Politique Internationale - La Revue n°153 - AUTOMNE - 2016

sommaire du n° 153
Les grands et l'espace
Entretien avec Isabelle Sourbès-Verger
Géographe, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
conduit par
Philippe GRANGEREAU
Journaliste, ancien correspondant en Chine de Libération (1985-1988 ; 2006-2007 ; 2009-2015).
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Philippe Grangereau - Pékin a posé un robot sur la Lune en 2013 et a annoncé son intention d'envoyer une sonde sur la planète Mars avant la fin de la décennie. La Chine est-elle LA grande puissance spatiale montante ?



Isabelle Sourbès-Verger - La Chine s'apprête à devenir une puissance spatiale, c'est évident. Elle est déterminée à acquérir la totalité des compétences nécessaires à des échéances qui lui paraissent compatibles avec ses autres priorités. Des rumeurs font même état d'un projet de base lunaire habitée, mais rien n'est encore certain. Pour l'instant, aucun programme chinois ne l'annonce officiellement. Le spatial est pour les Chinois un outil qui leur permet d'étaler leur savoir-faire technologique et militaire dans le domaine des missiles. Ils veulent montrer les prouesses dont ils sont capables, ne serait-ce que pour dissiper cette perception tenace d'une Chine « arriérée ».

Mais s'il s'agit d'établir une hiérarchie qui tienne compte des différents aspects de la puissance spatiale, la Chine se situe encore très loin derrière les États-Unis et même après la Russie, l'Europe et le Japon. Tout dépend du point de vue où l'on se place. Si l'on considère le niveau technologique, le Japon a accompli des avancées spectaculaires : il a par exemple été le premier, en 2010, à rapporter sur terre des échantillons d'astéroïdes. Mais il fait peu parler de lui parce qu'il n'a pas choisi de faire du spatial le socle d'une ambition géopolitique, en raison de son passé militariste qui l'incite à rester sur la réserve. Pour Tokyo, c'est avant tout une vitrine technologique, pas un outil de puissance. Comme pour l'Inde d'ailleurs, qui a conçu ses activités spatiales autour d'un but prioritaire : le développement. La Russie, en revanche, s'est abondamment servie du prestige qu'elle retire de la conquête de l'espace ; et ce n'est pas fini car Vladimir Poutine semble y voir un potentiel. Le plan de stratégie spatial russe 2016-2025 prévoit d'envoyer des hommes sur la Lune et d'y construire une base.



P. G. - Le prestige inhérent au spatial sert-il à légitimer le pouvoir de Pékin ?



I. S.-V. - La Chine est devenue en 2003 la troisième puissance spatiale à envoyer un homme dans l'espace, et la fierté nationale qui en découle contribue certainement à la légitimation du pouvoir. Pas plus, cependant, que lorsque le pays s'est doté du TGV le plus rapide au monde. Après tout, il s'agissait de faire en 2003 ce qu'on faisait déjà en 1961 ! Néanmoins, les Chinois se sont lancés dans le spatial habité parce qu'il n'y a que deux pays qui s'y sont risqués avant eux : les États-Unis et la Russie, ce qui confère à cette activité un caractère d'exception.

Nous, Européens, ne sommes pas autonomes dans le domaine du spatial habité. L'Agence spatiale européenne n'a jamais développé de vaisseau ni de lanceur. Ce n'est pas une question de coût ; c'est simplement que cela n'a pas de sens. En revanche, pour les Chinois, qui se sont véritablement impliqués dans le spatial en 1989 quand les Russes ont commencé à vendre des technologies et à proposer des entraînements dans leur centre, la « Cité des étoiles », c'est un puissant moyen d'affirmation - sans être toutefois une priorité absolue. Je m'explique : s'ils avaient mobilisé des ressources financières suffisantes, ils auraient pu mettre au point une capsule ressemblant à celle de Youri Gagarine en cinq ans à peine. Mais le premier « taïkonaute » chinois n'a été lancé qu'en 2003, ce qui signifie qu'ils n'y ont pas consacré des sommes folles et qu'ils ont pris le temps de progresser à leur rythme pour reproduire et maîtriser les technologies requises. Les Chinois n'avaient, d'ailleurs, aucune raison de se presser puisqu'il était clair que les Européens ne les suivraient pas dans cette voie, pas plus que les Japonais ou les Indiens.



P. G. - Comment expliquer la prééminence durable des États-Unis sur l'industrie spatiale ? Faut-il y voir un effet « Spoutnik » ?



I. S.-V. - C'est certain. Le lancement du Spoutnik par les Soviétiques en 1957 a été ressenti comme un véritable traumatisme, et les Américains ont juré qu'on ne les y reprendrait plus. L'espace est un élément constitutif de leur puissance, de leur identité nationale et de leur image aussi bien nationale qu'internationale. Ils sont l'hyper-puissance spatiale et ont bien l'intention de le demeurer. Au point qu'ils se sentent autorisés à exercer leur contrôle sur l'espace, au mépris de tous les traités.



P. G. - Que représente l'espace pour Moscou ?



I. S.-V. - La Russie entend démontrer que l'aspect positif de l'héritage soviétique peut être réactivé. Comme dit l'adage : il faudrait être fou pour regretter l'Union soviétique, mais il faudrait être idiot pour ne pas la regretter. Les Russes ne vont certes pas répéter l'erreur qui consistait à orienter exclusivement le spatial vers l'usage militaire, sans aucune application civile. Mais leur politique est envisagée comme un moyen d'accéder de nouveau à un statut de grande puissance. Le secteur est d'ailleurs en pleine réorganisation administrative et industrielle ; et cela, dans un contexte économique difficile aggravé par les sanctions occidentales. Il est possible que les objectifs lunaires très ambitieux qu'ils s'étaient fixés pour 2025 soient repoussés à 2030.



P. G. - L'Union européenne, elle, semble n'avoir que faire du prestige attaché au spatial...



I. S.-V. - L'Europe est la troisième puissance spatiale derrière les États-Unis et la Russie. Cependant, le spatial n'est pas un constituant fort de l'identité européenne. Le symbolique, l'imaginaire commun, lui font défaut. C'est la raison pour laquelle elle n'a pas de programme habité autonome. Pourquoi en aurait-elle besoin puisqu'elle coopère avec les Russes et avec les Américains ? Qu'aurait-elle à y gagner ?

L'UE est néanmoins une grande puissance technologique et économique qui sait s'organiser. L'Agence spatiale européenne se situe à un très haut niveau scientifique et technologique. Elle a longtemps été la première sur le marché des lancements commerciaux. Le système de navigation européen Galileo devrait devenir opérationnel à l'échelle mondiale d'ici très peu de temps, en tout cas avant le système chinois Beidou qui a pour inconvénient d'être moins précis et limité à un rayon d'action régional.



P. G. - Le Japon, malgré les contraintes de sa Constitution pacifiste, a récemment ajouté une composante militaire à son programme spatial...



I. S.-V. - Le Japon a commencé en 2012 à réviser sa loi sur l'espace afin de lui donner une dimension politique plus forte. Pour ce faire, il s'est doté pour la première fois d'un programme dual, civil et militaire. Les Japonais ont développé un programme d'observation de la Terre qui sert à la fois à l'Agence de défense et aux civils. Ce revirement fait suite au tir (en 1998) d'un missile Taepodong par la Corée du Nord au-dessus de l'archipel. Les Américains, qui l'avaient détecté, n'avaient pas jugé bon d'en avertir Tokyo...

Les Japonais continuent néanmoins d'évoluer dans des logiques de partenariat. Tokyo veut démontrer sa capacité à développer des technologies très sophistiquées dans un domaine où, en 1945, on lui a complètement coupé les ailes : l'industrie de défense et l'aéronautique. Le niveau du Japon, dans les niches qu'il occupe, est l'un des premiers mondiaux, au point que des instruments scientifiques japonais sont embarqués à bord de satellites américains.



P. G. - L'Inde cherche-t-elle, elle aussi, à gommer son retard technologique ?



I. S.-V. - Il est clair qu'à travers la conquête spatiale elle cherche une certaine forme de reconnaissance internationale. Mais l'Inde reste un pays pauvre, et elle voudrait parvenir à ses fins sans dépenser trop. En 2014, avec peu de moyens, New Delhi a lancé une sonde (Mangalayan) vers Mars, devenant ainsi la quatrième puissance spatiale à rejoindre ce club très fermé ; et cela, avant la Chine. Ces succès passent un peu inaperçus, ce qui est assez mal vécu par les Indiens. En 2008, trois sondes étaient en orbite autour de la Lune : l'une était indienne, l'autre chinoise et la dernière japonaise. Or les médias mondiaux n'ont quasiment parlé que de la Chine...



P. G. - Les médias internationaux ont-ils une influence sur les politiques spatiales ?



I. S.-V. - Si les médias américains arrêtaient de répéter en boucle que la Chine va devenir une puissance spatiale capable de surpasser les États-Unis, la communauté spatiale chinoise aurait à mon avis beaucoup plus de mal à obtenir des crédits du gouvernement ! Un exemple : en 2010, peu après son investiture, Barack Obama a abrogé le dispendieux programme lunaire « Constellation » lancé par son prédécesseur George W. Bush. Dans son discours, Obama a expliqué qu'aller sur la Lune en 1969 avait constitué un exploit mais que, depuis, le monde avait changé et qu'il valait mieux se concentrer sur d'autres objectifs. Je me trouvais par hasard à Pékin à cette époque. Je rencontre alors des responsables de la communauté spatiale chinoise qui me disent : « Ah, bravo ! Avec son discours, Obama veut nous empêcher d'aller sur la Lune ! » Devant ma perplexité, ils m'expliquent : « Obama passe son temps à dire qu'aller sur la Lune est ringard, technologiquement dépassé et que l'avenir est ailleurs. Comment voulez-vous, après ça, qu'on vende l'idée aux médias étrangers et au Politburo pour qu'il nous octroie des crédits ? »



P. G. - À combien se montent les budgets respectifs des principaux pays engagés dans la conquête spatiale ?



I. S.-V. - Les États-Unis (budgets civil et militaire confondus) y consacrent plus de 42 milliards de dollars ; la Chine entre 4 et 5 milliards ; la Russie 4 milliards ; et l'Inde 1 milliard. Les dépenses de l'Europe (États membres, Agence spatiale européenne et Union européenne) s'élèvent à environ 8 milliards de dollars et celles du Japon à quelque 3 milliards de dollars. Depuis le début de l'ère spatiale, les Américains sont de très loin les plus gros investisseurs, à la fois en valeur absolue et en pourcentage du PNB.



P. G. - Quels sont les enjeux géopolitiques de l'espace ?



I. S.-V. - L'espace est, par définition, un élément de géopolitique dans la mesure où il englobe la Terre. Celui qui tient un point haut n'exerce pas, pour autant, un contrôle total sur la surface du globe. En effet, ce point haut n'est pas fixe, il évolue sur une orbite, tout comme la Terre qui tourne autour du Soleil. Il faut donc un grand nombre de satellites pour couvrir en continu une partie seulement de la croûte terrestre. À moins de disposer d'un satellite géostationnaire, positionné à 36 000 km d'altitude, mais dont la capacité en termes d'imagerie est assez limitée.

L'espace est aussi géopolitique parce qu'il est lié à une époque particulière qui est celle de la guerre froide. Ce sont les satellites d'observation de la Terre - considérés comme non intrusifs et ne demandant pas d'autorisation de survol au titre du Traité sur l'espace de 1967 - qui ont permis la signature des premiers accords de limitation des missiles stratégiques, le traité SALT I (Strategic Arms Limitation Talks Agreement), en 1972.

Les satellites sont géopolitiques, enfin, parce qu'ils contribuent fortement au développement économique en fournissant des infrastructures puissantes dans le domaine de l'observation de la Terre ou des télécommunications, y compris en termes de soft power à travers la distribution d'internet, de films, etc.

Il faut néanmoins se souvenir que l'espace ne comprend ni routes ni ports, qu'on y trouve une multitude de débris, des températures extrêmes sujettes à des variations énormes, des radiations solaires et toutes sortes de poussières. Autant de contraintes spécifiques fortes...



P. G. - En 2025, date à laquelle la station spatiale internationale (ISS) (1) doit être mise à la retraite, il se pourrait que les Chinois soient les seuls à disposer d'une station permanente. Faut-il s'en inquiéter ?



I. S.-V. - Cette perspective, qui était encore d'actualité il y a peu, est en train de s'éloigner. En effet, les Russes auraient désormais l'intention de poursuivre un programme de station. Ils veulent conserver leurs modules, y adapter des systèmes d'amarrage et installer de nouveaux modules par-dessus. Si les Chinois ou les Indiens veulent les rejoindre, ils se disent prêts à en discuter...



P. G. - Les deux principaux modules de l'ISS sont de toute façon d'origine russe...



I. S.-V. - Effectivement, tout ce Meccano s'est monté dans les années qui ont suivi la fin de la guerre froide. Les deux modules dont vous parlez, qui sont devenus les premiers éléments de l'ISS, devaient à l'origine remplacer la station russe MIR qui arrivait en fin de vie en 1997-1998. C'était l'époque de Boris Eltsine : la Russie était exsangue et n'avait plus les moyens de lancer des vols habités. Les Américains, de leur côté, poursuivaient leur programme de station, Freedom, qu'ils avaient de plus en plus de mal à financer. Mais Washington mettait la pression sur la NASA pour travailler avec Moscou afin de préserver a minima le secteur spatial russe. Il s'agissait de limiter l'effondrement du complexe militaro-industriel et de prévenir ainsi l'émergence de problèmes de sécurité en Europe. Les Américains ont pour ainsi dire « racheté » les deux modules de support de la station Mir pour qu'ils servent de base à l'ISS.



P. G. - L'ISS pourrait-elle devenir une station spatiale sino-russe ?



I. S.-V. - Leurs colliers d'amarrage étant similaires à ceux des Russes, au point de vue technique, rien n'empêcherait les Chinois d'équiper l'ISS de modules à eux. Ils pourraient aussi s'associer à une station spatiale qui serait reconstituée à partir de certains des modules russes et qui pourrait alors être sino-russe. En négociant bien, ils pourraient même devenir des partenaires à parts égales avec les Russes. Quoi de mieux, en termes de prestige, que de remplacer les Américains ? Seul obstacle : un manque d'intérêt affiché par les Chinois et les Russes pour construire un projet de coopération de ce type sur le long terme.

En attendant, les Chinois poursuivent leur acquisition progressive de compétences en vue de développer une station autonome. Le lancement, en septembre dernier, de Tiangong-2 marque la première étape d'un programme complet d'occupation permanente : lancement d'un véhicule habité fin octobre, amarrage à Tiangong-2, séjour d'astronautes de deux semaines, puis ravitaillement au printemps par un vaisseau automatique.



P. G. - Washington, qui met son veto à l'entrée des Chinois dans l'ISS (2), n'aurait-il pas son mot à dire ?



I. S.-V. - Si les Américains quittent comme prévu l'ISS en 2025, celle-ci mourra de toute façon. A priori, chacun pourra alors reprendre ses billes même si le démontage du Meccano ne semble pas devoir être chose facile...



P. G. - Quelle serait la réaction des Américains si Russes et Chinois trouvaient un accord pour remplacer l'ISS ?



I. S.-V. - C'est une question qui mérite d'être posée. Le problème est qu'il y a trop d'inconnues. Je doute que les Américains se retirent de l'ISS sans avoir prévu de projet alternatif. Je ne crois donc pas à l'hypothèse du monopole chinois sur l'espace en 2025. Ce qui est sûr, c'est que les expériences de vie dans l'espace conduites par les Chinois poussent les Russes à aller de l'avant. Les Chinois feront leur petite station, et les Russes une base lunaire ; ou alors les Chinois construiront une base lunaire, mais n'auront plus assez d'argent pour une station... Un vaste puzzle est en train de se mettre en place, chaque joueur observant les pièces de l'autre.



P. G. - À quoi sert une station spatiale au juste ?



I. S.-V. - À entraîner des hommes à vivre longtemps dans l'espace dans des conditions particulières et à tester le matériel qui va avec - l'idée étant d'aller un jour sur Mars, par exemple. Un point est à souligner : si les Chinois devaient partir demain à la conquête de Mars, il leur manquerait cette expérience de vie en orbite qu'ont acquise les Américains, les Européens, les Russes et les Japonais à bord de l'ISS. Dans l'état actuel des choses, les Japonais pourraient en théorie faire partie d'un voyage martien, mais pas les Chinois ni les Indiens.



P. G. - Dans l'idéal, la Chine préfère-t-elle travailler seule pour se draper du prestige qui s'attache au spatial ou coopérer ?



I. S.-V. - La Chine aspire à être traitée sur un pied d'égalité. Accomplir une mission martienne avec les Américains et les Russes serait génial aux yeux de Pékin qui se retrouverait de facto dans le « top trois ». Mais un tel scénario est peu réaliste. Pourquoi ? Tout simplement parce que, si les Chinois coopèrent un jour avec les États-Unis, ce ne peut être qu'en qualité de « junior partners » : ils n'ont ni l'expérience ni les financements nécessaires. La culture budgétaire des États-Unis étant ce qu'elle est, une balade sur Mars sous leadership américain coûterait une véritable fortune.



P. G. - Sans compter les soupçons d'espionnage...



I. S.-V. - Les Chinois traînent en effet la réputation de ne pas être très fair-play, en particulier auprès des scientifiques. D'un autre côté, il faut les comprendre : contrairement à New Delhi, Pékin est soumis à des règles de non-transfert des technologies sensibles. Ils sont bien obligés de se débrouiller tout seuls !



P. G. - Les Chinois ont-ils acquis leur technologie spatiale par eux-mêmes ?



I. S.-V. - Ils ont acheté à l'Union soviétique les technologies de base pour leurs lanceurs juste avant la brouille sino-soviétique du début des années 1960. Ils ont ensuite développé péniblement, mais avec constance, leurs propres technologies. Qian Xuesen, le père du programme chinois de missiles, était allé faire des études aux États-Unis, au MIT, grâce à une bourse issue des dédommagements de la révolte des Boxers (1899-1901). Il est l'un des co-fondateurs du fameux Jet Propulsion Laboratory, en 1943, en Californie. En 1945, Les Américains lui ont donné un uniforme et l'ont envoyé en Allemagne pour étudier les V2 allemands. Mais Qian a été mis sur la touche lors de la chasse aux sorcières de McCarthy. Il y a eu un procès. Il est resté en résidence surveillée chez lui pendant longtemps. Puis Pékin a négocié le retour d'un certain nombre de scientifiques d'origine chinoise, dont Qian, en échange du renvoi de pilotes américains abattus pendant la guerre de Corée (1950-1953). Rentré en Chine en 1955, Qian est devenu un fervent communiste. Il a commencé à traduire en chinois les manuels américains avant de mettre au service du régime ses connaissances sur les missiles.

Après soixante ans d'efforts, les Chinois sont désormais autonomes : ils ne dépendent plus des transferts de technologie. S'ils voulaient vendre des lanceurs à n'importe quel pays du monde, ils en seraient parfaitement libres ; ils ne sont tenus par aucun accord avec qui que ce soit. Les Japonais, eux, seraient obligés de demander des autorisations d'utilisation quasiment pièce par pièce aux entreprises américaines qui les ont fabriquées. Cela vaut aussi pour le programme spatial européen. Dans les faits, il faut surtout obtenir l'agrément des États-Unis, car tous les produits spatiaux figurent sur une liste américaine de produits sensibles nécessitant l'accord de Washington. Ce blanc-seing n'est délivré qu'à la condition de préciser à quoi et à qui serviront les satellites, pour combien de temps, etc.

C'est cette question des transferts de technologie qui a conduit dernièrement la Corée du Sud à construire un lanceur avec les Russes, qui sont moins chers et qui, comme les Chinois, peuvent vendre ce qu'ils veulent à qui ils veulent.



P. G. - La Chine va-t-elle s'engager dans une guerre des prix pour le lancement des satellites commerciaux ?



I. S.-V. - S'il s'agit de satellites fabriqués avec des technologies occidentales, c'est-à-dire américaines, Pékin n'aura pas l'autorisation de Washington de les lancer, ce qui limite considérablement le marché ! Si, en revanche, la Chine veut fabriquer des satellites et les lancer pour le compte de pays tiers, rien ne l'en empêche, mais l'activité risque de ne pas être très rentable.



P. G. - Qui dirige le programme spatial chinois ?



I. S.-V. - Il a longtemps été géré, en partie, par l'Armée populaire de libération. Mais à partir de 1985, et surtout à partir des années Hu Jintao (président de 2003 à 2013), Pékin s'est lancé dans un programme dual civil/militaire. Pour être clair, « civil » veut dire « gouvernemental ». L'armée conserve néanmoins le contrôle des bases de lancement et du programme habité. D'une part, parce que les cosmonautes appartiennent aux forces aériennes et, d'autre part, parce que ce programme confère à l'armée un certain prestige et une image de modernité.

Le coeur du secteur industriel spatial chinois aujourd'hui, ce sont deux entreprises d'État : la Corporation des sciences et technologies de l'aérospatiale (CASC) et la Corporation des sciences et industries de l'aérospatial (CASIC). Elles sont financées par des budgets à la fois militaires et civils ; à charge pour elles de faire converger ces projets sur des plates-formes de satellites communes. Contrairement à des entreprises privées, ces corporations d'État ne sont pas mues par des logiques de profit ou de compétition directe. Au plus haut niveau, c'est le pouvoir central, c'est-à-dire le Politburo et le gouvernement, sous sa double casquette État/parti, qui prend les décisions.



P. G. - Pourquoi la Chine a-t-elle abattu, en 2007, l'un de ses satellites à l'aide d'un missile, dispersant dans l'espace une constellation de débris dangereux ?



I. S.-V. - Pékin souhaite pouvoir faire tout ce que les Russes et les Américains savent faire. Comme, depuis les années 1960, Moscou et Washington ont la capacité de détruire des satellites, la Chine s'y est elle aussi essayé. Mais les militaires chinois n'ont pas réfléchi aux conséquences de leur acte. Si le satellite visé avait été assez bas, à 200 ou 300 km d'altitude par exemple, tous les débris seraient retombés du fait de l'attraction terrestre en se consumant par pyrolyse dans l'atmosphère. Mais ils ont tiré à 700 km d'altitude, ce qui veut dire qu'il faudra dix à vingt ans pour que les débris retombent. En attendant, ils continuent de tourner en orbite et menacent les satellites qu'ils croisent.

Paradoxalement, depuis l'an 2000, les Chinois demandent l'interdiction des armes dans l'espace, soutenus en cela par les Russes. Les Américains, eux, revendiquent la possibilité de se doter des moyens de défendre leurs satellites contre tout type de menace et développent des armes spatiales. En 2007, les Chinois ont voulu faire passer ce message : puisque vous refusez qu'on négocie sur l'interdiction des armes dans l'espace, eh bien nous voulons, nous aussi, être de la partie !



P. G. - Selon Washington, la stratégie de la Chine vise à empêcher ses adversaires potentiels d'utiliser leurs satellites en cas de crise. Est-ce le cas ?



I. S.-V. - Le Pentagone a pour mission de se prémunir contre toute éventualité. Mais on voit mal quelle serait la logique à l'oeuvre. Les Américains ont déclaré à maintes reprises que la destruction d'un seul de leurs satellites serait considérée comme un « acte de guerre ». À supposer que les Chinois décident de s'engager sur cette voie, ils auraient intérêt à abattre quarante ou cinquante satellites américains d'un coup afin d'acquérir un vrai avantage. Or ils en sont pour l'instant incapables, faute de pouvoir les localiser avec suffisamment de précision.



P. G. - Les premiers étages des fusées lancées depuis Xichang, l'une des principales bases de lancement chinoises, située dans la province du Sichuan, retombent systématiquement sur une zone habitée par 180 000 personnes : le district de Suining, dans la province du Hunan. Comment est-ce possible ?



I. S.-V. - Aussi inconcevable que cela puisse paraître, la Chine est le seul pays au monde à faire tomber des morceaux de ses fusées dans des zones habitées. Un documentaire a été tourné sur ce sujet par un réalisateur chinois (3). À ma connaissance il y aurait eu un accident mortel. Habituellement, les autorités préviennent les populations qui sont encouragées à se mettre à l'abri. Après le tir, les gens reviennent chez eux et ont parfois la désagréable surprise de constater qu'un débris a traversé le toit de leur maison ! La sécurité des personnes n'est manifestement pas la priorité des autorités chinoises. Les premiers étages des fusées tirées par les Russes depuis Baïkonour retombent dans la quasi déserte steppe kazakhe. Quant aux Japonais, ils ont noué des accords avec les pêcheurs pour tirer leurs fusées en dehors des grandes campagnes de pêche. À terme, cette base de Xichang devrait être remplacée par la base de Wenchang, actuellement en construction sur l'île de Hainan, pour le lancement des satellites commerciaux géostationnaires. Un déménagement qui réglera le problème actuel de la sécurité des habitants lors de la retombée des premiers étages des lanceurs. Cela dit, on continue à trouver des déclarations annonçant la poursuite des tirs de Xichang, ce qui laisse penser que la fin de la base n'est pas encore totalement acquise.



P. G. - Vous faisiez allusion tout à l'heure aux traités qui régissent l'espace. Sont-ils unanimement respectés ?



I. S.-V. - La quasi-totalité des États de la planète ont adhéré au traité de 1967 sur l'espace extra-atmosphérique. Ce texte se contente d'énoncer de grands principes : libre circulation dans l'espace, considéré comme bien commun de l'humanité ; libre utilisation de l'espace (pas d'autorisation préalable de survol) ; interdiction des armes de destruction massive dans l'espace. Pour le reste, le traité dit simplement qu'il faut s'en tenir à des usages « pacifiques », le mot « pacifique » n'étant pas défini. Cela signifie-t-il que l'espace est réservé aux civils ? Selon l'interprétation la plus largement admise, tout ce qui n'est pas agressif est pacifique. Mais le jour où un pays positionnera vraiment des armes dans l'espace, il lui sera difficile de prétendre que ce n'est pas un geste agressif ! Un GPS qui guide un missile depuis l'espace est-il « agressif », ou bien est-ce seulement le missile qui l'est ?

Si le traité de 1967 a pu être signé et ratifié aussi rapidement par autant de pays, c'est précisément parce qu'il est ambigu. Il existe aussi, depuis 1979, un traité sur la Lune (« Moon treaty »), qui a été ratifié par un petit nombre d'États dont aucun n'a d'ambitions lunaires. Il précise que la Lune appartient à tous et que l'on ne peut y travailler qu'en coopération.

En 1986 ont été définis des « principes » de télédétection qui, contrairement à un traité, sont non contraignants. Certains pays en voie de développement, en particulier ceux du Groupe des 77 (4), qui n'étaient pas des puissances spatiales, protestaient contre le fait qu'on puisse vendre des images de leur territoire sans leur verser de royalties et sans leur demander la moindre autorisation - comme le faisait à l'époque le satellite commercial français Spot. Aux termes de ces principes, le pays qui photographie a l'obligation de fournir à un « coût raisonnable » les images nationales aux pays qui les sollicitent. La bonne pratique consiste toutefois à livrer ces images gratuitement aux pays pauvres et à tous ceux qui le demandent en cas de catastrophes naturelles.



P. G. - S'agissant de la navigation des satellites proprement dite, existe-t-il une sorte de « police de l'espace » qui veille au respect du « code de la route spatial » ?



I. S.-V. - Exactement. L'Union internationale des télécommunications (qui regroupe 193 États) réglemente les positions orbitales, l'orbite géostationnaire et les fréquences. Pour éviter de se brouiller mutuellement et de se gêner, les pays qui possèdent des satellites civils doivent déclarer leur emplacement, ainsi que les fréquences qu'ils utilisent. Étrangement, alors que les fréquences des satellites militaires sont tenues secrètes, on n'a jamais relevé d'incident. Sans doute les pays concernés négocient-ils discrètement entre eux...

Dernière curiosité : jusqu'à une date récente, on pouvait réserver un emplacement en orbite pour ensuite le revendre. C'est ce qu'on appelait les « satellites papier ». Dans les années 1990, les îles Tonga, par exemple, ont revendu les emplacements qu'elles avaient préemptés auprès des États-Unis. J'ajoute que de nouveaux principes internationaux sont en cours d'élaboration sur la gestion des débris.



P. G. - Existe-t-il des législations nationales sur l'espace ?



I. S.-V. - Oui, bien sûr : c'est le cas dans la plupart des pays. Ce type de réglementation fournit un cadre aux utilisations industrielles de l'espace. Le plus souvent, elle définit la responsabilité de l'État chargé de mettre un satellite sur orbite lorsqu'un problème se pose au moment du lancement. On a beaucoup parlé dernièrement de l'approbation finale donnée par Barack Obama à une loi (U.S. Commercial space launch competitiveness Act, adoptée par le Sénat le 25 novembre 2015) permettant à des sociétés privées de réaliser des forages sur des astéroïdes et d'en extraire des métaux précieux. Le coût d'une telle opération, jamais encore tentée, est aujourd'hui prohibitif, mais un jour viendra où elle sera financièrement rentable. Sa légalité au regard du droit de l'espace - qui, par principe, proscrit la propriété privée - se posera alors. L'argument des États-Unis consiste à dire : « Il n'est pas question de s'approprier un astéroïde, mais juste d'y prélever des minéraux, ce qui n'est pas interdit. » Les juristes américains se penchent en outre sérieusement sur la possibilité d'adapter à la conquête de l'espace les textes ayant présidé à la conquête de l'Ouest, en particulier ceux qui ont trait à la capture et à l'appropriation de l'eau.



P. G. - Quel serait le statut juridique d'une éventuelle base lunaire ?



I. S.-V. - Ce n'est pas clair non plus. Le sol sur lequel elle sera posée n'appartiendra à personne, tandis que la base appartiendra au pays lanceur : mais jusqu'où s'étendra sa juridiction ? Quelles activités lui seront-elles légalement permises ? Les enjeux sont considérables. Imaginez que vous forez le sol pour récupérer des métaux et que ce forage dégage une grande quantité de poussières. Compte tenu de la très faible gravité, cette poussière va rester en suspension. Or, si le télescope d'un autre pays installé sur un autre point de la Lune se retrouve aveuglé par cette poussière, il ne pourra plus travailler ! Qui sera responsable ?

À l'Université McGill, au Canada, une équipe de juristes travaille d'arrache-pied sur ces problèmes. Ils planchent aussi sur la question de la militarisation de l'espace. En effet, le jour où les États-Unis positionneront réellement des armes dans l'espace, il faudra bien définir des règles d'engagement spécifiques. D'où la nécessité pour l'Europe de se doter d'une capacité de surveillance. Lorsqu'un Américain viendra se plaindre qu'un Chinois a abattu l'un de ses satellites, il sera indispensable de pouvoir vérifier ses déclarations de manière indépendante, ce qui suppose qu'on puisse suivre l'orbitographie des engins en question. Or, actuellement, l'Europe n'en est pas capable. C'est d'autant plus compliqué que les satellites militaires les plus sensibles sont manoeuvrants, c'est-à-dire qu'ils peuvent changer d'orbite et qu'ils sont donc difficiles à localiser. Pour l'heure, les seuls pays qui parviennent à identifier les satellites militaires adverses sont les États-Unis et la Russie.



P. G. - Les entreprises privées américaines SpaceX et Blue Origin sont, chacune de son côté, en train de mettre au point des fusées réutilisables - une percée technologique qui, selon elles, pourrait diviser le coût d'accès à l'espace par dix. Est-ce la fin de la conquête spatiale à l'ancienne, financée par les États ? Le privé va-t-il prendre le dessus ?



I. S.-V. - La situation varie en fonction du contexte économique. Il est évident qu'un pays comme les États-Unis, qui investit des milliards de dollars dans la conquête de l'espace depuis cinquante-cinq ans, a pris une longueur d'avance sur ses concurrents en matière de composants, de capacités et d'idées. À côté des investissements publics qui vont demeurer bien présents sur les aspects stratégiques, on verra sans doute émerger des entrepreneurs privés qui prendront peu à peu leur place. En Russie, en Chine et en Inde, l'industrie spatiale privée jouera peut-être un rôle ponctuel, dans des niches très spécialisées, mais la logique d'ensemble continuera d'être celle de l'investissement étatique. L'Europe, elle, peut éventuellement voir éclore un vivier d'entreprises privées qui ressemblera à l'écosystème américain. Tout dépendra du budget global qui sera alloué au secteur spatial et du soutien fourni en amont à la recherche et au développement.



 


Notes :




(1) La station spatiale internationale est placée en orbite terrestre basse. Elle est occupée en permanence par un équipage international qui se consacre à la recherche scientifique. Ce programme, lancé et piloté par la NASA à partir de 1998, est développé conjointement avec l'Agence spatiale fédérale russe, avec la participation des agences spatiales européenne, japonaise et canadienne.

(2) Le Congrès américain a adopté en 2011 un texte législatif qui interdit à la NASA d'utiliser des fonds fédéraux pour « développer, concevoir, planifier, mettre en place ou exécuter un programme bilatéral, une commande ou un contrat, ou de participer, collaborer ou se coordonner de manière bilatérale de quelque manière avec la République populaire de Chine ou ses entreprises ».

(3) Falling from the sky (2009), de Zhang Zanbo, raconte l'angoisse des 180 000 habitants du district de Suining (province du Hunan), d'une superficie de 700 km2, qui sert depuis 1990 de zone de « drop » des fusées lancées depuis le pas de tir de Xichang. Un instituteur, père d'une fillette tuée par un débris qui lui a fracassé le crâne, y est interviewé. Le documentaire est interdit en Chine et, depuis son tournage, le district de Suining est fermé aux journalistes.

(4) Le Groupe des 77 aux Nations unies est une coalition de pays en développement, conçue en 1985 pour promouvoir les intérêts économiques et politiques collectifs de ses membres. Symbolisant l'engagement des Nations unies en faveur de la démocratisation des relations internationales, il vise à unir tous les pays en développement afin que, en dépit de leur diversité, ils puissent peser sur les décisions internationales. Créée à l'origine par 77 pays, l'organisation en compte actuellement 134.