Politique Internationale - La Revue n°150 - HIVER - 2016

sommaire du n° 150
Syrie : un « protectorat militaire » russe au Levant
Article de Igor Delanoë
Directeur adjoint de l'Observatoire franco-russe (Moscou).
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L'engagement militaire de la Russie aux côtés du régime de Bachar al-Assad, qui a démarré à la fin du mois de septembre 2015, constitue, à bien des égards, un tournant majeur dans la crise syrienne. Au plan stratégique, la projection de ses forces aériennes sur ce théâtre lointain consacre le désenclavement de la Russie post-1991 au-delà de l'espace post-soviétique et contribue à l'extension de son périmètre d'action vers le Moyen-Orient. Au plan militaire, la campagne en Syrie a démontré que le complexe militaro-industriel russe (VPK) (1) a effectué un véritable saut qualitatif en matière de modernisation des équipements employés sur mer, sur terre et dans les airs. Au plan diplomatique, enfin, son intervention permet à Moscou d'acquérir une marge de manoeuvre supplémentaire vis-à-vis des Occidentaux en s'érigeant en partenaire indispensable pour résoudre le conflit en Syrie. Cette marge de manoeuvre pourrait être mise à profit par le Kremlin dans la refondation de ses relations avec la communauté euro-atlantique.

Aux sources de l'engagement militaire russe en Syrie

Le rapport de forces avec la communauté euro-atlantique

Au cours de l'année 2015, suite à la signature des accords de « Minsk 2 » en février, le Kremlin a cherché à stabiliser le « front ukrainien » et à éviter une plus grande dégradation de ses relations avec la communauté euro-atlantique. Ces accords, dont les termes sont plutôt favorables à la Russie, ont conduit Moscou à se satisfaire du fragile statu quo qui règne depuis dans le Donbass (2).

Si en Ukraine les intérêts stratégiques occidentaux et russes se sont opposés, la crise syrienne offre en revanche des possibilités de coopération entre les deux parties : l'accord sur le démantèlement de l'arsenal chimique de Damas est venu le démontrer en septembre 2013 (3). La lutte contre le terrorisme international et contre la prolifération des armes de destruction massive (4), ainsi que la recherche d'une solution politique durable au conflit syrien constituent, en effet, des points de convergence entre Russes et Occidentaux. Mais bien que leurs objectifs soient relativement similaires sur le fond, leurs approches divergent sur la méthode et sur les acteurs locaux qu'il convient d'aider. Pour dire les choses simplement, depuis le début du soulèvement syrien en 2011, Moscou ne jure que par l'appui au gouvernement central de Damas tandis que les Occidentaux soutiennent l'opposition au régime de Bachar.

Dans ce contexte, pourquoi le Kremlin a-t-il attendu la fin de l'été 2015 pour se porter directement au secours de son allié, à qui il se contentait jusque-là de fournir une assistance technique et militaire ? Il est certain que l'accord sur le programme nucléaire iranien signé à Lausanne le 14 juillet 2015 a pesé dans la décision : dès lors que ce document était paraphé, une potentielle entente américano-iranienne sur la Syrie, qui aurait laissé Moscou hors jeu, n'était plus à exclure. Un scénario inacceptable aux yeux de la Russie, bien décidée à profiter du « pivot vers l'Asie » enclenché depuis la fin des années 2000 par l'administration Obama pour accroître son influence au Moyen-Orient.

Lors du discours qu'il a prononcé fin septembre 2015 dans le cadre de la 70e Assemblée générale des Nations unies, quelques jours après que les premiers avions russes se furent posés dans un aéroport au sud-ouest de Lattaquié, Vladimir Poutine a appelé à la formation d'une coalition internationale unique afin de lutter contre l'État islamique (EI). Ce projet reflète la volonté russe de jouer une nouvelle fois (après le traité sur les armes chimiques syriennes de 2013) les faiseurs d'accord avec Washington au Moyen-Orient. Deux mois plus tard, le 18 décembre, le Conseil de sécurité de l'ONU adoptait à l'unanimité une résolution sur un plan de paix en Syrie. Bien que ce plan laisse planer l'incertitude sur le sort de Bachar al-Assad, son adoption couronne de succès les efforts de la diplomatie américaine qui l'a porté et qui a réussi à obtenir le soutien de Moscou lors du vote aux Nations unies.

L'indispensable régime de Damas

Le positionnement du Kremlin vis-à-vis du président syrien s'explique à la fois par le contexte historique et par des considérations géostratégiques.

La Russie et la Syrie entretiennent des contacts étroits depuis la fin des années 1950, lorsque Damas achète pour la première fois des équipements militaires à l'URSS. Les relations syro-soviétiques s'intensifient avec l'arrivée au pouvoir en 1963 du parti Baas, d'obédience socialiste, et bénéficient au début des années 1970 de la rupture entre Le Caire et Moscou, consécutive à l'accession d'Anouar el-Sadate à la présidence en Égypte. La Syrie constitue la principale porte d'entrée de l'influence soviétique au Moyen-Orient au cours des années 1970-1980. Après la chute de l'URSS, Moscou prend soin de conserver une activité minimale en Syrie - une activité qui s'incarne notamment dans le point d'appui naval logistique et technique que la Russie conserve dans le port syrien de Tartous (5).

Au-delà du sort du régime Assad, la Russie s'inquiète des conséquences qu'aurait la chute de son vieil allié pour toute la région. Vu de Moscou, le corollaire de la désintégration définitive de la Syrie et de l'Irak en un « Syrak » où régnerait un chaos « à la libyenne » serait une diffusion de l'instabilité vers le Caucase et l'Asie centrale. Le terreau qui a permis l'éclatement en 2011 du « Printemps arabe » semble réuni en Asie centrale : les cinq États qui composent cette zone (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan et Kirghizistan) se caractérisent par une corruption systémique et sont dirigés par des élites oligarchiques et clientélistes. La diffusion accélérée de l'islamisme radical dans ces contrées serait susceptible d'embraser tout le flanc centre-asiatique russe, depuis la province chinoise à majorité musulmane du Xinjiang jusqu'au Caucase.

Une menace qui ne fait qu'accroître, aux yeux de Moscou, l'importance du régime de Damas. Celui-ci n'est pas seulement un agent de l'influence russe au Moyen-Orient : il joue aussi un rôle clé dans l'endiguement de l'islam radical d'obédience wahhabite, doctrine que le Kremlin considère comme un danger majeur pour la stabilité des marches méridionale et asiatique russes. Rappelons qu'entre 20 et 25 millions de musulmans (à 98 % sunnites) vivent en Russie. Il s'agit déjà d'un vivier de premier plan pour les djihadistes de l'EI : sur les 31 000 combattants que compterait l'EI fin 2015, 4 700 seraient issus de l'espace ex-soviétique, dont 2 400 seraient détenteurs de la nationalité russe, ce qui fait de la Russie le troisième pourvoyeur de djihadistes sur les 86 nationalités qui composent les troupes de l'EI (6). La « soudure » des zones de crise - qui s'étendent de l'Afghanistan jusqu'au Sahel - passerait inévitablement par le territoire méridional russe et le Caucase. L'intégrité territoriale de la Russie serait menacée. On l'aura compris : à tort ou à raison, Moscou estime que la défense du régime de Damas est indispensable pour sa propre sécurité.

Quels intérêts russes en Syrie ?

La coopération militaro-technique russo-syrienne d'une part et les enjeux énergétiques d'autre part représentent les deux principales sphères d'intérêts russes en Syrie. Le partenariat militaro-technique Moscou-Damas d'avant l'éclatement du conflit ne peut cependant être comparé en densité et en volume à ce qu'il fut au cours de la guerre froide. Rien qu'au cours des années 1980, la Syrie a absorbé près de 26 milliards de dollars d'équipements militaires soviétiques, devenant le plus important acquéreur non communiste de matériels militaires en provenance d'URSS (7). En revanche, entre 1991 et 2011, avec près de 930 millions de dollars de contrats signés, la Syrie aura été un marché marginal pour l'industrie russe de la défense, loin derrière l'Algérie (6,1 milliards de dollars sur la même période) et les « poids lourds » indien et chinois (l'Inde a acheté pour près de 24 milliards de dollars de matériels militaires russes entre 1991 et 2011 tandis que Pékin a dépensé pour sa part près de 29 milliards de dollars sur la même période). Toutefois, il convient de souligner qu'à la fin des années 2000 les investissements russes en Syrie, principalement liés aux contrats d'armement et au secteur énergétique, s'élevaient à un peu moins de 20 milliards de dollars (8). Le port de Tartous, où Moscou entretient depuis 1984 le point d'appui naval et technique n° 720, représente l'unique base logistique navale dont la Russie dispose à l'étranger, et est amené à jouer un rôle central dans l'accroissement de l'activité navale russe en Méditerranée, déjà constaté depuis la fin des années 2000. Reste que, au vu de leur taille modeste - deux quais flottants et des entrepôts servis par une cinquantaine d'hommes avant l'intervention militaire russe de septembre 2015 -, ces installations ne peuvent à ce jour être qualifiées de « base navale ».

Au plan énergétique, avec 240 milliards de mètres cubes de gaz naturel et 2,5 milliards de barils de pétrole de réserves prouvées, la Syrie figure parmi les derniers pays du Moyen-Orient en termes de stocks et de production (9). En revanche, son positionnement de débouché au Levant confère au territoire syrien un rôle potentiel de hub énergétique. En 2009, Bachar al-Assad a rejeté un projet proposé par le Qatar : la construction d'un gazoduc destiné à acheminer le gaz qatari vers le marché européen à travers le Levant via l'Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie, et dont les tuyaux auraient éventuellement pu être étendus vers le réseau de distribution turc (10). En repoussant cette proposition, Damas s'est montré fidèle à la fois à son allié russe, qui dispose d'intérêts énergétiques et financiers très importants sur le marché européen (11), et à son protecteur iranien avec qui un accord a été signé en 2011 pour la construction d'un gazoduc Iran-Irak-Syrie. D'une capacité de 25 milliards de mètres cubes par an, ce gazoduc « chiite », dont le coût avait été estimé à 10 milliards de dollars, concurrençait directement le projet qatari (12).

Au-delà du chaos qui règne désormais dans la région et qui hypothèque à moyen terme tout projet de pipeline à travers l'Irak et la Syrie, l'établissement d'une sorte de « protectorat militaire » par Moscou sur le pays côtier syrien verrouille complètement ce débouché. La Russie et la Syrie ont, en outre, signé en décembre 2013 un accord portant sur l'exploration des réserves syriennes offshore de gaz et de pétrole par la compagnie russe SoyuzNeftGaz (13). Dans un premier temps, SoyuzNeftGaz devrait investir des sommes modestes (de l'ordre de 100 millions de dollars) pour financer la phase exploratoire qui se déroule depuis septembre 2015 sur une zone située au large de la Syrie, entre Lattaquié et Banias (14).

La campagne russe en Syrie

L'établissement d'un « protectorat militaire » sur la Syrie utile

La Russie a virtuellement établi depuis la fin du mois de septembre 2015 un « protectorat militaire » sur le pays côtier syrien - également appelé « Syrie utile » -, une zone dominée par la minorité alaouite à laquelle appartient le clan Assad et où vivent entre 50 % et 60 % de la population du pays. Cette projection de forces s'inscrit dans une forme de tradition stratégique russe selon laquelle le Kremlin n'intervient directement sur des théâtres d'opérations militaires extérieurs que lorsque le contexte politique est favorable et que certains acteurs locaux l'appuient (Afghanistan de Najibullah en 1979, Ossétie du Nord et Abkhazie en 2008, Crimée en 2014).

Moscou a déployé une force aérienne sur la base Khmeimim, adjacente à l'aéroport Basel al-Assad situé au sud-ouest de Lattaquié. Cette force - composée, à l'origine, de 12 Su-24SM, de 12 Su-25SM et Su-25UBM, de 4 Su-34 et de Su-30SM (15), ainsi que de 12 hélicoptères d'attaque Mi-24 et de 4 hélicoptères polyvalents Mi-8 - permet à la Russie de remédier à son absence de capacités de projection. En effet - contrairement aux États-Unis, qui disposent de plusieurs bases dans le Golfe et de porte-avions, aux Britanniques, qui peuvent opérer depuis leur base située à Chypre, et à la France, capable de mobiliser son porte-avions et de mener des raids aériens depuis sa base d'Abu Dhabi et depuis la Jordanie (des appareils y sont déployés en vertu d'un accord entre Amman et Paris) -, la Russie ne possède ni les capacités aéronavales (16) ni les capacités prépositionnées dans la région nécessaires à ce type d'opération. À ce déploiement est venu s'ajouter celui d'un contingent qui serait composé d'environ 2 000 soldats, dont certains sont chargés de protéger la base aérienne de Lattaquié et son soutien logistique, tandis que les autres sont envoyés à Tartous et ailleurs en Syrie afin de protéger les installations russes et de former les soldats syriens à l'emploi de matériels militaires (17).

L'Iran, avec qui Moscou a planifié son engagement au cours de l'été 2015, a pour sa part intensifié son engagement au sol en déployant à l'automne sur le théâtre syrien jusqu'à 7 000 hommes issus du corps des Gardiens de la Révolution, dont la mission n'est plus seulement d'assurer la formation des troupes syriennes, mais bien de prendre part aux combats (18).

Au niveau militaire, l'un des premiers objectifs de l'engagement de la Russie en Syrie a consisté à enrayer la dynamique de défaite dans laquelle se trouvait l'armée syrienne et à desserrer l'étau autour du régime. C'est pourquoi les frappes russes effectuées dès le 30 septembre ont visé, en priorité, les groupes rebelles qui affrontaient les troupes syriennes autour de Lattaquié, de Homs et de Damas, et non pas l'EI, implanté dans la partie orientale du territoire syrien et qui ne représente pas dans l'immédiat une menace vitale pour le régime. Au plan diplomatique, l'intervention russe vise à crédibiliser le projet de coalition internationale anti-EI forgée autour des armées syrienne et irakienne avec la participation de l'Iran - projet que Vladimir Poutine a proposé et qu'il souhaite voir placé sous mandat de l'ONU. Enfin, la présence militaire russe garantit au régime de Damas une place dans le processus international de négociations lancé à Vienne à l'automne 2015 (19) et assure au Kremlin qu'il aura son mot à dire dans toutes les discussions ultérieures sur le dossier syrien.

Le théâtre d'opérations syrien, une vitrine pour le VPK

En Syrie, la Russie livre une guerre de type conventionnel caractérisée par le recours massif à l'artillerie, à l'aviation et aux hélicoptères pour appuyer la progression des armées « chiites » au sol (20). Dans cette perspective, le Kremlin a mobilisé et mis en oeuvre - en mer, dans les airs et au sol - ses matériels militaires les plus modernes. Cette campagne démontre les avancées qualitatives substantielles que le VPK a effectuées au cours de ces dernières années, en particulier grâce à la mise en oeuvre du programme d'armement 2011-2020 (21), mais aussi les progrès que l'armée russe a réalisés en matière de planification opérationnelle par rapport à la campagne géorgienne d'août 2008 (22).

Moscou a ainsi créé la surprise le 7 octobre 2015 en frappant des objectifs à partir de quatre navires basés en mer Caspienne qui ont tiré une salve de 26 missiles de croisière de type Kalibr contre 11 cibles en Syrie. Si la nécessité opérationnelle de cette opération reste à démontrer, elle a en revanche envoyé un signal fort aux adversaires de Moscou sur le dossier syrien, en particulier la communauté euro-atlantique, mais aussi la Turquie, et prouvé que la Russie était désormais capable de mener avec succès ce type d'attaque depuis un théâtre naval situé à 1 500 kilomètres des cibles (23). Il s'agissait du premier emploi de missiles Kalibr en condition opérationnelle, à partir des navires les plus récents en service dans la flottille de la Caspienne (24). Le guidage des missiles au-dessus de l'Iran et de l'Irak jusqu'en Syrie a été effectué via le système satellitaire GLONASS, le « GPS russe », ce qui assure une pleine autonomie de la Russie dans la conduite de cette opération. Un mois plus tard, le 9 décembre, c'est au tour du sous-marin classique d'attaque B-237 Rostov-sur-le-Don de tirer une salve de missiles Kalibr depuis la Méditerranée vers des objectifs en Syrie. C'est, là aussi, une première dans la mesure où il s'agit du tout premier tir du genre réalisé par un submersible fraîchement livré à la marine russe par les chantiers navals pétersbourgeois de l'Amirauté.

Dans les airs, la Russie a mobilisé une large gamme d'appareils opérant depuis la Syrie et à partir de bases situées sur le territoire russe. En plus des unités mentionnées ci-dessus, le dispositif a été renforcé dès le 17 novembre par 4 Su-27SM, 8 Su-34 - l'un des tout derniers bombardiers à être entrés en dotation dans l'armée de l'air russe (2013) - et par des bombardiers stratégiques provenant des bases russes de Mozdok (14 Tu-22M3) et d'Engels (5 Tu-160 et 6 Tu-95MS). Ces bombardiers emploient deux types de munitions pour frapper des cibles en Syrie : des bombes gravitationnelles peu précises (OFAB 250-270, OFAB 250-500 et OFAB 100-170, dont le coût unitaire avoisinerait les 25 000 dollars) et des bombes guidées par GLONASS (KAB-500), bien plus coûteuses et donc utilisées avec parcimonie. Moscou a par surcroît déployé des drones d'observation, dont des Orlan-10, pour des opérations de collecte de renseignement et des vols d'évaluation des dégâts après les bombardements (ou BDA pour Battle Damage Assessment), ce qui constitue d'autant plus une nouveauté que le ministère russe de la Défense n'hésite plus, désormais, à diffuser des séquences tournées par ces drones lors de ses points presse quotidiens.

Au sol aussi, Moscou n'a pas hésité à déployer ses systèmes d'artillerie les plus récents, opérés depuis la base aérienne russe de Lattaquié ou « transférés » à des unités syriennes préalablement formées à leur utilisation. Dès le début du mois d'octobre, l'armée syrienne a eu recours à des lance-roquettes multiples TOS-1A, et moins d'un mois plus tard, on constatait l'apparition sur le champ de bataille de canons de 152 mm MTSA-B et de lance-roquettes multiples BM-27 Uragan et BM-30 Smerch (25). Moscou a également acheminé en Syrie, dès la fin novembre, des blindés T-90, probablement en réaction aux revers enregistrés par les T-72 syriens face aux missiles anti-tanks américains TOW que l'Arabie saoudite a généreusement livrés aux groupes rebelles (26). Afin de protéger sa base aérienne et les capacités qui y sont déployées, Moscou a positionné, dès les premières heures de son intervention, des systèmes anti-aériens, notamment des batteries Pantsyr-S1 et Buk-M2. Et des systèmes S-400 ont été déployés après que la Turquie a abattu un Su-24 russe le 24 novembre.

Cet étalement de forces peut sembler de prime abord disproportionné et exagérément onéreux - la guerre en Syrie coûterait quotidiennement à Moscou entre 5 millions et 7,5 millions de dollars -, mais il ne faut pas perdre de vue que le théâtre syrien constitue un champ d'essai et une vitrine de premier plan pour le VPK russe. Moscou, deuxième exportateur mondial de matériels militaires pour la période 2010-2014, a vu ses ventes d'armements croître de 37 % entre 2005 et 2014. Or, avec 22 % des importations, le Moyen-Orient représente le deuxième marché mondial de destination d'équipements militaires, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étant les acheteurs phares. Moscou, qui détenait déjà 9 % des parts du marché de l'armement émirati sur la période 2010-2014, soit autant que la France, espère que l'efficacité que ses armes démontrent sur le terrain syrien lui permettra d'accroître ses ventes aux pays de la région et, spécialement, aux riches monarchies du Golfe (27).

L'intervention... et après

Quel règlement politique ?

Si le Kremlin n'est pas parvenu à s'ériger en force de proposition sur le dossier syrien en élaborant un plan de paix concret, il a en revanche su établir et maintenir le dialogue avec le plus grand nombre d'interlocuteurs possible : le régime syrien, l'Iran, le Hezbollah, les Kurdes, la Turquie, les pétromonarchies du Golfe, l'Armée syrienne libre (28) et les puissances occidentales. Bien qu'ils se soient intensifiés peu après que Moscou a reconnu, à la mi-novembre, que l'EI était responsable du crash de l'A321 russe dans le Sinaï, les bombardements russes visant Daech demeurent proportionnellement inférieurs à ceux prenant pour cible les autres groupes rebelles, ce qui ne va pas sans susciter des interrogations sur les véritables objectifs de la campagne aérienne du Kremlin en Syrie. Les frappes qui ont ciblé les groupes d'opposition dits « modérés », dont certains sont soutenus par les Occidentaux, ont eu pour effet de les affaiblir et de pousser certains d'entre eux à rejoindre les rangs de l'EI, tandis que d'autres se décidaient à combattre les djihadistes aux côtés du régime syrien ou à jeter les armes. C'est notamment le cas pour l'Armée syrienne libre, soutenue et formée par la CIA : elle bénéficierait de l'appui aérien russe pour quelques opérations contre l'EI, mais certains de ses membres ont rejoint dès la fin de l'année 2015 le Front al-Nosra (Al-Qaïda), alors que d'autres ont fui en Jordanie (29). L'engagement militaire russe a cherché à « simplifier » l'équation politique syrienne en récupérant (30) ou en disqualifiant la représentativité politique et la valeur militaire de certains groupes rebelles. Objectif : conforter la place du régime Assad en vue des négociations sur le règlement du conflit. La seule exception a été celle des Kurdes, avec qui Moscou entretient de bonnes relations : ils ne combattent pas les troupes syriennes et constituent un potentiel levier russe sur Damas (en vue de lui faire accepter une décentralisation de la Syrie, seule issue à même de garantir l'intégrité territoriale du pays) et, aussi, sur Ankara, qui redoute de voir émerger des décombres de la Syrie un Kurdistan syrien trop autonome.

Le but du Kremlin reste donc de poursuivre et de favoriser le cycle des négociations sur le règlement politique de la crise tout en avançant ses pions sur le terrain afin de conserver une prise sur le tempo diplomatique et militaire... et de faire en sorte que l'accord qui pourrait finalement émerger des discussions soit signé en des termes favorables non seulement à la Russie, mais aussi au régime de Damas. Mais cette tendance à réduire la scène moyen-orientale à un terrain de compétition avec Washington conduit Moscou à négliger les intérêts des États riverains, à commencer par ceux de l'Arabie saoudite et de la Turquie. Si la crise syrienne constitue un chapitre supplémentaire à ajouter au roman-fleuve des mauvaises relations russo-saoudiennes, la détérioration significative des liens avec Ankara constitue en revanche un développement dont il est encore délicat d'apprécier la portée. La dégradation des rapports russo-turcs, dont la bonne santé constitue l'un des piliers de la sécurité en Méditerranée orientale et en mer Noire, déstabiliserait un arc s'étendant de la région de la mer Caspienne jusque dans les Balkans, arc le long duquel les influences russe et turque se sont entrechoquées pendant plus de trois siècles...

L'accroissement de l'empreinte stratégique russe au Moyen-Orient

Les bases militaires aériennes en Syrie, à Lattaquié et au sud-est de Homs constituent des postes avancés russes au Levant et au Moyen-Orient, et complètent les capacités navales de Tartous, offrant au Kremlin des installations aéronavales dans une zone qui se situe à l'interface du Moyen-Orient, du Caucase et de la Méditerranée orientale, des régions adjacentes aux marches méridionales russes.

Si la Syrie née des accords Sykes-Picot se désintègre, la Russie pourrait conserver ces bases qui se retrouveraient alors dans un proto-État alaouite politiquement favorable au Kremlin. Si la Syrie continue d'exister dans ses frontières actuelles mais voit le régime céder la place à un système où la majorité sunnite de la population serait mieux représentée, alors la présence militaire russe pourrait servir de garantie de sécurité pour le clan Assad et les minorités - notamment chrétiennes - qui se sont rangées à ses côtés au cours de l'insurrection.

L'augmentation de l'empreinte stratégique russe au Moyen-Orient à travers l'établissement de bases militaires et de l'insertion directe de la Russie dans les dynamiques sécuritaires régionales accompagne par ailleurs l'accélération du désenclavement stratégique de l'Iran vers le Levant, consécutif à l'accord sur le nucléaire de juillet 2015. Si les positions russe et iranienne sont susceptibles de diverger sur les modalités politiques du règlement de la crise (Téhéran tient plus que Moscou au maintien au pouvoir de Bachar al-Assad), leurs intérêts en Syrie ne sont, pour autant, pas fondamentalement incompatibles sur le long terme. Moscou ne joue pas la carte religieuse dans le conflit syrien, et n'a ni les moyens ni la volonté de substituer une pax russica à une pax americana qui s'essouffle. En revanche, le renforcement russe au Moyen-Orient frustre les intérêts turcs et saoudiens, pour lesquels l'EI ne constitue cependant pas une menace prioritaire : Ankara est bien plus préoccupé par les revendications nationalistes pan-kurdes tandis que Riyad est embourbé dans sa guerre au Yémen.

L'engagement militaire de la Russie en Syrie vise, du point de vue de Moscou, à préserver une forme d'équilibre des forces au Moyen-Orient. En ce sens, il s'inscrit dans la continuité de l'approche stratégique que l'URSS avait développée vis-à-vis de cette région. Le Kremlin revendique un rôle d'élément stabilisateur sur la scène sécuritaire moyen-orientale, et le « protectorat militaire » qu'il a établi en Syrie lui donne les moyens d'intervenir si une nouvelle crise éclatait dans la région, par exemple en Égypte, pays où Moscou dispose d'un large spectre d'intérêts et où le pouvoir est fragilisé par une situation économique précaire, par les activités de l'EI dans le Sinaï et par l'instabilité de la Libye voisine. Au-delà, le Moyen-Orient conserve pour la Russie sa dimension de corridor d'accès privilégié à la zone de l'océan Indien où s'affrontent les influences indienne, chinoise, iranienne et américaine : il s'agit d'un espace de confrontation de puissances où Moscou souhaite avoir son mot à dire. Dans cette perspective, l'accroissement de l'empreinte stratégique russe au Moyen-Orient pourrait également soutenir le déploiement de l'influence russe au-delà du canal de Suez et de la mer Rouge.

En guise de conclusion...

Les objectifs du Kremlin en Syrie obéissent, on l'aura compris, à une série de réflexions éminemment pragmatiques. La Russie souhaite à la fois contribuer à la stabilisation d'une zone dangereusement proche de ses frontières et susceptible de faire peser un défi sur sa sécurité ; accroître son influence régionale ; et démontrer l'efficacité de ses équipements militaires afin de mieux les vendre. Son intervention militaire a fait d'elle, qu'on le veuille ou non, un acteur incontournable dans le long processus qui devra aboutir, un jour, au règlement du conflit syrien. En Syrie comme ailleurs, Moscou agit sous la bannière de la realpolitik, et c'est précisément sur la base de cette realpolitik que le régime de Vladimir Poutine espère reconstruire, à terme, ses relations avec la communauté euro-atlantique. Ces relations, qui se sont tant dégradées en Ukraine, peuvent-elles se rétablir à travers la résolution du conflit syrien ? Les prochains mois nous le diront...

 


Notes :


(1) Il s'agit de l'acronyme de « Voenno-promychlennyi kompleks », le complexe militaro-industriel russe.

(2) Les accords de Minsk 2 prévoient une série de mesures politiques visant au maintien de l'intégrité territoriale de l'Ukraine continentale grâce à une réforme constitutionnelle ayant pour enjeu principal la décentralisation. Le texte reconnaît également, dans ses points additionnels, l'auto-détermination linguistique d'une partie du Donbass et le droit des territoires sous contrôle séparatiste à développer une coopération avec la Russie.

(3) Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le secrétaire d'État américain John Kerry ont conclu en septembre 2013 un accord portant sur la neutralisation du stock d'armes chimiques syriennes. L'évacuation de l'arsenal chimique syrien, sous la supervision de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, des États-Unis et de la Russie, a été effective avant la date butoir du 30 juin 2014, suite à quoi la destruction de cet arsenal a pu être mise en oeuvre à bord d'un bateau américain croisant en Méditerranée.

(4) Le démantèlement de l'arsenal chimique syrien pourrait constituer un précédent en faveur de la création d'une zone exempte d'armes de destruction massive au Moyen-Orient.

(5) Alexeï Malachenko, « Le pari syrien de Moscou », Le Monde Diplomatique, novembre 2015, pp. 6-7.

(6) « Émigration chez les terroristes », RBK, 9 décembre 2015.

(7) Igor Delanoë, « Le partenariat stratégique russo-syrien : la clef du dispositif naval russe en Méditerranée », Notes de la FRS, note n° 06/13, février 2013, p. 2.

(8) Margarete Klein, « Russia and the Arab Spring », SWP Comments, n° 3, février 2012, p. 4. En ce qui concerne les contrats d'armement, la Syrie a notamment passé commande de systèmes anti-aériens Pantsyr-S1 et de leurs missiles (800 millions à 1,1 milliard de dollars) livrés entre 2008 et 2013, de systèmes S-300 (550 millions de dollars) et de systèmes anti-aériens S-125 (200 millions de dollars). Cf. SIPRI, Arms transfers database. http://www.sipri.org/databases/armstransfers

(9) Source : US Energy Information Agency.

(10) « Syria intervention plan fueled by oil interests, not chemical weapon concern », The Guardian, 30 août 2013.

(11) En 2013, la Russie a fourni près de 30 % du gaz consommé dans l'UE.

(12) « Iraq, Iran, Syria Sign $10 Billion Gas-Pipeline Deal », The Wall Street Journal, 25 juillet 2011.

(13) « Syria signs offshore oil and gas exploration deal with Russia », Al Monitor, 27 décembre 2015.

(14) « Russian company begins oil prospecting off Syrian coast », Al Araby, 22 septembre 2015.

(15) Ces appareils sont des bombardiers et des avions d'attaque au sol, à l'exception des Su-30SM qui sont des avions multirôles utilisés pour la couverture aérienne.

(16) L'unique porte-avions russe, l'Amiral Kouznetsov, est conçu pour réaliser des missions d'interdiction et ne peut mettre en oeuvre des opérations dirigées contre des objectifs à terre.

(17) « Russia's expanding military presence in Syria », Al Monitor, 11 septembre 2015.

(18) « Will Syria become Russia's Vietnam ? », Al Monitor, 14 décembre 2015.

(19) Le « processus de Vienne » désigne une série de réunions organisées à l'automne 2015 dans la capitale autrichienne auxquelles ont pris part les représentants de 17 pays, ainsi que l'Union européenne et les Nations unies, afin de trouver une solution politique au conflit syrien.

(20) Les troupes syriennes, le Hezbollah, des milices chiites et les troupes iraniennes du corps des Gardiens de la Révolution.

(21) La Russie a prévu d'investir 630 milliards de dollars dans ses forces armées dans le cadre du programme d'armement 2011-2020.

(22) Il s'agit toutefois de deux campagnes au déroulement et aux objectifs très différents.

(23) Certains de ces missiles n'auraient cependant pas atteint leur cible et se seraient écrasés en Iran. Cette opération a été réalisée le jour de l'anniversaire de Vladimir Poutine.

(24) Quatre bâtiments de la flottille de la mer Caspienne ont mené cette opération : la frégate Dagestan (Projet 11661K) et les corvettes lance-missiles Grad Sviazhsk, Uglitch et Velikiy Ustiug (Projet 21631).

(25) « Russia's Big Guns Reach Syria's Front Lines », The National Interest, 4 décembre 2015.

(26) « Russia sends its most advanced tanks to Syria frontline », The Telegraph, 4 décembre 2015.

(27) Pieter D. Wezeman, Siemon T. Wezeman, « Trends in International Arms Transfers, 2014 », SIPRI Fact Sheet, mars 2015.

(28) « Poutine a évoqué la coopération entre la Russie et l'Armée syrienne libre », Lenta, 13 novembre 2015.

(29) Ibid. et « US-backed Syrian rebel group on verge of collapse », Stars and Stripes, 13 décembre 2015.

(30) « Russia Names Syrian Opposition Groups It Supports in Fight against ISIS », Haaretz, 15 décembre 2015.