Politique Internationale - La Revue n°155 - PRINTEMPS - 2017

sommaire du n° 155
FIDELE A L'EUROPE
Entretien avec Michael FALLON
Ministre britannique de la Défense depuis 2014.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Entretien avec Michael Fallon*

* Ministre britannique de la Défense depuis 2014.

fidèle à l'europe

Cet entretien a été conduitpar Isabelle Lasserre**

** Rédactrice en chef adjointe au service étranger du Figaro.

Ministre de la Défense depuis 2014, Michael Fallon est désormais chargé d'accompagner, dans ce domaine essentiel, le divorce entre l'UE et le Royaume-Uni. Celui-ci est, en effet, avec la France, la principale puissance militaire du continent. À en croire le ministre britannique, qui tente d'aplanir les divergences et d'apaiser les inquiétudes, le Brexit ne modifiera pas les engagements de son pays en tant que membre de l'Otan et garant de la sécurité européenne. La preuve : depuis le référendum de juin 2016, la Grande-Bretagne a renforcé sa présence militaire en Estonie sur le front est de l'Alliance ; elle a également promis d'augmenter le budget de la défense, d'acquérir de nouveaux équipements et de moderniser sa dissuasion nucléaire. Cette vision idéale ne risque-t-elle pas, toutefois, d'être malmenée par la réalité ?

Nous nous réjouissons que M. Fallon, qui accorde peu d'interviews à la presse étrangère, ait choisi Politique Internationale pour livrer, à chaud, ses premiers commentaires sur l'avenir des relations entre Paris, Londres et l'Union européenne.

I. L.

Isabelle Lasserre - Au moment où le Royaume-Uni s'apprête à quitter l'Union européenne, quel bilan tirez-vous de ces quarante et quelques années de cohabitation ? Quelles sont les réalisations de l'UE que vous appréciez le plus ? Quelles sont celles qui vous hérissent ?



Michael Fallon - La Grande-Bretagne en a, bien sûr, retiré des avantages. D'abord, l'Union nous a permis d'accéder à un grand marché unique, elle a facilité et simplifié les relations commerciales. Ensuite, elle nous a fourni l'occasion de jouer un rôle accru dans la sécurité du continent : coopération entre les forces de police, entre les agences de renseignement, entre les institutions judiciaires. Ce sont les deux grands effets positifs que je mettrais en avant. Mais il y avait beaucoup d'inconvénients, le premier d'entre eux étant l'arrivée de nombreux migrants sur le sol européen - tellement nombreux que nous en avons perdu le contrôle. Pour résumer le malaise en une phrase, disons qu'il était de plus en plus difficile de concilier le droit européen avec notre souveraineté.

Le temps est venu de forger entre l'Europe et nous une nouvelle relation. Cela ne veut pas dire que nous renonçons à notre appartenance européenne. Nous voulons continuer à commercer librement et amicalement avec le continent et poursuivre nos coopérations bilatérales en matière de sécurité et de défense. Nous déployons, par exemple, 800 militaires britanniques aux côtés de 300 Français en Estonie dans le cadre du nouveau bataillon multinational de l'Otan...



I. L. - Que pensez-vous du processus de sortie de l'Union engagé par la Grande-Bretagne ? S'il était possible de revenir en arrière, conseilleriez-vous au gouvernement d'agir de la même manière ?



M. F. - Le référendum sur le Brexit était inévitable. La demande émanait de la population, il fallait donc y répondre. Nous n'avions pas le choix. Les fondamentaux de l'Union européenne n'avaient pas été révisés depuis 1975... Aujourd'hui, c'est fait. Il ne sert à rien de regretter. Il ne faut jamais regarder en arrière mais toujours se projeter vers l'avenir.



I. L. - Le Brexit peut-il entraîner un effet domino en Europe ? Et si oui, quels sont selon vous les États qui sont les plus sensibles aux sirènes anti-européennes ?



M. F. - Non, je ne crois pas que le Brexit puisse avoir un tel effet d'entraînement. En tout cas, j'en serais très surpris. Et, surtout, ce n'est pas ce que nous voulons. Notre voeu le plus cher est que l'Union européenne se consolide et qu'elle réussisse. Nous ne souhaitons ni son échec, ni sa dislocation, ni sa disparition : les dégâts seraient considérables pour la Grande-Bretagne car un tel scénario remettrait en cause la cohésion du marché unique, de même que les coopérations en matière de sécurité.



I. L. - Aviez-vous anticipé le Brexit ?



M. F. - Absolument pas. Ce fut une énorme surprise. Mais je ne suis pas le seul à ne pas avoir vu les choses venir...



I. L. - Qu'est-ce que le Brexit va changer pour la sécurité de l'Europe ?



M. F. - Rien. Nous allons continuer à assumer notre part de la sécurité européenne. Le fait que nous déployions comme prévu nos troupes en Estonie, en Roumanie et en Pologne dans le cadre de l'Otan en est la preuve. Nous tiendrons nos promesses, nous honorerons nos engagements, notamment en ce qui concerne la lutte anti-terroriste et la coopération judiciaire, à la fois au sein de l'Otan et auprès des 27 pays membres de l'Union européenne. La seule différence, c'est que cette coopération sera basée sur une nouvelle relation.



I. L. - J'ai du mal à vous croire. Le départ du Royaume-Uni est un bouleversement d'une telle ampleur qu'il est impossible que rien ne change. Comment pouvez-vous être si sûr que la sécurité du continent ne sera pas affaiblie par le Brexit ?



M. F. - Pourquoi le serait-elle ? En matière de défense et de sécurité, les choses, je vous le répète, ne changeront pas. Prenez les accords de Lancaster House (1) signés en 2010 entre la France et la Grande-Bretagne. Eh bien, ils survivront au Brexit tout comme ils ont survécu aux changements de majorité ou de dirigeants chez vous et chez nous. Nous avons créé une force expéditionnaire commune interarmées, la coopération entre Londres et Paris progresse et se renforce dans le domaine des missiles et de la technologie. De tous mes collègues de l'Otan, Jean-Yves Le Drian est le ministre de la Défense avec lequel j'ai le plus d'affinités. Certes, nous quittons l'Union européenne et nous avons opté pour un Brexit dur, sur deux ans. Mais nous voulons plus que tout éviter les clivages. Il y aura donc des accords de transition afin que la sécurité de tous soit assurée.



I. L. - La relation avec les États-Unis sera-t-elle affectée par le Brexit ?



M. F. - Cette relation a toujours été très vivante. Elle le sera encore plus à l'avenir. Nous coopérons avec Washington dans le domaine de la dissuasion nucléaire, dans celui des missiles, des avions, des sous-marins nucléaires. Nous ne pourrions pas être plus proches l'un de l'autre. Cela ne veut pas dire que nous allons négliger nos autres partenaires, et tout spécialement la France qui est notre premier allié après les États-Unis. En quittant l'Union européenne, nous avons l'intention de redoubler d'efforts pour approfondir la relation bilatérale qui nous lie à la France, mais aussi pour nous rapprocher de nos autres partenaires européens, en particulier l'Allemagne.



I. L. - Quelles seront les conséquences du Brexit au sein de l'Otan ?



M. F. - Encore une fois, nous construisons avec nos alliés une relation nouvelle, mais les choses ne bougeront pas sur le fond. Lors du sommet de l'Otan qui s'est tenu à Varsovie, en 2016, nous avons identifié sept secteurs où nous voulons éviter les doublons entre l'Alliance et l'Union européenne. C'est pour nous une priorité. Concernant l'Otan, nous souhaitons que l'organisation s'adapte. Elle doit être plus souple et plus rapide, de manière à pouvoir répondre, au-delà des menaces traditionnelles, aux défis posés par le terrorisme et la cybercriminalité. Mais le Brexit n'affectera pas l'engagement britannique au sein de l'Otan.



I. L. - Donald Trump est pourtant moins attaché à la sécurité collective de l'Otan que ne le furent ses prédécesseurs. Le Brexit ne fait que rajouter de l'incertitude à celle qui prévaut à Washington depuis l'arrivée d'une nouvelle administration...



M. F. - Il est important de faire la différence entre ce qu'a pu affirmer Donald Trump pendant sa campagne électorale et ce qu'il dit depuis. Le président américain est à 100 % engagé dans l'Otan. Il l'a personnellement confirmé à notre premier ministre Theresa May, qui fut la première à se rendre à Washington après son investiture. Le secrétaire à la Défense James Mattis a également réaffirmé l'engagement américain dans l'Alliance. Il ne peut y avoir aucun doute là-dessus. Je pense que c'est une erreur de lier ces deux événements, l'élection de Donald Trump et le Brexit.



I. L. - Pardonnez-moi d'insister, mais le contexte n'est guère rassurant. Donald Trump, le terrorisme, la guerre qui s'éternise au Moyen-Orient, les incertitudes électorales en Europe : était-ce vraiment le bon moment pour quitter l'Union ?



M. F. - Encore une fois, après le résultat du référendum, nous n'avions pas le choix ; mais je ne vois pas en quoi le fait de créer un nouveau partenariat entre l'Union européenne et nous accroît l'insécurité. De notre point de vue, l'Europe ne s'en va pas. Le continent sera toujours près de nous, à quelques miles. Et nous continuerons à le défendre en cas de besoin. Dois-je vous rappeler que nous l'avons déjà fait deux fois ? Nous avons prouvé en ces occasions la force de notre engagement européen et nous recommencerons. Mais il nous faut pour cela un partenariat solide.



I. L. - Sur les questions de défense comme sur d'autres, l'Union est divisée. L'Europe orientale et l'Europe occidentale n'ont pas la même perception des menaces. Avec quelle partie de l'Europe, avec quels pays, hormis la France, vous sentez-vous en phase sur les questions de sécurité ?



M. F. - Nous avons des relations avec les 27 en général, sans faire de distinction entre les États membres. Tout le monde a intérêt à obtenir un accord aujourd'hui. Évidemment, il y a des tensions, mais il y en a toujours eu. Ce n'est pas surprenant. C'est même naturel. L'Europe n'est pas un bloc uniforme. On ne peut pas avoir partout le même degré d'enthousiasme. Mais quelle que soit notre proximité avec les uns ou les autres, personne ne veut que la Grande-Bretagne claque la porte sans signer d'accord avec l'Union.



I. L. - Le Royaume-Uni, la France et les États-Unis contribuent au parapluie nucléaire de l'Otan. Ce parapluie ne se trouve-t-il pas fragilisé du fait des nouveaux équilibres induits par l'arrivée de Donald Trump et par le Brexit ?



M. F. - Je ne le crois pas. L'Otan est une alliance nucléaire qui, vous avez raison de le rappeler, repose sur trois États. L'incertitude qui en découle quant à la forme que pourrait prendre une éventuelle riposte renforce l'efficacité de la dissuasion.



I. L. - Vous avez promis d'augmenter le budget de la défense et d'acquérir de nouveaux équipements. Mais le Brexit va coûter cher. Comment comptez-vous respecter vos engagements en matière de sécurité, maintenir à niveau votre dissuasion nucléaire, participer aux éventuelles opérations extérieures tout en finançant la sortie de l'Union ?



M. F. - Pourquoi dites-vous que le Brexit coûtera cher ? Je ne suis pas de cet avis. Chaque année, nous intensifions notre effort de défense. Nous investissons dans des équipements, dans des avions de patrouille, dans deux porte-avions, dans des sous-marins nucléaires et des bombardiers. Le Brexit ne ralentira pas cette remontée en puissance et cette modernisation de l'armée britannique.



I. L. - La flotte britannique de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins est basée à Faslane, en Écosse. Que deviendra-t-elle si l'Écosse déclare son indépendance ?



M. F. - Cette hypothèse nous semble improbable. Le référendum de 2014 s'est soldé par un échec pour les indépendantistes. Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ? Nous n'avons donc aucun plan B. Pour l'instant, nos bases militaires et nos sous-marins nucléaires demeurent en Écosse et nous voulons que l'Écosse reste dans le Royaume-Uni.



I. L. - En septembre 2014, le contexte était différent. Le Royaume-Uni était encore dans l'Union européenne. Or les Écossais se sont prononcés à 62 % contre le Brexit...



M. F. - La question ne se pose pas pour le moment. Les Écossais ont organisé un référendum il y a à peine deux ans et demi. Il est trop tôt pour en convoquer un autre. De toute façon, ils ne changeront pas d'avis. S'ils revotaient, le résultat serait le même qu'en 2014. Je le sais parce que je suis moi-même écossais !



I. L. - Et si vous aviez tort ?



M. F. - Ce n'est pas envisageable.



I. L. - Le tandem franco-allemand peut-il faire concurrence à la relation bilatérale franco-britannique en matière de défense ?



M. F. - On n'en est pas encore là... Les Allemands doivent dépenser plus pour leur défense. Le budget qu'ils y consacrent augmente chaque année, mais ce n'est pas suffisant. En attendant qu'ils aient rattrapé leur retard, la France et la Grande-Bretagne continuent à assurer 50 % des dépenses militaires de l'Union. Cela étant dit, nous développons nous aussi, à l'instar de la France, nos coopérations avec l'Allemagne, notamment en matière d'équipements. C'est même devenu l'une de nos priorités.



I. L. - Certains, en France, ont interprété la lettre de rupture de Theresa May, fin mars, comme une forme de chantage exercé sur Bruxelles : pas d'échange de renseignements sans avantages commerciaux...



M. F. - Il s'agit, bien sûr, d'une interprétation erronée. Le Brexit n'est pas un marchandage. Nous avons tous intérêt à trouver un accord.



I. L. - Theresa May est-elle de la même trempe que Margaret Thatcher ?



M. F. - J'ai longtemps travaillé avec Margaret Thatcher, dont j'ai été le ministre et, effectivement, les deux femmes présentent des points communs. Comme son illustre devancière, Theresa May est très déterminée et possède une énergie hors norme. Elle est aussi résolue à arracher un bon accord dans la négociation avec l'Union européenne que Margaret Thatcher le fut lorsqu'elle obtint le fameux rabais sur la contribution du Royaume-Uni au budget européen, à Fontainebleau en 1984. Theresa May est décidée à réussir cette négociation. Mais nous voulons un résultat qui soit dans l'intérêt de tous, pas seulement dans le nôtre.



I. L. - Quels sont les grands Européens que vous admirez ?



M. F. - De Gaulle, évidemment. Je suis allé à Colombey-les-Deux-Églises il y a quelques années. J'ai lu ses Mémoires. De Gaulle fut un leader fort qui a réformé la France. Qui d'autre pourrais-je admirer ? Un Allemand ? Un Italien ? Non, je ne vois que de Gaulle...



I. L. - Quel message transmettrez-vous au prochain ministre de la Défense français quand vous le rencontrerez après l'élection présidentielle ?



M. F. - Je vous l'ai dit. Je n'ai jamais eu de relation aussi sincère avec un ministre que celle que j'ai avec Jean-Yves Le Drian. C'est un ami de la Grande-Bretagne, il a été un allié fidèle au sein de l'Otan et de l'UE. Le Drian est le premier ministre européen à m'avoir appelé quand j'ai été nommé. Je me souviens encore de ce coup de téléphone qui a eu lieu ici, dans mon bureau. Au-delà de notre amitié, nos militaires n'ont jamais été aussi proches. Nous combattons côte à côte contre Daech. La France et la Grande-Bretagne s'opposent toutes deux à l'agression russe en Ukraine, elles sont solidaires dans l'application des sanctions contre la Russie, elles se déploient ensemble en Estonie. C'est simple, la relation que j'entretiens avec Jean-Yves Le Drian est ma relation préférée. Je ne vois pas pourquoi les rapports entre nos deux pays changeraient.



I. L. - Certains, en France, imaginent que la Grande-Bretagne pourrait à nouveau rejoindre l'Union européenne dans quelques années, après en être sortie et après que l'UE se sera réformée. Est-ce un scénario crédible ou un fantasme de Français nostalgiques de l'amitié franco-britannique ?



M. F. - J'ai bien peur, en effet, qu'il s'agisse d'un fantasme. Ce référendum est décisif pour l'avenir de la Grande-Bretagne. Son résultat nous engage pour longtemps, au moins pour une génération. Un tel retournement historique n'arrive pas souvent.



I. L. - Alors que le processus de rupture vient d'être enclenché, que ressent le ministre, mais aussi l'homme que vous êtes ?



M. F. - Je me refuse à me laisser aller à l'émotion. Cette décision a été prise à l'issue d'un vote démocratique. Il s'agit maintenant de faire en sorte que ce soit un succès. Je vous l'ai dit au début de notre entretien : en politique, il faut toujours avancer. Rester confiant. Ne jamais s'arrêter.



(1) Les accords de Lancaster House ou traités de Londres, signés le 2 novembre 2010 par Nicolas Sarkozy et David Cameron, visent à renforcer la relation franco-britannique dans le domaine de la défense. Ils portent, notamment, sur le développement et l'emploi des armes nucléaires, le déploiement et l'emploi des forces armées, les transferts de technologies, les programmes d'achats d'armements et les échanges d'informations.

 


Notes :


(1) Les accords de Lancaster House ou traités de Londres, signés le 2 novembre 2010 par Nicolas Sarkozy et David Cameron, visent à renforcer la relation franco-britannique dans le domaine de la défense. Ils portent, notamment, sur le développement et l'emploi des armes nucléaires, le déploiement et l'emploi des forces armées, les transferts de technologies, les programmes d'achats d'armements et les échanges d'informations.