Politique Internationale - La Revue n°151 - PRINTEMPS - 2016

sommaire du n° 151
LE NOUVEAU TOTALITARISME CHINOIS
Entretien avec Murong XUECUN
Écrivain chinois. Auteur, entre autres publications, de : Oublier Chengdu, Éditions de l'Olivier, 20
conduit par
Philippe GRANGEREAU
Journaliste, ancien correspondant en Chine de Libération (1985-1988 ; 2006-2007 ; 2009-2015).
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Philippe Grangereau - Votre roman Danse dans la poussière rouge a été publié en Chine en 2011. Depuis lors, une vaste campagne anti-corruption a mis au jour une situation pire encore que celle que vous décrivez. Avez-vous été surpris par ces informations ?



Murong Xuecun - Je n'ai pas mis dans mon livre tout ce que je savais sur la corruption, car il y avait des choses tellement extravagantes que j'avais peur que mes lecteurs ne me croient pas. Par exemple, j'avais appris qu'un haut fonctionnaire de Canton se faisait livrer une ou deux filles vierges tous les vendredis soir. Cette histoire, pourtant vraie, ressemblait tant à une affabulation que j'ai renoncé à l'inclure dans mon texte. Rétrospectivement, j'ai eu tort car les dernières révélations sont plus grotesques encore. Figurez-vous qu'on a découvert, chez un ancien membre du Politburo, plusieurs tonnes de billets de banque...



P. G. - Jusqu'à la fin des années 1970, la Chine était clairement une dictature totalitaire communiste. Comment définiriez-vous la nature du pouvoir aujourd'hui ?



M. X. - On peut qualifier ce régime de « nouveau totalitarisme de marché ». Ce n'est plus comme autrefois ; l'administration doit désormais être efficace. Sur le plan économique, il ne s'agit plus de contrôler l'ensemble des ressources, mais de livrer une partie de l'industrie aux forces du marché, tout en gardant la mainmise sur des industries essentielles telles que l'armement, les communications, les transports ou l'électricité. La grande différence par rapport au passé, c'est qu'aujourd'hui le totalitarisme se sert des lois du marché pour renforcer son emprise.

Sur le plan idéologique, il a fallu prendre en compte le fait que le marxisme-léninisme-stalinisme, naguère martelé en boucle sur tous les médias, était désormais discrédité, et même ridiculisé. Un renouvellement s'imposait. Ce « nouveau totalitarisme de marché » a ainsi accouché d'un système de propagande segmenté « de marché ». Fini le temps où la lecture du Quotidien du peuple était obligatoire pour tous ! La classe moyenne dispose de ses propres revues, et les basses classes ont les leurs, qui distillent un discours sur mesure. Le pouvoir utilise de nouveaux outils sur Internet, comme le « great firewall » (la « Grande muraille » électronique qui sert à censurer l'information et les médias sociaux), pour « gérer » comme bon lui semble la société. Ce « nouveau totalitarisme » octroie à la population certaines libertés individuelles, mais personne n'oublie que celles-ci peuvent être révoquées à n'importe quel moment et sans avertissement.



P. G. - Ce n'est donc pas parce que la Chine progresse sur le plan économique qu'elle se démocratise...



M. X. - Les trente dernières années ont montré que cette trajectoire d'une économie de marché placée sous contrôle autoritaire a peu de chance de conduire à la démocratie. Ce type de développement économique ne fait, au contraire, que renforcer le nouveau totalitarisme dont je parlais à l'instant. L'économie s'est considérablement développée au cours de la période 2008-2012. Or, durant ce laps de temps, le pouvoir a accentué son contrôle sur les industries d'État et les entreprises étrangères, et a accaparé de nombreuses ressources. Si, parallèlement à cet essor économique, la Chine laissait éclore la liberté de parole, la démocratie pourrait progresser. Internet constitue un moyen idéal pour stimuler cette liberté de parole et élargir le champ des libertés.



P. G. - Mais il y a la censure...



M. X. - Elle est d'une efficacité redoutable. La « Grande muraille de la censure » comporte néanmoins de nombreuses brèches béantes au travers desquelles des gens comme moi peuvent se faufiler, notamment grâce aux Réseaux virtuels privés (1) (VPN). Nous sommes très peu à pouvoir le faire, mais l'important est qu'une partie de la population ait cette possibilité. On est très loin de l'époque où les Chinois ne pouvaient avoir accès à la moindre bribe d'information provenant de l'extérieur.



P. G. - La Chine est-elle en crise ?



M. X. - Je le pense. D'ici à 2035, la Chine va connaître de grands bouleversements. Des bouleversements tels qu'ils précipiteront peut-être l'effondrement du Parti communiste. L'idéologie du Parti, qui est le fondement de son pouvoir, ne cesse d'être battue en brèche. Quelqu'un croit-il encore dans le communisme ? Des personnages comme Zhou Yongkang (2) sont-ils de dignes représentants du prolétariat ? Qui peut réellement penser que le but du Parti est de « servir le peuple » ? Même les hauts fonctionnaires n'ont plus la foi.

Cette profonde crise de légitimité du Parti est en train de se doubler d'une crise économique. La possibilité d'une folle envolée des prix semblable à l'inflation galopante des années 1940 n'est plus à écarter. Pendant ce temps, les consciences s'éveillent, surtout grâce à Internet et à certains médias. Depuis 2009 sur Weibo (3), les critiques contre le Parti surgissent de partout, même si elles se dissimulent sous différents euphémismes et jeux de mots pour ne pas attirer l'attention de la censure. Les « discussions de groupes » très critiques, qui réunissent plus de 10 000 internautes, se sont multipliées au point que si la police avait ordre d'arrêter tout le monde elle en serait bien incapable ! En outre, les conflits opposant des manifestants aux autorités, sur des sujets aussi divers que les atteintes à l'environnement ou les expropriations forcées, surgissent au rythme de 180 000 par an. Ils concernent des individus de plus en plus jeunes et de plus en plus instruits.



P. G. - D'où peut venir le changement ?



M. X. - Un soulèvement, s'il survient, risque fort d'avoir pour fer de lance des groupes chrétiens, qui sont en plein essor. Selon l'Institut de sondage américain Pew, il y avait en 2013 quelque 58 millions de protestants et 9 millions de catholiques en Chine (4). Le Parti, qui ne s'y trompe pas, exerce contre eux une forte répression qui va de la destruction des églises et des croix de clocher dans la région de Wenzhou à l'arrestation de membres des communautés protestantes indépendantes à Chengdu et à Pékin. Ces pasteurs, ces prêtres et leurs cohortes de nouveaux croyants font preuve d'un grand courage, de militantisme et d'unité.



P. G. - Vous attendez-vous à une nouvelle révolution ?



M. X. - Un incident pourrait tout déclencher. Certes, l'actuel système gouvernemental de contrôle de la population, aussi efficace qu'implacable, est précisément conçu pour éviter qu'un conflit local ne dégénère en soulèvement général. Mais ce système d'« harmonisation » de la société a atteint ses limites, et beaucoup de gens s'attendent à une sorte de nouveau Tiananmen, comme en 1989.



P. G. - L'énorme mobilisation de Tiananmen n'avait été possible que parce que des divisions étaient apparues au sommet du pouvoir...



M. X. - L'existence de divergences au sein du pouvoir n'est plus une condition nécessaire. Comme l'a montré la révolution tunisienne, ce qui compte, c'est le rôle de relais joué par les médias et les systèmes d'échange d'informations. C'est d'ailleurs pour cette raison que le gouvernement du président Xi Jinping consacre tant d'efforts à tenter de contrôler Internet et les réseaux sociaux. Pour le pouvoir, c'est là que réside le grand danger. Une sorte de course s'est engagée entre la censure, d'une part, et les outils qui permettent de la contourner, d'autre part. J'ai du mal à croire que la censure sortira éternellement victorieuse de ce bras de fer.



P. G. - Où étiez-vous au moment des événements de Tiananmen d'avril-juin 1989 ?



M. X. - J'avais 15 ans et j'allais à l'école dans un petit village de la province du Jilin. Je dois préciser que notre famille est originaire de la province du Shandong, à plus d'un millier de kilomètres de là, mais nous avons dû tous migrer au Jilin dans les années 1960 pour fuir la famine qui dévastait de vastes zones du pays.

Dans notre village du Jilin, en 1989, il n'y avait qu'une petite télé en noir et blanc pour 2 000 habitants ; mais c'est grâce à cet appareil que j'ai pu suivre les événements de Tiananmen. Y compris l'épique débat entre le premier ministre Li Peng et le leader étudiant Wuer Kaixi. Lorsque la répression a commencé, deux choses m'ont marqué. L'image du cadavre calciné d'un soldat que montrait la télévision, et la phrase très étudiée, prononcée par un présentateur à propos de la fameuse photo de l'homme seul faisant face à une colonne de chars. Le présentateur s'est exprimé ainsi : « Si notre colonne d'acier avait voulu continuer d'avancer, est-ce que cet insecte de gangster bloquant la route aurait vraiment pu nous arrêter ? » J'ai immédiatement pensé : bien sûr que les chars l'auraient écrasé ! Je me suis presque laissé embobiner par la propagande.

Mais après mon entrée à l'Université Zhengfa à Pékin, en septembre 1992, le voile s'est déchiré petit à petit sur la réalité de ces événements. À la mi-octobre, un étudiant de troisième année est venu bavarder dans le dortoir des nouveaux arrivants. Il était originaire de Tianjin et s'appelait Mu Xiaojun. Plus tard, il a été emprisonné. Il nous a offert des cigarettes, puis il a lancé à la cantonade : « Eh les gars, vous savez ce qui s'est passé ici en 1989 ? » On lui a répondu que non. « Eh bien, les étudiants de Zhengfa ont été les premiers en tout : les premiers à manifester, les premiers à fonder une fédération autonome des étudiants, etc. » Il nous a tout raconté. On avait un professeur d'économie politique qui avait participé à Tiananmen, et on a essayé de le faire parler discrètement. C'est là que j'ai vraiment commencé à comprendre ce qui s'était passé.

L'année suivante, je suis moi-même allé dans le dortoir des jeunes arrivés de ma province et je leur ai demandé : « Eh les gars, vous savez ce qui s'est passé ici en 1989 ? »



P. G. - Si l'on replace Tiananmen dans la perspective de 3 500 ans d'histoire chinoise, diriez-vous que c'est un événement important ?



M. X. - Bien sûr. C'était un mouvement d'opposition au Parti communiste spontané et d'ampleur nationale, qui a fini par être réprimé de manière féroce. Cette cruauté mémorable ne s'est pas seulement manifestée à Pékin, avec les tirs sur la population, les chars dans les rues, les arrestations massives et les vastes purges. Il ne faut pas oublier la répression qui a frappé à des degrés divers les dizaines de villes où des manifestations avaient eu lieu. Le nombre d'arrestations a été considérable. Jusque dans les années 2000, les autorités refusaient de délivrer un passeport à ceux qui avaient pris part au mouvement de Tiananmen. Lorsque j'ai sollicité l'obtention d'un passeport en 2003, l'administration m'a obligé à certifier par écrit que je n'étais ni un vétéran de Tiananmen ni un membre de la secte Falungong (5)... Et puis Tiananmen a aussi été un événement capital dans l'histoire du monde. N'oublions pas que la communauté internationale a alors imposé des sanctions à la Chine.



P. G. - La mémoire de Tiananmen est interdite en République populaire de Chine, tout comme l'est celle d'un autre épisode historique plus grave encore - la Grande famine - qui, selon les meilleurs historiens, a fait entre 36 et 45 millions de morts entre 1958 et 1962. Comment vous-même avez-vous appris son existence ?



M. X. - Vers 2004 ou 2005, en lisant sur Internet des échanges à ce propos sur un forum de discussion. On y parlait de 60 à 80 millions de morts... Il y avait aussi des témoignages. J'en ai été profondément ébranlé. Les années suivantes, j'ai désespérément cherché tout ce que je trouvais sur cette grande famine pour vérifier. Mais il a fallu que je me procure, à Hong Kong, les livres des historiens Yang Jisheng et Frank Dikötter pour vraiment prendre la mesure de cet événement incroyable (6).



P. G. - Que se passe-t-il quand tout un peuple ignore sa véritable histoire ?



M. X. - Il en résulte une division extrême entre ceux qui savent, ceux qui ne savent pas et ceux qui ne veulent pas savoir. En 2012, Lin Zhibo, un haut responsable du Quotidien du peuple, a prétendu que le bilan de la Grande famine - plusieurs dizaines de millions de morts - avait été inventé de toutes pièces pour, selon lui, « souiller la réputation du président Mao ». Ce négationnisme a déclenché les réactions de centaines de milliers d'internautes. Certains ont cité des passages du livre de Frank Dikötter, d'autres ont brandi des chiffres officiels. Mais je me suis surtout rendu compte que, dans l'ensemble, l'immense majorité des gens nageaient dans l'ignorance la plus totale. L'un d'eux a posé cette question stupide : « S'il n'y avait plus assez de céréales, pourquoi ne mangeaient-ils pas de la viande ? » Authentique !

Au fond, la conséquence la plus choquante de ce mensonge collectif reste pour moi le refus entêté de certains d'accepter la réalité. Cela va très loin. Je pense à ma grand-mère maternelle qui récuse totalement l'existence de la Grande famine, en dépit des épreuves qu'elle a elle-même traversées. Mon grand-père - son propre mari - y a succombé... Mais, malgré tout, elle rejette totalement l'idée que Mao Zedong ait pu être néfaste en quoi que ce soit. La propagande a érigé chez elle un obstacle psychologique insurmontable qui l'empêche de distinguer le vrai du faux. Elle portera, je le crains, ce mensonge en elle jusqu'à sa mort.  



P. G. - Quel est le sujet de 2072, notre nouvelle époque, le roman auquel vous travaillez ?



M. X. - L'intrigue se situe en Chine en l'an 2072. À cette époque, il n'y a ni tribunaux, ni prisons, ni Parti communiste, et tout le monde est heureux. À la naissance, les bébés sont soumis à une ablation d'une partie de leur cerveau. Cette lobotomie leur ôte la capacité d'exprimer certains sentiments, comme la colère et la tristesse. Ce type de chirurgie est, à l'heure actuelle, bel et bien pratiqué dans certains hôpitaux psychiatriques chinois. Dans mon roman de science-fiction, la population, privée du sentiment de colère, est devenue obéissante. L'autorité supérieure, que j'appelle « zuigao tongshuai » (« le grand commandant en chef ») est un avatar du « Big Brother » de 1984. Chaque année, les éditions successives des dictionnaires sont amputées de certains mots, tels que « haine », « amour »...



P. G. - Cette fiction vous a été soufflée par les méthodes qu'emploie actuellement la propagande du Parti...



M. X. - La propagande s'emploie effectivement à rendre confus les mots et les concepts gênants. Le sens de « démocratie » a ainsi été intentionnellement multiplié, dilué et modifié au fil des ans. Lorsqu'un cadre fait une suggestion à son supérieur, cela s'appelle « faire une proposition démocratique ». Une « réunion sur la vie démocratique » est un débat interne au Parti. Si, au restaurant, vous commandez un plat sans demander l'avis des autres convives, ils diront de vous que vous « n'êtes pas démocratique ». Le même sort a été réservé à d'autres mots comme « État de droit ». Cette manipulation du langage influence évidemment l'échelle des valeurs de la population... car si un mot veut tout dire, il ne veut plus rien dire.



P. G. - Vos critiques vont de plus en plus loin...



M. X. - Il y a quelque temps, je m'en suis pris à un discours du président Xi Jinping sur le rôle de la littérature, en disant qu'il voulait mettre les écrivains sous sa coupe. Des amis, paniqués, m'ont aussitôt appelé pour me dire que je n'aurais pas dû mentionner nommément Xi Jinping car c'était très dangereux. Ce qui ne m'a pas empêché de recommencer un peu plus tard et d'affirmer que la campagne anti-corruption du président s'apparentait plutôt à une purge stalinienne.



P. G. - Que pensez-vous de Mo Yan, le prix Nobel de littérature 2012 ?



M. X. - Cet écrivain fait partie du système de propagande. Dans ses interviews et ses discours, il chante les louanges du Parti communiste, du gouvernement et du président Xi Jinping. Il ressemble davantage à un cadre du régime qu'à un écrivain.



P. G. - Votre audace critique est-elle récente ?



M. X. - En 2011, j'ai délibérément fait le choix de dire ce que je pense. Il ne faut pas croire que ce choix soit facile. Avant, je vendais mes romans à plus d'un million d'exemplaires, alors que maintenant je ne peux pratiquement plus publier en Chine continentale. Il n'y a pas d'interdit officiel, mais dans la réalité des faits je suis interdit de publication ; et cela n'est peut-être que le début de la punition que m'infligeront les autorités. Se confronter au régime en place est risqué ; d'autant plus risqué quand on a une famille à charge.



P. G. - Qu'est-ce qui vous a fait basculer du côté de la critique ?



M. X. - Je me suis livré à un pugilat mémorable avec l'éditeur et censeur de mon livre Il manque un remède à la Chine. Il voulait supprimer tellement de passages et changer tellement de mots que j'ai totalement perdu patience. Il voulait passer à la trappe toutes les phrases un peu mordantes. Il ne fallait pas dire du bien des États-Unis, il fallait remplacer une critique de la bureaucratie impériale chinoise par une critique de la bureaucratie européenne du Moyen Âge... j'en ai eu plein le dos ! C'est ça qui a tout déclenché. Un autre événement m'a cependant renforcé dans ma décision de devenir un écrivain réellement indépendant : l'un de mes vieux amis, Ran Yunfei, écrivain, blogueur et militant démocrate, a été arrêté en février 2011. J'ai instinctivement et immédiatement décidé de prendre fait et cause pour lui, et de le défendre. Il a été le premier d'une longue série. Au cours des deux dernières années, pas moins de treize de mes amis ont été arrêtés ou interpellés, presque tous de manière arbitraire. À ce stade-là, ce n'est plus de la colère qu'on ressent, mais de la stupéfaction et de l'écoeurement.



P. G. - La « guobao » (la police politique) vous rend-elle souvent visite ?



M. X. - Oui, je suis assez souvent, comme on dit, « invité à boire le thé » avec eux. Pour vous donner un exemple, en septembre 2015 ils sont venus me voir trois fois. Parfois ils me posent des questions anodines du genre : « Pensez-vous qu'il soit utile que les écoliers apprennent par coeur les poèmes de la dynastie Tang ? » Je leur réponds, et ils ont l'air de s'intéresser sincèrement à mon point de vue. Mais, au milieu de ces bavardages sans queue ni tête qui ont finalement pour but de me faire baisser la garde, ils m'aiguillent vers des sujets sensibles. Au début, je pensais qu'ils venaient pour bavarder parce qu'ils n'avaient rien d'autre à faire d'intéressant, puis j'ai compris qu'ils rédigeaient après chaque rencontre un rapport destiné à leurs supérieurs.

Dernièrement, ils m'ont demandé ce que je pensais des manifestations pour la démocratie qui ont eu lieu à Hong Kong en 2014. Ils cherchaient sans doute à savoir si je me tiendrais tranquille au cas où ils m'autoriseraient à aller à Hong Kong. Une autre fois, ils sont venus me trouver un beau matin pour me dire : « On sait que vous avez rendez-vous avec un journaliste japonais cet après-midi, mais nous sommes désolés de vous informer que cette interview ne pourra pas avoir lieu... on ne vous laissera pas le rencontrer. » Comme je ne voulais pas que ce journaliste m'attende pour rien, je lui ai envoyé un SMS pour m'excuser en prétextant que j'étais trop occupé.

Parfois, je marque des points : il y a un ou deux ans, j'avais été invité à une réception à l'ambassade d'Allemagne à Pékin. Cinq minutes après mon arrivée, je reçois un coup de fil. C'était eux : « Où êtes-vous ? » Je leur réponds : « À l'ambassade d'Allemagne. » Et eux : « Putain, on voulait t'en empêcher ! » En entendant ça, j'ai beaucoup ri.



P. G. - Risquez-vous de finir derrière les barreaux ?



M. X. - Il y a des chances.



P. G. - Vous n'avez pas peur ?



M. X. - Je connais très bien les centres de détention, parce que j'ai fait une enquête sur ces sites en interrogeant d'anciens détenus. Ce sont de véritables enfers sur terre, et ils me terrifient. Quand je suis chez moi et que la nuit tombe, je me demande si l'on va frapper à ma porte. Les arrestations ont toujours lieu la nuit. Mais je chasse vite ces pensées dès qu'elles surviennent pour ne pas être paralysé par ce genre de peur.



 


Notes :


(1) Les Réseaux virtuels privés (Virtual private networks, ou VPN en anglais) sont des plates-formes Internet virtuelles qui permettent d'accéder à des sites Internet distants comme si l'on était connecté au réseau local. Tout un chacun peut s'abonner à ces VPN, qui agissent comme des intermédiaires anonymes. Si l'internaute d'un pays A désire se connecter au site d'un pays B, mais en est empêché par le pare-feu des autorités de censure de A, il lui suffit de passer par un VPN qui fera croire au système de censure de A que l'internaute du pays A est un internaute du pays B - qu'il convient donc de laisser circuler tranquillement.

(2) Ancien haut responsable des appareils sécuritaire et judiciaire, condamné en 2015 pour « corruption et abus de pouvoir » à la prison à perpétuité.

(3) Le « Twitter » chinois.

(4) Selon les chiffres officiels, il y a 6 millions de catholiques et 21 millions de protestants.

(5) Mouvement politico-religieux d'inspiration bouddhiste interdit en Chine depuis 1999.

(6) Yang Jisheng, Stèles, Seuil, 2012 ; Frank Dikötter, Mao's Great Famine, Walker & Company, 2010. Yang Jisheng évalue à 36 millions le nombre de personnes mortes de faim et de mauvais traitements durant la Grande famine de Mao, tandis que Frank Dikötter situe le bilan autour de 45 millions de morts.