Politique Internationale - La Revue n°151 - PRINTEMPS - 2016

sommaire du n° 151
POUTINE OU LE COUP DE THÉÂTRE PERMANENT
Article de Bruno Tertrais
Maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et chercheur associé au Centr
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Laurent Fabius : « Mais où sont vos intérêts ? »Vladimir Poutine : « Partout. » (1)

Comment comprendre un homme qui a déclenché trois guerres, rouvert la question de la sécurité européenne, refait de la Russie un acteur incontournable au Moyen-Orient et failli provoquer un conflit avec un État membre de l'Otan - le tout en étouffant la liberté d'expression dans son pays et en mobilisant son peuple autour de lui comme aucun dirigeant ne l'avait fait depuis Staline ?

Dans cet exercice nécessaire, il convient de s'avancer avec prudence. En matière de « kremlinologie », les erreurs sont fréquentes. Un seul exemple : il y a quelques décennies, les observateurs de l'Union soviétique croyaient dans leur grande majorité que Moscou ne craignait guère une attaque occidentale. C'était pourtant bel et bien le cas, comme l'a montré l'examen des archives de l'époque... Il n'en demeure pas moins qu'il existe aujourd'hui suffisamment d'analyses informées et de témoignages personnels pour que l'on puisse dessiner à grands traits la personnalité, les idées et le projet de Vladimir Poutine (2).

Un homme aux multiples visages

Disons-le tout net : contrairement à ce que suggère une métaphore aussi vieille que la Russie, Poutine n'est pas un joueur d'échecs. C'est un joueur de poker (3). Les échecs sont un jeu de pur intellect, de règles inflexibles et de stratégie à long terme. Le poker, à l'inverse, est un jeu où l'on bluffe lorsqu'on a une main peu favorable, un jeu où l'on cherche à intimider son adversaire, un jeu dont l'issue est à chaque instant imprévisible et dans lequel le hasard joue un rôle majeur. L'autre métaphore possible est celle du judo : Poutine est un praticien confirmé de ce sport, où l'on déstabilise l'adversaire par surprise en se servant de ses faiblesses. Une autre encore est celle du « pirate », du prédateur qui s'affranchit de toutes les règles. En Géorgie et en Ukraine, nous avons, en effet, assisté à des actes de « piraterie stratégique » menés avec une témérité exceptionnelle (4).

L'attrait de Vladimir Poutine pour la prise de risques tous azimuts ne surprend pas ceux qui ont étudié sa biographie. Toute son histoire personnelle est marquée par la violence et le traumatisme. Né en 1952, c'est un enfant de survivants et de résistants. Un enfant des rues, un voyou qui a appris à se battre avec ténacité, jusqu'au bout. Un homme au physique anodin qui se met en scène aux prises avec les forces de la nature et qui, plus généralement, met sans cesse en avant sa virilité. Un homme dont le « sens du danger » est très bas, comme l'avaient noté ses supérieurs du KGB. C'est d'ailleurs au sein de cette institution que sa personnalité s'est structurée, durant la grosse quinzaine d'années qu'il y a passée, du début des années 1970 à la fin des années 1980.

Vladimir Poutine a ensuite subi une série de chocs politiques : la chute du Mur (alors qu'il est basé à Dresde) ; la fin de l'Union soviétique ; l'affaiblissement et la prétendue « humiliation » de la Russie ; l'élargissement de l'Otan, que Moscou n'a pu empêcher ; le bombardement de la Yougoslavie, l'éviction de Slobodan Milosevic et l'indépendance du Kosovo.

Ces expériences douloureuses, couplées à sa formation au KGB, ont fait de lui un homme enclin à la paranoïa, vis-à-vis aussi bien de ses compatriotes que de ses « partenaires » étrangers. Elles ont fait de lui, aussi, une personnalité complexe, apte à la manipulation, à la dissimulation et au camouflage.

Chez Poutine, rien n'est spontané, tout est calculé. Il contrôle et se contrôle. Il perd rarement son sang-froid et ne montre qu'exceptionnellement ses émotions. « En véritable enfant des rues, Poutine a appris à cacher ses sentiments », écrit Vladimir Fédorovski (5). Il dissimule ses intentions (et ses faiblesses), il attend patiemment, il surprend au moment qu'il choisit. C'est un homme aux multiples visages, « dissimulant sa vraie nature sous une succession de masques » (6). « Poutine est tout et son contraire » (7). Fiona Hill, auteur d'une remarquable biographie du dirigeant russe, renchérit : le président russe est « un amalgame, un composite » fait d'identités parallèles (8).

Que veut Poutine ?

Ce dont Poutine ne veut pas

On peut, dans un premier temps, résumer ce dont Vladimir Poutine ne veut pas : les troubles, la déstabilisation, la révolution.

Comme tous les dirigeants égocentriques et autoritaires, il craint les foules hostiles : à cet égard, l'expérience qu'il a vécue à Dresde, en 1989, quand il a assisté, impuissant, à des manifestations massives d'Est-Allemands décidés à réclamer leur liberté, a sans doute été fondatrice. Sa hantise est d'être destitué par une révolution : les manifestations populaires qui se sont déroulées dans plusieurs grandes villes russes en décembre 2011 ont probablement contribué à la radicalisation de son pouvoir. La fuite, le 22 février 2014, du président ukrainien Viktor Ianoukovitch, qui était son allié et son protégé, a été un autre moment clé. Gageons que la Révolution de 1917 ne sera pas célébrée avec enthousiasme lors de son centenaire...

Ce dont Poutine ne veut pas, non plus, c'est de la balkanisation, voire de l'effondrement de la Russie. Le maître du Kremlin aspire à refermer la parenthèse des années Gorbatchev et Eltsine, assimilées aux « temps des troubles » de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle.

Une Ukraine indépendante et souveraine sur son territoire, dotée d'institutions en bon état de marche - voilà un scénario que Poutine souhaite éviter à tout prix, surtout si une telle évolution venait à offrir au « pays frère » une perspective d'entrée dans l'Union européenne ou dans l'Otan.

Enfin, Poutine ne veut pas d'un ordre mondial dans lequel les régimes autoritaires risqueraient à tout instant d'être renversés : il est tout autant hostile aux « révolutions de couleur » qu'aux interventions débouchant sur des « changements de régime » (Irak, Libye) et aux mouvements comparables au « printemps arabe ».

Comment Poutine voit le monde

Tous les témoignages concordent : cet homme n'a pas d'idéologie fixe. Son comportement est « dicté par l'impératif de s'adapter et de répondre aux circonstances - surtout lorsqu'elles sont imprévisibles » (9). Il « ne tient à être enchaîné par aucun carcan idéologique », confirme le philosophe Michel Eltchaninoff dans un excellent petit ouvrage analysant les influences intellectuelles de l'ancien agent du FSB (10).

On peut toutefois identifier certains marqueurs dans la vision propre au pouvoir russe actuel : le conservatisme, l'impérialisme, le messianisme. Face aux avancées culturelles de l'Occident, Moscou défend l'idée d'une civilisation distincte (voire supérieure), fondée sur un « code génétique » propre, conservatrice et traditionaliste. Face à ses avancées géopolitiques, le Kremlin promeut l'irrédentisme, « l'idée d'empire et l'apologie de la guerre » (11). Cette vision renoue aussi avec un messianisme propre à la Russie, celui de la « Troisième Rome », chargée de la rédemption de l'Occident (et dont le communisme était, au fond, une incarnation moderne) (12). Les Russes représentent « une civilisation à part » et sont « les derniers porteurs des valeurs de l'ancienne civilisation européenne et romaine », assène le ministre de la Culture Vladimir Medinski (13). « La vision russe du monde est fondée sur une conception du Bien et du Mal, des forces supérieures, du principe divin », proclame Poutine (14).

Le président russe n'a pas de maître à penser à proprement parler. Mais il a des inspirateurs. Le premier d'entre eux fut sans doute le philosophe contemporain Igor Chubais (né en 1947), chantre de la Russie éternelle et promoteur du rassemblement des terres russes dans une « nouvelle Russie » (thème central du « Discours du Millénaire » de 1999, qui fut la première expression d'un projet personnel de Poutine). Le chef de l'État préconise également la lecture des promoteurs de l'« idée russe », Vladimir Soloviev (1853-1900) et Nicolas Berdiaev (1874-1948).

Au-delà, les inspirations du maître de la Russie semblent se trouver à la fois dans les courants « slavophile » et « eurasiste ».

Le premier (qui s'oppose, comme on le sait, à l'« occidentalisme »), selon Michel Eltchaninoff, peut être compris par l'analyse de l'oeuvre de deux penseurs clés : Nicolas Danilevski (1822-1875), représentatif de la deuxième génération des slavophiles, qui souhaitaient l'union des Slaves contre une Europe identifiée au mal et à la guerre ; et Ivan Iline (1883-1954), philosophe militariste et impérialiste, anticommuniste et religieux, que Poutine se plaît à citer.

Le second courant, l'« eurasisme », assume les racines tataro-mongoles de la civilisation nationale et promeut l'intégration des peuples non russes (Turkestan, Mongolie...). Il constitue, en quelque sorte, une fusion d'« Anna Karénine et de Gengis Khan » (15). Le très populaire Lev Goumilev (1912-1992) fait partie des auteurs qui comptent dans cette famille de pensée. Il voit dans la bataille de Koulikovo (1380), qui avait mis un terme au joug mongol, le ciment de l'unification « ethno-génétique » (sic) du peuple russe, mais ne méprise nullement les Mongols et les Tatars, considérés comme frères. Quelle place tient ici le célèbre penseur contemporain Alexandre Douguine (né en 1962) ? Il souhaite, lui aussi, le rassemblement des « terres russes » et une forme de multiculturalisme (coexistence pacifique avec l'islam et les autres peuples de la Russie). Il serait erroné de voir en Douguine le « Raspoutine de Poutine », selon la jolie formule de Vincent Jauvert (16). Ses déclarations incendiaires (« Imposons aux Européens les valeurs russes ! Pour contrer l'impérialisme européen, mettons en oeuvre l'impérialisme eurasien ! » (17)) sont excessives même pour Poutine, tout comme le sont son mysticisme néo-fasciste et ses délires conspirationnistes. Mais il fait partie des auteurs qui comptent dans la fermentation intellectuelle contemporaine en Russie. N'avait-il pas souhaité, dès 2012, que Moscou se batte pour la Crimée et l'Ukraine orientale ?

L'autoritarisme et le nationalisme ; l'impérialisme et le messianisme ; la slavophilie et l'eurasisme ; la paranoïa anti-occidentale justifiée par des théories géopolitiques fumeuses... En fait, « Poutine a synthétisé toute une gamme de concepts » (18). Il a recours à « un mélange éclectique d'idées et d'arguments tirés du fondamentalisme chrétien-orthodoxe », du conservatisme européen du XIXe siècle, du nationalisme russe-blanc du XXe siècle, du traditionalisme intégriste, du dualisme bolchevique et du triomphalisme soviétique d'après-guerre pour faire revenir l'esprit collectif russe vers le passé », résume un analyste allemand (19).

Deux axes d'action majeurs

Quel est le but ultime de Vladimir Poutine ? Tout simplement consolider son pouvoir, l'exercer le plus longtemps possible et laisser sa trace dans l'Histoire. La résistance offensive à l'adversaire occidental est aujourd'hui au coeur de cette stratégie qui s'ordonne autour de deux axes.

Contrôler l'espace ex-soviétique...

D'abord, assurer l'unité de la Russie et reprendre le contrôle de son voisinage. Poutine veut protéger « tous ceux qui se sentent russes », où qu'ils se trouvent : « Notre pays continuera à défendre activement les droits des Russes, nos compatriotes à l'étranger, avec tous les moyens disponibles - politiques, économiques, opérations régies par le droit international humanitaire et le droit de [nos compatriotes à l'étranger] à la légitime défense » (20). Ce projet devient naturellement « géopolitique » dès lors que quelque 27 millions de Russes demeurent en Ukraine, au Kazakhstan, en Biélorussie, en Lettonie... Ce n'est pas pour rien que Poutine estime que les Russes sont « le plus grand peuple dispersé du monde » (21). On connaît son mot célèbre selon lequel la disparition de l'URSS fut une « catastrophe géopolitique majeure du XXe siècle » (22). Et l'on se souvient de sa déclaration, pour le moins ambivalente, selon laquelle « celui qui ne regrette pas la destruction de l'URSS n'a pas de coeur. Et celui qui veut sa reconstruction à l'identique n'a pas de tête » (23). Une troisième formule, plus récente et moins connue, est tout aussi révélatrice : « Pour moi, ce ne sont pas les frontières et les territoires des États qui comptent, mais le sort des peuples » (24).

Veut-il « récupérer » l'Ukraine ? C'était le projet d'Alexandre Routskoï, le vice-président de Boris Eltsine, et c'est celui, on l'a dit, d'Alexandre Douguine. Poutine, quant à lui, aurait affirmé à George W. Bush en 2008 que l'Ukraine n'était « pas un État » (25). En 2014, il a rappelé la décision heureuse, selon lui, de Catherine la Grande, qui avait annexé le sud de l'Ukraine actuelle - et, à l'inverse, stigmatisé la décision des bolcheviks (« que Dieu les juge ») d'accepter que des terres russes fassent partie d'un État « indépendant ». Résultat : aux yeux de Poutine les frontières internationalement reconnues de ce pays sont « arbitraires » (26). Pas surprenant, dès lors, que les deux oblasts du Donbass aient été qualifiés de « Nouvelle-Russie » (région de l'empire des tsars entre 1721 et 1917, et désormais confédération sécessionniste proclamée le 22 mai 2014).

Poutine souhaite-t-il, pour autant, recréer l'ancienne URSS ? C'est peu probable. En revanche, il aimerait fonder une sorte d'« URSS-light », à savoir une communauté d'États souverains mais dominés par Moscou. Il désire, également, affaiblir les pays qui ont refusé de demeurer dans le giron russe tels que la Géorgie ou l'Ukraine et empêcher leur entrée dans les institutions euro-atlantiques. Comment ? En instaurant, dans ces pays, une « instabilité stable » ou maîtrisée, une friction constante - notamment aux marches de l'ancien Empire ottoman, où les entités séparatistes telles que l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud ou encore la Transnistrie constituent, pour Moscou, autant de leviers d'action qui seront activés si l'opportunité se présente. Son but est également de protéger le « monde russe », dans son acception à la fois culturelle et ethnique, et de ménager l'islam - la satrapie néo-wahhabite de Tchétchénie, dont les dirigeants sont les exécuteurs de basses oeuvres du Kremlin, étant la vitrine très « eurasienne » de cette coexistence pacifique.

Le projet eurasiste a une vocation tout autant économique que politique : la Russie a créé en 2000 la Communauté économique eurasienne (avec la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Turkménistan) ; en 2010 l'Union douanière eurasienne (dont l'Ukraine devait être un maillon essentiel) ; et en 2015 l'Union économique eurasienne (avec la Biélorussie et le Kazakhstan). Parallèlement, Moscou cherche à étendre de nouveau son influence en Asie du Sud-Ouest (Afghanistan, Pakistan), ainsi qu'au Moyen-Orient (Syrie, Israël), dans les Balkans (Chypre, Grèce, ex-Yougoslavie) et en Europe centrale (Hongrie, Bulgarie) où elle actionne les vieux leviers de l'orthodoxie et de la collusion avec les mouvements locaux d'extrême droite. Monde russe, monde slave, monde orthodoxe, monde chrétien... La vision de Poutine relève, en fait, d'un « impérialisme à la carte » ou « à géométrie variable » (27).

... et relancer le face-à-face avec Washington

Le second objectif est de rétablir le duel avec les États-Unis qui a caractérisé la guerre froide.

Depuis le tournant conservateur de 2012-2013, justifié par des considérations d'ordre intérieur, suite aux manifestations de l'hiver 2011-2012, Poutine s'inscrit dans une logique de confrontation ouverte avec Washington - une forme de Kulturkampf, voire de choc civilisationnel. Partout, il promeut un récit politique alternatif à celui des États-Unis : à l'Europe, il propose un conservatisme traditionaliste et ancré dans le christianisme ; et au Moyen-Orient il se dépeint comme un allié fiable qui agit dans le cadre de la légalité internationale (c'est ainsi qu'il a présenté son intervention en Syrie).

Sur le plan géopolitique, il refait de la Russie une puissance de premier rang, toujours forte d'un arsenal nucléaire équivalent (numériquement) à celui des États-Unis mais aussi, désormais, d'un outil conventionnel performant. L'objectif n'est pas tant de contester à Washington le leadership mondial que de diviser le monde en sphères d'influence, en s'inspirant de la doctrine Monroe ou des accords entre Staline et Churchill.

Last but not least : il y a aussi, probablement, un élément de vengeance dans la stratégie de Poutine. Il cherche à humilier les États-Unis, à diviser l'Alliance atlantique et à affaiblir l'Europe en s'appuyant sur ses bonnes relations avec l'Allemagne et en instrumentalisant la question des réfugiés.

Cette stratégie s'est construite progressivement, de manière pragmatique, parallèlement à la consolidation du pouvoir présidentiel et à la reconstruction d'un État fort et autoritaire. Un État qui représente aujourd'hui une symbiose étonnante entre trois groupes : les services de sécurité, ou siloviki ; les oligarques de deuxième génération qui ont fait allégeance à l'exécutif ; et les responsables de l'Église orthodoxe (malgré quelques divergences sur la question ukrainienne et sur le rôle de l'islam en Russie). La place des siloviki est remarquable : cette nouvelle noblesse d'État représenterait entre 30 % et 40 % de l'élite du premier cercle. Jamais les anciens des services de renseignement n'avaient eu autant de pouvoir dans un grand pays moderne.

Les quatre phases d'une montée en puissance

La consolidation du pouvoir de Vladimir Poutine s'est faite dans le sang : celui des guerres, de la répression et du terrorisme. Elle peut être divisée en quatre séquences.

- La première étape court du printemps 1999 au printemps 2000. Poutine est nommé à la tête du Conseil de sécurité de la Fédération le 29 mars, cinq jours seulement après le début de l'intervention occidentale au Kosovo. En juin a lieu le premier acte symbolique du « retour de la Russie » : la prise de l'aéroport de Pristina par un commando russe. C'est aussi en mars qu'est prise la décision d'intervenir de nouveau en Tchétchénie : le 7 août suivant, l'irruption au Daghestan de bandes armées djihadistes en provenance de Tchétchénie fournira un prétexte idéal. Deux jours après cette incursion, Poutine est nommé premier ministre. Les attentats de Moscou au mois de septembre - probablement le fruit d'une manipulation des services de sécurité russes - donnent le signal de l'intervention terrestre. Le but est double : montrer que l'on ne saurait quitter unilatéralement la nouvelle Russie comme le souhaitent les séparatistes tchétchènes, mais aussi « transférer la vindicte populaire sur les Caucasiens et remporter le scrutin présidentiel » (28). C'est un succès puisque, en mars 2000, Poutine, encore inconnu de ses concitoyens un an plus tôt, est élu président dès le premier tour.

- Son premier mandat (2000-2004), après une tentative de rapprochement avec les États-Unis à la suite du 11 Septembre, se caractérise par la mise en avant de sa détermination absolue : riposte sanglante aux prises d'otages de Moscou (2002) et de Beslan (2004), élimination des gêneurs (au premier rang desquels les oligarques Boris Berezovski et Mikhaïl Khodorkovski). Quant aux « révolutions de couleur » dans l'espace ex-soviétique (en 2003 en Géorgie, en 2004 en Ukraine), elles déclenchent un premier tournant conservateur qui s'appuie largement sur le soutien de l'Église : affirmation des valeurs traditionnelles du pays, consolidation de la « verticale du pouvoir » (les gouverneurs sont désormais désignés et non plus élus).

- Le deuxième mandat (2004-2008) - le « deuxième étage de la fusée », pourrait-on dire - est marqué par la fin, en 2006, du remboursement de la dette internationale de l'État russe au Club de Paris. Avec la montée des prix du baril de pétrole, les moyens du pouvoir vont alors croître de manière fulgurante. À l'été 2008, la Russie dispose de 600 milliards de dollars de réserves. Poutine a les mains libres. Il exprime pour la première fois de manière virulente son opposition aux États-Unis (discours de Munich, 2007) et se met personnellement en scène pour incarner un « nouvel homme russe » qui se confronte aux animaux sauvages et maîtrise la nature.

La guerre de Géorgie illustre l'opportunisme stratégique de Poutine. En février 2008, la proclamation de l'indépendance du Kosovo est vécue comme une humiliation par Moscou. Trois mois plus tard, l'Alliance atlantique, tout en refusant (à la demande de Paris et de Berlin) d'intégrer rapidement la Géorgie et l'Ukraine, ouvre toutefois à ces pays la perspective d'une entrée dans l'Otan. Poutine n'a plus qu'à attendre une erreur du président géorgien Saakachvili. Celui-ci la commet effectivement lorsqu'il fait donner la troupe contre sa république sécessionniste d'Ossétie du Sud, au mois d'août, ce qui donnera à Moscou l'occasion d'intervenir brutalement et de montrer que la Russie entend bien être le gendarme de ce qu'elle considère comme son arrière-cour.

- Le retour à la présidence, en 2012, après l'intermède de Dmitri Medvedev, est la troisième phase de la montée en puissance de Poutine. C'est le temps du réarmement à la fois moral et militaire, et celui de la rupture avec l'Occident. Dans ses discours du 13 décembre 2013 et du 18 mars 2014, le maître du Kremlin exalte la civilisation et l'exceptionnalisme russes, et désigne une voie nationale propre. L'interdiction de la « propagande homosexuelle » et la sacralisation du « mariage naturel » en sont des marqueurs culturels. Les interventions en Ukraine et en Syrie visent à illustrer le retour de la Russie parmi les puissances mondiales qui comptent.

La méthode Poutine : désinformation, intimidation, humiliation

Le président russe aime souffler le chaud et le froid. Il cherche parfois à faire peur, parfois à rassurer. Occasionnellement d'une grande sincérité, il peut mentir de façon éhontée. Il aime les formules ambiguës. C'est un caméléon : il adapte son discours aux circonstances et aux interlocuteurs. En bon ancien du renseignement, il maîtrise parfaitement l'effet miroir : il est celui que l'on veut qu'il soit. Il manipule les phobies de son auditoire : à l'extérieur, en multipliant les exercices militaires et les rappels de la puissance nucléaire russe, testant la réaction des Occidentaux ; à l'intérieur, en jouant du complexe obsidional de la population (29). Au bout du compte, personne ne sait plus ce qu'il pense. Vladimir Fédorovski décrit ce phénomène commun à bien des régimes autoritaires : « À force d'inventer des phobies, à l'intérieur comme à l'extérieur, tous finirent par croire à leurs propres mensonges » (30).

L'un des principaux ouvrages d'Ivan Iline s'intitule Sur la résistance au mal par la force. Chez Poutine, l'obsession de la force est constante. « La rue de Léningrad m'a appris que quand la bagarre est inévitable, il faut frapper le premier », clame-t-il (31). Mais cette force doit être calculée et discrète : le président russe ne manque pas une occasion de souligner son admiration pour les services de renseignement - des services qui étaient, selon lui, « la force la plus organisée du pays » dans les dernières décennies de l'URSS. Il va jusqu'à affirmer que « la haute police a tout fait dans ce pays » (32).

La manipulation est au coeur de la stratégie de Poutine et rappelle la méthode dite du « contrôle réflexif » élaborée dans les milieux militaires russes il y a quelques décennies. Désinformation, intimidation, provocation, humiliation sont les instruments de l'exercice quotidien du pouvoir. Poutine tend des pièges à ses adversaires et ceux-ci se jettent dedans, à l'instar, on l'a dit, de Mikhaïl Saakachvili en 2008 mais aussi, sans doute, de Recep Tayyip Erdogan en 2015 : il est plus que probable que les incursions de l'aviation russe dans l'espace aérien turc ont été délibérées, au risque qu'un chasseur soit abattu - ce qui s'est effectivement produit le 24 novembre 2015, permettant à Moscou d'établir une zone de contrôle au nord du territoire syrien.

Poutine n'hésite pas à humilier ses partenaires les plus compréhensifs. Angela Merkel l'a appris à ses dépens : son hôte russe connaissait parfaitement sa phobie des chiens lorsqu'en décembre 2007 il laissa son labrador Konni entrer dans la pièce où se déroulait l'entretien entre les deux dirigeants et renifler la chancelière allemande. Une attitude guère étonnante de la part d'un homme qui a expliqué, un jour : « Un chien sent quand quelqu'un a peur de lui ; alors, il mord. C'est pareil [en politique]. Si vous avez la frousse, [vos adversaires] penseront qu'ils sont les plus forts. Il n'y a qu'une chose qui marche dans ces circonstances : être offensif. Vous devez frapper en premier, et frapper si fort que votre adversaire n'arrive plus à se remettre sur pied » (33). Mme Merkel avait su, face à Konni, garder son calme ; elle resta tout aussi stoïque le jour des célébrations de la victoire de 1945 à Moscou, lorsque le président russe n'hésita pas, devant elle, à réhabiliter le pacte Molotov-Ribbentrop. Une manière pour lui, sans doute, d'affirmer que la Russie assume son passé, n'a pas à s'excuser de ses choix stratégiques - surtout auprès de l'Allemagne - et entend défendre ses intérêts par tous les moyens.

La remise en ordre de l'outil militaire russe fait naturellement partie des orientations majeures du pouvoir. Le budget de la défense a fortement crû depuis 2001 pour atteindre près de 5 % du PIB en 2015. Après des années passées à améliorer le recrutement et l'entraînement, l'armée a commencé, en 2012, à moderniser ses équipements. La marine russe bénéfice désormais de facilités d'accès à plusieurs ports méditerranéens et plus lointains (Nicaragua, Vietnam...). Pour autant, l'utilisation visible et à grande échelle de l'outil militaire n'est privilégiée qu'épisodiquement. Moscou préfère le chantage économique, l'instrumentalisation des milices locales, la manipulation des groupes terroristes (au point d'avoir peut-être suscité l'exportation délibérée au Moyen-Orient des djihadistes caucasiens)(34).

Poutine est-il un stratège ? Oui, dans la mesure où il a des objectifs et cherche à calibrer ses moyens pour les satisfaire. Mais il vaudrait mieux parler, à son égard, de « vision » que de « stratégie », tant il improvise et saisit les occasions qui se présentent (35). La Crimée est un bon exemple : il pensait sans doute depuis longtemps à s'en emparer, les forces étaient prêtes mais, selon de nombreux témoignages, l'invasion n'était pas planifiée en tant que telle. Poutine, c'est le coup de théâtre permanent. Et un maître tacticien plutôt qu'un stratège hors pair.

Le choix syrien

L'affaire syrienne illustre bien le modus operandi du Kremlin. En 2013, première surprise : Moscou propose habilement à la communauté internationale de persuader Damas de renoncer à ses armes chimiques pour étouffer toute velléité occidentale de punir ses dirigeants. Deux ans plus tard, nouveau coup de maître : sans l'avoir annoncé au préalable (comme en Crimée), la Russie se lance dans sa plus grande opération extérieure depuis la fin de la guerre froide. Cette intervention n'aurait sans doute pas eu lieu sans la pusillanimité de l'administration Obama. Mais lorsque Bachar el-Assad fit appel à Moscou et à Téhéran au printemps 2015, il est vraisemblable que Poutine n'hésita pas longtemps.

Intervenir en Syrie permettait de remplir de nombreux objectifs. À ce moment, la crise ukrainienne baissait quelque peu d'intensité. L'effet des sanctions conduisait Poutine à une certaine prudence sur le terrain, au risque de cesser d'alimenter le récit d'une Russie victorieuse. Or, « pour maintenir l'emprise du régime sur la société, il était indispensable de passer d'une guerre à l'autre sans période de creux », juge Françoise Thom (36). En intervenant en Syrie, Poutine pouvait, en outre, espérer obtenir un allégement des sanctions - au motif que les Européens reconnaîtraient l'utilité des actions russes - et poursuivre à distance sa lutte contre les djihadistes (à l'époque, quelque 2 500 combattants de nationalité russe étaient présents dans les rangs de Daech). Il y avait aussi, dans ce choix, une dimension géopolitique classique : en passant à l'action, la Russie avançait ses pions au moment où se dessinait un rapprochement entre Washington et Téhéran (accord sur le nucléaire de juillet 2015) ; sauvegardait ses intérêts militaires et économiques en Syrie (notamment la base de Tartous) ; apparaissait comme un protecteur crédible dans la région (au contraire des États-Unis) ; montrait qu'on ne saurait changer les régimes autoritaires par la force ; et continuait à diviser l'Europe et à affaiblir la Turquie (question des réfugiés). Enfin, Vladimir Poutine pouvait ainsi montrer les effets de la modernisation des équipements militaires russes et impressionner par la brutalité des actions de Moscou sur le terrain (au mépris des populations civiles).

C'est sans peine que les relais d'influence du Kremlin prirent le train syrien en marche : si la notion de « nouvelle Syrie » n'était au départ qu'une plaisanterie médiatique reprenant le thème de la « Nouvelle-Russie », elle a ensuite acquis une existence propre. Et cela, d'autant plus que le combat russe a naturellement été présenté comme un acte de protection des chrétiens d'Orient menacés par Daech. L'archiprêtre Vsevolod Tchapline a ainsi évoqué une « guerre sainte » contre le terrorisme (37). Le député Semen Bagdarasov a renchéri en affirmant : « La Syrie est une terre sainte. C'est de là que sont arrivés les premiers moines dans la Russie médiévale » (38).

Que cherchait Poutine en annonçant le prétendu retrait - ce fut un nouveau coup de théâtre - de ses forces en mars 2016, alors même que ni l'État islamique ni la rébellion n'étaient défaits? À montrer qu'il n'entendait pas risquer l'enlisement, avec un coût financier et humain qui aurait été difficile à supporter à terme ? À faire pression sur le régime syrien en vue d'un règlement politique ? Les analystes se perdent en conjectures, et c'est peut-être l'un des buts recherchés.

La convocation de l'Histoire

Au coeur de la stratégie de Poutine figure, comme c'est souvent le cas dans les régimes autoritaires, la mobilisation de l'histoire nationale. Celle-ci prend un triple visage.

Premièrement, l'inscription dans une continuité historique : le « poutinisme » est une forme de synthèse du tsarisme et du stalinisme.

Le tsarisme, Poutine y pense sans doute depuis longtemps : c'est lui qui a organisé l'inhumation des restes de Nicolas II à Saint-Pétersbourg en 1998. Ses références sont Vladimir Ier (980-1015), qui se convertit au christianisme ; Pierre le Grand (1682-1725), le modernisateur du pays ; l'autoritaire Catherine II (1762-1796), qui envahit l'Ukraine ; et surtout Nicolas Ier (1825-1855), protecteur des minorités chrétiennes de l'Empire ottoman, pourfendeur de l'Occident décadent, créateur de la police d'État, dont Poutine conserve le portrait dans son bureau, et dont le ministre de l'Éducation Sergueï Ouvarov avait énoncé la trilogie « autocratie, orthodoxie, principe national ».

Poutine n'a pas renié son héritage communiste : « Je n'ai pas jeté ma carte du parti, je ne l'ai pas brûlée », confie-t-il (39). Mais il prend soin de distinguer le léninisme du stalinisme. Le premier est identifié à la révolution et à l'anarchie : évoquant la possibilité théoriquement offerte à l'époque aux républiques de quitter l'Union soviétique, le maître du Kremlin parle de « bombe atomique sous la maison Russie » (40). À l'inverse, Poutine a très tôt marqué son intérêt pour le stalinisme - Anatoli Sobtchak décrit sa fascination pour l'assassinat, en 1934, du populaire et indépendant dirigeant Sergueï Kirov, un assassinat qui donna le signal des grandes purges staliniennes - et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il procède aujourd'hui à une réhabilitation, au moins partielle, de Staline. Deux traditions sont particulièrement importantes pour Poutine dans cette synthèse : la puissance des services secrets, de l'Okhrana (la police secrète du tsar) au FSB en passant par le KGB ; et la déstabilisation des pays de l'entourage proche qui renoue, depuis le début des années 1990, avec un savoir-faire ancien (déjà décrit par Léon Tolstoï) (41).

Deuxièmement, la célébration de l'histoire nationale - une Histoire révisée, où la nation russe et ses dirigeants ne sont coupables d'aucune de leurs turpitudes passées. Récemment, l'un des juges de la Cour suprême a cru bon de réhabiliter le servage, qu'il n'a pas hésité à présenter comme un lien essentiel pour l'unité de la nation. Poutine reprendrait peut-être à son compte le souhait d'une société « religieuse, héroïque et hiérarchique » émis par Douguine (42). Une Russie « gothique », selon l'expression de l'historienne Dina Khapaeva (43)... Dans un discours de mars 2014, Poutine invoquait les grandes invasions et batailles qui ont émaillé l'histoire russe. On a fait remarquer, à Moscou, que les Jeux olympiques de Sotchi se sont tenus au moment du 150e anniversaire de la fin des guerres circassiennes. La commémoration grandiose de la victoire de 1945 a été l'occasion d'un véritable festival de parallèles historiques car cette célébration de l'Histoire est aussi une instrumentalisation du passé : en Ukraine, Moscou se bat contre une prétendue résurgence du nazisme ; et au Moyen-Orient, la Russie se verrait volontiers prendre la tête d'une grande coalition mondiale analogue à celle des années 1940. Quant au différend avec Ankara en Syrie, ce serait une sorte de remake de l'affrontement séculaire avec l'Empire ottoman qui, s'il devait s'aiguiser, serait sans doute présenté au peuple russe comme une nouvelle mission historique...

Le troisième et dernier axe de la mobilisation de l'histoire russe est un corollaire logique du précédent : le pacte Molotov-Ribbentrop aurait été une décision « salutaire » ; les pays baltes et l'Europe orientale auraient été « libérés » ; l'invasion de la Tchécoslovaquie aurait été une « nécessité » ; et la Crimée aurait « toujours été russe »...

Troisième Rome, troisième guerre mondiale ?

Que Poutine nous prépare-t-il ? Quel sera son prochain coup de théâtre ? Si les sanctions liées à la crise ukrainienne devaient être pérennisées, il y a fort à parier que le président russe s'inscrirait encore davantage dans une logique de guerre, seule voie à même de pouvoir rendre supportables à la population du pays les sacrifices économiques. Il pourrait alors multiplier les interventions et les provocations au Moyen-Orient pour tenter de susciter une remontée « psychologique » des prix du baril de pétrole. Par exemple en intervenant massivement contre l'État islamique aux côtés du maréchal al-Sissi, au Sinaï ou en Libye. Ou, tout simplement, il pourrait poursuivre sa stratégie d'affaiblissement - voire de subjugation - des pays voisins : reprendre l'offensive dans le sud de l'Ukraine pour faire la « jonction » avec la Crimée ; annexer la Transnistrie ; déstabiliser le Kazakhstan dont il a déjà mis en doute l'existence en tant que véritable État ; affaiblir les républiques du Caucase et d'Asie centrale rétives.

La plus belle victoire de Poutine serait de parvenir à écorner les frontières de l'Otan à la fois au Nord (région Arctique, pays baltes), au Centre (Balkans) ou au Sud (Turquie). C'est là que le risque d'affrontement militaire de grande ampleur serait le plus grand. Certes, personne ne peut sérieusement penser que Moscou chercherait délibérément à affronter directement les armées de l'Alliance atlantique ; mais en essayant de tester celles-ci, la Russie jouerait un jeu d'autant plus dangereux que certains protagonistes - on pense à M. Erdogan - se laisseraient facilement aller à un concours de virilité avec M. Poutine. Ce dernier risque ainsi non seulement de sous-estimer la résistance des pays occidentaux dès lors que leurs intérêts les plus essentiels seraient en jeu, mais aussi de mettre en branle inopinément des forces qu'il ne contrôlerait pas.

Garry Kasparov, qui connaît bien le maître du Kremlin (et rejette lui aussi la métaphore du jeu d'échecs au motif qu'« aux échecs nous avons des règles » (44)), va jusqu'à dire que pour Vladimir Poutine l'agression est comme une drogue : « Il est contraint d'augmenter les doses, ce qui augmente les risques » (45). Ce n'est pas sans raisons qu'il rappelle que les dictateurs ne se demandent pas « Pourquoi ? », mais « Pourquoi pas ? » (46).

L'éloignement de la Russie et de l'Occident, la perte des références communes, l'amplification à Moscou d'une paranoïa souvent théâtralisée mais probablement sincère, pourraient, volens nolens, aboutir à un conflit de grande ampleur. Il n'était pas rassurant, au plus fort de la crise ukrainienne, d'entendre Angela Merkel estimer, à la suite d'une conversation avec Vladimir Poutine, que celui-ci était « dans un autre monde » (47). Comme le souligne un observateur pertinent du pays, la Russie « a perdu son ancrage dans la réalité, elle est allée trop loin dans l'enfermement au coeur d'un récit fictif fait de menaces vicieuses depuis l'extérieur et de complots ingrats depuis l'intérieur. Elle se complaît dans son propre monde de fictions à géométrie variable » (48).

Au-delà des difficultés conjoncturelles que connaît actuellement l'économie russe, les fragilités structurelles du pays n'incitent guère à l'optimisme tant elles sont susceptibles de pousser le maître du Kremlin à la surenchère si une telle attitude devait lui apparaître comme la condition de sa survie politique. La Russie n'ayant pas procédé à sa diversification économique, la baisse du prix du pétrole l'atteint de plein fouet. Et comme elle n'a pas pris à bras-le-corps son problème démographique, elle contemple avec inquiétude la perspective de perdre 10 à 20 % de sa population d'ici à 2050. À l'inverse de l'Allemagne nazie, la Russie de Poutine risque de devenir « un espace sans peuple » (Raum ohne Volk) (49).

En guise de conclusion...

Au-delà des controverses actuelles sur l'intérêt et les limites d'une « alliance » avec Moscou au Moyen-Orient (dont on voit mal la pertinence tant les objectifs et les méthodes de la Russie sont différents des nôtres), la tentation d'un « nouvel arrangement de sécurité » avec le pouvoir russe peut exister en Occident. Cet accommodement reviendrait, peu ou prou, à reconnaître à la Russie une sphère d'influence privilégiée dans son voisinage. Mais ce serait céder à la fois sur les principes de 1945 - en déniant aux nations l'autodétermination de leur destin -, sur ceux de 1975 - en jetant aux oubliettes l'un des rares acquis de la guerre froide, le principe d'inviolabilité des frontières - et sur ceux de 1990 - les règles communes de comportement et de coopération entre anciens adversaires, codifiées par la Charte de Paris. Sans compter qu'une telle démonstration de faiblesse risquerait d'aiguiser encore un peu plus les appétits de pouvoir de Poutine.

Ce dernier respecte la force et les rapports de force : l'unité de l'Europe et de l'Alliance atlantique seront notre meilleure garantie face à l'expansion politico-militaire russe actuelle. Faut-il réarmer l'Europe ? C'est une évidence. Ce que disait Churchill il y a soixante-dix ans reste vrai : les Russes « ne respectent rien plus que la force, et il n'y a rien qu'ils respectent moins que la faiblesse, surtout la faiblesse militaire » (50). Les pays de l'Otan doivent-ils accueillir de nouveaux États qui le souhaiteraient et qui auraient la capacité de contribuer à la défense collective ? Ce serait non pas une « provocation » mais un témoignage de notre capacité à résister à l'intimidation et un moyen efficace de dissuasion : si la Géorgie et l'Ukraine avaient été membres de l'Alliance, Poutine ne se serait probablement pas attaqué à elles.

Pourquoi, par ailleurs, maintenir les concessions que l'Otan avait unilatéralement faites à Moscou en 1997 (ni présence militaire permanente significative, ni armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres) afin de « rassurer » la Russie ? Aujourd'hui, ce n'est pas Moscou qu'il est urgent de rassurer, mais Oslo, Stockholm, Helsinki, Tallinn, Riga, Vilnius et Varsovie. Aucun dirigeant politique occidental ne souhaite une « nouvelle guerre froide » ; mais si c'est ce que cherche le Kremlin, alors c'est ce qu'il aura. Personne n'y gagnera - mais la Russie y perdra plus que les autres.

Si les échecs sont une invention orientale, le poker est, lui, une innovation occidentale. Il nous faut réapprendre à y jouer. Bluffer, déstabiliser, prendre des risques pour la bonne cause : ces méthodes, les leaders des pays démocratiques savent très bien les pratiquer chez eux mais, curieusement, ils oublient qu'il faut parfois utiliser les mêmes à l'extérieur pour défendre leurs intérêts.



 


Notes :


(1) Cité in Xavier Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française. De Sarkozy à Hollande, L'Archipel, 2015, p. 350.

(2) Parmi les sources consultées pour cet article : Jean-François Bouthors, Comment Poutine change le monde, Éditions François Bourin, 2016 ; Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Actes Sud, 2015 ; Vladimir Fédorovski, Poutine, l'itinéraire secret, Éditions du Rocher, 2014 ; Masha Gessen, The Man Without a Face. The Unlikely Rise of Vladimir Putin, Riverhead Books, New York, 2012 (version électronique) ; Fiona Hill & Clifford G. Gaddy, Mr. Putin. Operative in the Kremlin, The Brookings Institution Press, Washington, DC, 2015 (version électronique) ; Walter Laqueur, Putinism. Russia and its Future with the West, Dunne Books, New York, 2015 ; Frédéric Pons, Poutine, Calmann-Lévy, 2015. L'auteur remercie également Isabelle Facon (FRS) pour ses remarques et conseils.

(3) Christophe Ayad, « Poutine joue au poker, Obama aux échecs », Le Monde, 29 octobre 2015 ; interview avec Garry Kasparov, « Putin Needs Wars To Legitimize His Position », Der Spiegel, 15 novembre 2015.

(4) Owen Matthews, « Putin's great game », The Spectator, 20 février 2016, p. 13.

(5) Fédorovski, op. cit., p. 18.

(6) Fédorovski, op. cit., p. 7.

(7) Fédorovski, op. cit., p. 123.

(8) Hill, op. cit.

(9) Hill, op. cit.

(10) Eltchaninoff, op. cit., p. 10.

(11) Eltchaninoff, op. cit., p. 135.

(12) À la suite de la chute de Constantinople (1453), Moscou avait été décrite comme la « Nouvelle Constantinople » par le Patriarche de Moscou (1493), puis comme la « Troisième Rome » par le moine Philothée (1510).

(13) Cité in Vincent Jauvert, « Le Raspoutine de Poutine », Le Nouvel Observateur, 1er mai 2014, p. 44.

(14) Cité in Françoise Thom, « Les risques d'une coalition avec la Russie », Politique Internationale, n° 150, hiver 2015-2016, p. 245.

(15) Laqueur, op. cit., p. 8.

(16) Jauvert, art. cit.

(17) Propos tenus dans l'entretien qu'il a accordé à Galia Ackerman, « L'idéologue de Poutine », Politique Internationale, n° 144, été 2014, pp. 136-137.

(18) Hill, op. cit.

(19) Andreas Umland, « Europe's Top Security Threat : Poisoned Public Opinion in Russia », Atlantic Council, 21 septembre 2015.

(20) Discours à l'occasion de la réunion des ambassadeurs russes, 1er juillet 2014.

(21) Discours sur l'intégration de la Crimée à la Fédération de Russie, 18 mars 2014.

(22) Discours annuel à l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, 25 avril 2005.

(23) Émission « Ligne directe », 9 février 2000.

(24) Entretien au magazine Bild, 11 janvier 2016.

(25) Cité in Kommersant, 7 avril 2008.

(26) Cité in Isabelle Mandraud, « Une "bombe à retardement" nommée Lénine », Le Monde, 3 février 2016.

(27) Eltchaninoff, op. cit., p. 149 ; et cité in Sara Daniel & Vincent Jauvert, « La doctrine Poutine », L'Obs, 12 mars 2015, p. 95.

(28) Fédorovski, op. cit., p. 128.

(29) Fédorovski, op. cit., p. 134.

(30) Fédorovski, op. cit., p. 39.

(31) Cité in Françoise Thom, « Les risques d'une coalition avec la Russie », art. cit., p. 245.

(32) Cité in Fédorovski, op. cit., p. 30.

(33) Cité in Pons, op. cit.

(34) Eerik-Niiles Kross & Molly K. Mckew, « The Dangerous Link Between Syria and Ukraine », Politico.eu, 22 septembre 2015.

(35) Steve Lee Myers, « Russia's Move Into Ukraine Said to Be Born in Shadows », The New York Times, 7 mars 2014.

(36) Françoise Thom, « Les risques d'une coalition avec la Russie », art. cit., p. 236.

(37) Erasmus, « Some Middle Eastern Christians are speaking up against "holy war" in Syria », The Economist, 21 octobre 2015.

(38) Interfax, 30 septembre 2015.

(39) Cité in Isabelle Mandraud, « Une "bombe à retardement" nommée Lénine », art. cit.

(40) Idem.

(41) Régis Genté, « Donbass : le Kremlin à la manoeuvre », Politique Internationale, n° 150, hiver 2015-2016, p. 209.

(42) Cité in Dina Khapaeva, « La Russie gothique de Poutine », Libération, 24 octobre 2014.

(43) Idem.

(44) « Putin foe Kasparov contrasts chess with Russian politics », Agence France-Presse, 30 août 2012.

(45) Interview avec Garry Kasparov, « Putin Needs Wars To Legitimize His Position », art. cit.

(46) Idem.

(47) Selon un collaborateur du président Obama cité in Peter Baker, « Pressure Rising as Obama Works to Reign In Russia », The New York Times, 2 mars 2014.

(48) Mark Galeotti, « The Weaponization of Prejudice », Intellinews, 9 mars 2016.

(49) Laqueur, op. cit., p. 213.

(50) Discours dit du Rideau de fer, 5 mars 1946.