Politique Internationale - La Revue n°153 - AUTOMNE - 2016

sommaire du n° 153
Kim Jong-un ou la stratégie d'Érostrate
Article de Pascal DAYEZ-BURGEON
Spécialiste des deux Corées, Pascal Dayez-Burgeon dirige actuellement le bureau du CNRS à Bruxelles
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« - Vous rappelez-vous Érostrate ?

Il voulait devenir illustre et il n'a rien trouvé de mieux que d'incendier le temple d'Éphèse, une des Sept Merveilles du monde.

- Et comment s'appelait l'architecte de ce temple ?

- Je ne me rappelle plus, je crois même qu'on ne sait pas son nom.

- Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d'Érostrate ?

Vous voyez qu'il n'avait pas fait un si mauvais calcul. »

Jean-Paul Sartre, Le Mur, 1939

« Une grave menace pour la sécurité régionale et la paix internationale »

Et de cinq ! Le 10 septembre dernier, à 9h30 du matin - 2h30 du matin, heure de Paris -, la Corée du Nord procédait à son cinquième essai nucléaire en dix ans. Plus puissant que les quatre précédents, plus sophistiqué aussi puisqu'il s'agirait d'une bombe à hydrogène et que Pyongyang se targue désormais de parvenir à standardiser ses ogives, il n'a pourtant pas fasciné l'opinion, focalisée sur la rentrée des classes, la menace terroriste ou les campagnes présidentielles américaine et française. L'effet série a également dû jouer : après Camping III en juin, Jason Bourne IV en juillet, « Pyongyang V » avait comme un goût de déjà-vu. Il n'en demeure pas moins que la menace nord-coréenne s'amplifie. D'un rythme triennal - juillet 2006, mai 2009, février 2013 et janvier 2016 -, on est passé à deux essais par an... et l'année 2016 n'est pas achevée. Qui plus est, le régime a considérablement accru ses capacités balistiques en testant une vingtaine de missiles depuis janvier et en prouvant, début septembre, qu'il était capable d'en tirer depuis un sous-marin. Mais à force de crier Au loup !, le « Grand Soleil du XXIe siècle » (c'est ainsi qu'on désigne Kim Jong-un en Corée du Nord) ne fait plus aussi peur qu'avant.

Professionnels mais désabusés, les médias spécialisés ont d'ailleurs souligné que cette nouvelle provocation avait choqué la communauté internationale et donnerait certainement lieu à un renforcement des sanctions... mais que, au bout du compte, Kim Jong-un continuerait probablement à n'en faire qu'à sa tête. Qu'importe, en effet, que Barack Obama stigmatise une « grave menace pour la sécurité régionale et la paix internationale », que Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, s'inquiète de cet « aventurisme dangereux » ou que Park Geun-hye, la présidente de la Corée du Sud, dénonce l'« inconscience maniaque » de son collègue du Nord ? À quoi sert que l'ONU annonce le vote d'une énième résolution, plus ferme que toutes les précédentes (1), si tant est que ce soit possible, puisque visiblement Pyongyang n'en a cure ? À la suite de l'essai du 6 janvier, le blocus s'est encore resserré. Les matières premières - charbon, fer, or ou terres rares, cruciales pour nos portables -, que la Corée du Nord parvenait encore à exporter vers ses derniers partenaires, les dictatures africaines notamment, via la Chine, ses intermédiaires à Macao ou ses réseaux de contrebande, sont désormais placées sous embargo explicite. Il est désormais prohibé de lui vendre des produits de luxe (2) ou même du carburant, sauf s'il est démontré que ce serait à usage purement civil. En juillet, les principaux dirigeants du régime, y compris Kim Jong-un, ainsi que huit agences gouvernementales ont été placés sur liste noire, ce qui implique qu'ils n'ont plus accès aux actifs financiers qu'ils détiennent à l'étranger. En outre, depuis février, le Sud s'est retiré de la zone économique spéciale de Kaeseong, à la frontière des deux Corées (3), et les États-Unis et le Japon ont rapatrié la majeure partie de leurs investissements (4). Même la Chine a renoncé à des projets de joint-ventures et annoncé qu'elle allait lutter contre la contrebande frontalière. Mais ces mesures draconiennes n'ont eu aucun effet. Au contraire : elles semblent même avoir dopé Kim Jong-un qui poursuit irrésistiblement son escalade atomique.

Le syndrome de la crevette

Comment comprendre ce dialogue de sourds qui dure depuis bientôt dix ans ? Il tient à ce qu'on pourrait appeler le syndrome de la crevette. Paranoïaque et autocratique, le régime de Pyongyang n'en connaît pas moins ses classiques. « Quand les baleines s'ébrouent, explique un vieux dicton coréen, les crevettes en ont le dos brisé. » Le Nord a parfaitement intégré qu'il n'était qu'une crevette à la merci des baleines chinoise, russe et américaine. Il estime donc que, s'il veut survivre, il doit absolument maîtriser l'arme atomique, la seule qui permette aux crevettes de traiter d'égal à égal avec les baleines. C'est précisément pour cette raison que les baleines ne veulent absolument pas en entendre parler. « Que les choses soient bien claires, a déclaré à plusieurs reprises Barack Obama, les États-Unis n'accepteront jamais que la Corée du Nord soit un État nucléaire. » Ni Pékin ni Moscou n'ont été aussi explicites, mais ils n'en pensent pas moins. Jamais une crevette ne sera admise au sein du club des baleines nucléaires. Infiniment plus militarisés, la Chine, la Russie et les États-Unis savent pourtant que Pyongyang n'a pas les moyens de leur causer grand tort. Mais, même minime, cette menace est inacceptable - d'autant plus que, placée à l'intersection des trois empires, la Corée du Nord pourrait bien mettre le feu aux poudres. Rappelons-nous la guerre de Corée (1950-1953). Pour en finir une bonne fois pour toutes, le général MacArthur était à deux doigts de recourir à l'arme atomique, au risque de déclencher la troisième guerre mondiale...

Si les baleines s'entendent, l'affaire devrait donc être entendue. Or voilà dix ans que Pyongyang leur tient la dragée haute. Comment est-ce possible ?

Pour la Corée du Nord, les choses sont simples. Obtenir gain de cause est une question de vie ou de mort. Le régime a fait de son statut nucléaire la clé de sa légitimité. Kim Jong-un est le premier « atomocrate » de l'Histoire. Renoncer à la bombe reviendrait à abdiquer. Pour la Chine et les États-Unis, l'enjeu est plus complexe. Eux aussi veulent imposer leurs vues. Mais, parallèlement au théâtre coréen, ils mènent d'autres parties, aussi importantes, voire davantage, que ce soit au Proche-Orient ou en mer de Chine orientale. Pour Washington et pour Pékin, ce qui compte en dernier recours, c'est le leadership idéologique et militaire. Le poker menteur avec Pyongyang n'est qu'une manche parmi d'autres de la partie de bras de fer mondial que la Chine et les États-Unis ont entamée. Cela change tout. Officiellement, ils veulent tous les deux forcer le « docteur Folamour » de Pyongyang à rentrer dans le rang. Mais, dans les faits, chacun entend y parvenir à son profit exclusif. En se réclamant haut et fort de la démocratie et des droits de l'homme, Washington parie sur un effondrement, à terme, du régime nord-coréen et sur une réunification par le Sud qui légitimerait un renforcement de la présence américaine sur le continent asiatique (afin de protéger ce progrès de la démocratie). En recommandant de « s'abstenir de toute provocation des deux côtés », comme elle l'a récemment préconisé, la Chine, elle, met en avant le nationalisme asiatique et joue sur un rapprochement avec le Nord qui lui permettrait d'entériner son protectorat économique, de tenir les Kim en laisse et de s'imposer comme l'arbitre du continent. Dans les deux cas de figure, Pyongyang cesserait d'être une menace. Mais le succès de Washington signifierait l'échec de Pékin. Et vice versa.

Jeu à deux ou jeux à cinq ?

Pour accroître leur chance de l'emporter, Washington et Pékin s'efforcent d'enrôler dans leur camp Moscou, Tokyo et Séoul - trois puissances qui, par la force des choses, sont aussi de la partie. A priori, la Corée du Sud et le Japon, qui vivent sous la menace constante du feu nucléaire nord-coréen, soutiennent les positions de Washington dont ils partagent d'ailleurs les valeurs : capitalisme, démocratie et American way of life. Mais ils n'ont pas vraiment le choix. Quand ils se prennent à rêver à une stratégie alternative, l'Oncle Sam les rappelle rapidement à l'ordre. Rappelons-nous la Sunshine policy, cette politique de la main tendue lancée en juin 2000 par le président sud-coréen Kim Dae-jung (1998-2002). L'objectif était de trouver une issue proprement coréenne à la question du Nord en faisant jouer les « armes de la paix », c'est-à-dire en opérant un rapprochement économique avec le Sud. Washington, qui voyait d'un très mauvais oeil cette tentative d'autonomie, a tout fait pour en saper les avancées. De retour au pouvoir avec Lee Myung-bak (2008-2012), les conservateurs sud-coréens y ont aussitôt renoncé pour replonger dans cette guerre froide intercoréenne qui, de provocations en escarmouches, bat son plein depuis dix ans. En juillet dernier, la présidente Park Geun-hye a même accepté que le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), un dispositif antibalistique américain conçu par la firme Lockheed Martin, soit implanté en Corée du Sud. Situation similaire du côté de Tokyo : en 2014, le premier ministre Shinzo Abe a laissé entendre qu'il aimerait se rendre à Pyongyang afin d'essayer d'y solder le contentieux colonial, mais le projet a été repoussé sine die sous la pression des Américains. On l'aura compris : si solution il doit y avoir pour mettre un terme à la crise nord-coréenne, elle ne peut provenir que de Washington.

D'où les atermoiements de Moscou. Pyongyang est un allié historique, une ancienne république soeur qui n'aurait sans doute pas pu se lancer dans la course nucléaire sans les transferts de la technologie soviétique. Mais depuis la chute de l'URSS, les relations se sont relâchées et se résument aujourd'hui à des trafics économiques peu glorieux. Des prisonniers politiques nord-coréens sont expédiés dans les forêts sibériennes comme bûcherons - pour ne pas dire esclaves - tandis que les ports de Chongjin, de Hungnam et de Wonsan servent de relais à Vladivostok, pris par les glaces près de six mois par an. Le fait est que pour Moscou, qui a bien d'autres chats à fouetter, la question nord-coréenne n'est pas cruciale. En bonne logique, toute solution qui mettrait un terme à l'aventurisme nord-coréen et au risque de déflagration nucléaire devrait satisfaire le Kremlin. Mais comme il ne saurait être question de se ranger derrière la bannière américaine, la Russie, autoritaire et nationaliste, s'est rapprochée de la ligne chinoise : évitons de provoquer Pyongyang. Pour autant, ce rapprochement n'est pas un ralliement. Le moment venu, Moscou pourrait bien jouer sa propre carte. La Corée du Nord multiplie, d'ailleurs, les appels du pied en ce sens. Depuis son avènement en décembre 2011, Kim Jong-un a tout fait pour sortir de la léthargie la côte est de son pays, traditionnellement tournée vers les échanges avec la Russie ; et cela, afin de compenser le dynamisme de la côte ouest, liée au commerce avec la Chine. Et s'il a finalement renoncé à se rendre à Moscou en mai 2015, le maître de Pyongyang n'a pas fait, non plus, le traditionnel voyage de Pékin. Isolement diplomatique ? Il semble plutôt qu'il fasse monter les enchères. Contrairement à tous ses collègues, il a le temps. Il n'a aucune échéance électorale à redouter puisqu'il règne sur le pays par droit d'héritage.

Le scandale permanent

En épigone de Machiavel, la Corée du Nord a parfaitement compris le parti qu'elle pouvait tirer de cette situation. Elle doit diviser pour régner. Tout le monde est contre elle, mais personne n'est d'accord ; ce qui paralyse toute action concertée. Il lui faut donc tout mettre en oeuvre pour maintenir et même accroître ces antagonismes. Comment faire ? La diplomatie classique ne fonctionnerait pas. Pour excellents que soient les négociateurs coréens, comme le prouve l'éclatante réussite économique du Sud, ils ne sauraient en remontrer à des puissances comme la Chine, les États-Unis ou même la Russie, expertes dans l'art subtil de la carotte et du bâton. Le Nord a donc opté pour la méthode inverse, l'anti-diplomatie par excellence, c'est-à-dire le scandale permanent. Tout est bon pour indigner l'opinion internationale. Aux provocations nucléaires et balistiques s'ajoutent ainsi le spectacle terrifiant de l'absolutisme intégral, avec son cortège de caprices arbitraires, d'acclamations serviles et de purges sanglantes, l'horreur de camps de concentration qui n'ont rien à envier au goulag ou à l'Allemagne nazie et la tragédie de provinces entières abandonnées aux inondations et à la malnutrition. Et comme si cela ne suffisait pas, nombre de médias, d'internautes naïfs et d'explorateurs à la petite semaine, fascinés, en rajoutent dans l'épouvante, que ce soit en relayant en boucle des anecdotes délirantes, souvent façonnées de toutes pièces - grande spécialité des sectes religieuses sud-coréennes -, en caricaturant à l'envi Kim Jong-un en satrape obèse, lunatique et infantile ou encore en se précipitant à Pyongyang avec l'enthousiasme d'adolescents en goguette découvrant la Maison hantée de la foire du Trône.

Pour être certaine de faire mouche, la Corée du Nord est passée maître dans l'instrumentalisation du calendrier. Elle respecte d'abord scrupuleusement le sien, démontrant au passage que c'est elle qui donne le tempo. À chaque anniversaire - naissance ou mort de Kim Ier, de Kim II ou de Kim III -, à chaque date historique, Pyongyang se rappelle à notre bon souvenir. L'essai de janvier ? Il correspondait à la date de naissance de Kim Jong-un, né un 8 janvier (de quelle année ? Le doute plane toujours). L'essai de septembre ? Il s'agissait de célébrer le 68e anniversaire de la fondation de la République populaire démocratique de Corée, nom officiel de la monarchie Kim. Viennent ensuite les rendez-vous rituels. Depuis des décennies, les États-Unis et la Corée du Sud se livrent à des exercices militaires conjoints qui ont lieu chaque année au printemps ou à l'automne. Le Nord ne le supporte pas et, chaque fois, réagit violemment. Nous n'y avons pas échappé cette année. Aux manoeuvres Ulchi Freedom (5) ont répondu le tir balistique du 5 septembre puis l'essai nucléaire du 9. Pyongyang n'oublie pas non plus les principales consultations électorales, à savoir les élections américaines tous les quatre ans, les sud-coréennes tous les cinq ans. Barack Obama a donc eu droit à sa salve de sortie et celui ou celle qui lui succédera à la Maison-Blanche devra à coup sûr faire face à une crise de « joyeux avènement ». Même certitude pour le successeur de Park Geun-hye, qui sera élu en décembre 2017 : on peut être certain que le « vent du Nord » (6) soufflera dès son entrée en fonctions. Enfin, pas question de laisser passer les événements exceptionnels, comme le récent sommet du G20 de Hangzhou (Chine), début septembre, que Pyongyang a sciemment gâché à coups de tirs de missiles. Séoul, qui organise les prochains Jeux olympiques d'hiver en février 2018, sait d'ores et déjà qu'ils ne seront pas de tout repos - d'autant que le site de Pyeongchang est à quelques encablures du Nord. En somme, la Corée du Nord est une dictature cabotine : elle ne supporte pas qu'on ne parle pas d'elle.

Le retour de la guerre froide

Risquée, cette stratégie se révèle payante dès lors qu'on y met les moyens. En provoquant le dégoût, en suscitant les condamnations, en s'imposant à tout bout de champ dans l'actualité, Pyongyang pousse à la cacophonie entre ses adversaires et renverse leurs fragiles châteaux de cartes diplomatiques. Seul bémol : pour ne pas lasser, il lui faut aller toujours plus vite et frapper toujours plus fort. C'est un dilemme que les médias populistes connaissent bien. Mais le Nord en a pris son parti, comme l'atteste le premier semestre 2016. De fait, deux essais nucléaires et vingt tirs balistiques ont largement rebattu les cartes. Dans un premier temps, Séoul, qui s'est consciencieusement rapproché de Pékin depuis 2013, a espéré que la Chine partagerait son indignation et prendrait des mesures draconiennes pour faire plier Pyongyang. Mais fidèle à sa tactique de prudence, Pékin s'est contenté de faire les gros yeux sans rompre formellement avec le Nord. À en croire les milieux diplomatiques, Xi Jinping aurait même refusé de répondre aux appels téléphoniques de son homologue sud-coréenne qui, frustrée par ce manque de solidarité, s'est naturellement tournée vers les États-Unis, rejoignant ainsi le Japon, exaspéré quant à lui par son contentieux maritime avec la Chine (7). Pressés par leurs alliés, les Américains ont donc décidé en juillet d'installer le système THAAD en Corée du Sud.

La réaction ne s'est pas fait attendre. Découvrant qu'une partie de leur territoire se trouvait dans le rayon d'action de ce dispositif anti-missile, Pékin et Moscou ont fait état de leurs protestations et, du coup, ont pris leurs distances vis-à-vis de la politique de sanctions à l'encontre du Nord. Washington a aussitôt rétorqué que Pékin portait une « responsabilité importante » dans l'obstination du régime Kim. De fait, la Chine continue à livrer à la RPDC le pétrole dont celle-ci a un besoin vital. Autrement dit, les rodomontades de Kim Jong-un ont conduit à une nouvelle poussée de guerre froide et à un rapprochement de Pyongyang avec Pékin et Moscou, ce qui n'est déjà pas si mal ! Mais ce n'est pas tout. Au Sud, l'opinion accuse la présidente Park d'avoir opté pour un renforcement du protectorat militaire américain qui pourrait même se prolonger dans le secteur économique, avec l'appui du Japon qui ne cesse d'accroître ses investissements en Corée. Si l'élection présidentielle de décembre 2017 aboutissait à une alternance politique, Séoul pourrait à nouveau changer de braquet et proposer de relancer le dialogue avec le Nord...

En somme, Kim Jong-un a adopté la stratégie d'Érostrate et cela marche. En mettant régulièrement le feu aux poudres ou, du moins, en menaçant en permanence de le faire, il a obtenu ce qu'il voulait. On ne parle que de lui, on n'écoute que lui, on ne se positionne que par rapport à lui. Et comme chacun réagit selon sa propre logique, il obtient finalement gain de cause. Au bord de l'effondrement il y a vingt ans, la Corée du Nord s'est redressée vaille que vaille et dispose désormais d'un arsenal d'une dizaine de têtes nucléaires. Lors de son avènement, Kim Jong-un s'était fait fort de suivre la voie du byongjin, c'est-à-dire du développement parallèle consistant à faire de la Corée un « pays respecté et prospère » (8) et, en même temps, une puissance atomique. Or, si le Nord-Est du pays demeure en proie à la misère et aux catastrophes écologiques (9), les provinces du Sud-Ouest et surtout Pyongyang se sont nettement développés depuis une décennie. Et qu'on le veuille ou non, le Nord détient de facto l'arme nucléaire. Kim Jong-un a donc tout lieu d'être satisfait.

Alors, que faire ? À nos dirigeants d'en décider, bien évidemment, notamment ceux de demain. Les regards se tournent en ce moment vers Washington où le successeur de Barack Obama ne manquera pas de rebattre à son tour les cartes nord-coréennes. Mais nous autres observateurs, avertis ou non des choses coréennes, pouvons sans doute aussi jouer un rôle. Inférieur en termes militaires, économiques ou démographiques, Pyongyang a délibérément investi le champ médiatique où, portés par le Net, règnent le sensationnalisme, le sentimentalisme et le complotisme. À cet égard, le piratage en décembre 2014, par des hackeurs nord-coréens, du groupe Sony Pictures, coupable d'avoir produit L'Interview qui tue (10), une pochade américaine tournant la Corée du Nord en dérision, s'est révélé un coup de maître. Aussi, en traitant Kim Jong-un en vedette people, en se référant en permanence à son sujet à Orwell et à Ubu roi, en faisant de lui une sorte de Fu Manchu 2.0, en prenant Pyongyang pour un Stalin-land kitsch, nous jouons en fait le jeu du Nord. Nous acceptons ses foucades, ses oukases et ses chantages. Et nous nous étonnons ensuite qu'il soit apparemment si difficile d'y répondre. Le temps n'est-il pas venu d'être plus mesuré, plus réfléchi et, surtout, plus silencieux ? Lorsqu'au cours de son procès les Éphésiens comprirent qu'Érostrate avait mis le feu au temple d'Artémis dans le seul but de devenir célèbre, ils le condamnèrent à la seule sanction qui s'imposait : le silence. Ils interdirent à jamais de citer son nom. Leur sentence ne fut pas respectée et c'est bien dommage. Évitons de commettre la même erreur avec Kim Jong-un. N'en parlons plus, du moins à tort et à travers. Abandonnons-le aux murmures feutrés des négociations diplomatiques qui en ont vu d'autres. Et alors, peut-être, sera-t-il poussé à changer de stratégie.

 


Notes :


(1) Les principales résolutions de l'ONU visant la Corée du Nord sont les suivantes : n° 1718 (14 octobre 2006), 1874 (12 juin 2009), 2087 (22 janvier 2013), 2094 (7 mars 2013), 2270 (2 mars 2016) et 2276 (24 mars 2016).

(2) L'annexe de la résolution de l'ONU liste précisément les objets interdits de vente en Corée du Nord : « Les montres de luxe (montres-bracelets, montres de gousset et autres dotées d'un boîtier en métal précieux ou en métal doublé de métal précieux), les véhicules de loisirs aquatiques (scooters des mers) et les motoneiges (d'une valeur supérieure à 2 000 dollars), les articles en cristal au plomb ou encore les équipements de sport et de loisir. »

(3) Fondée en 2002 à la frontière ouest entre les deux Corées, cette zone économique où s'étaient implantées une centaine d'usines sud-coréennes employait jusqu'à 50 000 Nord-Coréens et fournissait à Pyongyang un apport en devises très appréciable.

(4) Ces investissements dans des usines de confection et de produits de consommation (cigarettes, cosmétiques) sont essentiellement le fait d'hommes d'affaires d'origine coréenne.

(5) Subtilité coréenne, le nom de cette manoeuvre est une provocation à l'égard de Pyongyang. Célèbre pour avoir repoussé une invasion chinoise en 612, le général Ulchi est considéré par les Coréens comme l'un des plus grands héros de leur histoire militaire, notamment au Nord dont il était originaire (des siècles avant que le pays ne soit coupé en deux comme aujourd'hui).

(6) L'expression de « vent du Nord » est classique en Corée du Sud où elle désigne à la fois les menaces proférées par Pyongyang et l'instrumentalisation qu'en font les conservateurs pour s'imposer dans l'opinion.

(7) Depuis quelques années, Pékin demande le retour à la souveraineté chinoise des îles Senkaku (dites Diaoyutai en chinois, c'est-à-dire de la « pêche aux poissons ») annexées par l'archipel nippon en 1895, lors du traité de Shimonoseki. Jugée comme une provocation, cette revendication exaspère l'opinion japonaise.

(8) La formule a été utilisée par Kim Jong-un lors des voeux qu'il a adressés à la population nord-coréenne en janvier 2012.

(9) En septembre 2016, la crue du fleuve Tumen, qui sert de frontière entre la Corée du Nord, la Chine et la Russie, a fait plus de 200 morts et détruit 16 000 ha de terres agricoles.

(10) L'Interview qui tue !, The Interview en américain, a été tourné par Evan Goldberg et Seth Rogen et est finalement sorti sur les écrans le 25 décembre 2014.