Politique Internationale - La Revue n°155 - PRINTEMPS - 2017

sommaire du n° 155
BALKANS : LE RETOUR DE LA POUDRIERE
Article de Laurent GESLIN
Journaliste et géographe, spécialiste de l'Europe orientale et des Balkans. et Jean-Arnault Dérens
Rédacteur en chef du Courrier des Balkans.
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Les nuages s'amoncellent dangereusement dans le ciel des Balkans. Du Monténégro à la Macédoine, les foyers de crise se multiplient. Les solutions, partielles et provisoires, inspirées ou imposées par la communauté internationale pour mettre un terme aux conflits des années 1990 semblent avoir trouvé leurs limites, tant en Bosnie-Herzégovine qu'au Kosovo. La situation est d'autant plus instable que la région, comme souvent dans son histoire, se retrouve prise au piège de jeux géopolitiques qui la dépassent. Alors que la Russie, mais aussi la Turquie ne cessent de renforcer leur influence, l'élection de Donald Trump accroît l'incertitude : les États-Unis vont-ils changer d'orientation stratégique ou simplement poursuivre leur désengagement, amorcé depuis de longues années déjà ? Pour sa part, l'Union européenne, après avoir assumé des responsabilités sans cesse plus lourdes au cours de la dernière décennie, semble paralysée, incapable de reprendre l'initiative.

La ville de Mitrovica est le symbole de la division du Kosovo depuis la fin de la guerre, en juin 1999. Au nord de la rivière Ibar s'étendent les quartiers serbes, au sud la zone albanaise. Côté serbe, les accès au pont principal, épicentre symbolique des manifestations qui émaillent la vie de la cité depuis près de vingt ans, ne sont plus qu'un grand chantier : mi-décembre, les autorités serbes locales avaient érigé un mur de parpaing, finalement détruit début février suite à un accord arraché in extremis entre Belgrade et Pristina. La zone est toujours pavoisée de drapeaux serbes, mais les portraits du président russe Vladimir Poutine ont disparu, remplacés par ceux de... Donald Trump. « Nous espérons qu'un rapprochement entre la nouvelle administration américaine et la Russie permettra de trouver des solutions plus favorables aux Serbes du Kosovo », explique Igor Simic, conseiller municipal de la commune serbe de Mitrovica-Nord. Le jeune élu se reprend vite : « Ce sont peut-être des illusions, mais les gens croient au vieil adage selon lequel les ennemis de nos ennemis sont nos amis ; or, pour les Serbes du Kosovo, la famille Clinton symbolise les bombardements de 1999 et la proclamation d'indépendance. »

De fait, chacun tente d'interpréter les signes timides qui viennent de Washington, mais nul ne sait de quoi sera faite la politique américaine au sud-est de l'Europe. Pour Naim Rashiti, directeur d'un think tank de Pristina, « ni Bruxelles ni les Balkans ne seront une priorité de l'administration Trump. Cette dernière ne va donc certainement pas changer d'orientation stratégique dans la région et les nationalistes serbes, qui parient sur un rapprochement entre la Russie et les États-Unis, risquent fort d'en être pour leurs frais ». Une inquiétude sourde est cependant en train de se diffuser au sein de la société albanaise du Kosovo, qui a toujours pu compter sur les coups de pouce de l'allié américain. « Le retrait de Washington pourrait accélérer le retour de la Russie dans la région. Mais un relâchement de la tutelle internationale pourrait aussi être une chance pour le Kosovo si celui-ci parvenait enfin à prendre vraiment son destin en main », souligne de son côté Belgzim Kamberi, responsable des relations internationales de Vetëvendosje, principal parti d'opposition du pays (1).

Le piège de la géopolitique

Ces supputations montrent que les Balkans restent au coeur de jeux diplomatiques bien complexes. En février 2015, l'Américain John Kerry, alors secrétaire d'État, évoquait une « ligne de feu » entre l'Occident et la Russie, s'étendant de Chisinau, en Moldavie, jusqu'à Podgorica (Monténégro), en passant par Skopje (Macédoine) et Pristina (Kosovo). Cette dramatisation semblait relever d'une volonté de pousser les capitales de la région à « choisir leur camp » et à cesser de revendiquer, comme le fait Belgrade, une relative neutralité dans la nouvelle « guerre froide » en train de se dessiner. La Serbie, bien qu'elle soit candidate à l'intégration européenne, a refusé d'appliquer les sanctions prises contre la Russie après l'annexion de la Crimée. De même, le pays demeure attaché à sa neutralité militaire : son armée s'entraîne avec l'Otan mais participe à des exercices conjoints avec les troupes russes (2). Les propos du secrétaire d'État semblaient indiquer que le temps n'était plus à de telles coquetteries.

Dans la nuit du 15 au 16 octobre 2016, à la veille de cruciales élections législatives, un mystérieux « coup d'État pro-russe » fut déjoué par les autorités du Monténégro. Alors que les bureaux de vote venaient d'ouvrir leurs portes, les habitants de Podgorica furent réveillés par un incessant ballet de voitures de police quadrillant la ville toutes sirènes hurlantes. Les autorités annoncèrent rapidement l'arrestation de 20 « terroristes » qui auraient planifié d'assassiner l'homme fort du pays, le tout-puissant Milo Djukanovic, sur ordre de commanditaires basés en Russie. Le 15 février 2017, le parlement monténégrin votait la levée de l'immunité parlementaire de deux députés du Front démocratique (DF), un mouvement d'opposition refusant l'intégration du Monténégro à l'Otan, accusés par le parquet de « complicité d'entreprise criminelle » (3).

Les preuves de la culpabilité de ces hommes semblent pour l'heure bien minces, la majorité des suspects ont été relâchés, et l'ensemble du scénario d'un « coup d'État » pro-russe demeure fortement sujet à caution. Ce rocambolesque événement montre cependant comment le régime de Podgorica, de plus en plus critiqué tant sur le plan intérieur que sur la scène internationale, sait rappeler son utilité à ses alliés occidentaux, en s'imposant quand il le faut comme « l'ultime rempart face à la menace russe ». « Milo Djukanovic a toujours eu besoin de trouver de nouveaux ennemis, de déjouer des complots, quitte à les inventer lui-même », dénonce l'ancien vice-premier ministre Zarko Rakcevic, devenu un opposant farouche. « C'est le carburant naturel de son modèle particulier de pouvoir, celui qui lui permet de régner sans partage depuis plus d'un quart de siècle. »

Grâce à ce salutaire « coup d'État », le Parti des socialistes (DPS) de Milo Djukanovic a en tout cas réussi à sauver sa tête lors des législatives (4). À la mi-février 2017, la presse britannique publiait d'assez douteuses « révélations » sur l'implication de la Russie. Pour nombre d'analystes, peu suspects de sympathies envers Moscou, les services britanniques auraient en réalité relancé l'affaire afin d'envoyer un message à la nouvelle administration américaine, supposée encline à relativiser la menace russe dans les Balkans et même l'importance de l'Otan (5). Milo Djukanovic peut se féliciter du succès de l'opération : il n'est plus question de « détails » aussi insignifiants que la corruption du régime ou sa collusion avec le crime organisé. L'attention internationale se focalise désormais sur l'importance géopolitique du pays - ce qui, au passage, représente un tour de force assez impressionnant pour un État de 600 000 habitants.

Conflits ouverts, conflits latents

D'autres foyers de crise agitent la région. Milorad Dodik, le président de la Republika Srpska (RS), l'« entité serbe » d'une Bosnie-Herzégovine toujours divisée, défie plus que jamais les autorités centrales de Sarajevo et menace le fragile équilibre issu des accords de paix de Dayton (1995) (6). Le 25 septembre 2016, la RS organisait un référendum sur la date de sa « fête nationale », fixée au 9 janvier, jour de la Saint-Étienne selon le calendrier orthodoxe et, à ce titre, choix jugé discriminatoire pour les citoyens non serbes orthodoxes vivant dans l'entité. La consultation avait été interdite par la Cour constitutionnelle de Sarajevo, ce qui n'a pas empêché sa tenue. La célébration de la fête a donc pu avoir lieu le 9 janvier 2017, avec un défilé militaire, ce qui a permis à Milorad Dodik de relancer une revendication oubliée : la création de forces armées de la RS, séparées de celles de la Bosnie-Herzégovine.

Depuis des années, l'homme fort de Banja Luka (la capitale de la RS) est passé maître dans l'art d'agiter la menace d'une sécession de l'entité pour faire reculer les Occidentaux quand ces derniers demandent des réformes trop radicales. En convoquant effectivement un référendum sur un sujet bien plus limité et presque anecdotique, Milorad Dodik a enfreint un grand nombre de « lignes rouges » et les autorités de Sarajevo se sont révélées incapables de l'arrêter. L'Union européenne, le Haut représentant international en Bosnie-Herzégovine et les chancelleries occidentales se sont pour leur part contentés de « condamner » ces initiatives dangereuses, sans être en mesure de les sanctionner. Dans ce contexte, Milorad Dodik risque de poursuivre sur sa lancée, sachant qu'il ne lui reste plus beaucoup d'étapes à franchir avant d'engager la RS sur la voie d'une sécession effective.

Le dernier prétexte est arrivé fin janvier avec la demande de révision de l'arrêt de la Cour internationale de justice (CIJ) rendu en mars 2007 après l'examen d'une plainte de la Bosnie-Herzégovine déposée contre la Serbie, qui exonérait Belgrade de toute responsabilité particulière dans les crimes commis durant la guerre. Cette plainte a été déposée par le seul membre bosniaque de la présidence tripartite du pays, Bakir Izetbegovic (fils d'Alija Izetbegovic, président de la République de 1990 à 1996 puis membre de la présidence collégiale jusqu'en 2000), sans concertation avec ses homologues serbe et croate. En réaction, les représentants de la RS ont quitté toutes les institutions communes de l'État, en un geste inédit depuis la fin de la guerre, en 1995, tandis que les Croates de Bosnie-Herzégovine songent de plus en plus à faire entendre leur propre musique et relancent la revendication d'une « troisième entité croate », avec bien sûr le soutien de Zagreb (7).

Après la « détente » des années 2000, les relations entre la Serbie et sa voisine croate se sont, elles aussi, dégradées depuis l'arrivée au pouvoir de dirigeants nationalistes à Zagreb, en janvier 2016, et après les différends qui ont émaillé la gestion de la crise des réfugiés. Les deux États, qui ne cessent de proclamer officiellement leur attachement à la « stabilité » de la région, sont d'ailleurs redevenus d'excellents clients pour les marchands d'armes. Selon un accord signé en décembre dernier, la Russie va par exemple fournir à la Serbie six avions de chasse Mig29 et des tanks T-72S. Zagreb a de son côté confirmé une commande d'hélicoptères américains Black Hawk, et les médias des deux pays font courir de dangereuses rumeurs de guerre imminente (8). S'il est peu probable que ces crispations diplomatiques se transforment en conflit ouvert, les bruits de bottes sont déjà le signe que la « coopération régionale » tant mise en avant par l'UE depuis deux décennies a du plomb dans l'aile.

C'est en Macédoine que la situation est le plus problématique. Le pays se trouve depuis de longs mois au bord de l'implosion. Après une décennie de règne, et après leur contre-performance aux législatives du 11 décembre 2016 (9), les nationalistes du VMRO-DPMNE de Nikola Gruevski jouent désormais la carte des tensions identitaires pour tenter de s'opposer à l'alternance démocratique et conserver un pouvoir devenu de plus en plus autoritaire. Dans un pays sinistré économiquement, il est toujours très efficace de miser sur la peur de l'autre, en l'occurrence celle de la minorité albanaise, qui représente près de 25 % de la population du pays - où vivent, outre des Macédoniens, des Aroumains, des Bosniaques, des Roms, des Serbes, des Turcs, etc. L'hypothèse d'un basculement de la Macédoine dans des affrontements ouverts fait le cauchemar des diplomates, qui savent qu'il serait très difficile de contenir le conflit à l'intérieur des frontières du pays, tant sont fortes les implications régionales. Il ne faut pas oublier, en effet, le conflit toujours irrésolu sur le nom de la Macédoine, qui oppose Athènes à Skopje depuis un quart de siècle, mais aussi les revendications des nationalistes albanais dans le nord de la Grèce ou encore les tensions toujours présentes dans le Sandjak de Novi Pazar, cette région partagée entre Monténégro et Serbie où cohabitent difficilement des Slaves orthodoxes et musulmans. Dressant un inventaire - contestable mais évocateur -, la chercheuse allemande Silvia Steininger, du Heidelberg Institute for International Conflict Research (HIIK), identifiait, début mars, pas moins de 18 foyers de conflit, ouverts ou latents, dans les Balkans (10). Bref, la région serait toujours la « poudrière » de l'Europe, et il suffirait que cède un pan du fragile équilibre mis en place depuis la fin des guerres des années 1990 pour qu'elle s'embrase à nouveau.

L'échec des États pluriels ?

Dans ce contexte délétère, une vieille idée refait surface : il serait temps de modifier les frontières de la région pour mettre un terme aux conflits qui s'éternisent. Dana Rohrabacher, président de la sous-commission Europe de la Chambre des représentants des États-Unis, a repris à son compte une proposition qui revient régulièrement depuis la fin de la guerre, en 1999 : échanger le nord du Kosovo, majoritairement serbe, contre la vallée de Presevo, dans le sud de la Serbie, principalement peuplée d'Albanais. L'élu de Californie a même écrit, mi-janvier, une lettre en ce sens au président serbe Tomislav Nikolic (11). Interrogé par la télévision albanaise Vizion Plus, Dana Rohrabacher a également estimé que la Macédoine était un « pays artificiel » qu'il conviendrait de partager entre l'Albanie et la Bulgarie. Cette dernière proposition n'est pas très originale non plus : elle est plébiscitée par les nationalistes bulgares qui considèrent les Macédoniens comme des « Bulgares de l'Ouest » injustement séparés de la « mère patrie ». Elle avait été avancée lors du conflit armé qui opposa en 2001 la minorité albanaise de Macédoine au gouvernement de Skopje. Le problème, toutefois, est que la majorité des citoyens de Macédoine, toutes nationalités confondues, demeurent attachés à l'identité spécifique de leur pays commun.

Le 20 décembre, Timothy Less, ancien diplomate britannique et animateur du think tank Nova Europa, publiait un long article dans la revue Foreign Affairs (12) : puisque les politiques internationales visant à créer ou à maintenir des États multi-ethniques ont échoué, il faudrait, explique-t-il, accepter la « réalité du terrain » et réorganiser la région autour de trois « grands » pays - l'Albanie, la Croatie, la Serbie - et en faire disparaître deux autres, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. Le premier serait partagé entre la Croatie et la Serbie (hypothèse difficilement acceptable pour les Bosniaques musulmans) tandis que l'essentiel du Kosovo rejoindrait l'Albanie (ce que souhaitent effectivement la majorité des Kosovars), le secteur nord étant rétrocédé à la Serbie. Dans ce schéma, le sort de la Macédoine et du Monténégro reste en suspens : autant les régions pro-serbes du nord de ce dernier pays pourraient, en théorie, accepter un rattachement à la Serbie, autant l'identité monténégrine est fermement revendiquée par une bonne partie de ses 600 000 habitants. Selon M. Less, il s'agit de « regarder le monde tel qu'il est, et non tel que nous voudrions qu'il soit », selon le « principe de réalité » souvent revendiqué par les adeptes des solutions les plus extravagantes et les plus dangereuses.

Les partages territoriaux et leur corollaire, les échanges de populations, ont déjà été expérimentés dans les Balkans, notamment après les accords de Lausanne (1923) qui soldèrent le conflit gréco-turc. Les frontières séparant l'Autriche de la Yougoslavie furent également définies par les plébiscites de 1920 qui laissèrent subsister une minorité slovène du côté autrichien, tout comme le partage de Trieste entre l'Italie et la Yougoslavie, en 1953, laissa d'importantes minorités slovènes et italiennes de part et d'autre de la nouvelle frontière. En réalité, le modèle de l'État national, qui s'est imposé dans les Balkans sur les décombres de l'Empire ottoman puis de la Double-Monarchie habsbourgeoise, place immanquablement des communautés plus ou moins nombreuses en situation de minorité : au tournant du XXe siècle, l'émergence et l'extension territoriale du Monténégro, de la Serbie et de la Bulgarie ont entraîné l'exode d'importantes populations musulmanes, les « muhacir », qui fuyaient vers les territoires turcs en rétractation.

Le tracé des frontières est généralement le résultat d'un rapport de forces momentané et rares sont les territoires habités par une seule communauté homogène. Si l'État est défini comme celui d'un seul groupe national, linguistique ou confessionnel, une partie de ses habitants se retrouve immanquablement en situation de « minorité » appelée à s'enfuir, à s'assimiler ou, dans le meilleur des cas, à négocier des droits que le pouvoir central peut toujours remettre en cause. Durant l'entre-deux-guerres, le royaume de Yougoslavie tenta ainsi de modifier les équilibres communautaires du Kosovo et de la Macédoine en favorisant l'installation de colons serbes dans ces territoires et le départ des populations locales albanaises et macédoniennes...

Seul le fédéralisme de la Yougoslavie socialiste avait proposé un autre modèle en établissant une distinction entre la citoyenneté, notion territoriale commune à tous les habitants d'une république fédérée, et la nationalité, qualité personnelle indépendante du lieu de résidence : on pouvait ainsi être citoyen de la république fédérée de Croatie tout en étant de nationalité serbe, ou citoyen de la république fédérée de Serbie tout en étant hongrois ou albanais. À l'inverse, les régimes socialistes d'Albanie, de Bulgarie ou de Roumanie ont évolué vers un modèle « national-communiste » qui s'est notamment traduit, dans les années 1980, par la violente politique de « bulgarisation » de la minorité turque et par un exode massif des Turcs de Bulgarie vers la Turquie.

Les guerres yougoslaves des années 1990 représentent le dernier grand moment de ces déplacements de populations. Elles ont provoqué le départ durable des deux tiers des 600 000 Serbes de Croatie et des deux tiers des 250 000 Serbes, Monténégrins et Roms du Kosovo. À la fin du conflit, en 1995, la moitié des quatre millions d'habitants de la Bosnie-Herzégovine avaient quitté leur lieu de résidence de 1991, qu'ils soient partis vers l'étranger ou qu'ils aient rejoint des régions, villes ou villages où leur communauté était désormais majoritaire. L'après-guerre a achevé de cimenter cette nouvelle répartition territoriale avec la création, prévue par les accords de paix de Dayton, d'un système fédéral à base ethnique, reposant sur deux « entités » : la République serbe de Bosnie-Herzégovine et la Fédération croato-bosniaque de Bosnie-Herzégovine, elle-même subdivisée en dix cantons à majorité tantôt bosniaque, tantôt croate.

Depuis un quart de siècle, toutes les politiques internationales dans les Balkans reposent néanmoins sur le principe de l'intangibilité des frontières des anciennes républiques fédérées, à la seule exception relative du Kosovo (13), et le maintien d'États théoriquement « multi-ethniques ». L'indépendance de Pristina, en 2008, était même supposée fixer la « dernière pièce du puzzle balkanique », selon la formule abondamment utilisée à l'époque. Les accords de Dayton ont, certes, permis de mettre un terme à la sanglante guerre de Bosnie-Herzégovine, mais ils ont créé un État dysfonctionnel, contrôlé par des oligarchies communautaires qui ne cessent de provoquer de nouvelles tensions afin de mobiliser l'opinion et de conforter leur propre pouvoir. De même, l'intégration de la minorité serbe dans les institutions du Kosovo s'est révélée un échec parce que ni Belgrade ni les représentants serbes du nouvel État ne voulaient de cette intégration, pas plus que les dirigeants albanais.

En guise de conclusion...

La communauté internationale porte une lourde part de responsabilité dans ces échecs répétés. En Bosnie-Herzégovine, elle a fait le choix de confier la gestion de la paix aux partis nationalistes qui avaient plongé le pays dans la guerre. Au Kosovo, elle a toléré l'accaparement du pouvoir par les anciens guérilleros de l'UÇK, et assisté sans réaction aux crimes dont ont été victimes non seulement les Serbes et les autres minorités non albanaises du pays, mais aussi les opposants albanais. Cette politique à courte vue s'explique, dans les deux cas, par la priorité absolue accordée à la « stabilité ». Alors que les organismes de tutelle internationale - le Bureau du Haut représentant (OHR) en Bosnie-Herzégovine, la Mission des Nations unies au Kosovo (MINUK) puis la mission européenne Eulex (14) - disposaient de larges compétences exécutives, législatives et judiciaires, ils ont fait le choix de ne pas affronter directement les oligarchies nationalistes, cédant à la crainte des « troubles » et renonçant, de ce fait, aux principes supposés justifier leur présence. Le scénario des émeutes anti-serbes de mars 2004 au Kosovo en offre un exemple évident : le véritable destinataire du message envoyé par les violences n'était pas la partie serbe mais l'administration internationale, qui a aussitôt cédé aux revendications albanaises et engagé le processus menant à la proclamation d'indépendance.

Ce manque de courage politique se justifiait par une croyance dans les vertus quasi magiques du temps qui seul, pensait-on, peut « cicatriser » les blessures. Or, dans des pays rongés par la corruption, la misère et un chômage de masse, sans aucune perspective réelle de développement économique, les années qui défilent ne font que renforcer les frustrations. Les Balkans se débattent depuis vingt ans dans un interminable après-guerre, rebaptisé du terme plus « neutre » mais tragiquement vide de sens de « transition ». Le fossé qui sépare les communautés ne cesse de s'élargir, notamment chez les jeunes générations, car les citoyens de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo ou de Macédoine ont de moins en moins d'occasions de se côtoyer, à l'école comme dans les entreprises, et vivent dans des univers séparés. La perspective de l'intégration européenne, largement soutenue par les opinions publiques de la région au début des années 2000, même en Serbie, s'est à son tour envolée, et ne convainc plus guère que des élites politiques corrompues qui reprennent l'argument pour justifier la pérennité de leur propre pouvoir. L'UE, pour sa part, se contente trop facilement du miroir aux alouettes d'une « stabilité régionale » de façade et tombe des nues chaque fois que de nouvelles crises apparaissent.

Faudrait-il donc, dès lors, jeter le bébé avec l'eau du bain et conclure à l'échec des tentatives de maintien d'États « multi-ethniques » ? « Les spéculations sur des changements de frontières n'ont guère de chances de se concrétiser, mais elles sont un signe évident que la région s'approche d'une période de fortes turbulences », estime Naim Rashiti. Il importe de bien comprendre qu'une éventuelle redéfinition de la carte des Balkans ne sera ni l'oeuvre de paisibles cartographes ni le résultat d'improbables conférences régionales. Elle ne pourrait résulter que de nouveaux affrontements, avec leur cortège de violences et de destructions, leurs nouveaux flots de réfugiés jetés sur les routes.

Il serait temps d'analyser les perspectives politiques réellement offertes à la région, alors que l'intégration européenne ne peut plus être considérée comme une option réelle et mobilisatrice ; et de réfléchir aux modèles possibles de développement économique - comme, par exemple, le renforcement des coopérations régionales - qui permettraient enfin à cette zone sinistrée de sortir de sa misère chronique. Il serait temps, surtout, de comprendre que l'avenir des Balkans affecte directement celui de l'Europe entière.

(1) Le Kosovo a proclamé le 17 février 2008 une indépendance « contrôlée » par l'International Civilian Office (ICO) jusqu'en septembre 2012. Depuis, le pays est supposé disposer d'une pleine souveraineté mais son indépendance n'est que partiellement reconnue sur la scène internationale. Le Kosovo est ainsi absent des Nations unies et du Conseil de l'Europe, tandis qu'une mission européenne est toujours présente à Pristina.

(2) Les dernières grandes manoeuvres dans le cadre du programme « Fraternité slave », réunissant la Biélorussie, la Russie et la Serbie, ont eu lieu début novembre 2016 aux alentours de Belgrade. Lire « Serbie : grandes manoeuvres avec le "grand frère" russe », Le Courrier des Balkans, 10 novembre 2016.

(3) La demande d'adhésion du Monténégro, validée par le Sommet de l'Alliance atlantique de juillet 2016, est en cours de ratification par les parlements des États membres.

(4) Beaucoup a été écrit sur les différents scénarios possibles de ce mystérieux coup d'État. Lire Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin et Simon Rico, « Les Balkans dans le piège de la "nouvelle guerre froide" », Mediapart, 2 janvier 2017.

(5) Marcus Tanner, « UK Media Focus on Montenegro Suggests Policy Shift », Balkan Insight, 20 février 2017.

(6) Les accords de paix de Dayton (1995) entérinent le partage de la Bosnie-Herzégovine en deux entités, la Republika Srpska et la Fédération croato-bosniaque, dotées de larges compétences institutionnelles (éducation, fiscalité, police, etc.). La présidence de l'État commun est assurée par trois membres élus au sein des trois principales communautés du pays (bosniaque, croate et serbe). Ces derniers ne disposent pourtant que d'un pouvoir restreint et le gouvernement central est incapable d'imposer une politique commune aux deux entités.

(7) Jelena Prtoric, « Bosnie-Herzégovine : les Croates veulent-ils vraiment une "troisième entité" ? », Le Courrier des Balkans, 22 février 2017.

(8) Latinka Perovic, « Tensions entre la Serbie et la Croatie : "Nous ne sommes pas sortis des guerres des années 1990" », Le Courrier des Balkans, 9 août 2016.

(9) À l'issue de ces législatives, le VMRO-DPMNE ne dispose plus que de 51 des 120 sièges du Parlement et aucune des formations albanaises ne souhaite former une coalition avec lui.

(10) « An extremely explosive combination in the Balkans », Deutsche Welle, 6 mars 2017.

(11) Cette lettre a été publiée par le site Balkan Insight : http://www.balkaninsight.com/en/file/show/Letter%20to%20Pres.%20Nikolic.pdf

(12) Timothy Less, « Dysfunction in the Balkans. Can the Post-Yugoslav Settlement Survive? », Foreign Affairs, 20 décembre 2016.

(13) En 1991, la Commission d'arbitrage pour la paix en ex-Yougoslavie, présidée par Robert Badinter, rendit des « avis » qui retinrent le principe selon lequel seules les frontières des anciennes Républiques fédérées (de Yougoslavie, mais aussi de Tchécoslovaquie ou d'Union soviétique) étaient appelées à devenir des frontières internationales. Ce principe fut étendu en 2008 au Kosovo, qui n'avait pourtant en Yougoslavie que le statut de province autonome.

(14) La MINUK, déployée au titre de la résolution 1244 des Nations unies, est toujours présente au Kosovo, même si son activité est aujourd'hui limitée aux enclaves serbes. Eulex est quant à elle une mission « technique » de l'Union européenne censée assister le Kosovo dans les secteurs de la police, de la justice et du contrôle des frontières.

 


Notes :




(1) Le Kosovo a proclamé le 17 février 2008 une indépendance « contrôlée » par l'International Civilian Office (ICO) jusqu'en septembre 2012. Depuis, le pays est supposé disposer d'une pleine souveraineté mais son indépendance n'est que partiellement reconnue sur la scène internationale. Le Kosovo est ainsi absent des Nations unies et du Conseil de l'Europe, tandis qu'une mission européenne est toujours présente à Pristina.

(2) Les dernières grandes manoeuvres dans le cadre du programme « Fraternité slave », réunissant la Biélorussie, la Russie et la Serbie, ont eu lieu début novembre 2016 aux alentours de Belgrade. Lire « Serbie : grandes manoeuvres avec le "grand frère" russe », Le Courrier des Balkans, 10 novembre 2016.

(3) La demande d'adhésion du Monténégro, validée par le Sommet de l'Alliance atlantique de juillet 2016, est en cours de ratification par les parlements des États membres.

(4) Beaucoup a été écrit sur les différents scénarios possibles de ce mystérieux coup d'État. Lire Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin et Simon Rico, « Les Balkans dans le piège de la "nouvelle guerre froide" », Mediapart, 2 janvier 2017.

(5) Marcus Tanner, « UK Media Focus on Montenegro Suggests Policy Shift », Balkan Insight, 20 février 2017.

(6) Les accords de paix de Dayton (1995) entérinent le partage de la Bosnie-Herzégovine en deux entités, la Republika Srpska et la Fédération croato-bosniaque, dotées de larges compétences institutionnelles (éducation, fiscalité, police, etc.). La présidence de l'État commun est assurée par trois membres élus au sein des trois principales communautés du pays (bosniaque, croate et serbe). Ces derniers ne disposent pourtant que d'un pouvoir restreint et le gouvernement central est incapable d'imposer une politique commune aux deux entités.

(7) Jelena Prtoric, « Bosnie-Herzégovine : les Croates veulent-ils vraiment une "troisième entité" ? », Le Courrier des Balkans, 22 février 2017.

(8) Latinka Perovic, « Tensions entre la Serbie et la Croatie : "Nous ne sommes pas sortis des guerres des années 1990" », Le Courrier des Balkans, 9 août 2016.

(9) À l'issue de ces législatives, le VMRO-DPMNE ne dispose plus que de 51 des 120 sièges du Parlement et aucune des formations albanaises ne souhaite former une coalition avec lui.

(10) « An extremely explosive combination in the Balkans », Deutsche Welle, 6 mars 2017.

(11) Cette lettre a été publiée par le site Balkan Insight : http://www.balkaninsight.com/en/file/show/Letter%20to%20Pres.%20Nikolic.pdf

(12) Timothy Less, « Dysfunction in the Balkans. Can the Post-Yugoslav Settlement Survive? », Foreign Affairs, 20 décembre 2016.

(13) En 1991, la Commission d'arbitrage pour la paix en ex-Yougoslavie, présidée par Robert Badinter, rendit des « avis » qui retinrent le principe selon lequel seules les frontières des anciennes Républiques fédérées (de Yougoslavie, mais aussi de Tchécoslovaquie ou d'Union soviétique) étaient appelées à devenir des frontières internationales. Ce principe fut étendu en 2008 au Kosovo, qui n'avait pourtant en Yougoslavie que le statut de province autonome.

(14) La MINUK, déployée au titre de la résolution 1244 des Nations unies, est toujours présente au Kosovo, même si son activité est aujourd'hui limitée aux enclaves serbes. Eulex est quant à elle une mission « technique » de l'Union européenne censée assister le Kosovo dans les secteurs de la police, de la justice et du contrôle des frontières