Politique Internationale - La Revue n°151 - PRINTEMPS - 2016

sommaire du n° 151
LE GRAND RETOUR DE L'IRAN
Article de Jean-Paul BURDY
Historien, ancien élève de l'École normale supérieure. Maître de conférences associé au master « Méd
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La République islamique d'Iran envoie des signaux contradictoires avec, d'un côté, la signature de l'accord du 14 juillet 2015 par lequel Téhéran s'engage à renoncer à ses programmes nucléaires à finalités militaires et, de l'autre, un engagement croissant de ses forces en Irak et en Syrie, doublé d'une escalade verbale à l'encontre de l'Arabie saoudite.

Voulu par Washington, l'accord nucléaire permet à Téhéran de se poser en puissance réaliste et responsable, représentée par deux hommes clés : le très affable président de la République Hassan Rohani et son habile ministre des Affaires étrangères Mohammed Javad Zarif, figures désormais familières des réunions internationales. A contrario, le soutien politique et militaire inconditionnel au régime du président Bachar al-Assad à Damas, en coordination avec Moscou, la mobilisation de milices chiites radicalisées, la persistance de vitupérations anti-impérialistes, la relance de la fatwa contre Salman Rushdie, maintiennent l'image d'un Iran infréquentable : les pasdarans (Gardiens de la révolution) et plus particulièrement leur Force d'intervention extérieure (Al-Qods), commandée par l'omniprésent général Ghassem Soleimani, incarnent cette dimension déstabilisatrice, voire subversive.

Depuis toujours, la République islamique a joué sur tous les registres d'action possibles d'une puissance contestée, dans un environnement moyen-oriental instable et conflictuel. Malgré son importance, l'accord nucléaire ne doit donc pas être surestimé. Même s'il alimente entre Téhéran et Riyad une guerre froide qui se déploie dans l'ensemble du Moyen-Orient, il est, en réalité, déconnecté de l'implication grandissante de l'Iran dans les conflits régionaux et de son rapprochement stratégique avec la Russie.

Quelle crédibilité pour l'accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015 ?

Dissuasion et puissance : quelques logiques du programme nucléaire

La « crise du nucléaire iranien » ouverte en 2002 a revivifié les tensions avec les États-Unis, renvoyé Téhéran à son isolement international et soumis le pays à des sanctions d'une sévérité croissante. Au-delà de la « menace nucléaire iranienne » dénoncée par nombre de géopoliticiens occidentaux (1) et instrumentalisée par certains politiques, il n'est pas inutile de prendre un peu de recul sur ce dossier ancien. Les programmes lancés par le shah d'Iran dans les années 1950 avec l'aide des Occidentaux concernaient le nucléaire civil, mais recélaient déjà des potentialités militaires. L'Iran, membre de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), a ensuite signé et ratifié le traité de non-prolifération (TNP) de 1970, puis son protocole additionnel en 2003. Au lendemain de la révolution, Téhéran a déclaré qu'il abandonnait tout projet de nucléaire militaire, considéré comme « contraire à l'islam » par le Guide suprême Khomeyni. Cette position a été ultérieurement et secrètement révisée dans une logique de « néo-nationalisme nucléaire ». Des enseignements doctrinaux avaient été tirés de la guerre d'agression lancée en 1980 par Saddam Hussein - lequel n'avait pas hésité à utiliser des armes chimiques et à tirer des missiles sur les grandes villes iraniennes. De même, la République islamique n'ignorait pas qu'un certain nombre d'États, certes non signataires du TNP, et par conséquent non soumis aux contrôles onusiens, avaient accédé au statut nucléaire avec l'assentiment des cinq grandes puissances détentrices : Israël (détenteur non déclaré depuis 1967), le Pakistan (dont le programme a été pour partie financé par l'Arabie saoudite) et l'Inde. Sans oublier la lointaine Corée du Nord, avec laquelle l'Iran a noué des relations intéressées dans les deux domaines du nucléaire militaire et des missiles balistiques.

La « possible dimension militaire » (PDM) du programme, révélée en 2002, a fait l'objet de plusieurs hypothèses. La lecture « apocalyptique », largement relayée par les dirigeants israéliens, postule que l'objectif iranien est d'obtenir « la bombe » le plus rapidement possible, avec un missile de longue portée permettant de rayer Israël de la carte. Cette lecture semble donc attribuer aux pasdarans (qui sont en charge des programmes stratégiques, nucléaires et balistiques) une irrationalité structurelle, puisque tout tir iranien déclencherait à l'évidence une riposte nucléaire foudroyante. Il existe aussi une « hypothèse gaulliste » qui reprend l'argumentaire développé par le Général à propos de la force de frappe française et pourrait s'appliquer à l'Iran : la bombe iranienne serait une « bombe nationale » s'inscrivant dans une stratégie de dissuasion et de sanctuarisation du territoire. On sait que, pour de Gaulle, l'arme nucléaire était aussi un élément essentiel de la puissance de l'État et de la nation. Il en irait de même pour l'Iran : sanctuarisé, celui-ci élaborerait une stratégie rationnelle visant à prétendre au statut de principale puissance régionale.

Dernière hypothèse : celle du « seuil ». Selon cette théorie, peu explorée, l'Iran chercherait à obtenir la maîtrise des technologies et des capacités du nucléaire militaire, sans aller toutefois jusqu'à la finalisation de l'arme. Après 2002, la stratégie de Téhéran a consisté à affirmer son droit au nucléaire civil et à nier l'existence d'un programme militaire, tout en construisant à tout-va des centrales d'enrichissement de l'uranium. Maîtres du temps, les diplomates iraniens discutent à l'infini, sans rien céder : ils obéissent ainsi aux instructions du Guide Ali Khamenei. Il s'ensuivra, on le sait, la mise en place de trains de sanctions qui asphyxieront progressivement l'économie iranienne - en particulier celles de 2012 qui ont privé l'Iran de tout accès aux réseaux bancaires et financiers internationaux.

Pourquoi l'Iran a-t-il signé l'accord nucléaire ?

Il ne fait aucun doute que, si le Guide a donné mandat aux négociateurs de parvenir à un accord, c'est pour en finir avec ces sanctions étouffantes. L'architecture institutionnelle complexe de la République islamique et le mode de fonctionnement opaque du régime ne doivent pas induire en erreur. Les questions de sécurité nationale et de politique étrangère sont du ressort du Guide, de son Bureau et de divers organismes de sécurité (2). Le président de la République dispose d'une certaine marge de manoeuvre, mais dans les limites des directives du Guide. Élu en juin 2013, le président Hassan Rohani, homme du sérail, a été secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale pendant seize ans (1989-2005). En négociant sur le nucléaire, il n'a donc jamais été en rupture ni en dissidence. Il s'agissait pour lui de sortir de l'isolationnisme agressif et conspirationniste de son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad et, tout en préservant les fondamentaux de l'indépendance nationale, d'obtenir des Occidentaux des concessions susceptibles d'entraîner des changements économiques directement observables par la population.

Mais l'accord nucléaire doit aussi beaucoup à la « main tendue » aux Iraniens par le président Obama, dès le printemps 2009, lors de son message de « Joyeux Norouz ! » (3). S'appuyant sur une vigoureuse politique de sanctions contre Téhéran, la Maison-Blanche montre à la fois sa détermination et sa volonté d'ouverture. Alors que les relations diplomatiques sont rompues depuis 1980, Washington a entamé des discussions bilatérales secrètes avec Téhéran dès 2011, semble-t-il, et en tout cas à Mascate, par l'intermédiaire du sultan d'Oman, au printemps 2013 - donc avant l'élection (imprévisible) d'Hassan Rohani. Le président Obama a voulu marquer son second mandat par une percée diplomatique en Iran, parallèle à celle qu'il a effectuée avec Cuba (4).

La sortie de l'isolement international n'est pas essentielle

La sortie de l'isolement régional et international de la République islamique pourrait être une conséquence de l'accord sur le nucléaire, mais elle n'en est pas la motivation première. Car cet isolement, aux causes multiples, pour l'essentiel idéologiques (le révolutionnarisme chiite persan) et géopolitiques (l'hostilité des régimes arabes sunnites de la région, le ressentiment des Américains depuis l'occupation de leur ambassade en 1979-1980), est assumé depuis 37 ans. Il n'a jamais été total, la République islamique ayant toujours conservé des interlocuteurs dans le camp « anti-impérialiste », en particulier la Russie et la Chine. Le pays est habitué à être défavorablement perçu : une enquête du Pew Research Center réalisée dans 40 pays et publiée en juin 2014 montre que l'image de l'Iran reste très négative dans un grand nombre de pays (5). Cet isolement est classiquement présenté comme une faiblesse du régime islamique. En réalité, il a toujours été cultivé par une large fraction des révolutionnaires conservateurs, qui l'ont utilisé comme facteur de légitimation de la « ligne dure », nationaliste, tiers-mondiste, anti-impérialiste, anti-américaine et anti-israélienne. Il est vrai que l'isolement et les embargos ont généré des rentes de situation économiques qui ont essentiellement profité aux grandes fondations (bonyad), contrôlées par les conservateurs, et qui ont depuis la révolution acquis un large monopole sur les transactions commerciales avec l'étranger - légales ou clandestines. Cette ligne dure a prévalu durant les deux mandats du président Ahmadinejad, y compris dans le dossier nucléaire, jusqu'à ce que le Guide Ali Khamenei impose des négociations.

Autant la reprise des relations américano-cubaines s'est rapidement concrétisée, autant la « normalisation » des relations bilatérales irano-américaines et la réintégration de l'Iran dans la communauté internationale se font attendre. Le Guide Khamenei a ainsi présenté la signature de l'accord comme une grande victoire iranienne, avant de dénoncer à nouveau l'impérialisme américain et d'encourager les rituelles manifestations autour du slogan historique « Mort à l'Amérique ! ». Sauf surprise, les ambassades ne rouvriront donc pas dans l'immédiat. Pour autant, les Américains continuent à faire preuve de bonne volonté : à l'automne 2015, ils ont proposé d'intégrer des diplomates iraniens aux tables rondes sur la Syrie organisées à Vienne et à Genève sous l'égide de Moscou, en face de représentants saoudiens.

L'accord du 14 juillet 2015 est-il crédible ?

La signature de l'accord, valable pour une durée de dix ans, a été accueillie avec soulagement par les États engagés dans ces négociations interminables. Avec le risque, cependant, d'un scénario à la nord-coréenne : à plusieurs reprises, la Corée du Nord a promis la suspension de ses programmes nucléaires et obtenu pour cela des compensations matérielles des Occidentaux. Or les promesses n'ont jamais été tenues : Pyongyang a relancé ses activités nucléaires et balistiques (tirs souterrains) tout en se jouant des sanctions renouvelées. Les puissances négociatrices en ont tiré quelques leçons pour le cas iranien, notamment en matière de sécurisation des contrôles (6).

De sérieux doutes ont été exprimés sur le respect de l'accord par Téhéran. On répondra aux sceptiques que ce respect sera soumis à une vérification suspicieuse, et que la levée des sanctions restera conditionnelle et réversible. À ce stade, l'Iran respecte ses engagements : fin 2015, conformément aux dispositions pratiques de l'accord et à leur calendrier, une partie de son uranium enrichi a été livrée à la Russie. Le pays a un besoin vital de cette bouffée d'oxygène. De très importants contrats d'équipement ont déjà été signés, qui ne peuvent être pérennisés que par son retour effectif sur les marchés financiers et commerciaux internationaux - et par une remontée des cours du baril de pétrole. On peut donc raisonnablement estimer que le programme nucléaire est gelé pour une décennie, l'espoir des négociateurs étant que, d'ici cette échéance, le régime des mollahs aura évolué. C'est une forme de pari sur l'avenir qui ne peut évidemment préjuger d'une éventuelle dégradation, progressive ou brutale, de la situation géopolitique régionale ou de l'accession au pouvoir à Washington de tenants d'une ligne radicalement hostile à l'Iran et à l'accord nucléaire.

Entre voisinage, alliance et ingérence : l'Iran en Irak et en Syrie

Depuis 2001, le Moyen-Orient est en décomposition, sous l'effet des interventions extérieures (en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Syrie) et des tensions internes (les « printemps arabes » de 2011). Des régimes considérés comme inamovibles sont affaiblis (Égypte, Syrie). Des États et des frontières nés des accords Sykes-Picot il y a un siècle sont remis en cause au profit d'« oubliés de l'Histoire » (les Kurdes) et d'acteurs non étatiques (le Hezbollah chiite libanais ; les djihadistes sunnites, d'Al-Qaïda à l'État islamique). Les diplomaties régionales ont tenté de s'adapter à cette nouvelle donne, au risque de s'y fracasser. C'est le cas de la politique de « zéro conflit avec nos voisins » menée par la Turquie après 2008, qui a sombré dans le chaos des printemps arabes et de la guerre en Syrie. La République islamique s'est retrouvée confrontée à ces changements majeurs sans en avoir été l'initiatrice : ni à Kaboul en 2001, ni à Bagdad en 2003, ni à Damas en 2011, ni au Yémen en 2014. Ce qui fragilise l'argument saoudien d'un expansionnisme iranien volontariste : en réalité, Téhéran a évolué sous la contrainte des événements, saisissant les occasions d'avancer ses pions au moment où elles se présentaient.

Au-delà d'évidentes considérations de proximité, trois pays font l'objet d'une attention toute particulière de la part de la diplomatie iranienne : l'Irak, la Syrie et le Liban. Pour deux raisons étroitement imbriquées. L'une, stratégique : la capacité d'influence de Téhéran, en concurrence avec Ankara et Riyad. L'autre, religieuse : le chiisme transnational, dont l'Irak est le centre historique et le Liban un interlocuteur privilégié (7). Ce n'est donc pas un hasard si le Liban, l'Irak et la Syrie échappent au président de la République et à ses diplomates, et restent des chasses gardées des Gardiens de la révolution. Depuis dix ans, les ambassadeurs iraniens en poste à Bagdad, Damas et Beyrouth sont tous issus du corps des pasdarans. Sous l'autorité du Guide, un partage des tâches et des espaces s'est opéré : le nucléaire et les Occidentaux à Hassan Rohani et à Javad Zarif ; le contexte régional aux pasdarans et au général Soleimani, commandant de la Force Al-Qods.

L'Irak après 2003 : une occasion offerte par les Américains

C'est grâce aux Américains que l'Iran a obtenu ses gains stratégiques les plus importants. En Afghanistan, la chute fin 2001 du régime des talibans et de ses alliés sunnites d'Al-Qaïda a allégé la pression sur la frontière occidentale, même si l'arrivée des Américains à Kaboul a pu entretenir le sentiment d'encerclement de l'Iran. En Irak en 2003, l'intervention américano-britannique a fait disparaître la menace expansionniste du régime de Saddam Hussein, par ailleurs grand massacreur de chiites. L'une des trois puissances du Golfe s'est ainsi effacée, au profit d'un tête-à-tête Téhéran-Riyad. L'affaiblissement de l'État irakien, démantelé par les Américains, permet aux Iraniens de renforcer leur présence politique et économique : ils rétablissent leurs liens historiques avec les chiites de Mésopotamie ; retrouvent une influence sur les lieux saints chiites, de Najaf à Kerbala ; et misent sur les milices anti-américaines (dont la très radicale « Armée du Mahdi » de Moqtada el-Sadr) et sur le premier ministre chiite Nouri al-Maliki pour accroître leur pouvoir. Les entreprises contrôlées par les pasdarans, en concurrence directe avec les firmes turques, profitent largement de ce retour en grâce : tous les secteurs sont concernés, du BTP à l'ingénierie et aux télécommunications, en passant par le pétrole, l'eau et les aéroports.

 Il serait toutefois excessif de qualifier la politique iranienne de « mainmise sur l'Irak ». L'Irak est, en effet, un pays à large majorité arabe, habité par un puissant et ancien sentiment nationaliste, qui déborde largement les milieux baasistes et sunnites : lors des manifestations anti-corruption de l'été 2015 à Bagdad, l'Iran a été plus d'une fois pris pour cible. De plus, les grands ayatollahs chiites de Najaf (tel Ali al-Sistani), dont l'influence est plus importante que ceux de Qom, sont majoritairement quiétistes et hostiles à la théorie khomeyniste du velayat-e faqih (pouvoir du juriste-théologien). La dépendance de Bagdad vis-à-vis de Téhéran, y compris pour combattre frontalement l'emprise de l'État islamique, pourrait donc n'être que conjoncturelle. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas oublier que l'Irak et l'Iran sont frontaliers et que l'Iran a réussi jusqu'à présent à préserver son territoire du terrorisme des djihadistes sunnites, à l'inverse de tous les pays de la région sans exception...

La Syrie, depuis 1980 : défendre d'abord des intérêts stratégiques

Au printemps 2011, la République islamique a d'abord soutenu les contestations arabes, le Guide Khamenei exprimant le souhait que sortent de ces mouvements populaires des républiques islamiques « à l'iranienne ». Mais les déconvenues n'ont pas tardé, venant d'un monde arabe majoritairement sunnite et méfiant à l'égard de la puissance persane et chiite. Symboliquement, la révolution de la place de la Perle, au Bahreïn, dont Téhéran attendait beaucoup, a été écrasée dès le 16 mars 2011 par une intervention militaire saoudienne. Mais c'est surtout le développement de la contestation démocratique contre la dictature de Bachar al-Assad, allié de l'Iran, qui a posé problème. La République islamique a dû établir un distinguo entre les « vraies » révolutions arabes, anti-occidentales, et les événements en Syrie qui, eux, relèvent d'un « complot international de l'Occident et du sionisme ». Sur le terrain, les troupes loyalistes se battent contre des djihadistes sunnites financés et armés par les pétromonarchies du Golfe - l'objectif de ces dernières étant de renverser Bachar pour faire disparaître l'alliance Téhéran-Damas, dans l'espoir que la chute de Damas entraînera celle de Bagdad. L'émergence ultérieure de l'État islamique, dont les racines idéologiques plongent dans le salafisme wahhabite saoudien, a conforté Téhéran dans cette analyse (8).

Dans un premier temps, l'Iran et le Hezbollah libanais ont appelé Bachar et ses opposants au dialogue. Puis la militarisation et la djihadisation du conflit, qui découlent largement de la répression sanglante de ses opposants par Bachar, ont contraint Téhéran et le Hezbollah à s'engager directement dans la défense du régime de Damas, pièce maîtresse du dispositif iranien au Proche-Orient. Et cela, non pas sur la base des affinités confessionnelles chiites-alaouites, mais pour des raisons stratégiques qui remontent à 1979-1980. La Syrie de Hafez al-Assad, baasiste et largement sécularisée, présentait alors deux qualités essentielles aux yeux de la nouvelle République islamique : elle permettait à l'Iran de prendre pied dans un pays arabe frontalier d'Israël ; et aux pasdarans de s'installer dans la Bekaa libanaise sous contrôle syrien. Ils y structurent une milice chiite qui apparaît officiellement en 1982 : le Hezbollah. La Syrie sera d'ailleurs le seul État arabe à soutenir l'Iran pendant la guerre Irak-Iran (9).

Depuis 2011, Téhéran se pose en défenseur inconditionnel du régime de Bachar al-Assad. Des officiers supérieurs des Gardiens de la révolution sont présents dans les états-majors dès 2011. À partir de 2012, les pasdarans envoient des conseillers et des instructeurs auprès d'une armée syrienne mal entraînée et démotivée. Ils organisent des milices paramilitaires, sur le modèle du bassidj iranien (10). Lorsque, en 2013, le régime a paru chanceler, de nombreux officiers supérieurs et des cadres aguerris de la Force Al-Qods ont été dépêchés sur les différents fronts. On ne peut donc pas parler stricto sensu de « déploiement de troupes iraniennes », mais d'un encadrement opérationnel de plus en plus dense. Et pesant.

L'argumentaire chiite et la confessionnalisation des conflits

En Syrie, l'habillage chiite d'une nécessité stratégique

Après l'offensive victorieuse de l'État islamique en 2014, des milices chiites étrangères sont apparues sur le sol syrien, formées d'Irakiens, puis d'Afghans et de Pakistanais. La multiplication des milices est l'une des caractéristiques des conflits dans la région. Les Iraniens y ont recours parce qu'ils n'ont pas engagé de troupes sur le terrain : les Gardiens ont donc besoin de supplétifs, qualifiés de « volontaires » et recrutés dans l'aire d'influence régionale de Téhéran. La « brigade afghane » regrouperait 10 à 20 000 hommes recrutés, de gré ou de force, dans les camps de réfugiés en Iran (avec la promesse d'une solde et de cartes de séjour) et parmi les Hazaras, la communauté des chiites du centre de l'Afghanistan. L'arrivée de chiites pakistanais confirme que l'Iran s'intéresse de près à ce groupe, régulièrement frappé par des attentats sanglants, que ce soit dans la chaotique métropole portuaire de Karachi ou à Peshawar, à proximité des zones tribales (11). L'Iran exerce donc en Syrie un patronage militaire et milicien, placé sous le sceau du chiisme. L'intervention s'est officiellement déroulée au nom de « la protection des lieux saints chiites », en particulier celui de Sayeda Zeinab : autrefois petit mausolée dans la lointaine banlieue de Damas, Sayeda Zeinab est devenu un véritable complexe religieux à l'iranienne grâce aux millions de pèlerins qui s'y pressent depuis 1979 (12). Les pèlerinages vers Najaf et Kerbala, en Irak, étaient alors fermés aux Iraniens, du fait de la guerre ; et le pèlerinage à La Mecque était strictement contingenté par Riyad. L'Iran a également excipé des menaces pesant sur un petit nombre de « villages chiites » dans les régions de Qousseir (près de Homs), d'Alep et d'Idlib (nord-ouest).

Pourtant, la politique iranienne, très pragmatique, n'est pas exclusivement chiite : en Irak, les Iraniens sont très proches des Kurdes d'Erbil, protégés des Occidentaux ; et en Syrie, les Iraniens n'ont pas de contentieux avec les Kurdes marxistes et laïques du Rojava, filiale syrienne du PKK turc, à la fois proches de Moscou et de plus en plus soutenus par Washington depuis 2014. En réalité, l'argumentaire chiite a été mis en avant par les Iraniens à usage principalement interne. Il permet surtout d'attribuer aux victimes le statut - symboliquement et matériellement envié - de « martyrs ». C'est aussi un message adressé à la population iranienne qui, au-delà des manifestations officielles, n'a jamais fait preuve d'un enthousiasme débordant pour aller combattre en Syrie. Ce sont des professionnels à forte motivation idéologique qui y sont envoyés, pour encadrer des miliciens principalement étrangers. La population n'a pas son mot à dire sur ces engagements extérieurs, dont le coût financier a aggravé l'épuisement de l'économie iranienne.

Réalités et limites de l'« arc chiite »

Depuis 2011, le conflit syrien alimente une grille de lecture des conflits du Moyen-Orient opposant un « arc chiite » à un « bloc sunnite ». L'« arc chiite » serait piloté par l'Iran, bastion du chiisme duodécimain, et seul État musulman officiellement chiite depuis le XVIe siècle. Il serait composé de l'Iran, de l'Irak, de la Syrie et du Hezbollah libanais, avec des appendices au Bahreïn et au Yémen. Le « bloc sunnite », lui, comprendrait l'Arabie saoudite, le Qatar, l'Égypte et la Turquie. La notion d'arc chiite  est apparue fin 2004 en Jordanie, en Arabie saoudite et dans les milieux néo-conservateurs américains. Elle exprime l'inquiétude des monarchies face à la disparition de l'État baasiste sunnite en Irak, au profit des chiites. Le chiisme est évidemment un élément important du soft power iranien : Téhéran se perçoit comme la puissance protectrice de tous les chiites du Moyen-Orient. En Irak et en Syrie, l'Iran s'appuie donc en partie sur le « facteur chiite » comme instrument de mobilisation. Mais cela ne suffit pas à créer un « arc chiite » inféodé à Téhéran, car la plupart des communautés chiites tiennent à conserver leur autonomie de fonctionnement et de décision, en Irak comme au Bahreïn ou en Arabie saoudite. Quant à la Syrie, elle ne compte qu'un nombre infime de chiites, et les clans alaouites exercent le pouvoir en alliance avec la bourgeoisie sunnite de Damas et d'Alep. L'Iran influence le monde chiite, mais ne le contrôle pas.

Que les conflits ouverts depuis 2011 se soient fortement confessionnalisés est une évidence. La stratégie du régime syrien a consisté à présenter une contestation initialement pacifique et largement séculière (même si le rôle des Frères musulmans ne doit pas être sous-estimé) en affrontement avec des djihadistes menaçant l'existence même des minorités non sunnites. De leur côté, les régimes sunnites alentour ont largement financé les groupes salafistes les plus radicaux. Le processus s'est brutalement accéléré en juin 2014, losque Daech a conquis Mossoul et a installé sa capitale à Raqqa, sur l'Euphrate. Cette offensive a été suivie de la proclamation d'un « État islamique » et d'un nouveau califat par Abu Bakr al-Baghdadi, grand pourfendeur de chiites, qu'il considère comme des hérétiques panthéistes promis à la mort. Ce djihadisme sunnite radical a accéléré en retour la radicalisation des milices chiites levées à l'appel de Bagdad, de Najaf et de Téhéran : nourries de martyrologie chiite, elles multiplient les exactions contre les populations sunnites. Mais derrière ces affichages confessionnels se lisent des enjeux politiques, sociaux et économiques et, plus encore, des rivalités de puissance régionales.

Téhéran et ses voisins à l'épreuve des crises

La Russie, du voisinage à une alliance stratégique

Si la diplomatie iranienne des années 1980 se revendiquait du slogan anti-impérialiste « Ni Est ni Ouest ! », la realpolitik, au-delà des considérations idéologiques, impose aujourd'hui d'entretenir avec la Russie des relations de voisinage (13) : politiques, pour geler les menaces sur la frontière nord ; et économiques, afin de compenser pour partie l'embargo américain, puis les sanctions internationales. Car les deux pays partagent nombre d'intérêts stratégiques dans la zone Caucase-Caspienne-Asie centrale : la stabilité des frontières ; l'endiguement de l'islamisme sunnite ; et la volonté de limiter l'influence américaine par la mise en place d'instruments de sécurité régionale (telle l'Organisation de coopération de Shanghai à laquelle Téhéran, parrainé par Moscou et Pékin, a été intégré comme membre associé).

Dans les conflits ouverts au Moyen-Orient, la Russie et l'Iran défendent les mêmes positions : en Irak, après le départ des Américains, le maintien d'un régime proche de Téhéran - et qui en appelle aussi à Moscou pour lutter contre l'État islamique ; et, en Syrie, la défense inconditionnelle du régime de Bachar al-Assad. Sur la question nucléaire, l'Iran a profité de l'ambiguïté de Moscou. La Russie a certes refusé tout programme militaire et voté les sanctions, mais elle est souvent apparue au Conseil de sécurité comme l'avocat non déclaré de la cause iranienne.

La coordination russo-iranienne en Syrie, amorce d'une alliance stratégique ?

L'intervention militaire russe directe en Syrie à l'automne 2015 a d'emblée impliqué Téhéran : le 7 octobre, Moscou a lancé 26 missiles de croisière à partir de la Flottille russe de la Caspienne, qui ont longuement survolé le territoire iranien. La seule réaction de la République islamique, pourtant extrêmement chatouilleuse sur la maîtrise de son espace aérien, a été de démentir que quatre de ces missiles se soient écrasés sur son sol. S'affichait là la preuve manifeste d'une coordination militaire stratégique et tactique entre Téhéran et Moscou, au-delà du seul théâtre syrien. On sait que celle-ci a été négociée dès le début de l'été 2015, à l'occasion de plusieurs visites à Moscou du général Ghassem Soleimani. Grâce aux Russes, les opérations terrestres menées par les Iraniens ont bénéficié, au moins jusqu'en mars 2016, d'un soutien aérien massif (14). Ils sont de facto les seuls membres de la « coalition internationale » formée par Moscou et sont reconnus comme partie au conflit : les diplomates iraniens ont été invités aux négociations de Vienne et de Genève par la double volonté des Russes et des Américains. Mais ces avantages ont leurs revers. Supplanté par Moscou, Téhéran n'est plus qu'un acteur de second rang, qui craint de se voir imposer une issue politique qu'il n'aurait pas souhaitée. Des divergences sont possibles, notamment sur le sort de Bachar al-Assad.

Plus globalement, Téhéran, qui a toujours proclamé et revendiqué son indépendance, se retrouve de plus en plus aligné sur Moscou - comme en novembre 2015, lorsque les dirigeants iraniens prennent sans sourciller le parti de la Russie après qu'un chasseur SU-24 a été abattu par la Turquie. La multiplication des échanges dans le domaine militaire est spectaculaire. Si les Iraniens font appel aux pays occidentaux pour leurs futurs grands contrats d'équipements civils, c'est vers les Russes qu'ils se tournent pour tous les matériels militaires. Dès la signature de l'accord sur le nucléaire, Moscou a relancé des marchés conclus durant la décennie précédente, portant entre autres sur la livraison de missiles de défense antiaérienne S-300. Signé en 2007, suspendu par les sanctions en 2010, le contrat a été réactivé fin 2015. Début 2016, Téhéran a confirmé sa volonté de commander aux Russes des batteries S-400 (version améliorée des S-300), des chasseurs multi-rôles SU-30M, équivalents des F16 américains, des Rafale français et des Typhoon britanniques (qui équipent l'aviation saoudienne) ; mais aussi des missiles anti-navires, des frégates modernes, etc. Sur les terrains des équipements militaires et des opérations extérieures, la coopération russo-iranienne tend à devenir une véritable coordination stratégique.

La Turquie : voisinage, concurrences et tensions syriennes

La République islamique a toujours eu une attitude très critique vis-à-vis de la Turquie. De fait, la liste des griefs est longue : l'appartenance d'Ankara à l'Otan et ses liens étroits avec Washington ; les relations privilégiées qu'elle a entretenues avec Israël jusqu'en 2007 ; la candidature turque à l'Union européenne dans les années 2000, soutenue par les États-Unis ; sans oublier la laïcité constitutionnelle - une aberration aux yeux des nationalistes et des islamistes iraniens pour lesquels, depuis Mustafa Kemal, la Turquie a vendu son âme musulmane aux Occidentaux. Les dirigeants de Téhéran refusent d'ailleurs systématiquement, lorsqu'ils se rendent chez leur voisin, de sacrifier à la visite protocolaire au mausolée d'Atatürk à Ankara, ce qui conduit leurs homologues turcs à ne les recevoir qu'à Istanbul. Néanmoins, les intérêts partagés de Téhéran et d'Ankara fondent une realpolitik de voisinage prudente. Ils ont, en effet, en commun un certain nombre de caractéristiques : une longue frontière historique entre deux empires, ottoman et perse ; un enjeu sécuritaire transfrontalier autour de la question kurde ; un poids démographique important et une localisation stratégique.

Depuis une vingtaine d'années, les liens économiques se sont resserrés, en particulier dans le domaine gazier, où les accords se sont multipliés en dépit des sanctions internationales. La Turquie, dont la dépendance énergétique tend à s'accroître, est le seul client du gaz iranien. La « nouvelle diplomatie » du ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, placée sous le signe du « bon voisinage » et du « zéro conflit avec les voisins » se traduira, par exemple, en 2010 par l'accord tripartite de Téhéran (15). Pourtant, fin 2010, l'Iran a été déçu de voir la Turquie accepter le déploiement sur son territoire du bouclier antimissile américain, dirigé principalement contre lui. Les deux pays, qui furent hier concurrents en Asie centrale post-soviétique, le sont aujourd'hui au Liban, en Irak et au Kurdistan d'Irak. Mais c'est sur la question syrienne que, à partir de l'automne 2011, leur antagonisme apparaît au grand jour.

Téhéran et Ankara dans deux camps opposés en Syrie

Après avoir fait de ses bonnes relations avec Damas le fer de lance de sa « nouvelle diplomatie », la Turquie va rapidement s'éloigner de Bachar al-Assad, dont elle réclame le départ dès 2011. Joignant le geste à la parole, elle ouvre sa frontière à tous les opposants au régime, y compris aux groupes djihadistes les plus radicaux. Très vite, Ankara estime que la montée en puissance des Kurdes du PYD (antenne locale du PKK turc au Rojava, le Kurdistan de Syrie) représente une menace sécuritaire autrement plus sérieuse que celle de l'État islamique. À l'inverse, l'Iran soutient sans faillir Bachar al-Assad, et entretient de bonnes relations avec les Kurdes marxistes du Rojava.

En Irak, outre ses rapports privilégiés avec le gouvernement de Bagdad, Téhéran s'est aussi rapproché du gouvernement régional kurde de Massoud Barzani, grand allié de la Turquie, et lui a apporté une aide déterminante pour stopper l'offensive de Daech sur Erbil, en 2014. La question kurde, qui aurait dû favoriser leur convergence, est donc devenue un facteur de discorde entre les deux pays. Une autre dimension détériore la relation bilatérale : le rapprochement croissant entre Ankara et Riyad au sein du « bloc sunnite ». Pourtant, jusqu'en 2011, Ankara faisait montre d'ouverture à l'égard du chiisme : en avril 2011, Recep Tayyip Erdogan avait même été l'un des premiers dirigeants d'un pays sunnite à se rendre sur les lieux saints chiites d'Irak et à rencontrer à Najaf le grand ayatollah Ali al-Sistani, la figure la plus respectée du monde chiite. Au même moment, Ankara avait clairement pris ses distances avec l'Arabie saoudite qui venait d'écraser dans le sang la révolution au Bahreïn.

La crise syrienne et sa confessionnalisation ont attiré la Turquie sur des terrains plus sectaires, à travers le soutien aux rebelles sunnites, y compris les plus extrémistes. Le « tropisme sunnite » d'Ankara vers Riyad s'est accentué, jusqu'à multiplier les motifs de contentieux avec Téhéran. À partir de mars 2015, Ankara soutient la coalition saoudienne au Yémen, et le président turc accuse Téhéran de « vouloir dominer la région ». En septembre, après la sanglante bousculade à La Mecque (plus de 2 300 morts dont au moins 460 Iraniens), Ankara s'emploie à faire taire les critiques. À l'automne, alors que Téhéran soutient l'intervention militaire russe, la Turquie s'engage dans une escalade verbale avec Moscou, jusqu'aux limites de l'affrontement. En décembre, la Turquie entre dans la « coalition antiterroriste des pays musulmans », annoncée par l'Arabie saoudite, dont l'Iran est évidemment exclu. Enfin, le 31 décembre, le président Erdogan se rend en visite officielle à Riyad, à la veille de l'exécution de 47 « terroristes », dont le cheikh chiite saoudien Nimr Baqr al-Nimr. La mise à mort de ce dernier électrise l'Iran et le monde chiite, tandis que le président turc la qualifie d'« affaire intérieure saoudienne ». Dans le même discours, il affirme qu'« Israël et la Turquie ont besoin l'un de l'autre », annonçant ainsi l'amorce d'une restauration des relations turco-israéliennes. Depuis 2011, les tensions entre ces deux pays se sont accumulées, sans toutefois mener jusqu'à la rupture des relations.

L'exacerbation d'une rivalité de puissance avec l'Arabie saoudite

Téhéran entretient depuis 1979 des relations conflictuelles avec l'Arabie saoudite. Qu'y a-t-il de commun, en effet, entre le salafisme wahhabite saoudien et le chiisme iranien ? Entre une monarchie tribalo-dynastique bédouine et une République issue d'une révolution ? Entre la « relation privilégiée » qui unit Riyad à Washington et l'anti-impérialisme tiers-mondiste de l'Iran ? À ces multiples sources de tensions on ajoutera, au Bahreïn, le soutien supposé de Téhéran à la contestation chiite contre la dynastie sunnite régnante, étroitement liée à l'Arabie ; et, à La Mecque, des incidents répétés entre pèlerins iraniens et autorités saoudiennes - qui donnèrent lieu à une première rupture des relations diplomatiques en 1987. Téhéran se montre aussi très attentif à l'agitation endémique et à la répression des chiites dans la province orientale du royaume. Sur fond de rivalité structurelle, devenue plus directe depuis que le « troisième homme » irakien a disparu en 2003, les relations bilatérales se résument à une alternance d'invectives réciproques et de réconciliations éphémères.

Les tenants d'une « normalisation » des relations avec Riyad (dans l'entourage du président Rohani et de son ministre des Affaires étrangères Javad Zarif) soulignent les dangers d'une animosité durable entre les deux pays. Selon eux, le maintien d'un pôle d'hostilité régionale au sein du Conseil de coopération du Golfe entretient l'isolement de l'Iran dans le monde arabe. De leur côté, les partisans de la fermeté envers une Arabie wahhabite qui réprime les chiites sur son sol et soutient des mouvements djihadistes radicalement anti-chiites et anti-iraniens en Irak et en Syrie se refusent à toute concession envers Riyad, surtout depuis l'intronisation en janvier du roi Salman, qui s'est entouré d'une équipe rajeunie et intransigeante.

La querelle entre ces deux lignes est arbitrée par le Guide Khamenei, qui alterne le chaud et le froid. Lors de la bousculade à La Mecque le 24 septembre 2015, celui-ci attaque un souverain saoudien « serviteur autoproclamé des lieux saints [de La Mecque et Médine] », mais incapable d'organiser ce grand événement et de garantir la sécurité des pèlerins. Il propose, dans la foulée, que le royaume soit déchargé de l'organisation du hadj au profit d'une commission internationale. Après la mise à sac de l'ambassade saoudienne à Téhéran, consécutive à l'exécution du cheikh al-Nimr, le Guide dénonce l'action d'« éléments extrémistes provocateurs » et regrette la rupture des relations diplomatiques décidée par Riyad, Manama, Khartoum, Aden (pour le Yémen) et Djibouti.

Les polémiques sont relancées en février 2016, lorsque Riyad annonce le positionnement de ses chasseurs-bombardiers sur la base turque (et de l'Otan) d'Inçirlik, en même temps que l'ouverture d'un procès contre 32 « espions », dont 30 chiites, accusés de « sabotage des intérêts militaires et économiques du royaume » au profit de l'Iran. La guerre au Yémen - conflit de basse intensité à la frontière sud-ouest du royaume wahhabite, marqué en 2015 par une offensive aérienne de l'Arabie saoudite, puis par une intervention terrestre de ses alliés - a également contribué à torpiller d'éventuels projets de normalisation bilatérale. Riyad, en effet, présente la rébellion des chiites zaïdites houthis comme une « offensive iranienne assistée par des miliciens chiites irakiens et le Hezbollah libanais ». Et pourtant, le conflit yéménite obéit à des logiques fondamentalement internes et étrangères à l'Iran, d'autant que les zaïdites, qui révèrent cinq imams, n'ont pas grand-chose à voir avec les chiites duodécimains. Mais bien qu'ils n'aient aucun intérêt à ouvrir un troisième front (après l'Irak et la Syrie) dans un Yémen lointain, les Iraniens ont saisi cette occasion pour dénoncer l'impérialisme régional de Riyad, intervenant au Yémen après être intervenu au Bahreïn en 2011.

Le bras de fer est également économique, Riyad étant le principal artisan de la baisse des prix du pétrole. Une arme destinée à la fois à décourager l'exploitation des hydrocarbures de schiste américains et à gêner le retour de l'Irak et de l'Iran sur le marché mondial. Au grand dam de Téhéran, qui craint de voir l'embellie promise par la levée des sanctions internationales sapée par l'effondrement des cours du baril.

La place de l'Iran au Moyen-Orient en 2016 n'a plus grand-chose à voir avec ce qu'elle était en 2003, voire en 2011. Téhéran est désormais un acteur majeur en Irak et en Syrie, incontournable sur le terrain comme à la table des négociations, et lié par un partenariat inattendu avec la Russie. Moscou a, en effet, profité du désengagement progressif de la puissance américaine sous le double mandat du président Obama pour revenir en force dans la région. Plutôt qu'au sempiternel « arc chiite », peut-être serait-il temps de s'intéresser aujourd'hui à l'émergence d'un « axe Moscou-Téhéran » dans le jeu moyen-oriental...

 


Notes :


(1) La littérature française des années 2000 sur le nucléaire iranien est largement inspirée par les thèses néoconservatrices américaines, ce qui n'a pas facilité la compréhension des logiques à l'oeuvre à Téhéran.

(2) Mohamad-Reza Djalili, « Politique étrangère de la République islamique : le rôle du président », Confluences Méditerranée, no 88, hiver 2013-2014, pp. 19-34.

(3) Tous les 20 mars, à l'occasion de la fête de Norouz, le nouvel an du calendrier kurdo-iranien, les présidents américains adressent aux Iraniens leurs voeux de paix et de prospérité (traduits en farsi).

(4) Denis Bauchard, « États-Unis-Iran : du Grand Satan au Grand Bargain », Confluences Méditerranée, no 88, hiver 2013-2014, pp. 91-112.

(5) Pew Research Center, « Iran's Global Image Largely Negative », 18 juin 2014 (en ligne).

(6) L'AIEA pourra à tout moment, sans préavis et sans délai, pratiquer des contrôles dans tous les sites iraniens traitant du nucléaire. En cas de violation avérée des dispositions de l'accord, les sanctions seront automatiquement et immédiatement remises en vigueur.

(7) Sabrina Mervin (dir.), Les Mondes chiites et l'Iran, Paris-Beyrouth, 2007 ; Laurence Louër, Transnational Shia Politics. Religious and Political Networks in the Gulf, Londres-New York, 2008.

(8) Bernard Hourcade, « Les fondements de la politique iranienne en Syrie », Orient XXI, 5 octobre 2015.

(9) Le sultanat d'Oman adoptera alors une position de « neutralité médiatrice » dans le conflit.

(10) Dirigés et encadrés par les pasdarans, les bassidji (« mobilisés »), recrutés dans les milieux populaires, sont chargés de quadriller les quartiers, de surveiller les lieux sensibles (dont les universités) et de réprimer tout rassemblement et toute manifestation non autorisés. Le rôle de cette milice a été central dans la répression du mouvement Vert en 2009.

(11) À l'inverse, de nombreux sunnites pakistanais (dont beaucoup de Baloutches) sont recrutés depuis des décennies par les forces de sécurité et les armées des monarchies sunnites du Golfe. Les chiites du Bahreïn sont ainsi réprimés par des policiers sous contrat majoritairement baloutches.

(12) Zeinab était la fille du calife Ali et la soeur de Hussein, les deux figures fondatrices de la geste chiite. Assignée à résidence à Damas, elle y est morte vers 682. Cf. Sabrina Mervin, « Sayyida Zaynab, banlieue de Damas ou nouvelle ville sainte chiite ? », CEMOTI-Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, no 22, juillet-décembre 1996, pp. 149-162.

(13) Clément Therme, Les Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 : perspectives iraniennes, PUF, 2012.

(14) On manque encore de recul pour apprécier le sens du retrait des forces russes de Syrie annoncé le 14 mars 2016 par Vladimir Poutine, dans le contexte de l'accord russo-américain de « cessation des hostilités » entré en vigueur le 26 février : simple rotation des troupes ? Retrait réel et général ? Signe de bonne volonté pour la réouverture des négociations ? Coût financier excessif de l'intervention en Syrie pour une Russie en crise ?

(15) Le 10 juin 2010, à la veille du vote de nouvelles sanctions contre Téhéran par le Conseil de sécurité, la Turquie et le Brésil de Lula signent avec l'Iran un accord tripartite prévoyant l'échange sur le territoire turc de 1 200 kilos d'uranium iranien faiblement enrichi contre 120 kilos du même combustible enrichi à 20 %, qui serait fourni par les grandes puissances (France et Russie) et destiné à un réacteur nucléaire de recherche à Téhéran. Les États-Unis puis le Conseil de sécurité ne retiennent pas ces propositions. Cf. l'analyse de Jean Marcou, La Turquie et le Brésil défendent l'accord tripartite, http://ovipot.hypotheses.org/1418, 24 mai 2010.