Politique Internationale - La Revue n°150 - HIVER - 2016

sommaire du n° 150
Damas : l'heure de la recomposition
Article de Thomas PIERRET
Docteur en science politique
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« La patrie appartient à ceux qui la défendent », déclare Bachar al-Assad en juillet 2015, justifiant ainsi la dépendance croissante de son régime vis-à-vis de l'Iran, et préparant probablement ses partisans à une intervention russe qui n'avait pas encore démarré. Le président syrien aurait pu tenir les mêmes propos s'agissant de la réalité du pouvoir à Damas. Autrefois concentrée entre les mains du clan présidentiel et de quelques barons des services de renseignement, cette réalité du pouvoir s'est diffusée, depuis 2011, dans deux directions opposées : vers le haut, au bénéfice des puissances étrangères auxquelles le régime doit sa survie ; et vers le bas, au bénéfice des chevilles ouvrières de l'effort de guerre loyaliste, officiers de terrain et milices supplétives. De ce point de vue, la centralité d'Assad dans le régime syrien dépend de moins en moins du pouvoir qu'il détient en propre et de plus en plus de son rôle de « point nodal » entre les différents échelons - syriens et étrangers - de l'alliance loyaliste. Comment en est-on arrivé là, et quelle évolution cette situation peut-elle connaître à court et moyen terme ?

Le pouvoir réel avant le soulèvement de 2011

Une affaire de famille

Jusqu'en 2011, le régime syrien présente à la fois les caractéristiques d'un système de parti unique - le Baas étant constitutionnellement doté du statut de « parti dirigeant de l'État et de la société » - et d'une dictature militaro-sécuritaire dans la mesure où ses figures les plus influentes appartiennent soit à l'armée, soit aux tout-puissants services de renseignement (mukhabarat). Il serait toutefois erroné d'imaginer que cette Syrie pré-révolutionnaire est dominée par des institutions, comme peut l'être, par exemple, l'Égypte de Hosni Moubarak, dont le pouvoir repose sur l'alliance de l'armée, de la police et du Parti national démocratique. En Syrie, la réalité du pouvoir appartient plutôt à un réseau de familles liées par le sang au clan présidentiel et par l'identité confessionnelle alaouite à la minorité religieuse qui forme la colonne vertébrale de l'armée et des services de renseignement. Dans ces organes, les coreligionnaires d'Assad, qui représentent environ 10 % de la population du pays, constituent plus de la moitié du corps des officiers et l'essentiel des hommes de rang dans certaines unités d'élite comme la Garde républicaine et la 4e Division blindée.

Le coeur du réseau des familles dirigeantes est, bien sûr, la famille Assad elle-même où, selon une règle non écrite, le frère du président commande les troupes de choc du régime : Rif'at al-Assad, frère de Hafez, exilé depuis la fin des années 1990, avait auparavant dirigé les Compagnies de défense. Transformées en 1984, après un coup de force manqué de leur chef, en 4e Division blindée, elles sont aujourd'hui placées sous l'autorité de Maher al-Assad, frère de Bachar. À noter que cette autorité s'exerce sans que Maher n'occupe formellement la tête de la 4e Division : comme l'ont remarqué de longue date les observateurs de l'armée syrienne, ce sont souvent les liens familiaux qui déterminent la répartition du pouvoir réel, bien plus que l'organigramme officiel.

Le second niveau de familles dirigeantes comprend les parents par alliance et cousins germains des Assad. Assef Chawkat, époux de Bouchra al-Assad, soeur de Bachar, devient l'homme fort des Renseignements militaires après l'accession au pouvoir de son beau-frère en 2000. Toutefois, jugé trop ambitieux et peu fiable, il est marginalisé à la fin de la décennie via une promotion formelle au poste de vice-ministre de la Défense. Sa disgrâce profite, notamment, aux parents de la mère de Bachar (Anisa Makhlouf). La multiplicité de leurs secteurs d'opération montre à quel point l'emprise des familles dirigeantes fait fi des frontières institutionnelles : Muhammad Makhlouf, frère d'Anisa, est, comme ses fils Rami et Ihab, un homme d'affaires que ses liens privilégiés avec le régime ont rendu milliardaire ; deux autres de ses fils - Hafez, surtout, et Iyad - jouent les hommes forts à la Sécurité d'État ; d'autres Makhlouf détiennent des rôles éminents au sein de la Garde républicaine (Adnan et, plus récemment, Talal) et de la haute administration civile (Hussein, gouverneur de la province de Damas-Campagne). Parmi les autres cousins au premier degré des Assad, citons encore Zhu al-Himma Chalich, chef de la garde personnelle du président, et son frère Firas, homme d'affaires en vue, ainsi qu'Atef Najib, chef des mukhabarat à Der'a, où il se rendra célèbre en provoquant par sa brutalité les premières manifestations de mars 2011.

Les hommes du président

En sus de la famille présidentielle, l'élite dirigeante est constituée d'hommes de confiance issus des renseignements et souvent, même si pas exclusivement, alaouites. En 2011, ce premier cercle compte notamment Muhammad Nasif Khayr Bey (alaouite), assistant à la vice-présidence et vieux fidèle de Hafez al-Assad, particulièrement chargé des relations avec les États-Unis et l'Iran ; Hisham Bakhtiar (chiite duodécimain ?) (1), directeur du Bureau de la sécurité nationale ; Ali Mamluk (sunnite ?), directeur de la Sécurité d'État ; Jamil Hassan (alaouite), chef des renseignements de l'armée de l'air ; Jami Jami (alaouite), chef des renseignements à Deir ez-Zor ; Roustom Ghazale (sunnite), ex-proconsul au Liban et chef des renseignements militaires de la province de Damas-Campagne ; Rafiq Chahade et Abd al-Fattah Qudsiyye (alaouites), deux puissants officiers des renseignements militaires ; et Dib Zaytun (sunnite), chef de la Sécurité politique. Rares sont les civils dotés de quelque influence dans ces premiers cercles du pouvoir. Abd al-Halim Khaddam, un sunnite nommé à la vice-présidence sous Hafez al-Assad, fut de ceux-là mais il a fait défection pour se réfugier à Paris en 2005. Quant à Farouk al-Shara, un autre sunnite qui occupe à ce jour, formellement, le poste de vice-président chargé des Affaires étrangères et qui a souvent été évoqué comme un candidat potentiel à la direction d'un processus de transition après 2011, il est en réalité marginalisé dès la fin des années 2000.

Après le début du soulèvement de 2011, les précités connaîtront des fortunes diverses sur lesquelles nous reviendrons. Tout en restant un élément central du régime, les barons des renseignements vont voir leur poids diminuer au profit, on l'a dit, des hommes de terrain et, surtout, des parrains étrangers.

2011-2013 : de la débâcle au sursaut

On oublie trop souvent, au vu de l'enlisement actuel du conflit syrien, que la crise a connu au cours des dix-huit premiers mois un développement extrêmement rapide dû à l'effondrement militaire partiel du régime face à une insurrection pourtant balbutiante. Ce n'est qu'au début de 2013 qu'Assad reprendra la main... au prix d'une stratégie qui aura pour effet d'accroître le nombre et l'influence de ses créanciers syriens et étrangers.

Les succès de la rébellion

Durant les premiers mois du soulèvement de 2011, déclenché par l'arrestation et la torture d'enfants coupables d'avoir écrit sur les murs de Der'a des slogans contestataires inspirés par les révoltes du Printemps arabe, le pouvoir répond aux manifestations par un usage sélectif de la police, des unités militaires d'élite et de volontaires civils recrutés au sein de « comités populaires ». Les barons des renseignements sont alors à la manoeuvre mais, durant l'été, la résilience des protestataires contraint le pouvoir à militariser la répression, décision qui met la cohésion de l'armée à rude épreuve. En août 2011, alors que les chars viennent d'entrer à Hama, Homs et Deir ez-Zor, le ministre (alaouite) de la Défense, le général Ali Habib, annonce à la télévision sa démission « pour raisons de santé » et disparaît de la vie publique. Il est remplacé par Daoud Rajiha, un chrétien, lui-même secondé par Fahd Freij Jasim, un Bédouin (sunnite) sédentarisé. Le leadership syrien envoie par ces nominations un message à ses minorités, confessionnelles ou sociales, à l'heure où les désertions se multiplient parmi les hommes de rang et les officiers sunnites. Si aucune unité de taille importante ne fait défection en bloc, ce sont tout de même des dizaines de milliers d'hommes qui prendront le maquis durant les deux premières années du conflit. Combinée aux pertes subies sur le terrain, cette hémorragie réduira graduellement les effectifs de l'armée à environ un tiers des 300 000 hommes qu'elle comptait avant 2011.

Les défections dans la troupe sunnite génèrent rapidement un cercle vicieux : certains déserteurs prennent la tête des premières unités rebelles durant l'été 2011, militarisent le soulèvement et contraignent l'armée à opérer dans des conditions de plus en plus périlleuses qui requièrent, justement, des combattants loyaux et motivés. Conscient de ses carences en la matière, le régime opte pour une approche sélective. Durant les deux premières années du conflit, il ne déploie, selon certaines estimations, qu'un tiers de ses forces terrestres et sollicite en priorité les unités d'élite à dominante alaouite. Conséquence de cette autolimitation : durant l'hiver 2011-2012, les insurgés - qui ne reçoivent pas encore d'aide organisée de la part des États du Golfe - progressent rapidement. Début  2012, les rebelles contrôlent plus de la moitié de Homs, la troisième ville de Syrie, et étendent leurs opérations tout au long de l'axe reliant Idlib, au nord-ouest du pays, à la ville méridionale de Der'a - en passant, donc, par la province de Damas.

À partir de février 2012, le régime décide de compenser son manque d'effectifs en usant de son avantage colossal en termes de puissance de feu. Après l'écrasement de Homs sous les obus d'artillerie, les hélicoptères d'attaque font leur apparition au printemps, suivis par les bombardiers pendant l'été, les missiles balistiques à la fin de l'année et les armes chimiques l'année suivante. Mais cette escalade n'apporte toutefois pas les résultats escomptés : si les loyalistes reprennent l'avantage à Homs et y assiègent les quartiers rebelles, l'insurrection continue de gagner du terrain pendant le printemps 2012 et s'étend aux montagnes de la région côtière, aux campagnes d'Alep et à la province de Deir ez-Zor.

Le pouvoir d'Assad aux abois

En juillet 2012, le régime subit une série de revers qui fragilisent l'élite dirigeante de manière inédite. En l'espace de quelques jours, les rebelles prennent la moitié orientale de la ville d'Alep, les principaux postes-frontières avec la Turquie et l'Irak, et pénètrent brièvement dans les quartiers historiques de Damas. Le 18 juillet, une explosion visant la « cellule de crise » mise en place par le pouvoir l'année précédente tue son chef, l'ex-ministre de la Défense Hassan Turkmani, le chef de la Sécurité nationale Hisham Bakhtiar et le ministre de la Défense Daoud Rajiha ainsi que son vice-ministre Assef Chawkat (le beau-frère du président Assad). La réorganisation de la hiérarchie sécuritaire au lendemain de l'attentat bénéficie d'abord à Ali Mamluk, qui remplace Bakhtiar et se voit confier la tâche de coordonner le travail des différents services. Il est secondé par Abd al-Fattah Qudsiyye, lequel est remplacé à la direction des Renseignements par Rafiq Chahade. Mamluk cède quant à lui sa place à la tête de la Sécurité d'État à Dib Zaytun, lui-même remplacé à la Sécurité politique par Roustom Ghazale.

Le fait qu'aucun grand baron alaouite des renseignements ne figure parmi les victimes alimentera, entre autres, la théorie d'un règlement de comptes interne destiné à éliminer des figures que les grandes puissances auraient pu identifier comme de possibles alternatives à Assad dans le cadre d'un règlement diplomatique. Il n'en demeure pas moins que, combiné aux revers subis sur le champ de bataille, l'attentat du 18 juillet projette l'image d'un régime profondément affaibli. Depuis Damas, en état de siège, les habitants peuvent voir flamber, sur le mont Qassioun, une batterie de défense antiaérienne incendiée par ses opérateurs entrés en rébellion. C'est durant ces semaines d'apparent sauve-qui-peut que surviennent deux défections spectaculaires : celle de Manaf Tlass, général sunnite de la Garde républicaine et fils de Mustafa Tlass, inamovible ministre de la Défense entre 1973 et 2003 ; puis celle de Riyad Hijab, premier ministre en exercice. Ni l'un ni l'autre n'appartiennent au premier cercle du pouvoir, mais leur fuite à l'étranger revêt une valeur éminemment symbolique et suggère qu'une partie des élites dirigeantes ne parie plus sur la survie politique d'Assad.

Le régime syrien, qui paraît alors en pleine déroute, entame un changement de stratégie qui va l'amener, l'année suivante, à rétablir l'équilibre des forces à son avantage. S'opère, durant l'automne, ce que l'on pourrait appeler le grand retrait stratégique du régime : résigné aux conséquences inéluctables de son manque d'effectifs, le pouvoir de Damas abandonne sans résistance de vastes pans du territoire aux rebelles pour concentrer ses efforts sur la défense des grands centres urbains, des bases militaires et des routes stratégiques. Durant l'hiver 2012-2013, cette nouvelle approche se traduit par des avancées spectaculaires des rebelles, qui acculent les loyalistes à l'intérieur du périphérique damascène, s'emparent de l'essentiel de la province d'Idlib, isolent momentanément Der'a de la capitale et prennent Raqqa, premier chef-lieu de province à passer sous leur contrôle. Après mars 2013, cependant, les forces loyalistes se regroupent et portent des coups douloureux aux insurgés, progressivement encerclés à Damas et à Alep, et repoussés des axes routiers qui relient Damas à Homs et, de là, à la côte alaouite.

Les planches de salut du régime : généraux iconiques et paramilitaires

La contre-offensive lancée par le régime en 2013 met à l'avant-plan trois types très différents d'acteurs militaires : des généraux de l'armée régulière érigés en héros par la propagande officielle ; des combattants étrangers chiites dépêchés par l'Iran ; et des paramilitaires syriens.

Des généraux portés aux nues

Pendant des décennies, l'image que l'élite dirigeante syrienne projetait d'elle-même parmi ses sujets se résumait pour l'essentiel à l'icône omniprésente du président, au théâtre d'ombres des cousins et autres barons des mukhabarat, et à quelques hauts responsables civils rivalisant d'insignifiance. Il en faut évidemment plus pour galvaniser les partisans d'un régime entré en guerre civile. C'est pourquoi les Syriens voient apparaître, à la télévision ou dans des vidéos circulant sur les réseaux sociaux, de nouvelles figures : celles d'officiers de terrain dépeints comme des sauveurs et dépêchés sur les fronts difficiles pour raviver l'enthousiasme des troupes.

L'un des premiers exemples du genre est le général druze Issam Zahr al-Din, dit « Goldorak », un géant barbu dont la renommée commence à poindre lorsqu'on le voit, en mars 2012, haranguant les soldats de la Garde républicaine qui donnent l'assaut au quartier homsiote de Baba Amro. Deux ans plus tard, on lui confiera la défense de l'aéroport de Deir ez-Zor, encerclé par les rebelles puis par l'État islamique. Parmi ces officiers vedettes figure également Muhammad Khaddur, un alaouite affecté à la défense d'Alep en 2013 puis, l'année suivante, à celle de la province de Hassake, où les troupes loyalistes affrontent l'État islamique tout en maintenant un fragile modus vivendi avec les nationalistes kurdes du PYD (branche syrienne du PKK), militairement dominants dans la région. Mais le plus fameux des gradés iconiques est sans conteste Souhail Hassan, dit « le Tigre », un alaouite dont la réputation est le fruit d'une série de victoires remportées en 2013 et 2014 : la réouverture de l'axe Idlib-Lattaquié, la reprise de villages alaouites récemment capturés par les rebelles dans la montagne côtière, la réouverture de la route d'Alep et le désenclavement de la prison centrale d'Alep assiégée par les rebelles. Hassan est aussi adulé par les loyalistes qu'il est détesté par les opposants, qui lui attribuent la décision d'écraser systématiquement les quartiers rebelles d'Alep sous un déluge de bombes-barils à partir de la fin 2013.

Durant l'été 2014, alors que Hassan est dépêché à Hama et repousse vers le nord des insurgés qui s'étaient dangereusement rapprochés du chef-lieu provincial, sa popularité prend des proportions inédites : le colonel se dote d'une milice personnelle nommée les « Hommes du Tigre » tandis que, sur les réseaux sociaux, une campagne (sans conséquences mais néanmoins révélatrice) appelle à en faire rien de moins que le nouveau président du pays. En 2015, l'étoile du Tigre pâlit lorsqu'il se montre incapable de freiner l'avancée des rebelles dans la plaine du Ghab après leur capture des villes d'Idlib et de Jisr al-Shughur ; mais durant l'automne de la même année, on le voit à nouveau haranguer ses hommes lors des campagnes victorieuses que le régime, désormais appuyé par l'aviation russe, mène au sud d'Alep contre les rebelles et l'État islamique.

Aussi remarquable soit-elle, la mise en exergue des généraux iconiques a occulté - sans doute intentionnellement - le fait que le sursaut du régime à partir de 2013 a été rendu possible par des ressources humaines essentiellement puisées en dehors de l'armée : d'une part, des miliciens chiites étrangers recrutés par l'Iran et, d'autre part, des supplétifs locaux.

L'arrivée des milices étrangères financées par Téhéran

L'Iran qui, depuis 2011, fournit à son allié syrien des conseillers militaires et plusieurs milliards de dollars d'aide financière annuelle, s'engage beaucoup plus directement dans le conflit à partir de l'hiver 2012-2013. Face au vacillement d'une armée loyaliste en sous-effectifs, Téhéran bat le rappel de ses affidés chiites libanais et irakiens. On commence alors, à Damas, à assister à la prolifération de milices irakiennes dont la brigade Abu al-Fadl al-Abbas, le Mouvement Hezbollah al-Nujaba, les Bataillons du Hezbollah, la Brigade Zhu al-Fiqar, les Ligues Ahl al-Haqq ou encore les Bataillons Sayyid al-Shuhada. L'objectif affiché de ces groupes est la défense du tombeau de Sayyida Zaynab, petite-fille du Prophète particulièrement vénérée par les chiites et dont la sépulture est entourée, depuis la fin des années 1970, de divers instituts religieux de cette obédience. La localité de Sayyida Zaynab a, en outre, accueilli au cours des décennies précédentes plusieurs vagues de réfugiés chiites irakiens, communauté dont est issu le noyau de certains groupes cités ci-dessus.

Dans les faits, les milices pro-iraniennes se consacrent rapidement à des objectifs beaucoup plus larges que la défense de lieux saints. Elles se chargent de la protection de la route de l'aéroport et assiègent les banlieues sud de Damas, tenues par les rebelles et soumises à la famine durant l'hiver 2013-2014. Au printemps, c'est le Hezbollah libanais qui, alors qu'il ne conduisait jusqu'alors que des opérations transfrontalières limitées dans l'Anti-Liban (2), déploie toute sa force pour reprendre al-Qusayr, petite ville stratégique située entre Homs et la frontière libanaise. Les milliers de combattants chiites  pro-iraniens - qui comprennent aussi une Brigade des Fatimides recrutée parmi les Hazaras d'Afghanistan réfugiés en Iran - jouent ultérieurement les troupes de choc dans d'autres épisodes cruciaux, dont le désenclavement d'Alep à l'automne 2013 et la reprise des villes du Qalamun (entre Damas et Homs) quelques mois plus tard.

Le poids croissant des paramilitaires syriens

S'ils tiennent un rôle crucial sur le plan qualitatif, les combattants étrangers chiites demeurent bien moins nombreux que les milices supplétives autochtones mobilisées par le régime, dont les effectifs sont estimés à une soixantaine de milliers d'hommes à la mi-2013. La création de structures paramilitaires offre au pouvoir de Damas des avantages considérables. Alors que le recrutement de soldats pour l'armée régulière est, en principe, régi par une réglementation universelle et standardisée (mobilisation par classe d'âge, solde équivalente à grade égal), celui de milices auxiliaires permet de procéder avec davantage de flexibilité. Et donc d'enrôler surtout au sein de communautés perçues comme particulièrement loyales, ou encore d'ajuster (généralement à la hausse) les rémunérations en fonction des spécificités de chaque cas. Le plus souvent engagés au nom de la défense de leur région d'origine, les paramilitaires sont des combattants motivés et connaissent bien le terrain... mais ils sont aussi, pour la même raison, relativement statiques et donc difficiles à déployer sur des fronts éloignés si le besoin s'en fait ressentir. En avril 2014, par exemple, des supplétifs tribaux de la région d'Alep refusent d'aller combattre dans la montagne de Lattaquié pour reprendre aux rebelles la petite ville de Kassab. Le phénomène paramilitaire induit également une relative perte d'autorité du pouvoir central sur laquelle nous reviendrons.

L'Iran et ses affidés jouent encore une fois un rôle crucial dans la mobilisation des paramilitaires syriens loyalistes. Et cela, à deux titres distincts. D'une part, dès la fin 2011, le Hezbollah libanais commence à organiser des groupes armés dans les villages chiites duodécimains de la frontière syro-libanaise, pratique qui sera ultérieurement étendue aux autres localités où vit la petite communauté chiite syrienne autochtone (environ 1 % de la population) : Damas, Fu'a-Kafriya (Idlib) et Zahra-Nubbul (Alep). Ces combattants sont organisés et socialisés en vertu d'un modèle rigoureusement identique à celui du Hezbollah, et les différents groupes qu'ils constituent (Résistance idéologique nationale, Forces al-Rida, Brigade Sayyida Ruqqaya, Brigade de l'Imam Baqir, etc.) forment un réseau que certains responsables iraniens nomment tout simplement le « Hezbollah syrien ». Que des citoyens syriens répondent désormais directement et formellement aux ordres d'une milice khomeyniste libanaise est sans doute l'illustration la plus spectaculaire de l'érosion de la souveraineté du régime syrien au bénéfice de son patron iranien.

Sans les commander directement, du moins à titre officiel, Téhéran finance et entraîne également ce qui constitue le gros des paramilitaires loyalistes, c'est-à-dire les Forces de défense nationale (FDN), créées début 2013. En sus des nouvelles recrues, les FDN absorbent les comités populaires que le régime a mobilisés pour réprimer les manifestations du printemps 2011. Elles constituent un cadre institutionnel national censé unifier des milices locales de types extrêmement divers. L'épine dorsale des FDN est, sans surprise, constituée d'alaouites. Dans cette communauté, le noyau des paramilitaires loyalistes se constitue autour des chabbiha, terme péjoratif que les opposants appliquent à tous les supplétifs du régime mais qui désigne plus spécifiquement des gangsters de la région côtière dont les principaux parrains, enrichis à l'origine par la contrebande avec le Liban, sont des cousins du président (comme Fawwaz al-Assad, Hilal al-Assad, Mundhir al-Assad, Muhammad Tawfiq al-Assad, Khaldun Makhlouf et Muhammad Chalich).

Le recrutement de paramilitaires alaouites ne se limite évidemment pas à ces réseaux mafieux. Il concerne aussi des éléments beaucoup plus idéologiques comme la Résistance nationale syrienne de Mi'raj Ural, alias Ali Kayyali, un Arabe de Turquie lié à l'organisation marxiste-léniniste DHKP-C, interdite par les autorités d'Ankara du fait de son recours à la lutte armée. Eu égard à la mobilisation de très nombreux hommes alaouites sur le front, une milice féminine (les « Lionnes de la défense nationale ») a même été créée pour monter la garde dans les quartiers loyalistes de Homs. Précisons, enfin, que les qualités militaires de ces différentes formations sont extrêmement variables : certaines ne sont que de modestes milices de quartier tandis que d'autres constituent de véritables unités d'élite composées de vétérans de l'armée régulière, à l'instar des Faucons du désert qui mènent, notamment, des batailles acharnées contre la progression de l'État islamique dans le désert central en 2014-2015.

Au-delà des alaouites, les FDN recrutent dans toutes les communautés qui, pour diverses raisons, sont prêtes à se battre pour la survie du régime. S'ils sont loin d'être unanimement favorables au pouvoir des Assad, les Druzes produisent néanmoins une multitude de milices comme l'Armée des unitaristes ou le Bouclier de la patrie. Le fondement confessionnel du loyalisme se double parfois d'une dimension idéologique, comme l'illustre l'exemple des Aigles de l'ouragan, une milice originaire des villages chrétiens de l'ouest de Homs et issue du Parti syrien national social, organisation grand-syrienne jadis rivale du Baas avant d'en devenir l'un des plus fidèles alliés.

S'agissant de la majorité sunnite, le recrutement de paramilitaires s'opère principalement en direction d'acteurs historiquement redevables au régime. Il s'agit, en particulier, de la clientèle que ce dernier s'est constituée de longue date parmi les réfugiés palestiniens. Celle-ci combat soit au sein d'organisations anciennes (Front populaire de libération de la Palestine - Commandement général d'Ahmad Jibril, Armée de libération de la Palestine, tous deux actifs à Damas), soit de nouveaux groupes comme la Brigade Jérusalem, basée dans le camp de Nayrab à Alep. Les alliés sunnites historiques qui rejoignent les FDN incluent aussi des tribus bédouines auxquelles le régime avait confié ses services de renseignement à Alep à partir des années 1980 (familles Berri, clans de Safira), ou avait octroyé des terres dans la Djézireh (nord-est) afin d'y contrebalancer la domination démographique des Kurdes (les tribus loyalistes de cette région opèrent sous le nom de « Commandos des FDN »). À ces communautés s'ajoutent, dans des proportions bien moindres, des sunnites qui rejoignent les paramilitaires loyalistes par appât du gain et/ou pragmatisme.

Les Forces de défense nationale : une nouvelle force au coeur du système

Facteur crucial dans la survie du pouvoir de Bachar al-Assad, le recrutement de paramilitaires n'en a pas moins un coût. D'abord, parce que la mobilisation d'unités combattantes sur une base étroitement confessionnelle ou ethnique contredit ouvertement la fiction rhétorique selon laquelle le régime combat exclusivement pour l'unité de la « patrie ». Si l'intitulé des « Forces de défense nationale » vise précisément à entretenir cette fiction, le régime ne peut se permettre d'empêcher ceux qui acceptent de mourir pour lui d'afficher leurs identités particulières, comme l'illustre l'usage par les Druzes du drapeau arc-en-ciel qui symbolise leur communauté. Certes, le régime a encouragé la création de sous-structures paramilitaires censées dépasser les clivages communautaires, comme les Bataillons du Baas, l'une des rares milices supplétives d'envergure nationale. Mais même dans une région très majoritairement sunnite comme celle de Damas, cette organisation prétendument idéologique et non confessionnelle ne peut faire l'économie d'un encadrement minoritaire, comme en témoigne la désignation à sa tête, en 2015, de Mujahid Ismail, fils d'un grand officier alaouite et redouté chef des chabbiha de la capitale avant la guerre.

Plus fondamentalement, l'ascension des paramilitaires induit une décentralisation relative du pouvoir du régime. Eu égard à leur contribution à l'effort de guerre, les milices supplétives fournissent, elles aussi, leur lot de chefs de guerre populaires comme Fadi Saqr, un alaouite aux commandes des FDN à Damas, ou Muhsin Hussein, commandant des Faucons du désert tué au combat en 2014. Surtout, afin de s'assurer de leur loyauté, Damas doit tolérer leur implication croissante dans une économie de guerre souvent criminelle - domaine dans lequel les paramilitaires n'ont guère de difficulté à se mouvoir puisque, on l'a vu, ils en sont fréquemment issus. Droits de passage, racket, pillage, enlèvements contre rançons, en sus de diverses violences gratuites contre les civils font ainsi la fortune et la sinistre réputation de figures comme le susmentionné Mujahid Ismail à Damas ; Talal al-Daqqaq, ex-chauffeur de taxi sévissant à Hama ; Mousib Salame (frère d'Adib, chef des renseignements de l'armée de l'air à Alep) à Salamiyye, près de Hama ; Rostom Saqr à Homs ; Bishr Yaziji dans le Wadi al-Nasara (ouest de Homs) ; ou encore Muhammad Akkach à Alep.

Les pratiques mafieuses des forces supplétives entraînent plusieurs inconvénients pour le pouvoir central. Le premier est qu'elles provoquent occasionnellement des accrochages entre paramilitaires et forces régulières, ces dernières cherchant tantôt à rétablir un semblant d'ordre, tantôt à capter leur propre part du butin. Ces incidents restent cependant sans conséquences durables dans la mesure où, pour l'essentiel, les supplétifs continuent de s'abreuver à la même source financière que les unités régulières, c'est-à-dire l'Iran. Deuxième inconvénient : la manne financière de l'économie de guerre entrave la mise en oeuvre de politiques officielles telles que la conclusion de trêves dans les banlieues de Damas début 2014. En effet, alors que ces trêves impliquent en principe la levée du  blocus imposé aux quartiers rebelles, certains paramilitaires rechignent à renoncer aux bakchichs exorbitants qu'ils prélevaient jusque-là pour laisser entrer des denrées dans les zones assiégées. Troisièmement, et plus fondamentalement, l'insécurité quotidienne que font régner les supplétifs infirme les prétentions du régime à incarner l'ordre face à l'anarchie rebelle. L'exaspération qu'ont provoquée les agissements des chabbiha n'épargne pas les alaouites ni même la famille régnante. Un exemple parmi tant d'autres : Durayd al-Assad, un cousin du président, s'est plaint d'une agression perpétrée contre son chauffeur par le parrain de la côte Khaldun Makhlouf. Ce problème, qui ne cesse de s'aggraver en 2014, alimente la profonde crise structurelle dans laquelle entre alors le pouvoir d'Assad.

La rechute de 2014-2015

Un régime à bout de force

Dans la première moitié de 2014, la situation paraît globalement bonne pour le régime syrien. Sur le plan international, l'épisode des armes chimiques, l'année précédente (3), a montré qu'il n'existait aucune « ligne rouge » dont le franchissement entraînerait une intervention militaire occidentale. À Damas, des banlieues affamées par le siège acceptent de conclure des trêves humiliantes avec le pouvoir ; plus au nord, dans le Qalamun, les rebelles sont chassés des villes et contraints de se réfugier dans la montagne ; à Homs, les insurgés évacuent la vieille ville après deux années de siège et sont éliminés des campagnes occidentales ; à Alep, encore assiégée un an plus tôt, les loyalistes progressent dans leur projet visant à encercler des rebelles.

En réalité, toutefois, le régime est à bout de souffle. Ses problèmes endémiques d'effectifs se sont aggravés avec les pertes subies lors de ses multiples campagnes d'envergure, quand bien même celles-ci ont été couronnées de succès. Durant l'été 2014, ces limites croissantes sont illustrées par l'interruption des opérations à Alep - décision prise afin de dégager des effectifs pour protéger des villages alaouites menacés par les rebelles près de Hama. Assad a beau reprendre des régions sunnites, son effort de guerre continue de reposer de manière disproportionnée sur les quelque deux millions d'alaouites que compte le pays. Or, pour un nombre croissant de coreligionnaires du président, le prix à payer est insoutenable : lorsque, en août 2014, l'État islamique s'empare des dernières bases loyalistes isolées dans la province de Raqqa et massacre des centaines de soldats faits prisonniers, une contestation inédite se fait jour parmi les alaouites et conduit à l'arrestation de plusieurs activistes qui dénoncent l'incapacité du régime à venir en aide aux assiégés. C'est dans ce contexte qu'il faut interpréter la popularité croissante du colonel Souhail Hassan - le « Tigre » évoqué plus haut. Un an plus tard, ce sont des manifestations en bonne et due forme qui auront lieu dans les régions alaouites pour demander l'évacuation de l'aéroport de Kweyris, à l'est d'Alep, lui aussi assiégé par l'État islamique. Durant l'année qui sépare l'été 2014 de l'intervention russe, la politique de recrutement militaire du régime paraît plus désespérée que jamais, combinant enrôlement forcé et promesses d'avantages pécuniaires et statutaires. Rien n'y fait : même dans les régions alaouites, un nombre croissant de jeunes hommes se cachent ou fuient le pays afin d'éviter de servir sous les drapeaux. Quant aux opérations aériennes lancées par la coalition internationale contre les positions syriennes de l'État islamique en septembre 2014, elles ne bénéficient guère aux forces loyalistes dans la mesure où elles viennent avant tout en aide aux combattants kurdes du PYD dans le nord du pays et demeurent très limitées là où l'organisation jihadiste menace réellement le régime, c'est-à-dire dans le désert central.

Sur le plan matériel, la supériorité loyaliste demeure écrasante, mais les forces du régime montrent là aussi de sérieux signes d'usure. Éprouvées par les missiles antichars TOW d'origine saoudienne qui équipent désormais les rebelles, les unités blindées se voient contraintes de déployer des véhicules obsolètes retirés du service depuis des années.

Printemps-été 2015 : les loyalistes en crise

C'est à partir du printemps 2015 que la crise des forces loyalistes éclate au grand jour. Le régime enregistre alors une série de défaites sans précédent depuis la débâcle de 2012 : au Nord-Ouest, il perd toutes ses positions dans la province d'Idlib, dont son chef-lieu éponyme, ainsi que la ville de Jisr al-Shughur qui commande l'entrée de la montagne alaouite, où l'on mobilise dans l'urgence une nouvelle milice supplétive du nom de Bouclier de la côte ; un peu plus au sud, les rebelles de l'Armée de la conquête avancent dans la plaine du Ghab, partiellement alaouite ; à la frontière jordanienne, le régime évacue Nasib, son dernier point de passage avec le royaume hachémite ; dans le désert central, il abandonne Palmyre à l'État islamique. L'expansion de ce dernier dans le désert prive le régime des ressources en hydrocarbures qu'il contrôlait encore depuis la perte des puits de pétrole de l'Est. La situation économique du gouvernement de Damas s'en trouve aggravée et, avec elle, sa dépendance à l'égard des deniers iraniens.

La vassalisation croissante d'Assad par Téhéran se manifeste également sur le terrain militaire. Jusqu'alors, les Pasdarans demeuraient dans l'ombre afin d'entretenir la fiction en vertu de laquelle l'armée syrienne restait aux commandes des opérations. Mais en février 2015, exaspérés par la corruption et l'inefficacité de leurs partenaires syriens, les Iraniens et leurs affidés libanais et afghans lancent au sud de Damas une offensive d'envergure dont, pour la première fois, ils assument pleinement tant la direction que l'exécution. L'été suivant, ce qui reste de l'idée de souveraineté du régime est à nouveau malmené par l'Iran, qui négocie directement avec le groupe rebelle Ahrar al-Sham une trêve concernant les localités de Zabadani (province de Damas), assiégée par le Hezbollah, et de Zahra-Nubbul (province d'Idlib), toutes deux enclavées en territoire insurgé.

Dans ces circonstances, et avant même les grandes défaites du printemps, l'élite dirigeante est saisie par une fébrilité sans précédent depuis trois ans. L'exemple le plus spectaculaire en est la mort du directeur de la Sécurité politique Rostom Ghazale suite à son passage à tabac par les gardes du corps de son collègue Rafiq Chahade des Renseignements militaires, un épisode qui voit le remplacement des précités par, respectivement, Nazih Hassun et Muhammad Mahla. L'affaire est aussi mystérieuse que les théories la concernant sont nombreuses : on évoque tantôt un règlement de comptes de type mafieux, tantôt une punition infligée en réponse aux critiques que le défunt aurait formulées à l'endroit de l'influence croissante des milices chiites étrangères pro-iraniennes dans le sud du pays, dont il est originaire. Quoi qu'il en soit, la discrétion entourant les funérailles de Ghazale confirme que ce dernier était tombé en disgrâce avant sa mort.

La chute de Ghazale survient quelques mois après celle d'un autre poids lourd des renseignements, qui plus est membre de la famille régnante : Hafez Makhlouf quitte le pays à la suite de son richissime père Muhammad, apparemment en raison d'un différend avec Maher al-Assad. La branche côtière de la famille Assad traverse, elle aussi, des jours difficiles. Au printemps 2014, Hilal al-Assad est tué en combattant les rebelles dans la montagne, tandis que Fawwaz al-Assad succombe à une maladie en mars de l'année suivante. Le même mois, Muhammad Tawfiq al-Assad est assassiné, probablement dans un règlement de comptes aux contours obscurs. Le mois suivant, des quotidiens libanais pro-régime annoncent l'arrestation de Mundhir al-Assad, auquel on reprocherait des contacts avec l'oncle du président en exil Rif'at al-Assad. En août 2015, un autre encombrant cousin de la côte plonge le régime dans une crise d'un genre inédit : Suleiman al-Assad, fils de Hilal, abat froidement un officier de l'armée, le colonel Hassan al-Cheikh, suite à un banal accident de la circulation. À Lattaquié, des manifestants se réunissent plusieurs jours d'affilée pour demander l'exécution du meurtrier. En dépit de vagues promesses formulées en haut lieu, Suleiman al-Assad échappera à toute poursuite.

À la veille de l'intervention russe, donc, le régime fait face à un nombre croissant de difficultés auxquelles on peut ajouter la multiplication des incidents entre troupes loyalistes et combattants kurdes du PYD dans la province de Hassake, ou encore l'émergence, dans la province druze de Suwayda, du groupe des Cheikhs de la Dignité, qui s'oppose fermement à l'affectation de jeunes Druzes à d'autres tâches militaires que la stricte défense de leur région d'origine, refusant donc d'appuyer le régime sur d'autres fronts. Wahid Bal'us, leader de ce groupe, est tué dans un attentat à la voiture piégée peu avant le début de l'opération de Moscou.

Sauvé par le gong : l'intervention russe

L'arrivée, à partir de septembre 2015, d'un contingent expéditionnaire russe composé d'une cinquantaine d'aéronefs, d'artillerie, de blindés et d'unités de défense aérienne permet au régime syrien de reprendre l'initiative militaire. Combinée avec un afflux sans précédent de combattants iraniens et irakiens, la puissance de feu russe permet au camp loyaliste d'effectuer au sud d'Alep ses plus importantes conquêtes territoriales depuis 2013 aux dépens de l'État islamique - qui doit abandonner le siège de l'aéroport de Kweyris - et des rebelles, qui perdent les collines surplombant l'autoroute  M5 Hama-Alep. La bataille fait également rage dans la montagne côtière le long de la frontière turque. Ailleurs, les rebelles tiennent leurs positions mais les bombardements russes leur infligent des pertes sévères.

S'il est encore trop tôt pour juger de ses effets politiques, l'intervention russe semble, pour l'heure, avoir remis de l'ordre dans la maison Assad, demeurée calme depuis lors. Rassurés par l'engagement d'une superpuissance militaire à leurs côtés, tant l'élite du régime que sa base ont actuellement de bonnes raisons de parier à nouveau sur la capacité du président syrien à se maintenir au pouvoir pour longtemps encore. Signe de cette confiance retrouvée, Assad effectue en octobre 2015, à Moscou, sa première visite à l'étranger depuis le début du soulèvement en 2011. Geste de gratitude à l'égard de son sauveur, le voyage montre surtout que le leader syrien estime ses arrières suffisamment assurés pour quitter son palais sans craindre quelque complot contre lui. Et pour cause : Assad sait pertinemment qu'il n'existe pas en Syrie d'institution ni même de figure susceptible de capter à sa place le soutien de la Russie et, bien sûr, de l'Iran. Le système de pouvoir syrien, on l'a amplement montré plus haut, repose en dernière instance sur une constellation de réseaux informels, en particulier familiaux, dont la clé de voûte est la famille régnante. Retirer cette dernière reviendrait à menacer la stabilité de l'édifice tout entier - un risque que Vladimir Poutine n'est certainement pas prêt à courir. Certes, Assad n'est plus aujourd'hui qu'un fondé de pouvoir dont la survie dépend largement de ses parrains étrangers ; mais il demeure pour ces derniers un interlocuteur incontournable dans la mesure où il apparaît comme la seule garantie contre la fragmentation de son régime.

 


Notes :


(1) Bien qu'ils partagent une même origine, l'alaouitisme pratiqué dans les montagnes côtières syriennes et le chiisme duodécimain qui domine en Iran et en Irak sont des traditions religieuses nettement distinctes qui sont longtemps restées étrangères l'une à l'autre. C'est essentiellement à partir du XXe siècle que des hommes de religion des deux bords se sont attelés à promouvoir un rapprochement mutuel.

(2) Chaîne de montagnes parallèle au mont Liban et située à cheval sur la frontière syro-libanaise.

(3) En août 2013, le régime attaque les banlieues de Damas au moyen d'un agent neurotoxique sarin, faisant des centaines de victimes civiles. Les puissances occidentales menacent initialement Bachar de représailles militaires avant de se rallier à la proposition russe qui consiste à procéder au démantèlement de l'arsenal chimique de Damas sous supervision de l'ONU.