Politique Internationale - La Revue n°155 - PRINTEMPS - 2017

sommaire du n° 155
ALLEMAGNE : A DROITE TOUTE ?
Article de Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berl
en français
in english
en español
en français


Jean-Paul Picaper - Madame Petry, on peine parfois à définir votre parti. Est-il conservateur ? Nationaliste ? Conservateur-libéral ? D'extrême droite ?



Frauke Petry - Le problème des étiquettes, c'est que chacun les interprète à sa guise ! Personnellement, je dirais que l'AfD est un parti « citoyen-libéral ». Mais je sais que cette définition est, pour beaucoup, difficile à comprendre. J'invite donc chacun à consulter notre programme et à en déduire ce que nous sommes.



J.-P. P. - Posons la question autrement : qu'est-ce qui vous distingue des autres partis ?



F. P. - Notre priorité, c'est notre pays. Les autres partis, en revanche, veulent fondre les intérêts de l'Allemagne dans l'Europe et abandonner notre souveraineté, à commencer par la politique monétaire. Nous nous faisons, nous, les promoteurs d'un patriotisme sain. À nos yeux, les États nationaux sont des pôles de stabilité par excellence. J'ai bien conscience que la casquette « patriotique » est difficile à porter en Allemagne où elle est mal vue parce que les partis de gauche assimilent le patriotisme au « nationalisme ». Si l'expression « parti de droite » n'était pas tellement « grillée » dans le langage courant - parce qu'elle est systématiquement accolée au national-socialisme -, nous pourrions dire que nous sommes un parti citoyen, de droite, national-libéral ; un peu comme le parti libéral allemand FDP (1). D'ailleurs, bon nombre de ses adhérents sont venus à nous. Notre programme n'a évidemment rien à voir avec le national-socialisme qui était, à l'inverse de nos convictions, anti-libéral et étatiste.



J.-P. P. - Vous seriez donc proche du parti autrichien de la liberté, le FPÖ de Norbert Hofer ?



F. P. - Dans une certaine mesure. Mais le FPÖ défend une politique sociale proche de celle des sociaux-démocrates, autrement dit étatiste ; or nous aspirons à ramener l'État à ses tâches essentielles. Le parti libéral hollandais de Geert Wilders a des positions économiques et sociales plus proches des nôtres, mais il est beaucoup plus centré que nous sur le problème de l'islam.



J.-P. P. - L'AfD est un parti jeune, mais il a déjà connu une première scission (en 2015, avec le départ de Bernd Lucke) et est à nouveau déchiré par un conflit interne... Comment expliquez-vous ces remous constants ?



F. P. - On disait, au début, que l'AfD était un parti de « professeurs ». Je n'ai rien contre les professeurs - j'aurais moi-même aimé en être une - mais, pour le citoyen lambda, l'image passait mal. Pourtant, cette étiquette ne correspondait pas à la réalité. Dès 2013, dans les Länder, nous avons vu affluer vers notre parti des gens de tous horizons. Il y avait parmi eux bon nombre de représentants de professions libérales. Certains n'avaient jusqu'alors jamais appartenu à un parti ; 10 % venaient de la CDU, 5 % du FDP, et quelques-uns avaient auparavant milité au sein du Parti social-démocrate SPD et dans d'autres formations de gauche, surtout à l'Est.

Le professeur Lucke et moi-même avons rédigé ensemble les quatre pages que comportait le premier programme du parti. Bernd Lucke ne pensait qu'à l'économie et, en particulier, à l'euro, qu'il a toujours sévèrement critiqué. Les autres sujets - la politique énergétique, la pollution atmosphérique, l'immigration, l'islamisation, la démocratie directe, la protection des données, l'instauration de référendums au niveau national ou encore la santé - lui importaient peu, contrairement à moi.

Dès 2014, ce socle étroit sur lequel il s'appuyait a provoqué des conflits internes parce que la grande majorité des adhérents ne voulait pas que notre programme se limite à la dénonciation de l'euro. Le problème, entre nous, n'était pas une question d'orientation du parti mais d'ampleur du programme. M. Lucke avait une vision limitée strictement monétaire et économique, alors que je voulais, pour ma part, créer un grand parti populaire. Quand Lucke a compris qu'il ne pouvait pas gagner la bataille interne, il a fait quelque chose qui marche à tous les coups en Allemagne : il a stigmatisé ceux qui n'étaient pas d'accord avec lui, moi y comprise, affirmant que nous étions d'extrême droite. Pourtant, il avait dit en public qu'il ne voyait aucune différence d'orientation entre nous deux...

Je dois ajouter qu'à l'époque nous avions déjà parmi nous quelques personnes - dont Björn Höcke (2) et sa troupe - considérées comme d'extrême droite mais qui sont, en réalité, des socialistes de gauche. Autrement dit des nationaux-socialistes (3). Ces gens se réfèrent notamment à la revue Sezession, proche des milieux néo-fascistes italiens. Ils sont favorables à un État très fort régi par un despote qui contrôlerait l'ensemble de la société. C'est-à-dire un système totalitaire. Certes, ils sont minoritaires au sein de notre parti mais ils parviennent à s'imposer en prenant les gens par les sentiments - alors que je suis, moi, pour une argumentation rationnelle. Nombre de gens simples croient trouver chez eux une patrie que les autres politiciens ne leur donnent pas. C'est ce qui les rend très dangereux.



J.-P. P. - Vous êtes donc à la veille d'une nouvelle scission ?



F. P. - Oui, mais c'est un mot qui électrise. Il y a deux tendances dans le parti. La nôtre, majoritaire, qui veut que l'AfD soit un parti citoyen et démocratique avec des lignes rouges à ne pas dépasser ; et cette minorité qui ne cesse de transgresser ces lignes et qui ne craint pas de faire de l'oeil au NPD (4). Au fond, c'est une situation que les Verts ont connue avant nous quand ils se sont divisés entre « réalos » et « fundis », réalistes et fondamentalistes. Partout où les « fundis » ont pris le dessus, ils ont perdu les élections. En revanche, si les Verts sont aujourd'hui au pouvoir en Bade-Wurtemberg, ils le doivent aux « réalos ». Par surcroît, les « fundis » - chez les Verts comme chez nous - donnent des munitions aux adversaires politiques et aux médias qui sont contre nous. C'est d'autant plus dommageable que, en Allemagne, nous évoluons dans un espace politique extrêmement sensible, du fait de notre Histoire. C'est pourquoi notre parti doit à présent trancher entre ces deux stratégies.



J.-P. P. - Quels sont les scénarios possibles ?



F. P. - Si la minorité gagne, notre parti tombera définitivement au-dessous des 10 % des intentions de vote. La bonne société allemande ne votera plus pour nous parce qu'elle a peur de ces déraillements.



J.-P. P. - Ce rejet de l'extrême droite est-il profondément ancré dans l'opinion allemande ?



F. P. - Oui. Au moins pour un siècle encore. Et je ne voudrais pas qu'on retombe dans ce qui a été notre passé. Ce qui me rassure, c'est que les porte-parole de la minorité, nos « fundis » à nous, ceux qui rouspètent sans arrêt - pas seulement contre Merkel, mais aussi contre la présidente de leur parti que je suis - sont incapables d'organiser quoi que ce soit. Au contraire, ceux qui contribuent concrètement au travail et aux activités du parti soutiennent le camp des modérés.



J.-P. P. - En principe, l'AfD va entrer au Bundestag lors des législatives du 24 septembre prochain. Serait-ce la première fois qu'un parti classé à droite des chrétiens-démocrates de la CDU-CSU y parviendrait ? S'agirait-il d'une sorte de normalisation de la vie politique allemande ?



F. P. - Oui, ce serait une normalisation. Mais, sauf erreur, il y a eu un précédent. Je pense au « Deutsche Partei » qui a siégé entre 1949 et 1953 au sein du premier Bundestag, sous Konrad Adenauer. À l'époque, ce parti dit de « droite nationale » avait coopéré avec la CDU du chancelier. Le DP était, en quelque sorte, le « petit plus patriotique », à droite de la CDU. Mais la CDU-CSU l'a laissé de côté et a voulu couvrir toute la droite parlementaire, comme l'a clairement formulé Franz-Josef Strauss (5). À la fin de sa carrière, Adenauer aurait regretté d'avoir éliminé ce petit parti qui évoluait au-delà de la frontière naturelle de la CDU.



J.-P. P. - Je m'adresse à l'ex-citoyenne de la RDA que vous êtes. N'est-il pas étonnant que vous soyez présidente d'un parti qui a pourtant été fondé par un professeur de Hambourg ?



F. P. - Pour des raisons familiales, je n'étais pas présente physiquement à Hanovre le 22 janvier 2013, date à laquelle s'est tenue la réunion fondatrice de l'AfD, mais j'avais co-rédigé l'acte fondateur avec Bernd Lucke et j'ai été élue sur la liste des premiers membres. Le parti a été créé à l'échelon national le 6 février de cette même année, et des sections régionales ont vu le jour dans les seize Länder au cours des semaines suivantes. Notre premier congrès national s'est tenu à Berlin les 13 et 14 avril 2013.



J.-P. P. - Mais les principales impulsions sont venues de l'ex-RDA ?



F. P. - C'est ce qu'on croit souvent parce que nos résultats électoraux ont tout de suite été meilleurs à l'Est qu'à l'Ouest. Mais, en réalité, l'élan est venu des représentants des seize Länder allemands, Est et Ouest réunis.



J.-P. P. - Pourquoi les Allemands de l'Est ont-ils immédiatement répondu présent ?



F. P. - L'électorat est-allemand est volatil. En cause, peut-être, la réunification de 1989-1990 qui n'a pas tenu toutes ses promesses. On entend souvent dire, en Allemagne de l'Est : « Nous ne sommes pas descendus dans la rue en 1989 pour ce qui se passe aujourd'hui en Allemagne et en Europe. » Les Allemands de l'Est ont manifesté pour la liberté, le bien-être et la démocratie, et bon nombre d'entre eux sont profondément déçus par la démocratie occidentale. Ils voulaient l'Allemagne parce que le mot « Allemagne », en RDA, était maudit. Qui le prononçait était identifié en tant qu'« ennemi de l'État ». On disait « RDA » et « RFA ». On n'avait même pas le droit de dire « République fédérale » ! Or, très rapidement après la réunification, nous avons été intégrés dans l'Union européenne, le Deutschemark a été supprimé et nous avons subi une centralisation à laquelle les Allemands de l'Est étaient allergiques compte tenu de leur passé sous la férule de l'Union soviétique. C'est pourquoi la perte de souveraineté en faveur de Bruxelles - que nous récusons, nous, à l'AfD - est vue de façon plus critique en Allemagne de l'Est qu'en Allemagne de l'Ouest. Les anciens Est-Allemands ne voulaient absolument pas de cette UE si intrusive.

Il y a un autre aspect psychologique propre aux Est-Allemands que les Allemands de l'Ouest ne comprennent pas nécessairement. Les Russes étaient considérés, à l'Est, comme une puissance occupante qui régissait tout, y compris l'industrie, alors que les alliés anglo-franco-américains, à l'Ouest, étaient vus comme des partenaires. C'est pourquoi le retour à la souveraineté nationale par la réunification était si important aux yeux des Allemands de l'Est. D'ailleurs, nous comptons parmi nos adhérents dans les Länder occidentaux beaucoup d'Allemands de l'Est qui, entre-temps, ont bâti leur vie à l'Ouest.



J.-P. P. - Un mot sur Mme Merkel - originaire elle aussi, comme chacun sait, d'Allemagne de l'Est...



F. P. - J'ai du mal à la comprendre. Pour moi, elle n'est pas une Allemande de l'Est typique. Sa mère venait de l'Ouest, et elle a grandi dans une maison de pasteur marquée par le socialisme (6). Mes parents à moi étaient des réfugiés de Silésie (7) et travaillaient dans l'industrie. J'ai toujours baigné dans la critique du système communiste.



J.-P. P. - Mais, à présent, n'est-ce pas la démocratie que vous critiquez ?



F. P. - Non, je ne suis pas contre la démocratie. En revanche, je pense que le système démocratique a besoin d'être amélioré.



J.-P. P. - Vous savez que le mot « système » était utilisé par les nazis contre la République ?



F. P. - Il ne faut pas diaboliser les mots. Celui-ci est pratique et je n'en ai pas de meilleur. Vous savez qu'on m'a reproché de vouloir remettre au goût du jour le mot « völkisch » (8). C'est une erreur d'interprétation de propos que j'ai tenus dans une interview sur les concepts de peuple et de nation dans le journal Die Welt. Mais quand je vois qu'en Allemagne on réécrit des livres pour enfants parce qu'il y a des mots qu'on n'a pas le droit d'utiliser (9), alors là j'hallucine ! On n'a quand même pas gommé le mot « Autobahn » (autoroute) de la langue allemande sous prétexte qu'il est apparu du temps d'Adolf Hitler !



J.-P. P. - Vous avez voulu dédiaboliser l'AfD comme Marine Le Pen l'a fait avec le Front national. Mais comment expliquez-vous que votre parti soit retombé en mars dernier au-dessous de 10 % (10) ?



F. P. - L'AfD avait fortement grimpé dans les intentions de vote en 2016 parce qu'il s'agissait du seul parti à prendre à bras-le-corps le sujet brûlant de l'immigration. De nombreux citoyens ont tenu Merkel & Cie responsables des dégâts consécutifs à l'immigration, en particulier la montée du terrorisme. La CDU a reculé dans les sondages ; le SPD aussi. Puis le SPD a porté Martin Schulz à sa tête (11) et la cote du parti est remontée en flèche. À nos yeux, Schulz est une catastrophe. Il incarne tout ce dont nous ne voulons pas pour l'Europe. Il se comporte comme le représentant des petites gens, ce qu'il n'est plus depuis longtemps. C'est un fonctionnaire. Mais il faut l'avouer, tactiquement il est très habile. Nul ne sait quelle est sa politique. Il promet monts et merveilles, augmentation des retraites, davantage de justice sociale, mise à niveau des salaires féminins... Et bien qu'il soit totalement impossible de financer de telles mesures, beaucoup d'anciens abstentionnistes se tournent vers le SPD plutôt que vers l'AfD. Les médias ne cessent de répéter que nous sommes d'extrême droite, que nous sommes minés par des luttes internes et que notre direction en est affaiblie. Qui donc ira voter pour un parti divisé ? Pendant ce temps, pour rameuter sa clientèle conservatrice, la CDU s'empare de sujets que nous avons mis sur la table comme, par exemple, le mauvais fonctionnement de l'Europe ou encore les expulsions d'immigrés illégaux. La CDU et le SPD se disent favorables, également, à l'interdiction des mariages avec des mineurs et à la prohibition du voile islamique (12). Mais dans leurs parlements régionaux, leurs représentants votent contre les projets de loi allant dans ce sens ! Et les gens n'en prennent pas conscience...



J.-P. P. - Vous dites que les médias soulignent en permanence les dissensions qui existent au sein de votre parti. Un journal berlinois, le Tagesspiegel, a récemment écrit que vous avez brandi la menace de votre démission...



F. P. - Un bel exemple des raccourcis que savent faire les médias ! La réalité, c'est que j'ai eu une longue conversation avec un journaliste de ce quotidien. Il y était question de ma carrière, de la politique en général, de la vie sans la politique, etc. Et le journaliste n'en a tiré qu'un petit texte avec une citation sortie de son contexte que toute la presse a reproduite ! Autre illustration de cette malveillance : lors d'un congrès, on m'a vue en pleurs. L'image a été largement diffusée...

Quoi qu'il en soit, ma démission n'est pas à l'ordre du jour. Je vais défendre ma stratégie. Mais si le parti opte pour la ligne des fondamentalistes, alors j'aviserai. Je suis déjà suffisamment attaquée, mes enfants sont harcelés à l'école, l'opinion publique me reproche d'être apparue sur une photo en compagnie de Marine Le Pen...



J.-P. P. - Le cas échéant, envisageriez-vous de former une coalition avec la CDU de Mme Merkel ?



F. P. - Pas dans l'avenir immédiat, bien sûr, et probablement plus avec Mme Merkel. Nous devons d'abord prendre des forces et nous débarrasser de notre minorité extrémiste. Les Autrichiens du FPÖ et les Français du FN ont réussi cette opération, même si je ne connais pas les détails. À l'exemple de ces partis, et bien que la situation socio-économique soit meilleure en Allemagne, je pense que nous pourrions alors monter à plus de 20 %.



J.-P. P. - Revenons à l'Europe. En France comme en Allemagne, plus des deux tiers des citoyens veulent rester dans l'Union européenne et conserver l'euro. N'allez-vous pas à contre-courant ?



F. P. - Mme Le Pen, M. Wilders et moi-même nous sommes récemment réunis à Coblence parce que nous avons la même vision de l'Europe. Nous jugeons que l'euro est une invention fatale. Naturellement, le franc serait dévalué par rapport au mark s'il remplaçait l'euro. Mais il n'en allait pas autrement avant l'adoption de l'euro, et la France n'allait pas plus mal qu'aujourd'hui ! Au contraire, le chômage n'était pas plus élevé à l'époque.



J.-P. P. - Oui, mais c'était un autre monde. La crise économique et financière n'avait pas encore frappé, et les pays émergents n'étaient pas encore entrés en scène...



F. P. - Mais il y avait quand même le marché commun. Quant à l'Allemagne, sa structure économique est différente de celle de la France. Chez nous, les PME jouent un rôle plus important que chez vous. Et la productivité est plus élevée. À cet égard, la France est plus proche de l'Italie et de l'Espagne que du groupe Allemagne-Benelux-Autriche, mais on pourrait trouver des arrangements politiques pour arrimer la France à nous tous. L'amitié entre votre pays et le nôtre est désormais solide et plus rien ne peut la briser. La France voulait absolument l'euro et elle le paie cher aujourd'hui parce que sa productivité inférieure ne peut être compensée par des variations monétaires. Certes, la suppression de l'euro la mettrait, un temps, à la traîne, mais ses exportations seraient plus efficaces avec une monnaie moins forte. En Allemagne, la réévaluation du mark rendrait les importations moins chères et boosterait la demande intérieure qui est chez nous trop faible. J'ai dirigé une entreprise et nous avons eu des problèmes parce que nos importations de matières premières devenaient de plus en plus chères. Nous ne sommes pas contre l'Europe en tant que telle, mais contre l'euro qui détruit notre continent. Et l'Allemagne n'est pas disposée à continuer à payer pour d'autres pays en déficit.



J.-P. P. - Entendez-vous conserver des institutions européennes communes ?



F. P. - Pour le travail pratique, oui. Si la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne optent pour une politique de défense commune, alors ça peut marcher. Mais, pour le moment, l'Eurocorps lui-même ne fonctionne pas. On pourrait revenir, aussi, aux anciennes ententes cordiales.

Ce dont nous ne voulons surtout pas, ce sont la Commission européenne et le Parlement européen qui nous volent de plus en plus notre souveraineté. On peut envisager une réduction des prérogatives du Parlement, mais je préférerais qu'il n'y en ait plus du tout !

Il faut que les nations aient la possibilité de décider elles-mêmes de leur destin et que le droit européen ne prime pas sur le droit national, surtout en matière monétaire et migratoire. Nous voulons moins de centralisme. Si l'Allemagne continue à payer pour tous et à s'affaiblir, elle ne sera plus un pôle de stabilité pour l'Europe. Et l'Europe actuelle n'est pas réformable (13).



J.-P. P. - Revenons, pour finir, à l'islam. En Allemagne, peut-on encore critiquer cette religion sans être pour autant taxé de racisme ?



F. P. - Non. Si vous émettez la moindre critique, c'est que vous êtes islamophobe, xénophobe et raciste ! Il faut dire que l'Église ouvre les bras à l'islam, les fidèles protestants confondant l'État de droit et les valeurs humanitaires. Je connais bien l'Église protestante. J'ai été mariée à un pasteur et je jouais de l'orgue à l'église. Ils veulent ouvrir les frontières à tout un chacun pour des raisons humanitaires. Je pense, moi, que c'est la loi et non la morale qui définit la citoyenneté et le droit de séjour. Or les Églises ne font aucune différence entre ces deux domaines et entrent donc en conflit avec la Constitution.

Quant à l'islam, il ne respecte pas les droits fondamentaux, par exemple les droits des femmes, et ne tolère la démocratie que tant qu'il est en minorité. Dans ses principaux courants, il est tendanciellement totalitaire. Prenez l'exemple de l'Indonésie où l'on a joué la carte de l'ouverture religieuse. Résultat : les islamistes radicaux sont en train de transformer le pays en dictature et les chrétiens, ainsi que les musulmans modérés, deviennent des minorités persécutées. Naturellement, on peut vivre en paix avec des musulmans dont la religion ne prend pas le pas sur tout le reste. Mais, par essence, l'islam aspire à la dictature totalitaire.



J.-P. P. - Estimez-vous que la Turquie se trouve, précisément, sur la voie d'une dictature totalitaire ?



F. P. - Oui.



J.-P. P. - Et quand le journal turc Günes caricature Mme Merkel en Hitler, que ressentez-vous ?



F. P. - C'est malsain, et cela montre que la modération dans nos relations avec ce pays ne mène à rien.



J.-P. P. - Diriez-vous que l'Allemagne, comme la France, est en guerre contre l'État islamique ?



F. P. - Même si, ici, ce mot est tabou, nous sommes de facto dans une guerre défensive contre le terrorisme islamique. C'est ce que pensent nos services de renseignement, mais le gouvernement veut préserver l'image du bon immigré malheureux et démuni (14).



J.-P. P. - L'Allemagne devrait-elle participer davantage aux opérations militaires européennes ?



F. P. - Notre Constitution stipule que l'armée ne doit être utilisée que dans des missions relatives à la défense nationale. Pour l'engager à l'extérieur, il faut chaque fois une décision du Parlement qui mette cette disposition entre parenthèses. Et force est de constater que nos interventions extérieures - voyez l'Afghanistan - n'ont pas vraiment été couronnées de succès...



J.-P. P. - Si l'existence d'Israël était en danger, l'Allemagne volerait-elle au secours de l'État hébreu ?



F. P. - Certainement. Et je serais pour. Mais je peux vous assurer que le SPD et Die Linke (15) seraient certainement contre.



J.-P. P. - Terminons, si vous le voulez bien, par une ou deux questions personnelles. Comment pouvez-vous avec quatre enfants, bientôt cinq, gérer de front une entreprise et un parti ?



F. P. - J'ai dû laisser mon entreprise de côté. Pour le reste, c'est une question d'organisation et d'auto-discipline. Et j'ai la chance d'avoir des enfants très souples et une mère qui m'aide beaucoup. Je fais confiance à mes enfants et je sais toujours où ils sont. Comme mes parents l'ont fait avec nous.



J.-P. P. - Vous êtes organiste. Nous sommes ici à Leipzig, dans la ville de Jean-Sébastien Bach...



F. P. - J'ai beaucoup joué Bach, Mozart, Beethoven. Aujourd'hui, nous chantons souvent à la maison des « lieder » allemands. Mes enfants chantent dans des chorales et apprennent à jouer de divers instruments.



J.-P. P. - Croyez-vous en Dieu ?



F. P. - Oui, bien que ça ne me soit pas toujours facile. Mais en tant que scientifique, j'ai compris que l'être humain a des limites et qu'il y aura toujours des choses que nous ne comprendrons pas...



(1) Le Freie Demokratische Partei, Parti libéral-démocrate, jusqu'alors souvent coalisé avec divers gouvernements allemands, n'a obtenu que 4,8 % des voix lors des élections fédérales du 22 septembre 2013. De fait, étant passé sous la barre éliminatoire des 5 %, il est privé de représentation au Bundestag et a également dû quitter le gouvernement. Présidé autrefois par Hans-Dietrich Genscher, puis par Guido Westerwelle, tous deux décédés, il aurait, selon certains sondages, des chances de réintégrer en septembre prochain le Bundestag, sous la conduite de son actuel président Christian Lindner.

(2) Coprésident de la section de l'AfD de Thuringe et député à la Diète de ce Land est-allemand, Björn Höcke, 45 ans, enseignant mis en congé, a publiquement déclaré que le monument de l'Holocauste à Berlin était un « monument de la honte » et qu'il faudrait cesser de qualifier Hitler de Mal absolu. Les principaux dirigeants de l'AfD ont rejoint leur présidente dans une motion en faveur de l'exclusion de B. Höcke où ils comparaient celui-ci à Hitler. C'est ce qu'écrit, notamment, le Berliner Kurier du 10 avril dernier, qui dénonce « la parenté intrinsèque de Höcke avec le national-socialisme », l'inconstitutionnalité de ses propos et « ses contacts secrets avec le NPD » néo-nazi. Certains partisans de Höcke ont diffusé des écrits antisémites et nié la Shoah. Raison suffisante pour Mme Petry de les exclure de l'AfD d'ici à l'ouverture de la campagne pour les législatives du 24 septembre prochain.

(3) Frauke Petry fait allusion ici aux débuts du parti hitlérien qui était effectivement, dans les années 1920, à la fois nationaliste et socialiste de gauche. Après l'élimination de l'aile gauche du parti nazi NSDAP, incarnée notamment par les frères Strasser, Hitler s'est rallié à l'économie de marché, pour revenir à partir de 1936-1938 à une économie de guerre étatiste et dirigiste.

(4) Parti national-démocrate allemand, créé en 1964 par la droite de la droite allemande. Il a obtenu quelques succès régionaux dans les années 1960, mais n'a jamais réussi à entrer au Bundestag. Le majorité des Allemands sont favorables à son interdiction. Le NPD n'est pas critique envers le IIIe Reich dans son essence.

(5) Franz Josef Strauss (1915-1988), président du Parti chrétien-social bavarois CSU, fut ministre-président de Bavière, ministre des Affaires nucléaires, ministre fédéral de la Défense puis ministre des Finances.

(6) Allusion au père d'Angela Merkel, le pasteur Horst Kasner (1926-2011), qui professait des idées socialisantes et a trouvé quelques arrangements avec le régime communiste de RDA, essentiellement pour assurer la survie de sa paroisse à Templin (nord de la RDA). Angela Merkel elle-même avait pris part à des activités de la Jeunesse communiste de RDA (la FDJ) afin de ne pas avoir d'entraves à ses études universitaires. En tant que chrétienne, elle n'avait quand même pas été admise à enseigner la physique en faculté et avait dû se limiter à un poste dans la recherche.

(7) Province du Reich allemand perdue par l'Allemagne en 1945. La très grande majorité de sa population avait fui devant l'Armée soviétique entre janvier et mars 1945, avec de très lourdes pertes.

(8) « Völkisch » (ethnique) est un adjectif qui était utilisé par les nazis pour désigner ce qui se rattache au peuple allemand, le « Volk » (peuple) en tant que communauté ethnique.

(9) Par exemple, les mots « entartet » (dégénéré), « gleichgeschaltet » (nivelé), « Sonderbehandlung » (traitement spécial), « Endlösung » (solution finale), « Selektion » (sélection), etc. et notamment le prénom Adolf. Voir les travaux du philologue Viktor Klemperer sous le IIIe Reich, et du professeur de Heidelberg Peter von Polenz aujourd'hui. D'autres mots comme Volkswagen, utilisés dès 1928, ont survécu. Mais on peut étendre ce tri à toute une partie de la langue allemande, forcément utilisée sous le IIIe Reich, et en exclure des mots usuels comme « race », « berger allemand », « espace vital », « concentration », etc. C'est ce à quoi fait allusion ici Mme Petry.

(10) En septembre 2016, l'AfD avait obtenu 14,2 % aux élections du Land-ville de Berlin contre 21 % au SPD et 17,6 % à la CDU ; en mars de la même année elle obtenait 15,1 % en Bade-Wurtemberg, 12,6 % en Rhénanie-Palatinat, 24,3 % en Saxe-Anhalt ; et 7 % aux élections européennes de 2014.

(11) Schulz a été élu président du parti SPD et candidat à la chancellerie à 100 % des voix de 3 500 délégués du parti réunis en congrès extraordinaire à Berlin en janvier dernier.

(12) En août 2016, la CDU a proposé d'interdire en Allemagne le voile islamique « là où montrer son visage est nécessaire au vivre-ensemble », par exemple dans les crèches, les écoles et les universités ou dans certaines administrations. Le parti voulait une interdiction générale, mais le SPD s'y est opposé tout en acceptant une interdiction partielle.

(13) L'AfD veut démanteler l'Union européenne et la remplacer par une association d'États souverains. Elle est hostile à une union fiscale à base d'harmonisation des impôts et à une union sociale impliquant la couverture de l'immigration. En outre, elle veut donner aux Parlements nationaux un droit de veto contre les décisions de Bruxelles. Le droit européen ne devra plus primer le droit national.

(14) Mme Petry rappelle ici que les actes terroristes commis en Allemagne l'ont été par de jeunes hommes immigrés de date récente et que cela jette l'opprobre sur les immigrés en général dont le gouvernement et les principaux médias soignent l'image.

(15) Le parti « La Gauche », néo-communiste.

 


Notes :




(1) Le Freie Demokratische Partei, Parti libéral-démocrate, jusqu'alors souvent coalisé avec divers gouvernements allemands, n'a obtenu que 4,8 % des voix lors des élections fédérales du 22 septembre 2013. De fait, étant passé sous la barre éliminatoire des 5 %, il est privé de représentation au Bundestag et a également dû quitter le gouvernement. Présidé autrefois par Hans-Dietrich Genscher, puis par Guido Westerwelle, tous deux décédés, il aurait, selon certains sondages, des chances de réintégrer en septembre prochain le Bundestag, sous la conduite de son actuel président Christian Lindner.

(2) Coprésident de la section de l'AfD de Thuringe et député à la Diète de ce Land est-allemand, Björn Höcke, 45 ans, enseignant mis en congé, a publiquement déclaré que le monument de l'Holocauste à Berlin était un « monument de la honte » et qu'il faudrait cesser de qualifier Hitler de Mal absolu. Les principaux dirigeants de l'AfD ont rejoint leur présidente dans une motion en faveur de l'exclusion de B. Höcke où ils comparaient celui-ci à Hitler. C'est ce qu'écrit, notamment, le Berliner Kurier du 10 avril dernier, qui dénonce « la parenté intrinsèque de Höcke avec le national-socialisme », l'inconstitutionnalité de ses propos et « ses contacts secrets avec le NPD » néo-nazi. Certains partisans de Höcke ont diffusé des écrits antisémites et nié la Shoah. Raison suffisante pour Mme Petry de les exclure de l'AfD d'ici à l'ouverture de la campagne pour les législatives du 24 septembre prochain.

(3) Frauke Petry fait allusion ici aux débuts du parti hitlérien qui était effectivement, dans les années 1920, à la fois nationaliste et socialiste de gauche. Après l'élimination de l'aile gauche du parti nazi NSDAP, incarnée notamment par les frères Strasser, Hitler s'est rallié à l'économie de marché, pour revenir à partir de 1936-1938 à une économie de guerre étatiste et dirigiste.

(4) Parti national-démocrate allemand, créé en 1964 par la droite de la droite allemande. Il a obtenu quelques succès régionaux dans les années 1960, mais n'a jamais réussi à entrer au Bundestag. Le majorité des Allemands sont favorables à son interdiction. Le NPD n'est pas critique envers le IIIe Reich dans son essence.

(5) Franz Josef Strauss (1915-1988), président du Parti chrétien-social bavarois CSU, fut ministre-président de Bavière, ministre des Affaires nucléaires, ministre fédéral de la Défense puis ministre des Finances.

(6) Allusion au père d'Angela Merkel, le pasteur Horst Kasner (1926-2011), qui professait des idées socialisantes et a trouvé quelques arrangements avec le régime communiste de RDA, essentiellement pour assurer la survie de sa paroisse à Templin (nord de la RDA). Angela Merkel elle-même avait pris part à des activités de la Jeunesse communiste de RDA (la FDJ) afin de ne pas avoir d'entraves à ses études universitaires. En tant que chrétienne, elle n'avait quand même pas été admise à enseigner la physique en faculté et avait dû se limiter à un poste dans la recherche.

(7) Province du Reich allemand perdue par l'Allemagne en 1945. La très grande majorité de sa population avait fui devant l'Armée soviétique entre janvier et mars 1945, avec de très lourdes pertes.

(8) « Völkisch » (ethnique) est un adjectif qui était utilisé par les nazis pour désigner ce qui se rattache au peuple allemand, le « Volk » (peuple) en tant que communauté ethnique.

(9) Par exemple, les mots « entartet » (dégénéré), « gleichgeschaltet » (nivelé), « Sonderbehandlung » (traitement spécial), « Endlösung » (solution finale), « Selektion » (sélection), etc. et notamment le prénom Adolf. Voir les travaux du philologue Viktor Klemperer sous le IIIe Reich, et du professeur de Heidelberg Peter von Polenz aujourd'hui. D'autres mots comme Volkswagen, utilisés dès 1928, ont survécu. Mais on peut étendre ce tri à toute une partie de la langue allemande, forcément utilisée sous le IIIe Reich, et en exclure des mots usuels comme « race », « berger allemand », « espace vital », « concentration », etc. C'est ce à quoi fait allusion ici Mme Petry.

(10) En septembre 2016, l'AfD avait obtenu 14,2 % aux élections du Land-ville de Berlin contre 21 % au SPD et 17,6 % à la CDU ; en mars de la même année elle obtenait 15,1 % en Bade-Wurtemberg, 12,6 % en Rhénanie-Palatinat, 24,3 % en Saxe-Anhalt ; et 7 % aux élections européennes de 2014.

(11) Schulz a été élu président du parti SPD et candidat à la chancellerie à 100 % des voix de 3 500 délégués du parti réunis en congrès extraordinaire à Berlin en janvier dernier.

(12) En août 2016, la CDU a proposé d'interdire en Allemagne le voile islamique « là où montrer son visage est nécessaire au vivre-ensemble », par exemple dans les crèches, les écoles et les universités ou dans certaines administrations. Le parti voulait une interdiction générale, mais le SPD s'y est opposé tout en acceptant une interdiction partielle.

(13) L'AfD veut démanteler l'Union européenne et la remplacer par une association d'États souverains. Elle est hostile à une union fiscale à base d'harmonisation des impôts et à une union sociale impliquant la couverture de l'immigration. En outre, elle veut donner aux Parlements nationaux un droit de veto contre les décisions de Bruxelles. Le droit européen ne devra plus primer le droit national.

(14) Mme Petry rappelle ici que les actes terroristes commis en Allemagne l'ont été par de jeunes hommes immigrés de date récente et que cela jette l'opprobre sur les immigrés en général dont le gouvernement et les principaux médias soignent l'image.

(15) Le parti « La Gauche », néo-communiste.