est pour cela que les responsables du PYD et des YPG ont eu l'idée, plutôt intelligente, de permettre à des Arabes d'administrer les populations arabes dans des zones passées sous contrôle kurde depuis que les Kurdes les ont conquises sur le terrain.



J.-P. P. - Ce système est-il efficace ?



P. F. - Il fonctionne plutôt bien à Manbij et devrait être également appliqué à Raqqa une fois que les Kurdes s'en seront emparés. Cependant, les Turcs ont compris la tactique des Kurdes et font tout pour contrarier cette stratégie. Ils cherchent à attirer à eux les Arabes des FDS, avec des prébendes, et force est de constater que cette politique n'est pas sans effet. Mais la stratégie kurde devrait quand même fonctionner pour des raisons à la fois géographiques, ethniques et militaires. C'est-à-dire qu'une fois la capitale de l'EI conquise et les djihadistes disparus on peut penser que la population de Raqqa, comme celle de Manbij, se sentira libérée du poids de l'occupation islamiste et comprendra que le vent de l'Histoire a tourné. Et cela, d'autant plus que les Kurdes, à un moment ou à un autre, dans le cadre des négociations futures, seront tout à fait prêts à céder ces territoires qui ne leur appartiennent pas en échange de la certitude d'obtenir des territoires qu'ils estiment devoir leur revenir et de pouvoir les garder définitivement.



J.-P. P. - Et d'avoir une continuité territoriale entre leurs trois cantons...



P. F. - Par exemple ! Il ne faut pas oublier, non plus, qu'ils veulent une deuxième chose : obtenir, à long terme, un accès à la mer. Quand ils auront libéré le Rojava et assuré la continuité territoriale entre leurs trois cantons dans le cadre d'une Syrie fédérale et démocratique - ce qui suppose que Bachar al-Assad soit parti -, ils chercheront, d'une manière ou d'une autre, par la négociation de préférence, à obtenir un petit couloir qui descendra le long de la frontière turque pour aboutir à un front de mer d'une vingtaine de kilomètres.



J.-P. P. - Cette petite façade maritime ne serait-elle pas plus facile à obtenir dans le cadre d'une partition de la Syrie ?



P. F. - Non. Les Kurdes savent qu'une telle partition n'est pas acceptable au niveau international. Ils ont conscience que le Grand Kurdistan, si cher à leur coeur, est un objectif impossible. Leur politique actuelle vise à obtenir ce que d'autres possèdent déjà : une autonomie (semblable à celle qu'ont gagnée les Kurdes d'Irak) dans une Syrie si possible fédérale mais dont les frontières extérieures n'auront pas été modifiées. Ils veulent aussi, j'y reviens, un débouché sur la mer. Un port par exemple, pour ne pas être dépendants de qui que ce soit, comme c'est le cas pour le Kurdistan d'Irak dont l'économie est contrôlée par la Turquie. Leurs conquêtes territoriales - c'est, en tout cas, mon analyse - ont pour but de leur offrir ce petit débouché sur la mer. Ce projet, s'il voit le jour, rendra le Rojava viable à très long terme. Ce n'est pas inatteignable même si, en procédant étape par étape, le processus peut prendre des années. Le plan a d'ailleurs été présenté à François Hollande quand les représentants du PYD l'ont rencontré à Paris le 8 février 2015. Le président français s'y est dit favorable et a même promis de le soutenir.



J.-P. P. - Y compris sur la question du débouché maritime ?



P. F. - Il a trouvé leur exposé très cohérent. Ses promesses seront-elles tenues par son successeur ? C'est une autre histoire ! Mais une chose est sûre : les Kurdes ont très bien « vendu » leur projet. Ils ont, en particulier, fait valoir l'intérêt qu'il représentait d'un point de vue sécuritaire pour la France. Ils ont dit à François Hollande : « Si nous obtenons ce que nous voulons, cela donnera lieu à l'établissement d'un cordon sécuritaire, une zone tampon anti-djihadiste, pro-occidentale et très francophile. » Ils contrôleraient, en effet, 800 kilomètres de frontière syro-turque qui étaient auparavant aux mains des djihadistes. Les intérêts sécuritaires français et kurdes coïncideraient parfaitement - c'est d'ailleurs pour cette raison que nous les avons aidés à Kobané. Mais il faut compter avec Erdogan...



J.-P. P. - Pouvez-vous préciser ?



P. F. - Le 24 août, quand il lance son opération « Bouclier de l'Euphrate », c'est pour empêcher les Kurdes d'obtenir cette continuité territoriale dont ils rêvent. Et pour s'assurer de la neutralité de la Russie, il a même ordonné aux rebelles islamistes pro-turcs qui se battaient à Alep de se retirer, ce qui a facilité la prise de la ville par le régime d'Assad. En contrepartie, il a pu faire ce qu'il voulait dans la petite poche entre Alep et Manbij. Et il n'a pas fait que cela : il a retourné son alliance contre l'EI (6). Il l'a même attaqué dans la localité d'Al-Bab, l'un des bastions de Daech (7). Daech s'est senti trahi et ses combattants ont résisté autant qu'ils ont pu. Auparavant, Erdogan soutenait certes les djihadistes de Daech mais ils n'étaient pas, pour autant, « ses » djihadistes. Il avait aussi les siens propres (8) - surtout dans les zones turkmènes, dans la région d'Al-Bab, et même dans la zone d'Alep - qu'il employait contre les Kurdes. Cette fois, il a fait le choix de jouer le jeu de la coalition internationale, c'est-à-dire du « tous contre Daech »... mais, en même temps, il a fait remonter « ses » djihadistes d'Alep et les a lancés contre Al-Bab. À présent, il veut les faire remonter jusqu'à Raqqa, avec le soutien de l'armée turque.



J.-P. P. - Mais, le 29 mars, le premier ministre turc Binali Yildirim a annoncé la fin de l'opération « Bouclier de l'Euphrate », engagée quelques jours après la prise de Manbij. Même s'il a parlé de succès, il a donc pris acte que l'armée turque n'était pas à même de mener sa mission, les États-Unis et la Russie n'ayant eu de cesse de bloquer son avancée à l'est vers Manbij et à l'ouest en direction d'Afrin. Pour le président Erdogan, n'est-ce pas un revers ?



P. F. - L'alliance russo-turque d'août 2016 était uniquement tactique et vouée à ne pas durer une fois Daech éliminé de la zone d'Al-Bab et de Jarablous (le dernier point de passage direct sur la frontière turco-syrienne) ; au final, on peut estimer qu'Erdogan s'est fait manipuler par Poutine qui ne lui voue aucune admiration. Cela dit, vu le retournement des Russes contre lui, il n'a pas trop mal joué : il se retire sans tarder de cette zone pour ne pas s'enliser maintenant qu'il a tout le monde contre lui. Et il fait passer cette retraite pour la fin d'une opération réussie. C'est de bonne guerre.



J.-P. P. - Ces « djihadistes d'Erdogan » ne sont-ils pas issus, pour partie, des brigades de l'Armée syrienne libre (9) ?



P. F. - Au sein de l'Armée syrienne libre, il y a effectivement de nombreuses brigades qui sont pro-turques. Cette ASL, c'est un vrai panier de crabes : certaines unités sont soutenues par les Turcs, d'autres par le Qatar, d'autres encore par l'Arabie saoudite... En tout cas, voilà comment Erdogan joue sa carte : liquider Daech, qu'il ne peut plus soutenir en raison des innombrables pressions internationales, et renforcer ses propres djihadistes.



J.-P. P. - Vous dites que, jusqu'à tout récemment, Erdogan a soutenu l'État islamique. Mais bien avant qu'il ne se détourne de cette organisation, celle-ci avait commis des attentats sur le territoire turc, notamment à Istanbul (10)...



P. F. - Oui, parce que Daech pressentait déjà ce qui allait se passer. Erdogan avait, comme je l'ai dit, ses propres djihadistes qu'il soutenait à fond. En revanche, avec Daech, c'était une alliance de circonstance : les Turcs armaient ses militants et les autorisaient à passer la frontière turco-syrienne du moment qu'ils allaient « casser du Kurde ». Mais Ankara n'a pas soutenu l'EI autant que ce dernier le souhaitait, en particulier lors du siège de Kobané. Il y avait des tensions entre eux depuis un bon moment. Daech, c'est Daech. D'une certaine manière, on peut comparer les djihadistes de l'EI aux Kurdes : ils n'appartiennent à personne. Ils ont leur propre rêve d'État...



J.-P. P. - Mais qui les Kurdes craignent-ils le plus ? L'État islamique ou les Turcs ?



P. F. - Les Turcs ne sont pas une milice. C'est un État puissant dont le dirigeant veut leur destruction. Sur le temps long, la Turquie leur fait donc bien plus peur que Daech. En effet, une milice, même autonome et indépendante comme l'EI, n'a pas la pérennité d'un État. D'où la nécessité - nous en avons parlé au début de notre entretien - de s'allier quand il le faut avec Damas pour empêcher que les Turcs s'installent. Car si cela se produisait, c'en serait fini du Rojava. D'autant plus que les Turcs jouent de leur appartenance à l'Otan pour placer les Occidentaux devant le fait accompli. C'est la vision qu'ont les Kurdes et je trouve qu'elle coïncide avec la réalité.



J.-P. P. - Les YPG sont-ils toujours, par ailleurs, dans la région de Mossoul, la capitale de l'EI en Irak ?



P. F. - Oui, et c'est un point de litige avec Massoud Barzani. Ils sont présents essentiellement dans le massif du Sinjar. À ce sujet, ils font valoir que lorsque l'État islamique a attaqué Erbil (la capitale du Kurdistan d'Irak), à l'été 2014, ce sont eux qui ont sauvé la situation sur le terrain. Quand tout le monde fuyait, Barzani a appelé à l'aide le PKK, le PYD, tous les Kurdes... Le PKK a même fait descendre des unités des monts Kandil (11) et a organisé un défilé de plusieurs centaines de combattants dans la ville pour rassurer la population et lui montrer qu'Erbil serait défendue. Le PKK et le PYD ont ensuite organisé la défense du massif du Sinjar et le sauvetage de la population yézidie (12). Ils ont même créé localement (ce qu'ils savent très bien faire) des unités yézidies, les YPS, qui sont donc liées aux YPG. Mais, in fine, tout cela crée des tensions avec Barzani : à présent, ils ne veulent plus partir, sous le prétexte que les djihadistes pourraient revenir. En réalité, ils tiennent absolument à rester sur place pour, une fois venu le moment des négociations avec Barzani, avoir quelque chose à négocier.



J.-P. P. - Le problème n'est-il pas, aussi, que Barzani a invité l'armée turque à s'établir dans la région, dans le cadre de la lutte contre le PKK et, maintenant, contre l'État islamique (13) ?



P. F. - Bien sûr. Voilà déjà longtemps que l'armée turque est déployée dans le Kurdistan d'Irak. Je suis allé voir les campements de l'armée turque, près de Zakho. C'est considérable : ils ont des chars, de l'aviation... Ils sont là depuis une quinzaine d'années. Les Kurdes du Rojava, conscients des bonnes relations que Barzani et son parti le PDK entretiennent avec Ankara (14), craignent que l'armée turque s'installe vraiment dans le Sinjar, à l'abandon à présent que les Yézidis s'en sont enfuis. Crainte justifiée : les Turcs chercheront sans doute à s'établir dans tout territoire laissé vacant. Car Erdogan a toujours en tête que le wilayat de Mossoul fut turc jusqu'à la fin de l'Empire ottoman. Pour lui, même si la Turquie l'a perdu à une époque, ce wilayat sera toujours turc, point final. Et il faut le récupérer... comme, d'ailleurs, il faut récupérer toute la zone du Rojava, plus les territoires jusqu'à Raqqa !



J.-P. P. - L'évolution du Kurdistan d'Irak vous inquiète-t-elle ?



P. F. - Jusqu'à une époque récente, le pays - car on peut considérer le Kurdistan d'Irak comme un pays à part entière - ne fonctionnait pas trop mal. Il était en paix, ce qui est déjà très positif quand on regarde le reste du Proche-Orient. Mais l'argent a joué un rôle très néfaste. Depuis deux ou trois ans, les Turcs ont inondé le pays avec des valises de billets. Ils achètent les uns et les autres. Je l'ai vu avec les peshmergas du Rojava...



J.-P. P. - Qui sont les peshmergas du Rojava ?



P. F. - Ce sont des Kurdes de Syrie, au nombre de 1 500, qui étaient installés en Irak. Barzani les a engagés, les a formés, a prétendu qu'ils étaient ses partisans et qu'ils devaient, puisque ce sont des Kurdes de Syrie, revenir au Rojava comme membres de son parti. Mais les dirigeants du PYD ont déclaré qu'il n'était pas question qu'une milice, kurde de surcroît, autre que les YPG (qu'ils considèrent comme l'armée du gouvernement) s'y établisse. Quand les chrétiens ont demandé à avoir leurs propres unités, ce droit leur a été accordé sans problème... mais à la condition que ces unités soient placées sous le commandement des YPG. Pas question de désunion, pas question d'avoir plusieurs milices. Sinon, c'est la guerre. L'apparition d'une milice ne relevant pas des YPG, c'est vraiment une ligne rouge. Barzani a donc créé toutes sortes de problèmes. Comme le Rojava compte une dizaine de partis politiques, dont l'un est pro-Barzani - le PDK-Syrie -, les hommes politiques appartenant à celui-ci ont organisé des manifestations. C'était mal joué : nombre de peshmergas sont passés chez les YPG et d'autres militants ont rejoint l'administration du Rojava, faisant valoir que Barzani ne faisait rien en Syrie et qu'il n'y était pas aimé... Ce dernier est évidemment furieux. Aussi, depuis plus d'un an, a-t-il fermé la frontière entre le Kurdistan d'Irak et le Rojava.



J.-P. P. - On a le sentiment que le PYD joue aussi à fond la carte russe - on l'a dit, c'est Moscou qui a négocié l'accord du 2 mars avec Damas permettant à l'armée syrienne d'occuper une frange de territoire à côté de Manbij. Et le PYD a laissé des soldats russes, avec armes et équipements, s'installer dans l'enclave kurde d'Afrin...



P. F. - C'est vrai. Moscou a aussi accepté l'ouverture d'une représentation du Rojava, comme d'ailleurs l'a fait la France, ainsi que d'autres pays comme la Suède ou la Norvège. En fait, depuis le début de la guerre, les Kurdes de Syrie ont cherché à obtenir de Moscou sinon sa bienveillance du moins sa neutralité. Mais comme la Russie soutient aussi le régime syrien, ils restent conscients du danger. D'où une intense négociation avec les Russes. Les Kurdes leur tiennent à peu près ce langage : « Il n'y aura pas de retour au statu quo ; nous n'accepterons jamais de retomber sous la coupe de Damas. Voici donc les options envisageables : ou bien, dès qu'il n'y aura plus de djihadistes, on aura une guerre épouvantable avec Bachar al-Assad qui se déroulera dans le nord de la Syrie - nous ne sommes peut-être que quelques millions mais on se battra jusqu'au bout. Ou bien vous réussissez à convaincre le pouvoir de Damas d'accepter une fédéralisation de la Syrie, sans modification des frontières. Et, alors, il y aura la paix. »

C'est ce qu'ils essaient de « vendre » aux Russes. Mais je ne sais pas si ceux-ci vont accepter... Les Kurdes comprennent bien que, au final, Moscou leur préférera toujours le régime syrien, de même que les Américains leur préféreront toujours les Turcs, à cause de l'Otan. C'est leur grande peur : que les Russes soutiennent Bachar al-Assad jusqu'au bout tandis que Washington les abandonnera au profit des Turcs. Au fond, ils n'ont vraiment confiance qu'en la France qui a été, chronologiquement, le premier pays du Conseil de sécurité à les aider au moment de l'attaque contre Kobané.



J.-P. P. - Quels sont les effectifs des YPG ?



P. F. - À l'heure où nous parlons, quelque 55 000 combattants. Il faut y ajouter les Assayish, c'est-à-dire les forces intérieures, soit l'équivalent de notre police et de notre gendarmerie, plus les hommes des services de renseignement, qui sont au nombre de 8 000. Il faut aussi compter la Garde nationale qui remplit des fonctions auxiliaires, comme surveiller les ponts et les édifices, et libère de ces charges les combattants, ce qui permet à ces derniers d'être plus nombreux au front. Sans oublier la conscription, réservée aux garçons, qui dure neuf mois. Elle permet à ceux qui ont une spécialité de servir dans l'administration et aux autres de constituer une réserve, en troisième ligne. Mais ces jeunes ne sont pas jugés encore suffisamment formés pour combattre.



J.-P. P. - Revenons sur les peshmergas irakiens qui, quand ils se battaient contre Saddam Hussein, faisaient l'admiration du monde ; aujourd'hui, ils semblent s'être embourgeoisés...



P. F. - Totalement. Au niveau militaire, les peshmergas ne sont plus ce qu'ils étaient. Et la grande différence entre les peshmergas et les YPG, c'est que tous les chefs kurdes de Syrie ont leurs fils et leurs filles au front. Les trois fils de Salih Muslim, le coprésident du PYD, se sont engagés dans les YPG - et l'un d'entre eux a été tué les armes à la main l'année dernière. Les chefs des YPG sont aux côtés des combattants, ils ne sont pas à l'étranger. Ils donnent l'exemple, jour après jour. Sur le front de Mossoul, les peshmergas, eux, n'ont pas envie d'aller au combat.



J.-P. P. - C'est pourquoi, pour mener l'assaut sur Raqqa, les Américains leur ont préféré le PYD et les YPG...



P. F. - Oui, ils les ont vus en action au Sinjar, puis pendant la bataille de Kobané. Ils les ont vus, aussi, prendre les villes de Hassaké et de Tal Abiad. Je peux vous dire que les Américains étaient admiratifs des Kurdes du Rojava, notamment lors de la bataille de Manbij, ville que les djihadistes avaient « bunkerisée », plaçant des pièges absolument partout, comme ils l'ont fait à Mossoul. Les unités de déminage kurdes devaient travailler sous le feu ennemi, et elles se sont acquittées de leur tâche avec un courage incroyable. Dans la bataille, il y a quand même eu plus de mille tués et blessés. Et cela, sans service de santé, ce qui signifie que de nombreux soldats blessés en première ligne sont morts avant d'avoir pu être évacués vers les hôpitaux civils. Les Américains ont vite compris que les vrais combattants, c'étaient les YPG et pas les peshmergas. C'est pourquoi ils les laissent mener leur guerre comme ils veulent. Les forces spéciales françaises ont fait le même constat. Elles savent que les YPG font du bon travail, notamment contre les djihadistes français. En plus, ces soldats sont loyaux : quand ils trouvent des documents sur ces derniers, ils les remettent aux officiers français...



J.-P. P. - En conclusion, pouvez-vous résumer le message que vous aimeriez adresser aux responsables occidentaux ?



P. F. - Il est essentiel de soutenir les Kurdes. Dans la reconfiguration actuelle des alliances régionales avant la bataille définitive de Raqqa, dans cette « dernière ligne droite » de la destruction de la structure étatique de Daech, nos intérêts sécuritaires concordent plus que jamais avec ceux des Kurdes de Syrie. Mais, en dépit de cette victoire, rien ne sera joué sur le temps long : Daech va, à coup sûr, essaimer ailleurs. Cette organisation doit être combattue essentiellement sur le plan des idées.



(1) Formé en 1978, le Parti des travailleurs du Kurdistan est une organisation politique et armée qui, au départ, revendiquait l'indépendance des territoires à population majoritairement kurde du sud-est de la Turquie, région constituant une partie du Grand Kurdistan. Avec le temps, ces revendications sont devenues des demandes d'autonomie culturelle au sein d'un système fédéral. D'abord mouvement de guérilla d'orientation marxiste-léniniste, le PKK abandonne le second qualificatif en 1994 et adopte à partir de 2005 le « confédéralisme démocratique », un programme qui rejette le nationalisme et la prise de pouvoir en tant qu'objectif du parti. Cette réorientation sera principalement l'oeuvre des relations entretenues par Abdullah Öcalan lors de sa détention avec l'essayiste libertaire Murray Bookchin. En 2006, à la suite du décès de ce théoricien, l'assemblée du PKK se réfère à lui pour la construction d'un nouveau modèle de socialisme démocratique : le municipalisme ou communalisme libertaire. Celui-ci sera repris par le PYD syrien, émanation du PKK en Syrie, mais ne connaîtra une mise en place qu'en 2012 avec l'autonomie kurde acquise au Rojava. L'organisation est placée sur la liste officielle des organisations terroristes par nombre de pays, dont les États-Unis, l'Union européenne, le Royaume-Uni... Le PKK compterait environ 7 000 à 8 000 hommes, répartis entre la Turquie et l'Irak.

(2) Lancée au mois d'août 2016 par Ankara, avec la bénédiction de la Russie, l'opération « Bouclier de l'Euphrate », menée par l'armée turque et ses alliés au sein de l'Armée syrienne libre (ASL), visait à nettoyer les zones frontalières de la Syrie des combattants de l'État islamique et à empêcher la création d'une région autonome kurde contrôlée par le PYD. Engagée quelques jours après la prise de Manbij, cette incursion militaire s'est terminée le 29 mars, les États-Unis et la Russie n'ayant eu de cesse de bloquer l'avancée turque. Sa progression étant empêchée à l'est, vers Manbij, et à l'ouest, en direction d'Afrin, l'armée turque n'a pas été à même de mener sa mission. D'où l'annonce de son retrait faite par le premier ministre turc, Binali Yldirim, qui a, cependant, laissé entendre que d'autres opérations pourraient suivre. Pour le président Ergogan, c'est un cuisant revers.

(3) L'armée syrienne avait déjà obtenu de conserver des poches et un aéroport à l'intérieur de ces villes contrôlées par les milices kurdes YPG.

(4) Le chef de la direction de la Sécurité nationale syrienne. Il a été l'un des rouages essentiels de la répression du régime contre les manifestations populaires de 2011, ce qui a conduit à la guerre civile actuelle. Très proche de Bachar al-Assad, il fait l'objet d'un mandat international d'arrestation délivré par le Liban pour son implication, en 2012, dans l'assassinat d'Issam Al-Hassan, le chef du renseignement libanais.

(5) En 2012, pour se concilier les Kurdes, le régime syrien a accordé la nationalité syrienne à des dizaines de milliers d'entre eux, ce qu'il leur refusait jusqu'alors, les condamnant à la marginalité.

(6) La Turquie a notamment laissé transiter sur son sol de nombreux combattants souhaitant rejoindre l'État islamique. Selon la presse turque, elle lui aurait même fourni des armes et du matériel.

(7) La bataille d'Al-Bab s'est déroulée du 10 décembre 2016 au 23 février 2017 lors de l'opération Bouclier de l'Euphrate avec pour but de chasser l'État islamique de la ville qu'il avait conquise en novembre 2013. C'était alors l'un des derniers chefs-lieux de district du gouvernorat d'Alep contrôlé par l'EI. Le second objectif était d'empêcher les Kurdes de relier le canton d'Afrin à ceux de Kobané et de Jezireh, et ainsi d'éviter l'union du Rojava.

(8) Comme les groupes Ahrar al-Cham, Faylaq al-Cham, Jaysh al-Nasr ou encore Ahrar al-Sharqiya.

(9) L'Armée syrienne libre est un rassemblement de groupes rebelles formé le 29 juillet 2011 au début du soulèvement, au départ pour protéger les manifestations pacifiques systématiquement mitraillées par l'armée loyaliste. Devenue la principale force armée opposée au régime, mais affaiblie par ses divisions, la corruption et le gangstérisme, elle a été rapidement surpassée par les factions djihadistes et salafistes. Elle ne demeure dominante que dans le gouvernorat de Deraa, à l'extrême sud du pays. En 2016, l'ASL regroupait une cinquantaine de factions. Elle est plus un label « anti-Bachar al-Assad » qu'une organisation.

(10) On peut citer l'attentat de Suruç, le 20 juillet 2015, qui a fait 34 morts et une centaine de blessés ; le double attentat d'Ankara, qui visait un rassemblement prokurde, qui a tué 103 personnes et fait plus de 500 blessés ; celui qui a tué 12 touristes allemands à Sultanahmet, le quartier historique d'Istanbul, le 12 janvier 2016 ; et le triple attentat-suicide à l'aéroport d'Istanbul, le 28 juin 2016, qui a fait 47 morts et 230 blessés.

(11) Massif montagneux du nord de l'Irak qui sert de base arrière aux combattants du PKK.

(12) Au terme d'une audacieuse opération, les YPG étaient parvenues à sauver des dizaines de milliers de familles yézidies qui, après la prise de Mossoul, en juin 2014, s'étaient réfugiées dans ce massif, où est situé leur principal sanctuaire, avant de se retrouver encerclées par les djihadistes et menacées d'extermination. Ces populations ont ensuite été exfiltrées dans le Kurdistan d'Irak. Les Yézidis sont une minorité kurde adepte d'une très ancienne religion monothéiste dont l'origine remonte à la Perse antique.

(13) Cf. notre article « Après Mossoul, chronique d'un chaos annoncé », Politique Internationale, n° 154, hiver 2016-2017.

(14) En octobre 1992, à la suite d'une intervention militaire turque contre les bases du PKK en Irak, des combats avaient même éclaté entre le PKK et les combattants du PDK, qui apportaient leur soutien à l'armée turque.

 


Notes :






(1) Formé en 1978, le Parti des travailleurs du Kurdistan est une organisation politique et armée qui, au départ, revendiquait l'indépendance des territoires à population majoritairement kurde du sud-est de la Turquie, région constituant une partie du Grand Kurdistan. Avec le temps, ces revendications sont devenues des demandes d'autonomie culturelle au sein d'un système fédéral. D'abord mouvement de guérilla d'orientation marxiste-léniniste, le PKK abandonne le second qualificatif en 1994 et adopte à partir de 2005 le « confédéralisme démocratique », un programme qui rejette le nationalisme et la prise de pouvoir en tant qu'objectif du parti. Cette réorientation sera principalement l'oeuvre des relations entretenues par Abdullah Öcalan lors de sa détention avec l'essayiste libertaire Murray Bookchin. En 2006, à la suite du décès de ce théoricien, l'assemblée du PKK se réfère à lui pour la construction d'un nouveau modèle de socialisme démocratique : le municipalisme ou communalisme libertaire. Celui-ci sera repris par le PYD syrien, émanation du PKK en Syrie, mais ne connaîtra une mise en place qu'en 2012 avec l'autonomie kurde acquise au Rojava. L'organisation est placée sur la liste officielle des organisations terroristes par nombre de pays, dont les États-Unis, l'Union européenne, le Royaume-Uni... Le PKK compterait environ 7 000 à 8 000 hommes, répartis entre la Turquie et l'Irak.

(2) Lancée au mois d'août 2016 par Ankara, avec la bénédiction de la Russie, l'opération « Bouclier de l'Euphrate », menée par l'armée turque et ses alliés au sein de l'Armée syrienne libre (ASL), visait à nettoyer les zones frontalières de la Syrie des combattants de l'État islamique et à empêcher la création d'une région autonome kurde contrôlée par le PYD. Engagée quelques jours après la prise de Manbij, cette incursion militaire s'est terminée le 29 mars, les États-Unis et la Russie n'ayant eu de cesse de bloquer l'avancée turque. Sa progression étant empêchée à l'est, vers Manbij, et à l'ouest, en direction d'Afrin, l'armée turque n'a pas été à même de mener sa mission. D'où l'annonce de son retrait faite par le premier ministre turc, Binali Yldirim, qui a, cependant, laissé entendre que d'autres opérations pourraient suivre. Pour le président Ergogan, c'est un cuisant revers.

(3) L'armée syrienne avait déjà obtenu de conserver des poches et un aéroport à l'intérieur de ces villes contrôlées par les milices kurdes YPG.

(4) Le chef de la direction de la Sécurité nationale syrienne. Il a été l'un des rouages essentiels de la répression du régime contre les manifestations populaires de 2011, ce qui a conduit à la guerre civile actuelle. Très proche de Bachar al-Assad, il fait l'objet d'un mandat international d'arrestation délivré par le Liban pour son implication, en 2012, dans l'assassinat d'Issam Al-Hassan, le chef du renseignement libanais.

(5) En 2012, pour se concilier les Kurdes, le régime syrien a accordé la nationalité syrienne à des dizaines de milliers d'entre eux, ce qu'il leur refusait jusqu'alors, les condamnant à la marginalité.

(6) La Turquie a notamment laissé transiter sur son sol de nombreux combattants souhaitant rejoindre l'État islamique. Selon la presse turque, elle lui aurait même fourni des armes et du matériel.

(7) La bataille d'Al-Bab s'est déroulée du 10 décembre 2016 au 23 février 2017 lors de l'opération Bouclier de l'Euphrate avec pour but de chasser l'État islamique de la ville qu'il avait conquise en novembre 2013. C'était alors l'un des derniers chefs-lieux de district du gouvernorat d'Alep contrôlé par l'EI. Le second objectif était d'empêcher les Kurdes de relier le canton d'Afrin à ceux de Kobané et de Jezireh, et ainsi d'éviter l'union du Rojava.

(8) Comme les groupes Ahrar al-Cham, Faylaq al-Cham, Jaysh al-Nasr ou encore Ahrar al-Sharqiya.

(9) L'Armée syrienne libre est un rassemblement de groupes rebelles formé le 29 juillet 2011 au début du soulèvement, au départ pour protéger les manifestations pacifiques systématiquement mitraillées par l'armée loyaliste. Devenue la principale force armée opposée au régime, mais affaiblie par ses divisions, la corruption et le gangstérisme, elle a été rapidement surpassée par les factions djihadistes et salafistes. Elle ne demeure dominante que dans le gouvernorat de Deraa, à l'extrême sud du pays. En 2016, l'ASL regroupait une cinquantaine de factions. Elle est plus un label « anti-Bachar al-Assad » qu'une organisation.

(10) On peut citer l'attentat de Suruç, le 20 juillet 2015, qui a fait 34 morts et une centaine de blessés ; le double attentat d'Ankara, qui visait un rassemblement prokurde, qui a tué 103 personnes et fait plus de 500 blessés ; celui qui a tué 12 touristes allemands à Sultanahmet, le quartier historique d'Istanbul, le 12 janvier 2016 ; et le triple attentat-suicide à l'aéroport d'Istanbul, le 28 juin 2016, qui a fait 47 morts et 230 blessés.

(11) Massif montagneux du nord de l'Irak qui sert de base arrière aux combattants du PKK.

(12) Au terme d'une audacieuse opération, les YPG étaient parvenues à sauver des dizaines de milliers de familles yézidies qui, après la prise de Mossoul, en juin 2014, s'étaient réfugiées dans ce massif, où est situé leur principal sanctuaire, avant de se retrouver encerclées par les djihadistes et menacées d'extermination. Ces populations ont ensuite été exfiltrées dans le Kurdistan d'Irak. Les Yézidis sont une minorité kurde adepte d'une très ancienne religion monothéiste dont l'origine remonte à la Perse antique.

(13) Cf. notre article « Après Mossoul, chronique d'un chaos annoncé », Politique Internationale, n° 154, hiver 2016-2017.

(14) En octobre 1992, à la suite d'une intervention militaire turque contre les bases du PKK en Irak, des combats avaient même éclaté entre le PKK et les combattants du PDK, qui apportaient leur soutien à l'armée turque.