Politique Internationale - La Revue n°147 - HIVER -

sommaire du n° 147
De quoi Daech est-il le nom ?
Entretien avec François Heisbourg
Président de l'International Institute for Strategic Studies (Londres). Auteur, entre autres très n
conduit par
Grégory Rayko
Adjoint à la rédactrice en chef de Politique Internationale.
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Grégory Rayko - Comment se fait-il que personne n'ait annoncé l'émergence de Daech ?



François Heisbourg - Pour répondre à cette question, il faut se replonger dans le tourbillon syrien de 2012 et, avant encore, dans l'Irak des années 2000. Dès 2012, on a vu apparaître en Syrie quelques dizaines de groupes djihadistes, petits et grands, changeants, divers, ondoyants, au premier rang desquels le Front Al-Nosra. Daech est alors un groupe parmi d'autres, présent des deux côtés de la frontière syro-irakienne. Soit dit en passant, « Daech » est une excellente façon de le désigner. C'est un terme que ses responsables détestent, car il s'agit de l'acronyme correspondant à la dénomination « État islamique en Irak et au Levant ». Or, désormais, ils ne veulent pas être qualifiés par un acronyme - dont la prononciation correspond, par surcroît, au mot arabe désignant un imbécile maladroit ; ils souhaitent qu'on les appelle « le Califat », un nom plus grandiloquent et qui ne comporte aucune limitation géographique... mais il n'y a vraiment pas de raison de leur faire ce plaisir !

D'où vient ce groupe ? C'est un enfant bâtard de la cellule irakienne d'Al-Qaïda, qui se dénommait depuis 2004 « Al-Qaïda entre les deux fleuves » et qui était dirigée par un Jordanien, Zarkaoui, dont la spécialité était de faire sauter des hôtels en Jordanie et de détruire des mosquées chiites en Irak. Rapidement, Ben Laden a trouvé que Zarkaoui en faisait trop. Il estimait qu'il y avait assez de cibles intéressantes de par ce vaste monde, y compris en Irak même, pour ne pas perdre son temps, en plus, à tuer des chiites.



G. R. - Ben Laden n'était donc pas favorable à une guerre des sunnites contre les chiites ?



F. H. - Ce n'est pas ce que je dis. Ben Laden aurait volontiers exterminé les chiites jusqu'au dernier ! Seulement, il considérait que ce n'était pas à l'ordre du jour. L'Irak était sous occupation américaine ; il convenait donc, du point de vue de Ben Laden, de faire un peu de politique et de ne pas s'acharner sur les chiites - qui par ailleurs passaient une partie de leur temps à se battre contre les Américains. Ben Laden jugeait que la cible prioritaire devait être l'armée américaine. Dès cette époque-là, il y a donc des tensions entre Al-Qaïda « central » et sa déclinaison en Irak.

En 2006, les Américains, sous l'impulsion du général Petraeus, paient les tribus sunnites d'Irak pour que celles-ci se rallient à eux. C'est un succès. Ces tribus ne veulent plus d'Al-Qaïda « entre les deux fleuves ». En mai 2006, Zarkaoui est tué dans un raid aérien américain. Pendant quelques années, on ne parle plus de ce groupe qui existe toujours mais dont la capacité de nuisance est moindre, et qui entre-temps a été définitivement abandonné par Al-Qaïda central. Arrive la guerre civile en Syrie, qui offre toutes sortes de perspectives heureuses aux djihadistes. Ces gens-là avaient leurs propres raisons de se battre contre Bachar. Ne serait-ce que parce que ce dernier est un alaouite, et donc un impie. Surtout, le Qatar et l'Arabie saoudite se lancent alors dans une compétition féroce : c'est à qui donnera le plus d'argent, le plus d'armes, le plus de soutien, aux groupes les plus vigoureux de la rébellion syrienne. Or, dans une guerre civile, les plus vigoureux sont rarement des Bisounours.



G. R. - Le Qatar et l'Arabie saoudite ont-ils directement donné des armes et de l'argent à Daech ?



F. H. - Je vais vous donner une réponse qatarie. En décembre 2012, le vice-ministre des Affaires étrangères du Qatar s'exprime lors d'une réunion régionale de l'IISS à Manama. Et, « on the record » - c'est pour cela que je peux en parler sans aucun problème -, il dit que la politique du Qatar consiste à « aider au maximum tous les groupes qui font preuve de détermination dans le combat contre Bachar ». À ce moment-là, quelqu'un dans la salle lève la main et dit : « Mais vous n'avez pas peur que certains de ces groupes soient affiliés à Al-Qaïda ? » Et l'officiel qatari de lui répondre : « À ce stade, tant que Bachar n'a pas été renversé, il faut aider tous ceux qui se battent. Les problèmes que cela posera, on les réglera après. »

En outre, il ne faut pas oublier que le Qatar et l'Arabie saoudite prétendent tous deux exercer une légitimité religieuse, dans les deux cas wahhabite. Et, pour montrer qu'on est digne de la légitimité populaire, on doit montrer qu'on défend l'islam le plus vigoureux. Quelle meilleure façon de le faire qu'en livrant des armes et de l'argent à ceux qui font le djihad contre Bachar ? Doha et Riyad ont donc cet objectif en commun. Ils sont aussi en rivalité. Le Qatar a un allié : c'est la confrérie des Frères musulmans, organisation politico-islamique créée à la fin des années 1920 en Égypte, et qui a des déclinaisons politiques diverses - Ennahda en Tunisie, les Frères musulmans en tant que tels en Égypte, le Hamas à sa façon en Palestine, et ainsi de suite. L'Arabie saoudite, c'est exactement le contraire. Elle vomit les Frères musulmans et s'en prend à eux où qu'ils se trouvent. Mieux encore : elle s'est, jadis, constituée en réprimant le soulèvement des Frères musulmans dans la péninsule arabique au tournant des années 1920 et 1930. C'est le Qatar qui subventionne Morsi, président Frère musulman de l'Égypte ; c'est l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis qui subventionnent Sissi dans sa lutte et dans sa victoire contre Morsi. Et nous voyons se dérouler le même processus en Libye, en Tunisie - sur un mode essentiellement pacifique - et en Syrie. Les deux pays sont rivaux et riches : l'énorme Arabie saoudite et le minuscule Qatar se sont fait concurrence pour savoir lequel achèterait le plus d'influence dans la Syrie révolutionnaire comme ailleurs. À l'époque, Daech est, je vous l'ai dit, un groupe parmi d'autres en Syrie. Il va donc bénéficier, comme d'autres, de la générosité des wahhabites du Golfe.



G. R. - Les observateurs du conflit syrien comprenaient-ils ce phénomène ?



F. H. - Oui. Rien de ce que je viens de vous dire n'était spécialement mystérieux. Si nous nous étions vus il y a un an, je vous aurais dit exactement ce que je viens de vous dire. Et pourtant, personne à ma connaissance - et moi pas plus qu'un autre - n'a vu venir l'irruption de Daech comme acteur majeur sur la scène moyen-orientale en l'espace de trois mois. Rétrospectivement, on peut toujours tout expliquer. Quand j'entre dans n'importe quelle librairie en France aujourd'hui, je tombe toujours sur sept ou huit livres sur Daech. Ces livres sont souvent bons, mais il aurait été préférable de tirer la sonnette d'alarme plus tôt... Or personne n'a vu venir l'incroyable montée en puissance de Daech.



G. R. - Cette montée en puissance s'explique en bonne partie par la situation irakienne...



F. H. - Par l'effondrement de l'État irakien, oui. Un effondrement qui est dû, très largement, au comportement du premier ministre Nouri al-Maliki, un chiite radical. Une fois les Américains partis, il n'en a fait qu'à sa tête. Il est revenu sur toutes ses promesses vis-à-vis des sunnites. Ces derniers étaient, depuis deux ou trois ans, en phase de très grosse désaffection vis-à-vis de Bagdad. Ce qui n'avait pas échappé aux spécialistes. Il y a eu, par exemple, il y a environ un an, des articles de David Ignatius, du Washington Post, qui connaît bien la région, dans lesquels il disait, en substance : « Attention, il peut se passer des choses bizarres en Irak. » Mais ça n'allait pas plus loin. Lorsque, début 2014, les experts se rencontraient pour discuter des grands défis de l'année qui commençait, personne, que ce soit en France, aux États-Unis, en Israël, en Russie, en Turquie, n'annonçait l'émergence de Daech en tant que principale force para-étatique sur la moitié du territoire syrien et la moitié du territoire irakien.



G. R. - Comment les experts voyaient-ils la situation ?



F. H. - Pour résumer, on avait conscience d'un processus djihadiste en Syrie et d'un processus de mise à l'écart des sunnites en Irak. Ce qu'on n'a pas vu, c'est la fusion de ces deux processus, qui ont tous deux été captés à son profit par Daech. Attention, je ne jette pas la pierre à la communauté des experts officiels ou indépendants. Vous savez, il existe différentes sortes d'imprévisions. Il y a celles où les spécialistes ne sont pas d'accord entre eux et la majorité opte pour une prévision erronée. Par exemple, à la fin des années 1980, certains disaient que l'Union soviétique était menacée de disparition, mais ils n'étaient pas majoritaires. Un autre type d'échec est l'échec du renseignement : à la veille de la guerre du Kippour, les Israéliens recueillent toutes sortes de données sur les préparatifs de guerre des Égyptiens mais interprètent mal ces données et considèrent que les Égyptiens ne vont pas les attaquer. Ou encore, bien sûr, le 11 Septembre : là, les indices avaient été mis au jour, mais ceux qui prévenaient de l'imminence d'un attentat de grande ampleur aux États-Unis n'avaient pas été entendus. Dans le cas de Daech, ce n'est pas un problème de renseignement. Pour tout vous dire, je pense que Daech a dû être aussi surpris par sa vertigineuse ascension que le reste du monde !



G. R. - Les dirigeants de Daech n'auraient donc pas prévu l'évolution de leur organisation ?



F. H. - Ce qui est sûr, c'est que dans la propagande de Daech d'avant 2014, il n'y a pas encore de plan de progression grandiose. Contrairement, par exemple, à Al-Qaïda, qui avait annoncé la couleur longtemps avant le 11 Septembre. Au milieu des années 1990, Ben Laden avait émis sa fameuse fatwa contre « les croisés et les Juifs », où il exprimait clairement ses priorités, la première d'entre elles étant de frapper « la tête du serpent », à savoir les États-Unis. Il n'y a rien de tel du côté de Daech avant 2014. Pas encore de manifeste proclamant quelque chose de l'ordre de : « Nous allons mettre fin aux accords Sykes-Picot » (1).



G. R. - Daech aurait donc été entraîné par les événements à prendre possession d'un territoire aussi important...



F. H. - À un moment donné, au printemps 2014, Daech peut entamer son bond en avant. L'organisation se rend compte que, d'une part, elle a beaucoup d'argent et beaucoup d'armes. L'argent, elle l'obtient soit directement de ses mécènes saoudiens et qataris, soit à travers le contrôle du pétrole syrien, puisque le groupe a la haute main sur une zone pétrolière, dans la région de Deir ez-Zor. Ce ne sont pas des gisements énormes. Au total, ils doivent produire dans les 100 000 barils par jour et je ne sais pas exactement quelle était la proportion que Daech arrivait à contrôler en direct. Mettons quelques dizaines de milliers de barils par jour. Il n'empêche qu'une telle production, même au tarif actuel, représente une somme respectable. À 60 dollars le baril, si vous vendez 10 000 barils par jour, chaque journée vous rapporte 600 000 dollars. Ce n'est pas rien. Avec de telles ressources, vous pouvez acheter bon nombre d'affidés.

D'autre part, les dirigeants de Daech constatent que la principale force militaire du conflit syrien les laisse plus ou moins tranquilles. Bachar el-Assad, devenu chef de bande - il est le chef de bande le plus puissant de la région, mais il ne peut plus être considéré comme un chef d'État, vu ce qu'il reste de la Syrie officielle -, veut en effet provoquer des confrontations à l'intérieur de l'opposition syrienne. Daech fait partie des organisations que Bachar a ménagées, voire encouragées, pour semer la zizanie aux dépens de l'Armée syrienne libre (2), elle-même soutenue mollement par les Occidentaux.



G. R. - Bachar cherche aujourd'hui à se présenter comme l'incarnation de la laïcité face à la menace djihadiste. Est-ce pour asseoir cette image qu'il a délibérément laissé grossir Daech, afin d'avoir un épouvantail à montrer au monde ?



F. H. - À mon sens, il faut, je le répète, voir Bachar comme un chef de bande engagé dans un affrontement où plusieurs bandes sont aux prises. Il lutte pour sa survie. Or que peut-il faire dans cette situation ? Il doit faire en sorte que ses rivaux s'affrontent entre eux, à la fois dans la propagande et dans la pratique. Bachar a donc agi de façon que Daech puisse se renforcer suffisamment pour représenter un adversaire de premier ordre pour l'Armée syrienne libre.



G. R. - Finalement, l'émergence de Daech n'est-elle pas la meilleure chose qui soit arrivée à Bachar ?



F. H. - Bien sûr. Bachar ne peut que se féliciter de l'apparition de ce groupe qui, lui aussi, combat l'opposition non djihadiste. Je vous ai dit que Daech était l'enfant bâtard d'Al-Qaïda ; mais s'il a pu grandir, c'est grâce à Bachar.



G. R. - Jusqu'ici, nous avons parlé essentiellement de l'action de Daech en Syrie. Qu'en est-il de son expansion en Irak ?



F. H. - Ces deux aspects, je le répète, sont liés. Quand la guerre civile bat son plein en Syrie, en 2012, Daech y affronte d'autres groupes de la résistance syrienne. Mais il se rend alors compte qu'en Irak, le pays dont il est originaire, un immense espace politique s'est ouvert pour lui du fait du comportement stupide de Maliki, qui n'a cessé de marginaliser les sunnites irakiens. Et quand il décide de s'imposer dans l'Irak sunnite, Daech entre comme dans du beurre. Et accroît significativement ses ressources ! Quand l'organisation s'empare de Mossoul, à l'été 2014, elle met la main sur les réserves de la succursale de la Banque centrale : il y a là quelque 500 millions de dollars. Ce n'est pas tout : en fuyant, l'armée irakienne a abandonné derrière elle ses armements. Il s'agit d'armes sophistiquées que lui avaient laissées les Américains. Des chars d'assaut M1 ! C'est comme s'ils avaient capturé des Leclerc. Ce n'est pas forcément très utile en termes militaires car Daech évite l'affrontement direct avec les armées adverses, mais dans les vidéos de propagande, si vous me passez l'expression, ça en jette ! De la même façon que les photos du Scud qui avait été capturé en Syrie puis exhibé à Raqqa avaient largement contribué à façonner l'image de Daech. C'est d'ailleurs dans des blindés pris à Mossoul que Daech descend pratiquement dans les faubourgs de Bagdad, toujours à l'été dernier. Les dirigeants du groupe savent bien qu'ils ne s'empareront jamais de la capitale irakienne, fortement défendue et de toute façon peuplée désormais essentiellement de chiites qui leur sont hostiles, mais la prise de vues est tout de même saisissante !



G. R. - La prise de Mossoul permet aussi à Daech de contrôler d'importants gisements de pétrole...



F. H. - Les régions occidentales de l'Irak, ces zones sunnites où Daech prospère désormais, sont les principales zones pétrolifères du pays. Là, on ne parle plus de 10 000 barils par jour, comme en Syrie, mais de 100 000, voire 200 000 barils ! Quand Daech prend le contrôle de ces puits, à l'été 2014, le baril, qui a chuté depuis, était encore à 80-90 dollars. Même s'il était vendu au tiers du prix aux camionneurs turcs et autres, faites le calcul : 30 dollars le baril, 100 000 barils par jour, on en est à 3 millions de dollars par jour. C'est plus qu'il n'en faut pour alimenter le djihad. C'est assez pour que Daech commence réellement à se poser en État - une étape qu'Al-Qaïda n'avait jamais pu franchir. C'est à ce moment-là qu'est mise en ligne la fameuse vidéo où l'on voit les combattants de Daech prendre l'un des postes-frontière entre l'Irak et la Syrie, baisser les pavillons syrien et irakien et hisser le drapeau noir barré de la chahada (la profession de foi de l'islam). Un commentaire apparaît en incrustation sur la vidéo : « La fin de Sykes-Picot. »



G. R. - Mettre fin à la division étatique née des accords Sykes-Picot constituait-il le but initial de Daech ?



F. H. - Cela fait partie de leur ADN. Leur monde rêvé, leur fantasme, c'est le califat. Et à l'intérieur de celui-ci, il n'y a pas de frontières. Pour eux, l'ordre bâti à la fin de la Première Guerre mondiale sur les ruines de l'Empire ottoman devait s'effondrer.



G. R. - Est-ce irréversible ? Pourra-t-on, et doit-on, revenir à Sykes-Picot ?



F. H. - Avant même l'émergence de Daech en tant qu'acteur de grande envergure, l'État syrien comme l'État irakien s'étaient de fait écroulés, en cela qu'ils ne contrôlaient déjà plus de vastes parties de leurs territoires respectifs. La question que posent les récents événements, c'est celle de l'ordre territorial au Moyen-Orient dans les prochaines décennies. Je dis bien « au Moyen-Orient ». Car, au-delà de l'Irak et de la Syrie, d'autres États sont fragiles.



G. R. - Quels sont les autres États les plus menacés ?



F. H. - On va aller d'ouest en est, en commençant par le Maroc. Le Maroc est solide. Ce pays existe à des degrés divers sous la forme d'un État identifiable depuis un millénaire. L'Algérie, c'est plus compliqué : elle n'existait pas en tant qu'entité politiquement identifiable avant la colonisation française et ne s'est pleinement réalisée que lors de la lutte d'indépendance contre les Français. Son caractère kabyle pose toutes sortes de problèmes au gouvernement ; mais cet État, à large dominante arabe, ne risque pas de disparaître pour autant. La Tunisie, dont la longue histoire remonte à Carthage et aux Phéniciens, possède elle aussi une vraie identité qui l'empêchera sans doute de s'effriter. Mais on en arrive à la Libye. La Libye a été créée avant les accords Sykes-Picot mais elle appartient au même univers conceptuel dans la mesure où c'est un pays créé par le colonisateur. Elle n'existait pas en tant qu'entité politiquement identifiable avant 1911. La Tripolitaine dépendait du bey de Tunis ; la Cyrénaïque dépendait du khédive d'Égypte ; et le Fezzan dépendait de lui-même, tout cela étant placé sous la suzeraineté otttomane. Bref, c'est une construction assez artificielle. On le constate aujourd'hui avec le gouvernement de Tobrouk qui affronte le gouvernement de Tripoli, et dans le Sud les conflits opposant les Toubous, les Touaregs et diverses tribus arabes du Sahara. Y aura-t-il, dans dix ans, une Libye unitaire, ou même fédérale ? Ce n'est pas du tout évident. Et on y retrouve divers groupes jihadistes dont Daech, parfois soutenus par des « mécènes » du Golfe.

Sa voisine de l'Est, l'Égypte, ne court pas le même risque. On peut se faire toutes sortes de soucis pour l'Égypte, mais pas un souci identitaire. Les Égyptiens savent qui ils sont et ne laisseront pas leur État imploser. On en arrive à la péninsule arabique et, avant tout, à l'Arabie saoudite, qui se définit largement par le fait qu'elle contrôle les deux principales villes saintes de l'islam. Mais La Mecque n'est saoudienne que depuis 1924. Le royaume du Hedjaz a été détruit par les Bédouins du Medjed à cette époque-là. C'est donc un État, là encore, très récent. Or ce pays a plusieurs grandes faiblesses. Sa jeunesse est désoeuvrée, le chômage est très élevé. L'État-providence aura de plus en plus de mal à remplir ses fonctions devant le nombre croissant de citoyens qui dépendent de lui. Et cela, dans un contexte marqué par des recettes pétrolières en nette régression et par les incertitudes liées à l'opacité de la chaîne de succession. On dit que les réserves que ce pays possède lui permettraient de maintenir son train de vie pendant quatre à huit ans, au prix actuel du pétrole. Mais la précédente baisse du baril avait duré de 1986 à 2001, soit quinze ans. Bien malin celui qui peut dire aujourd'hui ce que sera l'Arabie saoudite dans dix ou vingt ans... Ce constat vaut encore plus pour le Yémen : unifié, réunifié, désunifié, en guerre... Est-ce encore seulement un État ? Oman et Bahreïn, eux, ne sont pas en danger, de mon point de vue. Le premier est en quelque sorte le Maroc de la péninsule arabique, le second une île avec une identité marquée - qu'elle demeure sous une dynastie sunnite ou qu'elle soit dirigée par « ses » chiites (arabes). Mais ce royaume peut être menacé par la vieille revendication iranienne. Les Omanais et les Bahreïnis savent qui ils sont. En revanche, je n'en dirais pas autant des Qataris, des Émiratis et des Koweïtiens. Ne serait-ce que parce que les locaux sont largement minoritaires dans leur propre pays. Le reste, ce sont, pour les ÉAU, 50 % d'Indiens, 20 % de Pakistanais, 10 % de ressortissants d'autres pays encore... L'Histoire ne contient pas beaucoup d'exemples de telles disparités démographiques qui ne finissent par produire un glissement politique en faveur de l'ethnie majoritaire.



G. R. - Mais les Indiens et les Pakistanais qui vivent dans les pays du Golfe ne sont que des travailleurs temporaires dénués du moindre droit. Au premier signe de protestation, ils seraient renvoyés illico presto dans leur pays...



F. H. - Détrompez-vous. Aujourd'hui, aux Émirats par exemple, les Indiens ne se résument plus uniquement aux malheureux qui triment sur les chantiers pour des salaires de misère et qu'on renvoie chez eux par dizaines de milliers dès que la conjoncture est mauvaise. Pendant la crise de 2009, les Émirats arabes unis ont renvoyé 600 000 personnes. Et, sur ces 600 000 personnes, soit tout de même 15 % de la population globale du pays, il y avait très peu d'Indiens. Les types sur les chantiers, ce sont surtout des Pakistanais, des Népalais, ce sont les vrais damnés de la Terre. Les Indiens, eux, ne sont généralement pas parmi les prolétaires, ils constituent une classe sociale bien plus élevée. La classe moyenne, dans ce pays, ce sont des Indiens ! Prenez Dubaï. Il y a là 10 % d'Émiratis et quelque 60 % de détenteurs de passeports indiens. Qui s'occupe de l'état civil là-bas ? Des fonctionnaires indiens. Qui fait couler l'eau ? Des travailleurs indiens. Qui fait fonctionner le système urbain dans son ensemble ? Les classes moyennes indiennes. Et les Émiratis ne peuvent pas les renvoyer. Pour deux raisons. D'abord, parce qu'ils ne veulent pas fâcher l'Inde, qui est un pays puissant et pas très éloigné. Surtout, parce que si vous enlevez les Indiens, il n'y a plus d'Émirats arabes unis ! Le pays arrêterait de tourner en vingt-quatre heures. Le sable reviendrait et entrerait par toutes les portes et fenêtres des gratte-ciel et des buildings... Au Qatar, la situation est presque aussi caricaturale. Au Koweït, un tout petit peu moins. Je repose donc la même question qu'à propos de la Libye ou de l'Arabie saoudite : qui est capable de dire aujourd'hui ce que seront ces États dans vingt ans ? Seront-ils encore gouvernés comme ils le sont aujourd'hui ? Seront-ils des entités politiquement indépendantes ? Ce n'est pas écrit.



G. R. - Quid du Liban et de la Jordanie ?



F. H. - Le Liban est plus résilient qu'on peut le penser. Ce pays a survécu à quinze ans de guerre civile. Il y a là, malgré toutes ses dissensions internes, une vraie force. La Jordanie, elle, compte 60 % de Palestiniens. Des tribus qui défendent leurs propres intérêts. Un roi dont le crédit est très affaibli. Une reine dont le crédit est nul. Son avenir ne paraît pas très assuré, c'est le moins qu'on puisse dire, mais le soutien occidental demeure fort et, jusqu'à présent, efficace.



G. R. - Si l'on continue ce cheminement vers l'est, on revient à la Syrie et à l'Irak...



F. H. - Nous avons déjà parlé des phénomènes de décomposition à l'oeuvre dans ces pays. En Syrie, il sera extrêmement difficile de recoller les morceaux. En Irak, ce sera très compliqué. Mais l'une des conséquences majeures de l'émergence de Daech, c'est l'évolution du dossier kurde. Le paradoxe de ce qui s'est passé depuis un an ou deux, c'est que la progression de Daech a fait nettement avancer le Kurdistan vers son indépendance. Je dirais même que Daech a fait plus pour l'indépendance du Kurdistan qu'aucun autre événement au cours des vingt dernières années, y compris les interventions armées américaines. En contribuant à sauver l'Irak, les Kurdes ont très significativement renforcé leurs positions.



G. R. - Quelles conclusions tirer de tous ces processus que vous venez de citer ?



F. H. - C'est simple : la stabilité politique du Moyen-Orient, c'est fini. Quand je parle de stabilité politique, je ne parle pas de la nature des régimes mais de l'organisation territoriale. Celle-ci était à peu près stable au cours des quatre-vingt-dix dernières années. C'est terminé. On est entré dans une zone d'inconnu, ce qui devrait nous rendre très prudents au niveau stratégique. Dans le débat américain actuel, je vois beaucoup l'expression « strategic reticence ». Bien sûr, ce n'est pas génial s'il s'agit seulement de justifier le fait de ne pas avoir de politique, comme lorsque Barack Obama a déclaré : « Nous n'avons pas encore de stratégie en Syrie. » Il n'empêche que le réflexe est plutôt sain. On se rend compte, en effet, que la situation est extraordinairement compliquée et qu'avant de plonger là-dedans il va peut-être falloir réfléchir un petit peu... Ce qui est d'ailleurs le cas des États de la région jusqu'à présent. L'Égypte, Israël, la Turquie, l'Iran sont très précautionneux dans leur action sur le dossier Daech même si on aimerait, en particulier, que l'armée turque aille résolument livrer bataille aux hommes de Daech pour les éliminer une fois pour toutes ! Mais les Turcs, jusqu'ici, se sont montrés plutôt complaisants vis-à-vis de Daech : cette organisation est l'ennemie de Bachar et des Kurdes de Syrie, que les Turcs ne portent guère dans leur coeur...



G. R. - L'État hébreu semble, lui aussi, déterminé à ne surtout pas se mêler de la situation en Syrie et en Irak...



F. H. - Le problème principal d'Israël, c'est le Hezbollah. Son deuxième plus grand problème, ce sont les Frères musulmans du Hamas. Daech arrive très loin derrière.



G. R. - Daech considère-t-il Israël comme l'une de ses cibles prioritaires ?



F. H. - Tous les infidèles, y compris bien sûr Israël, sont dans le viseur de Daech. Mais Israël n'est pas vraiment à sa portée : le Hezbollah et le Hamas sont déjà placés « au balcon ». Et Daech, contrairement à Al-Qaïda qui visait en priorité l'ennemi lointain, vise d'abord l'ennemi proche. Sans jamais perdre de vue pour autant l'optique du califat. Les ambitions ultimes de Daech sont littéralement sans bornes.



G. R. - Le califat ne se contenterait-il pas de s'établir sur la totalité du monde musulman ? Aspire-t-il à s'étendre sur la planète entière ?



F. H. - Se demander quelle est la limite du califat, c'est comme se demander quelle est la limite du communisme ou celle du nazisme. Une idéologie totalitaire, dès lors qu'elle n'est pas peinte aux couleurs d'un nationalisme, est par définition sans limite aucune. Daech se voit comme un catalyseur du djihad universel. Le califat souhaite diriger la totalité de l'oumma - la communauté des croyants - et, à terme, convertir le monde entier. Mais entre ce qui est politiquement opératoire et ce qui est fantasmatique, il y a évidemment une marge. Et les dirigeants de Daech veulent procéder par étapes. D'abord, il s'agit de développer leur groupe en conquérant des territoires, en attirant des combattants du monde entier et en acceptant que des groupes actifs au loin se réclament de leur organisation. Je vous ai dit que Daech était l'enfant bâtard d'Al-Qaïda ; eh bien, on retrouve dans son code génétique cette politique que l'on peut comparer à ce que font les grandes enseignes qui ouvrent des franchises un peu partout. On accepte que des groupes puissent s'affilier et recevoir le label du franchiseur. C'était le cas avec Al-Qaïda, qui a par exemple reconnu comme franchise locale Al-Qaïda au Maghreb islamique (mais a refusé de le faire pour un groupe de Casablanca, jugé peu efficace) ; c'est aussi le cas de Daech, qui a vu Boko Haram ou les Libyens de Derna lui faire allégeance. Il y a là un fonctionnement similaire. En revanche, et au-delà de la dimension para-étatique prise par Daech, les deux groupes se distinguent nettement par leur communication.



G. R. - En quoi ?



F. H. - Nous percevons et présentons Daech comme étant l'archétype du retour à la barbarie - à l'homme de Néandertal, au bas Moyen Âge, que sais-je ? C'est évidemment justifié à un certain niveau d'analyse : ces types crucifient et décapitent à tour de bras. Mais Daech, dans sa manière de se présenter à ceux qu'il veut attirer, est une organisation d'une très grande modernité. Il publie des rapports extrêmement détaillés de ses opérations, avec des infographies, des données parfaitement mises en valeur, et ainsi de suite. Ce sont des documents dignes d'une entreprise professionnelle ! D'ailleurs, une formule fait actuellement florès dans la communauté américaine des experts pour désigner Daech : « terrorists with MBAs ». Il y a aussi, évidemment, ses vidéos, qui sont techniquement très bien faites - et, d'ailleurs, souvent imitées. Les shebabs somaliens ont ainsi réalisé un docu-drame remarquable sur l'échec du raid français visant à récupérer notre malheureux agent de la DGSE. Ces films sont saisissants. Dans certains, il y a certes de la violence gratuite et des éructations, mais, dans d'autres, il y a aussi une dramaturgie bien gérée, plus tempérée, et un message qui est, en substance : « Nous sommes des pros. Si vous voulez nous rejoindre, sachez que vous travaillerez avec les meilleurs. Et que vous jouerez un rôle important au service de la Cause. » Les moyens de tournage sont importants, l'éclairage est excellent, la qualité de la mise en scène est élevée. Les scènes de décapitations sont inspirées des séries américaines. En outre, Daech communique directement, grâce aux réseaux sociaux. Al-Qaïda faisait passer ses cassettes aux médias et espérait que ceux-ci les diffuseraient. Daech n'a pas besoin des médias traditionnels : il suffit d'envoyer des vidéos sur la Toile et elles seront très rapidement accessibles à énormément de personnes.



G. R. - Cette publicité immense - et, bien sûr, l'expansion territoriale du groupe - a fait de Daech une sorte d'incarnation du mal sur Terre. Les Saoudiens et les Qataris continuent-ils, malgré tout, de financer Daech ?



F. H. - Comme je vous l'ai dit, personne n'avait prévu que cette organisation djihadiste allait s'emparer d'un tel territoire et s'imposer comme un acteur majeur dans la région. Et quand je dis personne, j'y inclus les États du Golfe qui, par calcul, avaient soutenu ces gens-là. La vérité, c'est que la brusque montée en puissance de Daech à l'été 2014 les a épouvantés. Au plan étatique, ils ont totalement cessé de le financer, mais Baghdadi et les siens ont maintenant assez de ressources à leur disposition pour ne pas redouter l'arrêt des subventions en provenance du Golfe. Et nous ne savons pas forcément ce que font les mécènes privés du Golfe... Les Saoudiens et les Qataris prennent aujourd'hui toute la mesure du problème. Savez-vous combien de Saoudiens ont rejoint Daech ? Des milliers ! Et, notamment, dans des fonctions religieuses et judiciaires. Pour appliquer la charia, rien de tel qu'un bon Saoudien ! Ils ont été formés à ça. C'est un pays qui applique la charia chez lui, ne l'oublions pas. Depuis le début de l'année, il y a déjà eu 70 ou 80 décapitations en Arabie saoudite... Et lorsque Daech détruit des églises en Irak, il imite à sa manière l'Arabie saoudite - où il n'y a aucune église autorisée pour les millions d'expatriés.



G. R. - Peut-on combattre Daech sur le terrain de la propagande ?



F. H. - Bien sûr. Et, de ce point de vue, les Français semblent avoir compris la marche à suivre.



G. R. - Faites-vous référence au site Internet « Stop djihadisme » lancé par le ministère de l'Intérieur ?



F. H. - Oui. Je trouve que c'est bien fait. Plus généralement, pour convaincre les recrues potentielles de ne pas aller rejoindre Daech, il faut faire parler les anciens djihadistes, ceux qui en sont revenus dégoûtés. La tâche sera difficile : un fanatique sera nécessairement enclin à se montrer extrêmement méfiant envers tout message allant à l'encontre de ses convictions. Mais ce genre d'efforts n'en reste pas moins indispensable, ne serait-ce que parce qu'il y a de nombreuses personnes qui sont sur le point de basculer et peuvent encore être rattrapées...



G. R. - Globalement, aujourd'hui, estimez-vous que le reste du monde a enfin vraiment pris la mesure du danger Daech ?



F. H. - Oui, mais il ne faudrait pas tomber dans l'excès. Si l'on n'a pas vu venir Daech, ce n'est pas une raison pour croire à présent qu'il s'agit d'un phénomène géant et radicalement nouveau. Pour ce qui est de son originalité, je rappelle que l'Histoire comporte quelques cas comparables, comme l'État du Mahdi au Soudan à la fin du XIXe siècle, qui avait tenu dix ans contre les Anglais et s'était notamment distingué en décapitant le gouverneur anglais de l'époque et en mettant sa tête au bout d'une pique. C'étaient les méthodes de Daech avant l'heure ! Et, bien entendu, le djihadisme n'est pas un phénomène nouveau - personne n'a oublié la décennie noire en Algérie dans les années 1990, pour ne citer qu'un exemple.

Daech n'est pas, non plus, un phénomène géant. En soi, il ne m'inquiète pas plus que ne m'inquiétait Al-Qaïda à la fin des années 1990 et au début des années 2000. En Syrie, la situation est très complexe du fait de la guerre civile mais, en Irak, Daech peut être vaincu assez rapidement sur le plan militaire.



G. R. - Comment ?



F. H. - Par une coordination plus explicite avec les Iraniens, pour peu qu'ils s'y prêtent. Ils sont déjà actifs sur ce dossier, mais ils ne communiquent pas beaucoup. Ils craignent d'être aspirés dans le bourbier irakien. Il n'en demeure pas moins que si, en coordination avec les Iraniens, on fournissait des tas d'armes aux chiites irakiens - l'Irak conserve quand même une armée, appuyée par des milices, comme on l'a vu lors de la reprise de Tikrit début avril -, Mossoul tomberait très vite.



G. R. - Qu'est-ce qui empêche les Occidentaux de le faire ?



F. H. - Les Occidentaux, au premier rang desquels les Américains, ne veulent pas aller trop vite. Pour une raison simple : les conséquences pourraient être consternantes. Imaginez les milices chiites qui déboulent dans les villes tenues par les tueurs de Daech. Ce serait un massacre absolu. Des dizaines de milliers de civils sunnites irakiens, considérés comme acquis à Daech, se feraient égorger sur place. En outre, du point de vue des intérêts stratégiques occidentaux, il n'est peut-être pas souhaitable de renforcer l'emprise de l'Iran sur l'Irak. Conséquence : on applique le principe « chi va piano va sano ». On aide l'armée irakienne à se reconstruire progressivement. On aide les Kurdes d'Irak. On continue les bombardements. On essaie d'obtenir l'assurance que la prise de Mossoul ne se traduira pas par un innommable massacre qui vaudra à tout un chacun l'opprobre de la Terre entière.



G. R. - Qu'en est-il des positions de Daech en Syrie ?



F. H. - Le problème, c'est que les Américains, en bombardant Daech en Syrie, se placent, de fait, en co-bélligérance aux côtés d'Assad. C'est intenable. Utiliser un dictateur qui a tué 200 000 personnes pour taper sur des types qui en ont tué 10 000, c'est difficile à expliquer à l'opinion publique...



G. R. - Est-il envisageable d'envoyer au sol une force d'interposition internationale sous mandat des Nations unies ?



F. H. - Plus il y a de forces militaires, plus le danger de dérapage violent est présent. J'ai été très marqué par l'échec de la mission d'observation, d'interposition et de maintien de la paix au Liban en 1982-1983. On a tout essayé pendant la guerre du Liban. On a envoyé les Casques bleus, la Finul : ils y sont toujours. Et l'on ne peut pas dire qu'avoir permis l'établissement du Hezbollahistan à partir de 1982 doive être considéré comme une grande réussite. On a envoyé la force d'interposition de Beyrouth, constituée de soldats américains, italiens et français. Résultat : 299 soldats américains et français tués en l'espace d'une demi-heure lors de l'un des premiers attentats suicides répertoriés dans cette région.



G. R. - Donc, si l'on envoie des Casques bleus en Irak et en Syrie...



F. H. - ... ils seront pris pour cibles. Et se révéleront probablement inefficaces.



G. R. - On ne voit pas d'issue à la crise syrienne...



F. H. - En effet. La guerre civile est totale et va encore durer longtemps. Nous avons parlé de l'incapacité de la communauté internationale à prévoir l'émergence de Daech ; mais, avant, il y avait déjà eu une autre erreur de raisonnement : on s'était trompés sur Bachar. Pendant un an et demi, on a cru qu'il allait tomber dans les semaines suivantes. Et il est toujours là. Les Russes, qui le connaissent très bien, étaient les seuls à avoir vu juste, quand ils ont déclaré qu'il ne partirait jamais. Il aurait fallu écouter les Russes, non pas pour suivre leur politique, mais pour mieux comprendre à qui nous avions affaire en la personne de Bachar el-Assad. Ils nous ont prévenus : « Bachar est plus solidement implanté que vous ne le pensez ; et le risque djihadiste est plus élevé que vous ne le pensez », nous ont-ils dit. Mais on n'a pas voulu les écouter parce que la parole des Russes s'était tant discréditée au fil des années qu'on refusait systématiquement de les croire : puisqu'ils mentent en permanence, pourquoi aurions-nous dû les croire cette fois ?



G. R. - Ne pas avoir écouté les Russes, et avoir en conséquence sous-estimé la résilience de Bachar, est-ce la plus grande erreur des Occidentaux en Syrie ?



F. H. - Oui. On aurait dû suivre les Russes sur l'analyse - mais, je le répète, certainement pas sur leur politique de soutien militaire à Damas. Leur politique en Syrie a été répugnante. Ils ont longtemps offert un soutien sans réserve à Bachar, avant de comprendre que la Syrie était à feu et à sang et que, dès lors, le fait qu'ils avaient Bachar dans leur poche ne leur apportait plus grand-chose. Au moment des négociations de Genève I, ils ont d'ailleurs laissé entendre qu'ils étaient prêts à travailler avec nous sur une mise à l'écart de Bachar et sur son remplacement par un autre représentant du Baas, qui serait plus susceptible d'apaiser quelque peu la situation. Mais, là encore, persuadés que nous étions que Bachar allait bientôt chuter, nous ne les avons pas écoutés. Soit dit en passant, à Genève I, les Occidentaux ont commis une autre grande sottise en refusant d'inviter les Iraniens car on ne peut pas se contenter de dire qu'ils font partie du problème et ne pas vouloir qu'ils fassent partie de la solution.



G. R. - Les Russes auraient-ils les moyens d'écarter Bachar ?



F. H. - Ce qui est sûr, c'est que la Russie a des moyens de pression sur l'Iran, qui fait la pluie et le beau temps en Syrie. Ce qui est sûr aussi, c'est qu'il y avait des gens au sein du Baas qui étaient prêts, s'ils recevaient les encouragements nécessaires, à se débarrasser de Bachar. Repensez seulement à cet attentat de juillet 2012, commis de l'intérieur, par l'entourage de Bachar, qui a coûté la vie au ministre de la Défense. À la suite de cet attentat, une partie du dispositif de sécurité personnelle de Bachar a été remplacé par des Iraniens.



G. R. - Ce qui veut dire que les Iraniens pourraient facilement, s'ils le décidaient, éliminer Bachar...



F. H. - Oui, mais ils ne le feront pas. Primo, ils veulent conserver le cordon ombilical avec le Hezbollah. Et secundo, le Hezbollah et le gouvernement de Damas sont aujourd'hui les seuls alliés stratégiques de Téhéran. Donc, l'Iran va faire tout ce qu'il peut pour les protéger. Ces trois acteurs sont inextricablement liés. Au cours de la dernière année, sans l'intervention militaire du Hezbollah dans la guerre syrienne, Bachar n'aurait jamais pu rétablir la continuité des voies de communication entre Damas et le reste du pays.



G. R. - Cette guerre, Bachar la livre moins à Daech qu'à l'opposition syrienne non djihadiste. Où celle-ci en est-elle ?



F. H. - Il y a une multitude de groupes hétéroclites actifs partout dans le pays. Bachar ne peut pas les détruire tous, et il ne peut donc pas gouverner sur une très large partie du territoire syrien.



G. R. - Quelle proportion du territoire syrien Bachar contrôle-t-il aujourd'hui ?



F. H. - Il vaut mieux parler en termes de population, parce que la moitié du territoire syrien est vide. Bachar domine, disons, un territoire où résident les deux tiers des Syriens, à l'heure où nous parlons. En tout état de cause, il n'est pas en mesure d'éradiquer l'opposition.

Résumons : Bachar ne peut pas perdre car l'opposition n'a pas les moyens de le détruire ; il ne peut pas gouverner car une bonne part du pays lui échappe sans qu'il puisse la reprendre ; et il apparaît en quelque sorte comme notre allié car il lui arrive d'aller frapper Daech. C'est pourquoi je dis que la situation syrienne restera bloquée encore longtemps...



G. R. - Bachar bombarde épisodiquement Daech en Syrie ; les Iraniens bombardent Daech en Irak ; et la coalition internationale bombarde Daech dans les deux pays. Toutes ces actions sont-elles coordonnées ?



F. H. - Les Américains jurent leurs grands dieux que non. Mais tout dépend de ce que l'on entend par coordination. Il n'y a pas de bunker secret où Américains, Syriens et Iraniens décident autour d'une carte qui bombardera Daech, quand et à quel endroit précis. Il n'empêche que l'information circule dans les deux sens, d'une façon ou d'une autre. Quand les Américains envoient une escadrille de F15 bombarder Raqqa, l'aviation syrienne ne s'y trouve pas. Et réciproquement. Les Américains peuvent bien dire qu'ils ne sont pas co-bélligérants aux côtés de Bachar, la télévision de ce dernier dit le contraire. Et les gens de Raqqa, qui bien qu'ils soient sous le contrôle de Daech regardent les chaînes syriennes, vont croire ces chaînes, parce qu'ils auront constaté que - je caricature à peine - les jours pairs ils sont bombardés par les Américains... et les jours impairs par les avions de Damas !



G. R. - En agissant ainsi, presque la main dans la main avec Bachar, ne donne-t-on pas un argument de poids à Daech qui peut à bon droit affirmer à tous les sunnites qu'il affronte simultanément les Occidentaux et les chiites ?



F. H. - Bien sûr. Cette conjonction des efforts de Washington et de Damas n'est pas une bonne nouvelle pour Daech sur le plan militaire, mais sur le plan de la propagande envers les sunnites syriens en lutte contre Bachar, c'est très bénéfique. Daech apparaît comme le seul rempart des sunnites syriens. D'ailleurs, bon nombre de combattants du Front al-Nosra, mouvement djihadiste, ont rejoint Daech. Je pense que les Américains ont eu tort de bombarder Daech en Syrie ; ne serait-ce que parce que, ce faisant, ils ont accrédité le récit de Daech et, aussi, celui de Bachar, qui cherche à se présenter comme le bouclier du monde civilisé contre la barbarie djihadiste. Une autre dimension à prendre en compte dans ces bombardements, c'est l'utilisation qu'en font les Russes.



G. R. - C'est-à-dire ?



F. H. - Quand les Américains ont commencé à bombarder la Syrie, Poutine a appelé Ban Ki-moon et les Russes ont mis sur Twitter le « read out » de la conversation. Poutine y affirme que « les pays qui bombardent unilatéralement le territoire d'un autre pays souverain sans le consentement de celui-ci s'exposent à toutes les conséquences qui peuvent en résulter », notamment en ce qui concerne le comportement de pays tiers. C'est une façon très polie de poser des jalons pour le cas où la Russie estimerait devoir faire la même chose en Ukraine : les Américains disent qu'ils bombardent les terroristes en Syrie ; les Russes diront qu'ils bombardent des terroristes en Ukraine si, par exemple, ils prennent pour cible quelque formation de volontaires, comme le bataillon Azov (3), qui accompagne l'armée ukrainienne. Vous le voyez : il y a là des conséquences qui peuvent aller bien au-delà du Moyen-Orient...



G. R. - Après le gazage de la Ghouta (4), aurait-on dû frapper directement le régime de Damas ?



F. H. - Bien sûr. La crédibilité des Occidentaux était engagée, et on a vu que nos lignes rouges ne valaient rien. Cette reculade - que les bombardements ultérieurs de la coalition sur Daech ne compensent nullement puisque personne au monde ne s'offusque qu'on puisse bombarder ces tueurs fous - fut une calamité. Cette frappe aurait-elle été très efficace ? Probablement. Aurait-elle bouleversé le rapport des forces sur le terrain ? Peut-être. J'en doute un petit peu quand même parce que les installations visées étaient surtout liées aux armes chimiques.



G. R. - Une frappe à ce moment-là n'aurait donc pas suffi à démanteler le régime de Bachar...



F. H. - On ne le saura jamais. Mais ce n'est pas pour abattre ce régime qu'il aurait fallu le faire. Il aurait fallu le faire tout simplement parce qu'on avait pris l'engagement solennel de le faire. La ligne rouge avait été tracée par Obama. Les Européens étaient d'accord, même les Russes admettaient que l'emploi par le régime d'armes chimiques les forcerait à reconsidérer leur soutien. Le deal était clair entre Washington et Moscou. En substance, les Américains avaient dit aux Russes : « Vous vous assurez que Bachar n'emploie pas l'arme chimique contre son peuple, et nous nous engageons en contrepartie à ne pas fournir d'armes létales à l'opposition. » Après l'attaque de la Ghouta, les Russes ont été furieux contre Bachar. Il les avait forcés à mentir encore plus que d'habitude, ce qu'ils ont fait pour ne pas admettre qu'ils étaient incapables de le tenir en laisse. Ils ont donc dû prétendre être convaincus que cette attaque avait été une provocation commise par les rebelles et non par Assad. Mais ils ont ensuite forcé le président syrien à abandonner son arsenal chimique. Et la guerre civile a repris de plus belle.



G. R. - Si je résume votre position sur Daech, vous dites qu'il convient de découpler le cas « Daech en Syrie » du cas « Daech en Irak ». Est-ce bien votre idée ?



F. H. - Oui. D'ailleurs, c'est déjà ce qui est en train de se passer. Tout simplement parce qu'il y a en Irak un gouvernement avec lequel il est à peu près possible de collaborer, alors que ce n'est pas le cas en Syrie. En Irak, on peut détruire Daech, à terme. Mais en Syrie... J'ai déjà évoqué la guerre civile au Liban, qui a duré quinze ans. Qui sait combien de temps durera celle de Syrie, où il y a cinq fois plus d'habitants qu'au Liban et dont le territoire est vingt fois plus étendu ? La guerre civile en Syrie est là pour longtemps, et Daech en restera l'une des composantes tout le temps qu'elle durera. L'armée irakienne, qui finira par venir à bout de Daech dans son pays, n'ira pas le poursuivre dans la profondeur du territoire syrien. Encore faut-il tenir en lisière les milices chiites avides de revanche en Irak.



G. R. - Quelles sont vos prévisions générales pour les années à venir ?



F. H. - Le problème de l'avenir du Moyen-Orient reste entier. La démocratie, à part en Tunisie, n'a pas pris. Les printemps arabes sont devenus des hivers, selon la formule consacrée. Les États nés de Sykes-Picot sont menacés d'effondrement. Et tout cela, dans une absence complète de perspective d'intégration politique, économique et sociale du monde arabe - je ne parle ici que du monde arabe car je place l'Iran, qui n'est pas arabe, sur un autre terrain. Un monde arabe qui n'entre pas dans la modernité, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social. Voilà qui est épouvantablement inquiétant. D'autant que pas très loin de là, en Afrique, et spécialement entre la Libye et le Nigeria, le phénomène djihadiste prend de l'ampleur, alimenté par la concurrence entre Al-Qaïda et Daech (AQMI, par exemple, refuse de prêter allégeance à Baghdadi).



G. R. - Le moins que l'on puisse dire est que vous ne semblez guère optimiste...



F. H. - Effectivement. Au Moyen-Orient, on perd rarement en pariant sur le pessimisme, hélas...



 


Notes :


(1) Accords secrets signés le 16 mai 1916 entre la Grande-Bretagne et la France, représentées respectivement par les diplomates Mark Sykes et François Georges-Picot. Ces accords portent sur le découpage de l'Empire ottoman. Ils aboutiront à la création au Moyen-Orient de plusieurs États, placés initialement sous tutelle française ou britannique.

(2) L'Armée syrienne libre (ASL) est formée en juillet 2011 par des opposants armés à Bachar. Elle se donne pour but de faire chuter le régime de Damas.

(3) Régiment para-militaire formé de volontaires intégré à la garde nationale ukrainienne, qui participe aux combats contre les séparatistes dans le Donbass.

(4) Le 21 août 2013, un massacre à l'arme chimique est commis dans les banlieues occidentale et orientale de Damas, tenues par l'Armée syrienne libre. On recense plus de mille morts, très majoritairement des civils. Les rebelles et le régime se rejettent la responsabilité de l'attaque. Washington et les pays de l'UE attribuent le massacre au régime et estiment que celui-ci a ainsi franchi la ligne rouge édictée un an plus tôt par Barack Obama, qui interdisait l'emploi d'armes chimiques. Les Américains décident cependant, au dernier moment, de ne pas bombarder les installations de Damas. En septembre, un accord russo-américain aboutit à un inventaire de l'arsenal chimique syrien et à sa destruction sous la supervision de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC).