Politique Internationale - La Revue n°150 - HIVER - 2016

sommaire du n° 150
État islamique : main basse sur le jihad
Article de Jean-Pierre Perrin
Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière
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Chaque numéro de Dabiq, le magazine en ligne (et en plusieurs langues) de l'État islamique, commence par la même citation : « L'étincelle a été allumée ici en Irak et - si Allah le veut - son feu va continuer à se répandre jusqu'à ce qu'elle brûle les armées de la Croix à Dabiq. » Dabiq est l'un des récits apocalyptiques les plus importants pour l'État islamique, à un tel point que l'organisation a donné ce nom à son organe de propagande. Ce terme fait référence à une prophétie présentée dans un hadith (témoignage qui relate les faits et paroles de Mahomet) et consacrée à l'« Ultime Bataille » qui aura lieu, à l'approche de la fin des temps, dans la petite ville syrienne de Dabiq, près d'Alep et de la frontière turque. Là, après un sérieux revers, l'armée des musulmans, progressant dans une mer de sang, finira par triompher des infidèles et par imposer l'islam sur Terre. Celui qui signe la citation est Abou Moussab al-Zarqaoui, le fondateur de ce qui deviendra l'État islamique, son modèle et héros absolu, l'équivalent d'Oussama ben Laden pour l'organisation rivale d'Al-Qaïda.

De quoi l'État islamique est-il le nom ?

Du fait de ses nombreuses références eschatologiques, on pourrait voir en l'État islamique un mouvement messianique comme l'histoire islamique en a tant connu. Mais la volonté de ses dirigeants de parier sur l'avenir en construisant un nouvel État à cheval sur l'Irak et la Syrie, dont les capitales sont Mossoul et Raqqa, contredit cette vision : l'EI estime que l'« Heure suprême » est proche mais, en même temps, il s'emploie à bâtir un califat destiné à durer ; son cri de ralliement : « Baqiya » (« Il restera »), répété par tous les jihadistes, traduit bien cette volonté de se maintenir quoi qu'il advienne. À cause notamment de cette contradiction, il n'est pas aisé de définir ce qu'est l'État islamique ; d'ailleurs, les experts se chamaillent sur ce point. Même les états-majors occidentaux ne sont toujours pas tombés d'accord pour définir la nature de leur ennemi. « Nous n'avons même pas compris le concept », reconnaissait en décembre 2014 le chef des opérations spéciales américaines, le général Michael Nagata, dans un document confidentiel cité par le New York Times. Aussi est-il plus facile de dire ce qu'il n'est pas.

Même s'il emploie toute la gamme des actes terroristes, l'EI n'est pas un simple mouvement terroriste. Au Moyen-Orient, les organisations terroristes ont toujours été sous la coupe d'un État ou d'un régime qui les protège et les stipendie - la Syrie, l'Irak, la Libye, le Soudan ou l'Iran, sans parler de l'URSS et d'autres pays de la défunte Europe de l'Est. Ce fut le cas des groupes d'Abou Nidal, d'Ahmed Jibril, de Carlos, de l'ASALA... et, plus récemment, de l' éphémère groupuscule palestinien Fatah al-Islam dont l'armée libanaise a eu tant de mal à venir à bout (1).

Même s'il incarne la revanche des sunnites irakiens dépossédés du pouvoir depuis la chute de Saddam Hussein et soumis à une marginalisation politique croissante, en particulier sous l'interminable gouvernement (à majorité chiite) de Nouri al-Maliki, même si une trentaine de tribus sunnites de la grande province d'Al-Anbar ont participé à sa formation, l'EI n'est pas, non plus, un mouvement de libération de cette communauté singulièrement malmenée. Il s'adresse aux musulmans du monde entier, y compris aux chiites auxquels il demande de revenir vers la « vraie foi », l'islam sunnite d'obédience salafiste. Il est vrai qu'il y a un côté « sunnistan » dans l'entité que s'emploie à créer l'organisation jihadiste. Mais cet aspect confessionnel ne suffit pas pour autant à définir l'État islamique.

Même si les organisations qui furent à l'origine de l'État islamique ont affronté les forces américaines pendant l'occupation de l'Irak (d'avril 2003 à décembre 2011), ce n'est pas un mouvement de guérilla. Aujourd'hui encore, il excelle dans la tactique dite des « cellules dormantes » installées secrètement dans une ville et qui se réveillent à l'heure de l'assaut. Mais son mode opératoire, du moins en Irak et en Syrie, est davantage celui d'une armée classique. Tantôt l'État islamique pratique la guerre de siège, avec de l'artillerie - comme on l'a vu lorsqu'il a cherché à s'emparer pendant plusieurs mois de la petite ville kurde syrienne de Kobané ou de la grande raffinerie de Baji, en Irak -, tantôt il use de la « tactique Mad Max », version moderne du rezzou : une colonne de Toyota Land Cruiser fonce à travers les lignes ennemies en mitraillant tout sur son passage et conquiert le site convoité ; c'est ce qu'il a fait à Palmyre où, il est vrai, l'armée syrienne s'est peu battue. Aujourd'hui, on estime à 100 000 le nombre de ses combattants - militants islamistes, jihadistes étrangers (qui seraient environ 27 000), anciens militaires baassistes irakiens et syriens, hommes des tribus, miliciens locaux... Certains d'entre eux se battent sur les différents fronts, d'autres sont affectés à des missions de police. Depuis la prise de Mossoul, le 7 juin 2014, l'EI dispose de plusieurs centaines de chars et de quelque 5 000 Humvees dont les Américains avaient doté la désastreuse armée irakienne.

L'État islamique est-il un État ? Il en a quasiment tous les attributs : il collecte les impôts, bat monnaie, rend la justice, réforme les manuels scolaires, possède son propre drapeau, administre un territoire de la taille de la Grande-Bretagne, gère une population de plus de 8 millions de personnes, dirige des villes importantes : Mossoul (1,8 million d'habitants), Falloudja (320 000), Ramadi, Raqqa, Palmyre... Il a même redécoupé l'Irak et la Syrie, créant de nouvelles provinces (willayat) dirigées par des gouverneurs qui sont connus de la population et font fonctionner les services publics. C'est pour mieux établir cet État que son chef Abou Bakr al-Baghdadi a lancé, en juin 2014, un appel à l'ensemble du monde musulman demandant aux « juges (islamiques) et à ceux qui ont des compétences militaires, managériales et dans le domaine des services, ainsi qu'aux médecins et ingénieurs de toutes les disciplines », de venir le rejoindre. Depuis, cet appel aux compétences extérieures est devenu permanent. C'est la hijra, l'émigration intérieure au sein du monde musulman, qui évoque celle, fondatrice et historique, des premiers musulmans de La Mecque à Médine, en 622.

Cependant, selon les termes de la convention de Montevideo, il lui manque, pour être un État à part entière, à la fois des frontières stables et la capacité à entrer en relation avec les autres États. Ce proto-État, ses dirigeants lui ont donné le nom de califat, le préférant à celui de daoula (État). Une comparaison s'impose avec l'Arabie saoudite que le roi Ibn Saoud unifia dans les années 1920 par le glaive (et les mariages) en pratiquant une guerre de conquête et en s'appuyant sur les terrifiants « ikhwân », bandes de Bédouins fanatiques, pillards et iconoclastes qui razzièrent et massacrèrent tant et plus, les populations chiites en particulier.

En réalité, c'est surtout par ses hommes que l'on peut appréhender ce califat qui, tout en ayant besoin d'un territoire pour exister, prône un jihad global.

Le fondateur de l'État islamique

On a oublié son vrai patronyme (Ahmed Fadhil Nazzal al-Khalayleh) pour ne retenir que son nom de guerre, Moussab al-Zarqaoui, qui fait référence à la fois à Moussab ben Omar, compagnon du Prophète tué à la bataille d'Ouhoud, en 625, et à la ville jordanienne de Zarqa, dans la banlieue d'Amman, où il a grandi. D'emblée, on est frappé de voir combien son itinéraire préfigure celui de nombre des jeunes jihadistes européens d'aujourd'hui. Son passé est celui d'un petit voyou violent qui multiplie les séjours en prison. Il en conserve de nombreux tatouages qui lui valent d'être surnommé l'« homme vert » et qu'il essaiera plus tard, au prix de terribles souffrances, d'effacer en les brûlant à l'acide. L'école coranique où sa mère finit par l'envoyer le sort de la rue et ancre dans son esprit de solides convictions religieuses. En 1988, il part pour l'Afghanistan afin d'y effectuer son premier jihad, mais les Soviétiques sont quasiment partis quand il arrive. Faute de mieux, il devient le chroniqueur, dans un journal salafiste, des exploits des moudjahidine arabes - des combattants qui, selon les Afghans, se sont illustrés plus par leur férocité que par leur courage...

Une fois rentré en Jordanie, en 1992, il crée un groupuscule salafiste et aspire à se lancer dans des activités terroristes. Mais les services de sécurité jordaniens ont déjà repéré ceux qui sont allés vivre le jihad en Afghanistan : l'apprenti terroriste est vite arrêté et condamné à quinze ans de détention.

Sa radicalisation se poursuit dans sa cellule où il alterne séances de musculation et de mémorisation des quelque 6 200 versets du Coran. Grâce à sa période afghane, il a acquis auprès des délinquants un grand prestige qui, complété par sa ferveur religieuse, lui permet d'être reconnu comme un caïd.  Bientôt, il prend le nom de guerre d'Abou Moussab al-Zarqaoui. Après sa libération en 1999, dans le cadre d'une amnistie proclamée à l'occasion du couronnement du nouveau roi Abdallah, c'est un homme nouveau qui repart en Afghanistan, accompagné de sa mère. Ses fréquentations - en particulier un religieux jordanien d'origine palestinienne, cheikh Abou Mohammed al-Maqdissi - l'ont encore plus radicalisé. Une fois à Kandahar, il rencontre Ben Laden. Mais le courant ne passe pas entre le milliardaire saoudien et le petit voyou jordanien, fût-il touché par la foi. Ils ne sont pas de la même classe sociale, n'ont ni les mêmes manières, ni le même horizon, ni les mêmes méthodes ni, surtout, la même vision de la guerre sainte. Le premier veut frapper l'« ennemi lointain », c'est-à-dire les États-Unis, convaincu que le souffle d'une telle guerre fera décoller le jihad global ; le second préfère attaquer en priorité les ennemis proches comme son propre pays, la Jordanie ou les pays arabes voisins - ce qui permettra de mobiliser, pense-t-il, les musulmans du monde entier.

Au cours des années suivantes, il apprend le maniement des armes dans l'un des quelque vingt camps d'entraînement islamistes qui ne sont pas sous le contrôle d'Oussama ben Laden mais sous l'autorité d'autres leaders de la galaxie islamiste. On le voit : déjà, à cette époque, Zarqaoui agit en matière de jihad comme un entrepreneur indépendant. Il fonde son propre groupe, Towhid oual Jihad (Unicité divine et guerre sainte), et installe son camp d'entraînement près de Herat, à proximité de la frontière iranienne - au cas où il aurait besoin de s'enfuir -, loin de ceux de Ben Laden et de Kandahar. Il y accueille essentiellement des Jordaniens et des Palestiniens. Lorsque les Américains attaquent l'Afghanistan, après les attentats du 11 Septembre, il ne cherche pas à résister et trouve refuge en Iran, avec une partie des cadres du milliardaire islamiste saoudien. Les services de sécurité de Téhéran leur font bon accueil en vertu du vieil adage « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Ce sont eux qui permettent à Zarqaoui de gagner le Kurdistan irakien où sévit un groupe islamiste sunnite, Ansar al-Islam, que certains experts suspectent d'être manipulé par les services secrets iraniens. De là, il s'installe en Syrie avec la complicité des services de Bachar al-Assad qui lui fournissent de faux papiers. Il revient en Jordanie organiser l'assassinat du diplomate américain Lawrence Foley. L'invasion américaine de l'Irak, en mars 2003, lui permet d'aller fomenter le jihad dans ce pays, à la fois contre les Américains et contre les chiites irakiens envers lesquels il nourrit une haine extraordinaire et d'autant plus étonnante qu'il fut, plusieurs mois durant, l'hôte des services iraniens. Dès 2005, il perçoit que le nouveau pouvoir chiite à Bagdad se prépare à éliminer toutes les élites sunnites. Et il a déjà l'idée de rassembler la communauté sunnite pour faire face à cette menace. Cette volonté d'unir les sunnites, ainsi que les liens qu'il a entretenus, peut-être lors de séjours secrets antérieurs, avec les anciens membres des services de sécurité de Saddam Hussein expliquent sa montée en puissance dans les rangs de la guérilla sunnite.

Les idéologues de la terreur

 Deux hommes ont compté dans la formation de Zarqaoui. Le premier est ce religieux jordanien d'origine palestinienne, cheikh Abou Mohammed al-Maqdissi, qu'il a connu en Afghanistan puis retrouvé en prison à Amman. C'est un authentique théologien qui a beaucoup voyagé en Arabie saoudite, au Pakistan et en Afghanistan. Auprès des oulémas de ces pays, il a approfondi sa science religieuse. Son oeuvre principale est un traité dont le titre est très suggestif : La Religion d'Abraham, l'appel des prophètes et des messagers, et les manières dont les tyrans cherchent à banaliser cette religion et à en détourner les prédicateurs. Il s'agit d'une analyse des systèmes législatifs en vigueur dans les États arabes qu'il compare aux idoles qu'Abraham refusa de servir avant la longue pérégrination qui le conduisit à Jérusalem.

Même s'il est d'obédience salafiste et a effectué une bonne partie de ses études dans le royaume saoudien, cheikh Abou Mohammed al-Maqdissi traite ce pays, dans un autre ouvrage, de puissance mécréante et excommunie ses dirigeants, notamment en raison de l'adhésion de Riyad à l'ONU et à l'OMC - deux organisations internationales jugées « taghouti » (idolâtres, tyranniques) et, donc, radicalement hostiles aux musulmans. L'homme n'appartient pas à la mouvance jihadiste, même si, en tant que théologien, il possède une grande autorité dans ses réseaux. Pourtant, il y aura bientôt divorce entre Al-Zarqaoui et Al-Maqdissi. Pomme de discorde : la question chiite qui va déchirer les mouvements salafistes. Le religieux s'oppose à ce que, en Irak, le jihadiste et ses partisans massacrent les chiites au même titre que les Américains. Un autre conflit, qui aujourd'hui encore traverse les milieux du jihad, les oppose : qui doit être le guide ? Est-ce le cheikh ou l'émir ? Le chef religieux ou le chef des combattants ? Pour Zarqaoui et ses successeurs, en particulier Abou Bakr al-Baghdadi, nul doute que ce doit être l'émir. Les écrits du religieux seront cependant présents parmi les textes saisis chez les frères Kouachi et Amedy Coulibaly (2).

Al-Zarqaoui est encore plus proche d'un autre idéologue, beaucoup moins célèbre et, donc, plus mystérieux : un religieux égyptien, cheikh Abdel Rahmane al-Ali, connu sur les réseaux jihadistes sous le nom d'Abou Abdallah al-Mohadjer et qu'il a semble-t-il rencontré, en 1999, dans le camp d'entraînement Al-Farouq, en Afghanistan. Celui-ci est l'auteur de Questions sur la jurisprudence du jihad. Jurisprudence du sang, un livre de quelque 500 pages qui est aujourd'hui le principal ouvrage de référence des dirigeants de l'État islamique. D'emblée, le religieux scinde le monde en deux camps, reprenant le concept de la vieille théologie médiévale islamique : d'un côté, les pays de l'islam (régis par la charia) ; de l'autre, les pays de l'athéisme, qui sont des foyers de guerre. Il estime qu'il est tout à fait légitime de « tuer chaque mécréant n'ayant pas obtenu d'engagement de sûreté de la part des musulmans ». Et ajoute que les femmes et les enfants mâles du camp adverse, parce qu'ils sont eux aussi impliqués dans la guerre, doivent être supprimés : « La présence de la femme aux combats a des effets considérables. C'est elle qui assure l'approvisionnement en argent et incite aux combats. Pour ces raisons, on doit les tuer. » Il théorise également, sur des dizaines de pages, en se fondant sur des textes sacrés, l'élimination des chiites et l'extermination des apostats. Toute violence, même la plus terrible, exercée à leur encontre est légitime : ils sont des agresseurs par nature puisqu'ils n'adorent pas le vrai Dieu. C'est la doctrine du takfir - l'anathème qui rend licite la mort du « mécréant » -, largement reprise des pratiques des kharijites, la troisième branche de l'islam avec le sunnisme et le chiisme. Le livre comprend d'autres morceaux de bravoure, dont un éloge de la torture et de la décapitation, « acte volontaire et chéri de Dieu et de son Messager ». Al-Mohadjer cite ainsi Khaled ben el-Walid, le chef des armées musulmanes à la mort du Prophète (3), qui aurait décapité un commandant ennemi puis « ordonné de cuisiner la tête avant de la manger, dans le but de terroriser les apostats ».

Le lion de Mésopotamie

En Irak, Al-Zarqaoui signe ses premiers attentats. Il se trouve notamment derrière celui commis le 19 août 2003 contre l'immeuble de l'ONU à Bagdad, qui coûte la vie à vingt-deux personnes dont le représentant en Irak des Nations unies, Sergio Viera de Mello. Le 29 août 2003, l'attaque contre la mosquée d'Ali à Nadjaf, la grande ville sainte chiite du pays, fait quatre-vingt-cinq victimes. Son insoutenable cruauté apparaît au grand jour quand on le voit, en mai 2004, sur une vidéo qu'il a lui-même fait diffuser, égorger un jeune entrepreneur juif américain, Nicholas Berg. La victime porte déjà la combinaison orange, référence aux prisonniers de Guantanamo et qui sera par la suite celle des autres otages occidentaux, y compris ceux exécutés à partir de 2014. Cette publicité nouvelle vaut à Zarqaoui une double consécration : celle des États-Unis, qui l'accusent de 700 actes de terrorisme, en font leur ennemi numéro un en Irak et offrent jusqu'à 25 millions de dollars pour toute information menant à sa capture - la même somme que pour Ben Laden ; et celle, précisément, du leader islamiste saoudien qui, le 19 octobre 2004, se voit contraint de reconnaître le groupe de Zarqaoui comme le « relais d'Al-Qaïda en Mésopotamie ». Les organisations radicales irakiennes se rallient à celui que l'on surnomme à présent le « lion de Mésopotamie » et dont le groupe s'appelle désormais « Al-Qaïda au pays des deux fleuves » (le Tigre et l'Euphrate), plus connu sous le nom d'Al-Qaïda en Mésopotamie.

En janvier 2006, le « lion » participe à la création, avec cinq autres groupes rebelles, du Conseil consultatif des moudjahidine d'Irak (Majlis Shura al-Mujahideen fi al-Iraq), dont son organisation est la colonne vertébrale. Quelques mois plus tard, en octobre 2006, cette alliance sera la matrice de l'État islamique en Irak. Le premier des trois objectifs qu'Al-Zarqaoui s'était assignés et qu'il avait annoncés à Ben Laden - établir un État islamique, bouter les Américains hors d'Irak et étendre le jihad aux pays voisins - est donc accompli. C'est à cette époque qu'apparaissent les premiers drapeaux noirs, imités de ceux de Mahomet avec au centre le sceau du Prophète, qui vont susciter tant de terreur.

 Cette ascension fulgurante du terroriste jordanien au sein de la résistance sunnite dans un pays qui lui est totalement étranger ne peut s'expliquer que par ses liens avec l'ancien establishment  militaro-sécuritaire irakien. Dès les années 1990, suite à l'écrasement de son armée après l'invasion du Koweït, Saddam Hussein avait donné une nette coloration islamiste sunnite à son régime, sous le nom de « campagne pour le renforcement de la foi ». Ce qui est alors mis en oeuvre est bien plus qu'une convergence entre baassisme et islamisme. C'est une relation fusionnelle que le défunt raïs lui-même symbolisa en écrivant tout un Coran avec son propre sang (4). À cette époque, les prénoms chrétiens sont interdits, la consommation d'alcool aussi, et la formule « Allah Akbar » apparaît sur le drapeau national. Les services secrets baassistes laissent même des groupes wahhabites s'installer dans certains quartiers de Mossoul, future capitale de l'EI ; ces derniers y organisent en 2003 un premier pogrom anti-chrétien auquel la police irakienne ne cherche pas à s'opposer (5). Une unité paramilitaire d'élite, particulièrement crainte pour sa férocité et son fanatisme, symbolise cette symbiose du baassisme le plus exacerbé avec le sunnisme le plus radical : les Fedayins de Saddam. Ce groupe avait été placé sous le commandement (théorique) de Oudaï Hussein, le fils cadet du président irakien. On retrouve aujourd'hui nombre de cadres de cette organisation dans l'État islamique.

La défaite de l'armée irakienne, lors de l'invasion américaine de 2003, a renforcé ce courant national-islamiste. Un courant qui va prendre encore plus d'ampleur après la dissolution de l'armée suite à un décret signé, en mai 2003, par le catastrophique administrateur américain de l'Irak Paul Bremer. Ce décret met des milliers d'officiers irakiens au chômage. Parallèlement, la campagne de débaassification jette des milliers de fonctionnaires sunnites à la rue. Ils sont aussitôt remplacés par des Irakiens de confession chiite, ce qui amplifie encore leur amertume.

Sur le terrain, Zarqaoui finit par apparaître trop extrémiste aux yeux du chef d'Al-Qaïda. « Oussama ben Laden voulait réunir toutes les nuances et sensibilités du monde musulman contre l'Occident. Il avait mis sous le boisseau l'antagonisme chiites-sunnites, ce qui était d'autant plus nécessaire que ses cadres s'étaient réfugiés en Iran. Or cet antagonisme, Zarqaoui l'exploite jusqu'au paroxysme », relève l'islamologue Bernard Rougier. Vient la rupture entre Al-Qaïda Centrale et cette organisation qu'elle a enfantée et qui lui échappe. Elle précède de peu l'élimination de Zarqaoui, dans un raid aérien américain, le 7 juin 2006, près de Bakouba, à une cinquantaine de kilomètres de Bagdad.

Après sa mort, la guérilla islamiste tombe en déliquescence en Irak, d'autant plus que les Américains ont réussi à « retourner » nombre de tribus sunnites dans le cadre du mouvement dit du « Réveil » mis en place par le général David Petraeus. L'organisation du Jordanien ne compte plus que quelques groupes de combattants dans l'ouest du pays et des cellules dormantes dans les grandes villes sunnites. Zarqaoui aura plusieurs successeurs, dont le « prince des croyants » Abou Omar al-Baghdadi, un ancien colonel de la gendarmerie irakienne qui sera tué à son tour le 19 avril 2010.

C'est l'heure, à présent, d'Ibrahim al-Badri al-Samarraï, de son nom de guerre Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qoureïchi (6). Lui n'a pas vraiment de contacts avec les anciens membres des services de sécurité de Saddam Hussein. Il vient d'une famille paysanne pauvre et très pieuse de Samarra et peut-être même d'un milieu soufi. Il est le seul de sa famille à faire des études. À la faculté islamique de Bagdad, il étudie le droit, la jurisprudence et les sciences islamiques. On le dit proche de la mouvance des Frères musulmans mais il devient rapidement salafiste. En 2003, il fonde un petit groupe de combattants : Jeish Ahl als-Sunna oua al-Jama'a (l'« Armée du peuple appartenant à la communauté sunnite »). Il prend à cette occasion le surnom d'Abou Du'a. Des soldats américains l'arrêtent par hasard à Falloudja alors qu'ils cherchent à appréhender l'un de ses amis blessés, un chef de la guérilla islamiste. Puis les Américains, même s'ils n'ont pas d'actions armées à lui reprocher, le détiennent pendant un an (du 8 décembre 2004 au 6 décembre 2005) au camp de prisonniers américains de Bucca, où il poursuit sa radicalisation. Pourtant, il n'est toujours pas jugé vraiment dangereux puisque l'administration américaine le laisse remplir le rôle de médiateur pour régler les problèmes de ses codétenus, sa qualité de doctorant en études islamiques lui conférant à leurs yeux une autorité jurisprudentielle. Il en profite pour étoffer son réseau avec de nouvelles relations.

Le mystérieux colonel Hadji Bakr

Quand Al-Baghdadi est libéré du camp de Bucca, c'est pour former un groupe armé qui intégrera bientôt l'État islamique d'Irak, pour lequel il dirigera des tribunaux islamiques dans la grande province sunnite d'Al-Anbar. Il prendra, le 16 mai 2010, la tête de cette organisation. Cette ascension phénoménale - alors que son passé jihadiste est médiocre - suscite des interrogations. On peut lire dans la propagande de l'EI qu'il a été désigné à la succession d'Abou Omar al-Baghdadi par le Conseil de décision de l'organisation et par « les gens de la solution et de la décision », une expression utilisée dans l'histoire politique islamique pour désigner des personnalités influentes au sein de la société (notables, chefs de tribu, religieux...). Il a des atouts : il fait partie de la confédération tribale des Qoureïchi et fut un proche du défunt Abou Omar Al-Baghdadi. Isham al-Hachemi, un spécialiste irakien du monde du jihad, met en avant le rôle joué par un ex-colonel de Saddam Hussein, qui fut soit un officier des services de renseignement de l'armée de l'air, soit un ex-colonel d'état-major, Hadji Samir Abed al-Mohammed al-Khlifaoui, alias Hadji Bakr. « C'est lui qui a fait se rencontrer les deux Baghdadi, Omar et Abou Bakr. Et c'est encore lui qui va permettre au nouveau venu de diriger Daech », nous a raconté Isham al-Hachemi.

Fin 2011, quelques mois après le début du soulèvement en Syrie, Hadji Bakr décide de profiter du chaos qui règne dans ce pays voisin de l'Irak et y crée le « Front al-Nosra » (Jabhat an-Nusrah li-Ahl ash-Sham, « Front pour la victoire des gens du Levant »). Le 8 avril 2013, Abou Bakr al-Baghdadi annonce que le Front al-Nosra fait désormais partie de l'État islamique en Mésopotamie, qui va dès lors changer de nom et devenir l'« État islamique en Irak et au Levant » (EIIL).

Personne ne prête vraiment attention à ce qui apparaît alors comme une simple péripétie au sein de l'insurrection syrienne. Or l'événement a une portée considérable. D'une part, parce que Hadji Bakr et Abou Bakr al-Baghdadi mettent patiemment en place l'architecture du futur califat. D'autre part, parce que l'EIIL va acquérir une visibilité nouvelle en profitant de la « publicité » du conflit syrien. Première conséquence de cette notoriété accrue : il attire rapidement des jihadistes venus du monde entier. Le futur État islamique ne propose pas seulement aux volontaires étrangers le seul horizon du jihad et de la mort. Il offre aussi, comme le souligne l'islamologue Thomas Pierret, maître de conférences à l'Université d'Édimbourg (7), un « projet plus large » qui est « de participer à la création d'une société idéale où tous pourront s'épanouir ». « Cela lui permet de recruter des profils différents, notamment parmi ceux qui sont tentés par la hijra (l'émigration en terre musulmane), des gens très jeunes, mais aussi des gens âgés, et même des familles », indique-t-il. Un exemple parmi d'autres : une famille entière est venue d'Europe en mini-bus rejoindre le califat en gestation...

Profitant des conflits qui déchirent la rébellion non jihadiste et du rejet grandissant qu'elle suscite dans la population, l'EIIL conquiert plusieurs villes du Nord syrien dont Azzaz, Atmeh, Al-Bab, Atareh... Bientôt, il menace Alep, la grande ville du nord de la Syrie et sa capitale économique. Dans chaque localité, l'organisation prend le contrôle des usines, des minoteries, des boulangeries industrielles. Et elle compte un allié de poids en la personne de... Bachar al-Assad. En effet, le dictateur préfère voir monter en puissance l'EIIL plutôt que les autres groupes de l'insurrection. La progression des jihadistes lui permet de diaboliser l'ensemble de l'opposition et de l'assimiler à un ramassis de terroristes contre lesquels il serait l'ultime rempart. C'est pourquoi les forces armées syriennes ne s'attaquent que rarement à l'EIIL, et leur aviation ne bombarde qu'exceptionnellement les localités qu'il contrôle.

De son côté, l'organisation jihadiste lui rend la pareille en consacrant l'essentiel de ses efforts au combat contre les autres groupes rebelles plutôt que contre les troupes loyalistes et leurs alliés du Hezbollah et d'Irak. Son irrésistible ascension va cependant connaître plusieurs échecs : le premier est le refus du Front al-Nosra et de son chef, Abou Mohammed al-Joulani, d'accepter la fusion avec l'EIIL. Au contraire, Al-Joulani se place sous l'autorité du vieux chef d'Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, qui, deux mois plus tard, annonce la dissolution de l'État islamique en Irak et au Levant, sommant l'organisation d'Al-Baghdadi d'abandonner ses prétentions sur la Syrie - prétentions qui, selon lui, font le jeu de l'ennemi - et de se recentrer sur l'Irak. Mais Abou Bakr al-Baghdadi n'est pas homme à recevoir des leçons, fût-ce du successeur de Ben Laden. Non seulement il lui  oppose un refus cinglant, mais il fait savoir également qu'il souhaite à présent le remplacer à la tête du jihad global dont Al-Qaïda était jusqu'alors la seule incarnation. La guerre entre l'État islamique et Al-Qaïda vient de commencer. Elle sera d'autant plus terrible que le Front al-Nosra, devenu la principale branche syrienne d'Al-Qaïda Centrale, incarne l'autre face du jihad et qu'il est donc son concurrent idéologique - et que, en plus, il est en passe de devenir le groupe le plus nombreux, le plus offensif et le mieux organisé de la rébellion syrienne.

Sur le terrain, l'EIIL et le Front al-Nosra combattent désormais séparément. Bientôt, ils vont s'affronter au prix de dizaines de morts dans leurs rangs et de centaines dans la population. Le conflit continue à ce jour et les affaiblit mutuellement.

En décembre 2013, les hommes d'Hadji Bakr et d'Al-Baghdadi commettent un crime de trop. Ils torturent à mort un médecin syrien qui est aussi un responsable d'Ahrar as-Sham, un groupe salafiste parmi les plus puissants de l'insurrection. La photo de son corps affreusement mutilé circule sur les téléphones portables de tout le nord de la Syrie et scandalise les autres formations qui s'unissent alors pour contenir l'EIIL aux côtés d'Al-Nosra et lancer contre lui des offensives simultanées qui lui font perdre nombre de localités comme Azzaz, tout près de la frontière turque, et les faubourgs d'Alep.

Cependant, l'opération visant à implanter l'EIIL en Syrie est, dans l'ensemble, couronnée de succès. Si bien que l'organisation, se servant du territoire syrien comme d'un tremplin, peut repartir à la conquête de l'Irak, gouverné depuis 2006 par le premier ministre Nouri al-Maliki, dont le surnom de « Saddam Hussein chiite » témoigne qu'il n'a aucun désir de partager le pouvoir avec les sunnites. Mais Hadji Bakr, cet homme invisible dont on sait si peu, ne verra pas la réussite de ses plans. Il est tué en janvier 2014 par des rebelles liés à l'Armée syrienne libre.

Entre-temps, son protégé Al-Baghdadi a pris son envol. Le 7 juin 2014, jour anniversaire de la mort de Zarqaoui, il conquiert Mossoul, deuxième ville d'Irak, pourtant défendue, selon Isham al-Hachemi, par plus de 50 000 soldats (8). À la prison de Badouch, 800 détenus chiites sont aussitôt exécutés tandis que 2 000 autres, sunnites, rejoignent les jihadistes. Le butin est extraordinaire : plusieurs centaines de blindés, 5 000 Humvees. Les avoirs de trois banques sont confisqués, ce qui rapporte à l'EIIL 429 millions de dollars (un peu moins de 400 millions d'euros) et plus de 600 milliards de dinars irakiens (378 millions d'euros), selon une source proche du ministère de la Défense. Al-Baghdadi devient le plus riche des seigneurs de la terreur. L'attaque de la ville porte la signature des anciens services secrets du défunt raïs : elle a été menée conjointement par des unités d'élite appelées Dar al-Islam (la Maison de l'islam) et des cellules dormantes qui attendaient leur heure.

L'EIIL devient alors l'« État islamique ». Établi à cheval sur l'Irak et la Syrie, il affirme sa double vocation : être un État pour tous les sunnites et en même temps l'étendard du jihad global. C'est le sens du discours de Baghdadi lorsqu'il proclame, fin juin 2014, « le califat universel » dans la plus vieille mosquée de Mossoul.

Lui-même se proclame calife avec ces mots : « Je suis mis à l'épreuve en ayant été désigné pour assumer cette responsabilité. C'est une très lourde charge. J'ai été couronné pour vous diriger même si je ne suis pas meilleur que vous. » Il y développe aussi sa vision du monde et du jihad à mener : « Je brise les barrières par la grâce de Dieu, nous allons supprimer les barrières de l'Irak, de la Jordanie, du Liban, jusqu'à prendre Jérusalem. » En prononçant un tel qotba (prêche), Al-Baghdadi témoigne clairement de sa volonté de prendre le contrôle des courants jihadistes du monde entier et de marginaliser Al-Qaïda en la coupant de ses branches régionales.

Le management de la sauvagerie

 Là encore, il a un maître à penser : Abou Bakr an-Naji et son livre Idarat at-Tawahhush (Administration ou Management de la sauvagerie) (9). On ne sait quasiment rien de l'auteur si ce n'est qu'il serait le gendre de Zarqaoui et serait mort en 2013. Mais c'est l'un des théoriciens les plus importants du jihad avec Ayman al-Zawahiri (Combattants sous la bannière du prophète), Abou Qatada (Entre deux méthodes) et Abou Moussab as-Souri (Observations sur l'expérience jihadiste en Syrie). Son oeuvre est un manuel (de quelque 400 pages) de survie du jihadiste et d'apprentissage de la terreur. Par « sauvagerie », il faut entendre un territoire redevenu sauvage parce que vide de toute autorité administrative, où l'État a renoncé à s'imposer et qu'il faut donc, une fois conquis, gérer pour pouvoir dans une période ultérieure proclamer l'État islamique. On apprend aussi, dans ce manuel, comment diviser l'ennemi, se battre sur le front, survivre aux bombardements, lutter contre les espions, traiter les prisonniers... et pourquoi il est nécessaire d'exécuter ces derniers de façon cruelle (de sorte que les adversaires et leurs supporters soient terrifiés). Un point important : An-Naji recommande de toujours faire en sorte d'éviter les batailles frontales et d'obliger les forces ennemies à se disperser en multipliant les cibles sur leur territoire, ce qui réduira d'autant leurs effectifs sur les principaux champs de bataille. C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui en France où la principale mission de l'armée est désormais de protéger les populations civiles.

 Le même manuel enseigne la meilleure façon d'emporter l'adhésion des populations. Car la nouveauté de ce troisième jihad - après celui victorieux de l'Afghanistan pendant l'invasion soviétique et celui vaincu de l'Irak pendant l'occupation américaine -, c'est qu'il dispose désormais d'un vaste territoire. Il est donc à la fois offensif, quand il frappe à l'étranger, et défensif quand il s'agit de protéger le califat et sa population. D'où l'élaboration de toute une stratégie de victimisation destinée à lui attirer la sympathie du monde musulman.

L'organisation mise en place par Al-Baghdadi témoigne de cette double nécessité. Autour de lui, on trouve plusieurs Conseils (choura), dont le plus important est le Conseil exécutif, composé de neuf émirs, qui décide de la stratégie à suivre, nomme les gouverneurs et détient le pouvoir de destituer le calife et de désigner son remplaçant. Toujours selon Isham al-Hachemi, chacun d'eux doit avoir un profil de jihadiste, avoir été emprisonné, être d'obédience salafiste et diplômé. Chaque wilayat (au nombre de neuf) fonctionne comme un mini-califat assez autonome et est gérée par plusieurs comités aux attributions clairement précisées : affaires militaires, finances, administration, sécurité, femmes, éducation, police religieuse, prisonniers...

Wahhabites, kharijites et le Vieux de la Montagne

L'idéologie de l'État islamique apparaît comme un syncrétisme puisant dans plusieurs tendances radicales de l'islam. À l'évidence, elle emprunte beaucoup au wahhabisme, comme le faisait déjà Al-Qaïda. L'EI applique nombre d'idées du fondateur de cette doctrine, le théologien Mohammed ben Abdel Wahhab, qui s'est fixé en 1739 en Arabie et dont l'alliance avec la famille des Saoud débouchera ultérieurement sur la fondation du royaume saoudien. Parmi ses idées, l'une des plus cruciales est celle qui affirme la domination totale de l'émir (le chef de guerre) sur toutes les terres concernées par le jihad : « Les imams de toutes les écoles (juridiques, ndlr) sont unanimes : ceux qui sont victorieux dans un pays ont le statut d'imam sur tout et partout. » On retrouve dans cette doctrine la même lecture littéraliste du Coran, le même refus de l'interprétation du texte sacré, le même puritanisme, la même hostilité à l'égard des pratiques mystiques, la même interdiction du culte des saints, la même volonté d'anéantir tout monument qui ne s'inscrit pas dans la stricte orthodoxie sunnite. On retrouve encore chez l'État islamique, quand il détruit les sites de Ninive et de Palmyre, la même furie iconoclaste que celle des Ikhwâns saoudiens (10) qui ont détruit dans le royaume saoudien toute trace du passé pré-islamique et dans l'Irak voisin la ville sainte chiite de Karbala, en 1802.

D'autres doctrines ont contribué à façonner l'idéologie actuelle d'Al-Baghdadi et de ses pairs, à commencer par celle des kharijites (les « sortants »), qui ont quitté l'armée de l'imam Ali, le quatrième calife, vers 658 (d'où leur nom), et l'ont ensuite assassiné, lui reprochant d'avoir accepté un compromis (11) alors qu'il avait été désigné par Dieu comme successeur de Mahomet. Ennemis acharnés des chiites et des sunnites, ils ont marqué l'histoire par leur fanatisme absolu, légitimant par des concepts religieux le massacre des femmes et des enfants. Ce sont eux qui forgèrent l'idée du takfir (anathème), que l'État islamique utilise tant et plus, au point que ses combattants sont qualifiés par leurs adversaires de « takfiristes ».

Dans le recours aux kamikazes, on retrouve l'influence de l'imam ismaélien Hassan as-Sabah, le célèbre Vieux de la Montagne (12), dont les sicaires, connus en Occident sous le nom d'haschischin (13), tuèrent nombre de califes abbassides, de sultans, de généraux musulmans, mongols et chrétiens, et même le roi de Jérusalem, Conrad de Montferrat, le 28 avril 1192, à Tyr (Liban).

On retrouve aussi, dans l'État islamique, certaines méthodes et convictions en vigueur chez les ismaéliens de cette époque, dont le goût du sacrifice, l'obéissance absolue à la fois au Coran et à l'imam infaillible (soit le Vieux de la Montagne), de même que le recours aux drogues (le haschisch à cette époque, le captagon (14) de nos jours) et aux esclaves sexuelles.

Aujourd'hui, l'État islamique est sur la défensive en Irak et en Syrie, où il semble avoir perdu les fulgurantes capacités d'initiative qui lui avaient permis de prendre aussi bien Mossoul que Palmyre. Mais il est en expansion en Afrique, notamment en Libye, dont il contrôle environ 20 % du territoire, dans le Sinaï, au Niger, au Nigeria (avec Boko Haram)... Et son recrutement de volontaires étrangers ne tarit pas puisqu'il a doublé d'une année sur l'autre.

D'où la mise en oeuvre d'une stratégie défensive ou offensive selon les zones. C'est peut-être là, d'ailleurs, que réside l'une des grandes faiblesses de l'État islamique : un jour ou l'autre, les partisans d'un Sunnistan établi sur les territoires de l'Irak et de la Syrie risquent de s'opposer à ceux du jihad global qui rêvent de conquérir toute l'Oumma, voire de défaire l'Occident à Dabiq et de provoquer l'avènement de l'« Heure suprême ». Il n'y a aucune raison, en effet, de croire que la direction de l'organisation est unie jusqu'à la mort. Il y aurait même eu, déjà, plusieurs tentatives de scission ou de putsch en son sein. Une information, pour l'instant, difficile à vérifier...

 


Notes :


(1) En 2007, le groupe palestinien Fatah al-Islam a pris le contrôle du camp de Nahr al-Bared, près de Tripoli (nord du Liban), d'où il organisait des attentats, notamment à Beyrouth. Après un massacre de ses soldats, l'armée libanaise finit, de mai à septembre 2007, par faire le siège du camp, qui fut complètement détruit. Au moins 168 soldats libanais y trouvèrent la mort, de même que des dizaines de civils. Les insurgés se réclamaient d'Al-Qaïda ; mais les chefs du groupe étant passés par les prisons syriennes, la manipulation de Damas, dans le but de déstabiliser le Liban, ne laisse guère de doute.

(2) Pierre Puchot, « Plongée dans les lectures des jihadistes », Mediapart, 17 janvier 2015.

(3) Il était surnommé « le glaive dégainé d'Allah ».

(4) Ce Coran était exposé dans un musée de Bagdad consacré à... Saddam Hussein, qui a été pillé lors de l'invasion américaine de l'Irak. On ignore si c'est le raïs en personne qui l'a écrit ou l'un de ses fidèles.

(5) Cf. notre livre Les Rolling Stones sont à Bagdad, Flammarion, 2003.

(6) Son nom souligne à la fois sa descendance du petit-fils de Mahomet, l'imam Hussein, et celle de Qoureïch, la tribu à laquelle appartenaient le Prophète et sa famille.

(7) « Syrie : le rodage jihadiste », Libération, 2 décembre 2015.

(8) Sur la chute de la ville, lire notre article « Ibrahim, le calife de Mossoul », Politique Internationale, n° 146, hiver 2014-2015.

(9) Traduit en français sous le titre Gestion de la barbarie, Éditions de Paris. Dès 2006, ce livre avait attiré l'attention de l'Institute for Strategic Studies à l'Université de Harvard, dans une traduction de Williams McCants : Management of Savagery.

(10) Le mouvement des Ikhwâns est une milice religieuse islamique créée par Ibn Saoud vers 1912, dont les membres sont recrutés parmi les tribus bédouines. Il va lui permettre de conquérir et de fonder son royaume. Cette alliance entre la famille Al-Wahhab et celle des Al-Saoud avait commencé de façon plus informelle dès 1790 avec des razzias sur la Syrie, l'Irak et le Hedjaz. Ces mêmes tribus fanatiques d'inspiration salafiste ont ravagé la ville sainte chiite de Karbala en 1802, détruisant de nombreux sanctuaires chiites, y compris celui de l'imam Hussein, le petit-fils assassiné de Mahomet, massacrant hommes, femmes et enfants. Décrivant la situation, l'officier britannique Francis Warden écrivit  : « Ils ont totalement dévasté Karbala, pillé la tombe d'Hussein (...) et massacré plus de cinq mille personnes en une seule journée, avec une cruauté extraordinaire. » Lors de leurs raids, les Ikhwâns égorgent en général les prisonniers mâles et réduisent les femmes en esclavage. Au siècle suivant, ils se heurteront également aux forces britanniques, notamment en Transjordanie où ils faillirent prendre Amman. En 1928, ils envahiront le Koweït. Bientôt, ils échapperont à la poigne d'Ibn Saoud, puis se rebelleront, l'accusant de laxisme religieux, quand il leur interdit de razzier les États voisins et d'introduire le télégraphe et autres innovations technologiques qu'il déclare contraires à l'islam.  Après la conquête du Hedjaz en 1924, quand toute l'Arabie actuelle tombe sous le contrôle d'Ibn Saoud, celui-ci va s'employer à les réduire. En 1929, les forces gouvernementales, commandées par le souverain en personne, infligent une lourde défaite décisive aux rebelles menés par les émirs Bin Bajad al-Otaïbi et Fayçal al-Douwish. L'Ikhwân est alors éliminée en tant que force militaire. Les forces irrégulières survivantes sont incorporées dans les forces de sécurité régulières d'Ibn Saoud. Aujourd'hui, on retrouve leur survivance dans la Garde blanche.

(11) D'abord partisans d'Ali (gendre, cousin et compagnon du Prophète) dans le conflit qui l'oppose à Mouâwiya pour la succession califale (après la mort d'Othmân, le troisième calife, assassiné en 656), les kharijites deviennent ses adversaires acharnés. Ils ne lui pardonnent pas d'avoir accepté un arbitrage humain à l'issue de la bataille de Siffin (en 658), alors que pour eux, c'est Dieu lui-même qui avait choisi Ali pour calife. S'engage alors une lutte impitoyable, tant contre les sunnites - les partisans de Mouâwiya - que contre les chiites - ceux qui ont continué de soutenir Ali. Tous ceux qui ne partagent pas leurs convictions sont déclarés kâfir (infidèles) et massacrés, y compris les femmes. Un esclave kharijite finira par assassiner Ali.

(12) Le Vieux de la Montagne (cheikh al-Jabal, comme on l'appelle en Orient), de son vrai nom Sayyedna Hassan ibn as-Sabbah, fut le grand maître de la secte des ismaéliens entre 1075 et 1124. Son quartier général était Alamût, une citadelle totalement imprenable, établie en 1090 dans le Mazenderan, le « pays des ogres » des légendes perses, au sud de la mer Caspienne. On le craignait partout, de Bagdad à Ispahan ou Damas. Né à Qom, l'actuelle capitale religieuse de l'Iran, d'un père d'origine yéménite, il étudie à Rey, qui est à cette époque un grand foyer religieux, puis au Caire et à Alexandrie. On a dit qu'il avait voyagé pendant neuf ans, espionnant et repérant les endroits stratégiques pour ses futures missions. Mystique, homme d'une immense culture, grand savant, fin connaisseur de la pharmacopée de cette époque, il prônait un retour aux sources de l'islam qui n'est pas sans évoquer celui qui prospère aujourd'hui du Pakistan à l'Irak en passant par nos banlieues. Il instrumentalisa ce nouveau sectarisme contre les sultans seljoukides qui régnaient dans l'actuel Moyen-Orient. Hassan as-Sabbah eut l'idée de regrouper autour de sa personne une troupe de musulmans fanatisés, ancêtres des commandos suicide, qu'il conduisait par l'abus de haschisch au seuil du paradis et auxquels il donnait mission de terroriser les sultans.

(13) Le terme « haschischin » aurait donné le nom français d'assassin, mais cette traduction est aujourd'hui contestée.

(14) Drogue à base d'amphétamines, dont se servent les jihadistes pour se doper. Depuis 2011, la fabrication du captagon au Liban, jusque-là principal producteur, se serait largement délocalisée vers la Syrie.