Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
LES DÉRIVES DU CAPITALISME
Entretien avec Jean-François GAYRAUD
Commissaire divisionnaire. Auteur, entre autres publications, de : Le nouveeau Capitalisme criminel,
conduit par
Emmanuel FANSTEN
Journaliste indépendant
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Emmanuel Fansten - Dans votre dernier ouvrage, Le Nouveau Capitalisme criminel, vous consacrez une large place à une pratique financière méconnue mais aujourd'hui pointée du doigt à Wall Street : le « trading de haute fréquence ». En quoi s'agit-il, pour reprendre votre expression, du « crime parfait » ?



Jean-François Gayraud - Disons d'abord que cette expression barbare désigne la technique qui fait aujourd'hui fonctionner entre la moitié et les deux tiers des marchés financiers. Le sujet revêt donc une importance considérable. Pour résumer, le trading de haute fréquence permet de passer des centaines de milliers d'opérations à la nanoseconde, en permanence, grâce à des super-ordinateurs bourrés d'algorithmes intelligents.

Dès lors, on peut parler de « crime parfait » pour deux raisons. D'abord, d'un point de vue systémique, l'économie même du trading de haute fréquence consiste à légaliser le délit d'initié, la concurrence déloyale et l'hyper-spéculation. Dans un processus digne de La Lettre volée d'Edgar Poe, la fraude, en devenant omniprésente et aveuglante, finit par devenir invisible. Elle fait corps avec le système. Nous en avons eu une démonstration quasi caricaturale en 2014, quand la société de courtage de haute fréquence Virtu a voulu se faire coter en Bourse à Wall Street pour une capitalisation de près de 2,2 milliards d'euros. Comme tout candidat aux marchés, Virtu a dû dévoiler ses comptes. On découvrit alors que sur près de cinq ans, entre 2009 et 2013, elle n'avait perdu de l'argent qu'au cours d'une seule journée. Une seule fois en 1 238 séances de cotation ! Une telle performance n'est possible que dans un système manipulé.

La seconde raison tient au fait qu'au-delà de son architecture frauduleuse le trading de haute fréquence permet des tricheries systématiques. L'équation combinant de très grands volumes d'opérations et une très grande vitesse rend indétectables les manipulations de cours de Bourse. Résultat : les chutes ou les hausses excessives des cours spolient directement les producteurs, mais aussi les consommateurs. Lorsqu'il est question du prix du blé ou de l'électricité, ce sont des vies qui sont en jeu en bout de chaîne. Combien d'êtres humains auront souffert par la faute de grandes banques ou de fonds spéculatifs qui se seront livrés à des trucages de cours ?



E. F. - Concrètement, comment cette fraude s'opère-t-elle ?



J.-F. G. - La vitesse d'exécution conjuguée aux volumes traités peut libérer les tentations les plus troubles. Il existe de nombreuses tactiques d'abus de marché et de fraudes, même si elles sont encore difficilement identifiables au regard du droit pénal. Les spécialistes leur ont déjà trouvé des noms. La plupart s'apparentent à ce que les Américains appellent le pump and dump, qui vise à faire monter ou baisser artificiellement les cours. Citons, par exemple, le quote stuffing (littéralement : saturation, leurre ou bourrage de cotations), qui consiste à envoyer des séquences d'ordres et d'annulations se succédant à un rythme très rapide, sans rationalité économique apparente, souvent de manière répétitive. Le trader de haute fréquence procède à l'entrée puis au retrait de grands volumes d'ordres. Il s'agit d'inonder le marché avec des cotations que les concurrents doivent traiter. Des ordres fantômes viennent ainsi créer un leurre. Ce qui permet tout à la fois de tester les réactions des concurrents, de les distraire en les occupant et de masquer ses intentions réelles.



E. F. - Pour l'heure, il n'y a encore eu aucune sanction de la part du régulateur. Comment expliquer un tel laxisme des autorités ?



J.-F. G. - Les régulateurs sont aveugles. Ils ne disposent pas des moyens humains et surtout technologiques pour pouvoir observer, matérialiser et prouver ces fraudes. À ce jour, aucun trader de haute fréquence n'a pu être traduit devant des tribunaux, et les seules affaires réglées l'ont été à Wall Street et à la City par des transactions pré-pénales. Or on sait qu'une transaction pré-pénale n'est qu'une parodie de justice consistant moins à sanctionner qu'à prélever une taxe sur la fraude.



E. F. - Au-delà des dérives du trading de haute fréquence, pourquoi dites-vous dans vos écrits que le capitalisme contemporain recèle une dimension criminogène ?



J.-F. G. - Le capitalisme subit depuis les années 1980 une transformation de grande ampleur. Il est devenu excessivement dérégulé, financiarisé et mondialisé. Il recèle, de ce fait, des potentialités et des dynamiques inédites favorables à la fraude. Dans la période précédente, disons des années 1930 aux années 1980, le capitalisme de type fordien et New Deal nous avait préservés des grandes crises financières. Depuis, elles se sont enchaînées, avec des conséquences économiques, sociales et budgétaires terribles. N'oublions pas que la crise des subprimes aura couté 450 milliards d'euros aux États européens ! Surtout, ces crises financières ont une dimension criminelle qui reste largement incomprise. Je n'utilise pas le mot « crime » dans un sens métaphorique et moralisateur, mais bien dans une acception pénale. Lorsqu'on étudie les événements de près, on constate que la formation des bulles immobilières et boursières s'explique, pour partie, par des fraudes systématiques. Parfois, les acteurs de ces fraudes sont principalement issus du crime organisé, comme ce fut le cas au Japon dans les années 1980-1990. Dans d'autres cas, comme dans les années 2000 aux États-Unis pour les subprimes, les fraudeurs sont en majorité des « cols blancs ». Je sais que ce diagnostic dérange, mais il me semble essentiel de ne pas l'occulter si nous voulons apporter des thérapies adaptées. D'autant que nous n'échapperons pas, dans les années à venir, à d'autres crises financières. Notre système est devenu trop instable pour qu'il en soit autrement...



E. F. - Dans vos travaux, vous prônez une approche transversale du crime, basée notamment sur la géopolitique. En quoi cette approche est-elle originale ?



J.-F. G. - Pour dépoussiérer la réflexion sur le crime, il faut absolument la sortir de certaines ornières historiques et culturelles. La première est la perspective traditionnelle de la criminologie, qui consiste à penser le crime non pas dans sa dimension globale et collective mais sous l'angle de l'individu isolé animé de motivations personnelles. La deuxième, plus récente, date des années 1970. Elle est le produit d'une sociologie qui a préféré observer le fonctionnement des services de police et de justice plutôt qu'étudier les criminels, si ce n'est pour les excuser. Cette sociologie des institutions est nécessaire mais sûrement pas suffisante. La troisième ornière résulte du fait que le crime est longtemps resté un angle mort de la pensée économique. Jean-Baptiste Say expliquait qu'un vol de portefeuille n'est qu'un déplacement de richesses. On retrouve ce positivisme étroit chez la plupart des penseurs libéraux qui considèrent, à l'image de Bernard de Mandeville, que les vices sont absorbés et blanchis par des marchés omniscients et finissent par concourir au bien collectif. Une idée évidemment fausse.

Enfin, il y a en France une forme de cloisonnement disciplinaire qui empêche d'appréhender le crime dans son ensemble. La géopolitique permet donc d'apporter un éclairage nouveau et de montrer comment certains actes criminels, en devenant réguliers et systématiques, nous obligent à nous interroger sur la nature même du système économique et financier. En clair : le crime peut-il se fondre dans le système ?



E. F. - Vous considérez que tout bascule avec la fin de la guerre froide...



J.-F. G. - Les phénomènes criminels jouent en effet un rôle capital depuis la fin de la guerre froide, aussi bien dans le fonctionnement des institutions politiques que dans les mécanismes des marchés économiques et financiers. Longtemps congelés et corsetés par l'affrontement Est-Ouest, ils ont connu un essor spectaculaire avec l'effondrement du communisme. Cette dimension criminelle a longtemps été une réalité marginale et folklorique n'ayant pas d'incidence sur le fonctionnement des sociétés. Ce temps est révolu, même si les esprits sont encore lents à en prendre conscience. Dans les années 1980, deux éléments majeurs se sont imbriqués de façon étroite : 1) la fin de la guerre froide et l'ouverture des frontières ; 2) la dérégulation des marchés économiques et financiers.

J'ajouterai aussi, pour être complet, un phénomène plus ancien : la « balkanisation » du monde qui est à l'oeuvre depuis la Seconde Guerre mondiale. Sur tous les continents, les pays n'ont cessé de se fractionner. D'une quarantaine d'États à la création de l'ONU en 1945, nous en sommes aujourd'hui à près de 200. La planète devient une marqueterie de plus en plus fine. Or bon nombre de ces États ne sont pas viables. Ce sont des « États Potemkine » où les services de police, de justice et des impôts sont privés de moyens et où les fonctionnaires sont mal payés et souvent corrompus.



E. F. - Pouvez-vous nous donner un exemple de cet émiettement ?



J.-F. G. - L'exemple le plus frappant est sans doute l'île de Nauru, dans le Pacifique, le plus petit État du monde avec ses 21 km2 et ses 10 000 habitants. Une fois sa seule richesse épuisée, le phosphate, l'île de Nauru a dû se vendre à des États en mal de votes favorables à l'ONU (Chine, Taiwan, Japon), mais aussi accueillir des flux financiers douteux. Des fonds russes et japonais, issus largement du grand banditisme et des mafias, ont été complaisamment hébergés à Nauru. Pour survivre, le micro-État s'est transformé dans les années 1990-2000 en paradis fiscal et bancaire avant d'être classé, un temps, dans la liste des « rogue states » (États voyous) par Washington. Des investisseurs japonais ou russes liés au crime organisé, comme je viens de vous le dire, ont ainsi blanchi des milliards dans les institutions financières de Nauru.

Mais évitons de stigmatiser les seuls États du Sud. Tout le monde connaît les pays européens qui ont sciemment adopté des business models fondés sur une industrie dominante, en l'occurrence celle de la finance, avec tous les risques que cela comporte.

On voit bien là se dessiner un paradoxe : d'un côté, il y a de plus en plus d'États faibles ou criminalisés, en quête d'un modèle économique pérenne. De l'autre, des flux transnationaux criminels dotés d'une véritable capacité de puissance. Autrement dit, des verticalités étatiques rigides, confrontées à des horizontalités fluides et dynamiques. Depuis le XIXe siècle, les États réussissaient à contrôler les entités criminelles, dans un rapport du faible au fort. Ce n'est plus le cas. Désormais, ces organisations criminelles parviennent à concurrencer la souveraineté des États sur des territoires entiers.



E. F. - Comment appréhender ces nouveaux rapports de force ?



J.-F. G. - Il est devenu impossible de concevoir les organisations criminelles comme des groupes soumis et marginaux. Certaines ont acquis une telle surface financière et militaire qu'elles sont devenues des puissances au sens aronien du terme. Elles ont une capacité autonome d'action et d'influence. Elles ne sont plus des pouvoirs subalternes mais bien des entités susceptibles de parler d'égal à égal avec les pouvoirs légaux. Cela signifie aussi qu'elles ont leurs propres objectifs, qu'elles savent définir des stratégies globales et des tactiques opérationnelles.

Les mal nommés « cartels » mexicains de la drogue sont, en réalité, d'immenses bandes qui ont réussi à prendre le contrôle de régions entières et à imposer leur volonté à une grande partie des pouvoirs communaux et régionaux, voire à l'État. Ces entités ont de multiples visages qui ne sont pas uniquement criminels. Elles développent aussi une action économique, sociale, culturelle ; elles ont sécrété un corpus de légendes, des sous-cultures, des folklores. Bref, elles sont multidimensionnelles. Certaines de ces organisations ont même franchi un stade supplémentaire en prenant la forme de véritables armées au sens classique du terme, dotées de services de renseignement, de sous-marins, d'unités de transmission, etc. Au Mexique, les « cartels » de la drogue mobiliseraient environ 100 000 hommes de main. Ils se sont même adjoint des unités paramilitaires issues des forces spéciales : les Zetas. Ces bandes ne vivent pas hors du système, mais en constituent le coeur dans des configurations d'alliances complexes avec les pouvoirs officiels.



E. F. - Quel rôle ces nouvelles formes de criminalité jouent-elles dans les crises financières ?



J.-F. G. - Les crises financières ont toujours existé. Même les économies précapitalistes y étaient confrontées. Cependant, les crises nées de la dérégulation et de la mondialisation présentent une violence et une fréquence particulières. Souvenons-nous de la faillite des caisses d'épargne aux États-Unis dans les années 1980, ou des crises mexicaine et thaïlandaise au milieu des années 1990. Mais c'est surtout la décennie 2000 qui a apporté une preuve flagrante d'un lien de causalité entre criminalité et crise financière. On ne peut pas comprendre la crise des subprimes - la plus grave depuis 1929 - sans évoquer les fraudes systématiques qui ont contribué à la formation des bulles immobilière et bancaire. Les fameux prêts subprimes furent, la plupart du temps, des prêts frauduleux que les financiers eux-mêmes qualifiaient de « prédateurs » ou de « menteurs » ! Ces prêts étaient dits aussi NINJA car leurs bénéficiaires étaient sans revenus (no income), sans travail (no job) et sans capitaux (no asset) !

Au cours des années suivantes, plusieurs pays ont connu des effondrements de leur système bancaire en raison, entre autres, de pratiques bancaires douteuses : l'Espagne, l'Irlande, l'Islande, la Grèce, le Portugal, Chypre et la Slovénie. Arrêtons-nous sur l'Espagne. Une immense bulle immobilière s'est formée à partir des années 1990 autour de la bétonisation du littoral méditerranéen. Le fameux « miracle espagnol » fut un « château en Espagne » né des fonds structurels européens et de toute une économie tirée par le BTP. Des infrastructures publiques et privées sont sorties de terre grâce, d'une part, à des prêts distribués par des caisses d'épargne complaisantes aux mains d'intérêts politico-affairistes et, d'autre part, au blanchiment de l'argent du crime organisé européen et surtout des drogues, l'Espagne se situant sur la route du cannabis marocain et de la cocaïne d'Amérique latine via l'Afrique de l'Ouest.

Dans chacune de ces crises, le dosage entre crime organisé traditionnel et criminalité en col blanc varie, mais la dimension criminelle y est toujours centrale, bien que largement occultée et incomprise.



E. F. - Vous montrez que cette dimension criminelle est particulièrement flagrante dans la crise financière japonaise...



J.-F. G. - Tout à fait. Pour comprendre la crise financière qui frappe le Japon, il faut là encore avoir en tête le contexte historique. Celui d'un pays laminé par la défaite de la Seconde Guerre mondiale et dominé par un parti hégémonique : le PLD (parti libéral démocrate), l'équivalent de ce qu'a été la Démocratie chrétienne en Italie pendant un demi-siècle. Les élites du PLD ont cogéré le Japon de manière assez autoritaire avec les élites patronales, économiques et financières, mais aussi, dans l'ombre, avec le crime organisé : les yakuzas. Après la guerre, dans le contexte d'une guerre froide naissante, la grande peur est celle du communisme et de l'agitation syndicale. Les yakuzas servent alors de force de l'ordre pour contenir la « menace communiste », mais aussi pour aider les hiérarques du PLD à se faire élire. Ils se voient également déléguer de facto la gestion de la sphère criminelle, notamment la régulation de la criminalité de rue, celle qui est la plus visible et la plus gênante pour la population. En contrepartie, le système leur concède une forme de franchise pour la gestion de grands marchés criminels et la mainmise sur des secteurs économiques, tels le BTP ou les déchets. Ces liens entre le monde du crime, la classe politique et le milieu des affaires ne sont devenus vraiment publics que tardivement. L'électrochoc se produit avec le tremblement de terre de Kobe, en 1995, qui fait 5 000 victimes et 100 milliards de dollars de dégâts. Les Japonais découvrent alors un système laxiste et corrompu de non-respect des normes dans le monde de la construction au profit d'intérêts mafieux.



E. F. - À quel moment cette emprise des yakuzas sur la société japonaise précipite-t-elle la crise financière ?



J.-F. G. - Au début des années 1980, le Japon renaît de ses cendres et décide de prendre sa revanche. Non pas sur le plan politique et militaire mais sur le plan économique. Le pays va alors adopter les recettes de ce qu'on appellera le « consensus de Washington », celles du néolibéralisme. À cette époque, la réussite du Japon est exceptionnelle. Il faut se souvenir de tous ces livres de journalistes, d'économistes, de tous ces romans et films qui tentent de nous démontrer que le Japon deviendra bientôt la première puissance mondiale ! Très vite, pourtant, la machine financière va s'emballer, notamment à cause du rôle central de la machine à crédit. Ce système de prêts totalement débridés né de la dérégulation permet aux cols blancs de forger rapidement des fortunes considérables. Quant aux yakuzas, ils réalisent qu'ils peuvent profiter des liquidités massives que le système bancaire japonais commence à déverser, en particulier au profit des secteurs du BTP et de l'immobilier. Jusque-là, ils se contentaient d'être les hommes de main des promoteurs souhaitant faire « libérer » par la force et l'intimidation les rares terrains disponibles afin de construire de nouveaux bâtiments grâce aux prêts dispendieux accordés par les banques. Les yakuzas ont compris qu'ils pouvaient, eux aussi, profiter de la manne financière. À travers leurs propres sociétés, ils vont souscrire de plus en plus de crédits qu'ils ne rembourseront jamais. Pourquoi, me direz-vous, personne ne les réclame ? La peur tout simplement. Ce sont des hommes très dangereux ! Un exemple : jusqu'à sa mort, en 1991, Susumu Ishii s'est vu accorder environ 38,4 milliards de yens, soit 300 millions de dollars de prêts. Susumu Ishii était le chef de la grande fédération yakuza Inagawa-kai et la figure tutélaire de l'ensemble du monde mafieux japonais. Parmi les prêteurs, on trouve deux des principaux courtiers en valeurs du Japon : Nomura Securities et Nikko Securities. Susumu Ishii est l'archétype du gangster qui a compris comment investir en manipulant les marchés financiers soit par l'intimidation, soit par la corruption des acteurs financiers. Fin stratège, il a su mettre en oeuvre la modernisation de sa fédération en diversifiant ses sources de revenus criminels.

Lorsque cette double bulle immobilière et boursière a fini par éclater, le diagnostic fut accablant pour le Japon. Au moins un tiers des crédits distribués durant cette période d'euphorie et d'emballement étaient des crédits frauduleux et, en réalité, mafieux ; donc irrécouvrables. Irrécouvrables car la peur règne. Et les rares banquiers inconscients qui vont s'y risquer y perdront la vie. C'est la raison pour laquelle cette crise a été baptisée « récession yakuza » (1).



E. F. - Dans ce nouveau capitalisme criminel que vous décrivez, les banques sont en première ligne...



J.-F. G. - Pour comprendre l'importance des institutions bancaires, il faut remonter un peu en amont. Le problème de tout acteur criminel, qu'il soit voyou classique ou col blanc, c'est l'utilisation de l'argent du crime. Il faut à un moment donné le blanchir, autrement dit le réintroduire dans l'économie légale. Le premier mode de réintroduction, on l'oublie toujours, c'est l'acte de consommation dans la vie courante. Mais les possibilités sont limitées. Il faut donc trouver un moyen de réintroduire l'argent de manière plus systématique et plus régulière. L'exemple classique du blanchiment est celui du restaurant de quartier qui permet de réinjecter de l'argent liquide extérieur en le noyant dans la comptabilité. Mais quand une organisation criminelle doit gérer des flux massifs et réguliers de cash, elle est obligée, à un moment donné, de passer par une institution financière.



E. F. - Ces dernières années, plusieurs affaires ont impliqué des banques américaines. Comment expliquer le faible écho suscité par le scandale de la Wachovia aux États-Unis ?



J.-F. G. - C'est, en effet, l'une des affaires de blanchiment les plus troublantes de ces vingt dernières années. Comme beaucoup de banques américaines, la Wachovia a d'abord été épinglée dans l'affaire des subprimes. On l'a accusée d'avoir distribué de façon frauduleuse de nombreux prêts toxiques. Après l'éclatement de la crise, le Département de la justice américain l'a aussi mise en cause pour ne pas avoir rempli son devoir de « due diligence » (filtrage) sur des sommes colossales. Entre 2003 et 2008, au moins 380 milliards de dollars sont ainsi passés par les comptes de la banque sans le moindre contrôle, en provenance essentiellement du Mexique. On est abasourdi par l'ampleur de ces sommes qui représentent, à l'époque, 10 % du PIB mexicain. Mais aussi par le comportement de la banque et l'inaction des organes de régulation américains. Quelle est leur part d'incompétence et de complicité dans tout cela ? La question reste ouverte car jamais une banque américaine n'avait été aussi directement connectée au blanchiment de la drogue mexicaine et colombienne. Pourtant, il n'y a eu ni enquête du Congrès, ni enquête judiciaire, ni répression pénale, que ce soit contre la personne morale ou contre des dirigeants. Le rachat de la Wachovia par la Wells Fargo, en 2008, a largement permis d'étouffer le scandale.



E. F. - Pour quelle raison ?



J.-F. G. - Personne n'a voulu ouvrir la boîte de Pandore. Il fallait à tout prix éviter une vaste enquête judiciaire qui aurait pu déstabiliser encore un peu plus un système financier américain déjà traumatisé par la faillite des subprimes. On se retrouve ici face à une situation sidérante d'impunité sur laquelle il n'y a quasiment pas d'informations disponibles. Il est aussi très frappant de constater la rareté des articles de presse, aux États-Unis comme en Europe, sur ce qui demeure un cas d'une exceptionnelle gravité.

Rappelons que nous raisonnons là sur des banques occidentales, qui sont en principe les plus professionnelles, les plus contrôlées et les plus régulées. Ce sont aussi les banques sur lesquelles nous disposons, en théorie, du plus d'informations dans la mesure où elles évoluent dans des espaces démocratiques où la justice et les médias fonctionnent correctement. Mais que se passe-t-il sur les trois quarts restants de la planète qui vivent dans le chaos criminel ou dans des systèmes autoritaires ? Une institution bancaire est toujours à l'image du pays dans lequel elle opère. Que peut-on imaginer du fonctionnement réel des banques libyennes, irakiennes ou nicaraguayennes, par exemple ?



E. F. - En marge des institutions bancaires officielles, la dérégulation des marchés financiers a également donné naissance à un vaste système de finance légale mais peu ou pas régulé et, de ce fait, particulièrement propice au blanchiment de grande ampleur. Ce que vous appelez le « shadow banking »...



J.-F. G. - Cette expression recouvre, en réalité, deux acceptions différentes. Au départ, le « shadow banking » est un concept créé dans les années 1980 pour désigner l'ensemble des institutions financières qui exercent le métier de banquier mais qui ne sont pas régulées comme telles. L'exemple typique, on l'a vu dans l'affaire des subprimes, ce sont ces institutions financières américaines spécialisées dans les prêts bancaires, les « mortgage lenders », qui avaient une activité de banque sans être contrôlées comme les grandes banques de dépôt traditionnelles. Elles sont dites « de l'ombre » car elles font l'objet d'une surveillance plus souple, plus molle, plus incertaine. Aujourd'hui, les fonds spéculatifs occupent une place centrale dans le « shadow banking ». En 2012, selon le rapport annuel du Conseil de stabilité financière, cette « banque de l'ombre » a atteint un niveau record de 71 000 milliards de dollars, soit 25 % des actifs financiers dans le monde (2).

Les criminologues parlent aussi de « shadow banking » pour désigner l'activité bancaire du crime organisé. Disposant de liquidités abondantes, les grands groupes criminels peuvent prêter de l'argent dans une perspective de blanchiment et de réinvestissement. Certains l'ont fait après la crise de 2008, quand un grand nombre de banques et surtout de PME-PMI se sont retrouvées exsangues et sans liquidité, notamment en Italie. Dans ce pays, des mafieux de la Camorra et de la N'Drangheta proposent de l'argent liquide à des entrepreneurs éconduits par les banques ou les sociétés de prêts. Certains de ces mafieux ont été vus démarchant directement ces entrepreneurs à la sortie des établissements financiers où on venait de leur refuser un prêt.

Notons que ces deux acceptions du concept de « shadow banking » peuvent coexister. Que savons-nous, par exemple, de ce qui se passe aujourd'hui dans le monde financier chinois, là où justement ces deux univers de la « banque de l'ombre » croissent de manière inquiétante ?



E. F. - Justement, jusqu'où l'opacité du marché chinois est-elle liée à l'émergence de nouveaux groupes criminels ?



J.-F. G. - Nous avons en Chine un monde bancaire régulé, mais aussi un important « shadow banking ». De nombreuses institutions bancaires peu ou mal régulées alimentent la machine à prêts et, par conséquent, la bulle immobilière. L'État chinois doit en outre faire face à un problème stratégique majeur : la réémergence d'un crime organisé structuré à la faveur de l'ouverture capitaliste, notamment autour des triades qui disposent de capacités financières gigantesques (3). La question du crime organisé et de la corruption des élites demeure centrale pour l'avenir du système chinois, fondamentalement hybride : autoritaire en politique et partiellement libéral en économie (4).



E. F. - Vous expliquez que, pour fonctionner, ce système s'appuie sur un ensemble de « facilitateurs ». Qui sont-ils ?



J.-F. G. - L'interpénétration croissante entre argent sale et marchés financiers nécessite des passerelles. Pour ce faire, il faut des professionnels ayant deux caractéristiques : une technicité et une respectabilité. La technicité pour rendre les choses possibles ; la respectabilité pour les rendre insoupçonnables et invisibles. Il peut s'agir de juristes, de banquiers, de fiscalistes, d'avocats, de notaires, etc. Globalement, disons les professions du droit et du chiffre. Que leur demande-t-on concrètement ? De créer des sociétés, d'ouvrir des comptes en banque, de fermer les yeux sur des opérations, d'intégrer dans leur comptabilité des sommes criminelles... Ces « facilitateurs » deviennent alors des complices, voire des associés. Sans faire partie directement de l'entité criminelle, ils fonctionnent dans son orbite immédiate, sous sa dépendance.

Il ne s'agit évidemment pas ici de stigmatiser telle ou telle profession mais de comprendre à quel point elles sont vulnérables. Ce demi-monde un peu gris est composé d'individus qui ont un pied dans chacun des deux univers : le légal et l'illégal. Ce sont à la fois des points de passage obligés et des goulots d'étranglement. Si votre problématique principale est celle du blanchiment d'argent, il vous faut des professionnels de l'ingénierie juridico-financière, donc des avocats spécialisés et des financiers. Cela n'est pas neutre dans la mesure où, pour les professionnels de la répression, il s'agit d'un angle de travail nouveau.

Autre exemple : les cabinets d'audit. Tous ces cabinets prestigieux sont passés à côté des malversations chez Enron, WorldCom, Lehman Brothers. De deux choses l'une : ou ces professions sont aveugles par incompétence et le fonctionnement des marchés aurait dû les faire disparaître naturellement ; ou elles sont aveugles par complicité car elles refusent de déplaire aux clients qui les rémunèrent.



E. F. - Les États-Unis, vous l'avez souligné, ont souvent été montrés du doigt pour leur laxisme dans la lutte contre le blanchiment de l'argent sale. Qu'en est-il réellement ?



J.-F. G. - Il faut d'abord rappeler que l'idée selon laquelle il faut lutter contre le réinvestissement des profits du crime est récente. Elle semble aujourd'hui relever de l'évidence mais, il y a une vingtaine d'années, la lutte contre le blanchiment d'argent n'existait quasiment pas. On prend toujours le mauvais exemple de l'affaire Al Capone. Mais Capone tombe sur son train de vie, pour une affaire de fraude fiscale, non pas sur une affaire de blanchiment d'argent. C'est une idée toute neuve qui s'est imposée d'autant plus difficilement que, jusqu'aux années 1990, les États-Unis ne s'intéressaient pas vraiment au sujet. La doxa libérale considère fondamentalement que « pecunia non olet », l'argent n'a pas d'odeur. La vigilance nord-américaine fut d'autant plus aisément prise en défaut que des secteurs entiers du monde bancaire ou de l'économie des États-Unis ont longtemps profité de cet argent sale pour leur développement. On ne comprend rien au « miracle économique » de Las Vegas dès les années 1940 ou de Miami à partir des années 1980 si l'on passe à côté du blanchiment de l'argent de l'héroïne dans le premier cas, de la cocaïne dans le second.

En réalité, la lutte contre le blanchiment d'argent ne devient une croisade mondiale qu'après le 11 septembre 2001. Tous les processus de lutte anti-blanchiment, en particulier les normes pour les banques, ont commencé à se mettre en place à cette époque. Il y a donc un avant et un après 11-Septembre. Mais c'est une croisade fondée sur un malentendu. Jamais les groupes terroristes n'ont été de grands blanchisseurs d'argent. Ce sont plutôt des « noircisseurs » puisqu'ils vivent surtout d'argent légal qu'ils utilisent à des fins criminelles. C'est le processus inverse.

Ce malentendu a d'ailleurs des conséquences considérables. Un document publié en juillet 2011 par la Maison-Blanche reconnaît que la priorité donnée à la lutte contre le terrorisme international a ouvert un boulevard au crime organisé. Après les attentats du 11-Septembre, les administrations fédérales américaines ont transféré une partie des moyens alloués à la lutte contre la criminalité organisée vers la lutte contre le terrorisme. Elles ont donc, de fait, baissé la garde face aux organisations criminelles et au trafic de drogue. Cet effet de diversion s'est déjà produit dans l'Italie des années 1970, quand les services de police ont été confrontés à une double vague terroriste, d'extrême droite et d'extrême gauche, ce qui a permis aux quatre mafias du Mezzogiorno de se retrouver sans adversaire.



E. F. - Au-delà des États-Unis, comment expliquer un tel échec de la lutte contre le blanchiment de l'argent du crime à l'échelle mondiale ?



J.-F. G. - Vous avez raison, l'échec est patent. Selon l'ONU, moins de 1 % de l'argent sale blanchi chaque année serait capté par les instances de régulation et de répression. Cet échec tient, selon moi, à trois causes. La première est historique, et nous venons de l'évoquer : la lutte anti-blanchiment est un sujet très récent. Il y a ensuite une cause géopolitique : la balkanisation du monde, elle aussi déjà évoquée, qui favorise le développement de territoires anomiques, d'États pirates. Ces États, qui se comptent par dizaines à travers le monde sur tous les continents, peuvent être qualifiés de « paradis fiscaux et bancaires » ou de « paradis judiciaires ». Tous les continents ont à disposition une sorte de « masse critique » de paradis fiscaux et bancaires. L'Europe ne faisant pas exception, bien au contraire. Troisième cause : l'existence d'une multitude d'outils juridico-financiers de type trusts et fiducies qui facilitent l'anonymisation des détenteurs de capitaux et sont vendus par ces États pirates comme des produits d'appel.

Selon le FMI, environ 50 % des transactions internationales transitent par ces paradis fiscaux. Ils hébergeraient 4 000 banques, les deux tiers des fonds spéculatifs et deux millions de sociétés écrans. Au total, on estime que 7 000 milliards de dollars d'actifs y seraient concentrés. Or ce sont les mêmes structures, les mêmes tuyauteries, les mêmes modes opératoires qui servent à blanchir l'argent du crime organisé et l'argent de la criminalité en col blanc. Si vous vous intéressez aux tuyaux, vous allez trouver à l'intérieur l'argent du crime mais aussi beaucoup d'autres choses, comme l'argent des rétrocommissions sur les grands contrats, les pots-de-vin, etc.



E. F. - Il y a une forme de déni face aux phénomènes criminels que vous dénoncez. Comment expliquez-vous un tel aveuglement ?



J.-F. G. - Le constat de l'importance nouvelle des phénomènes criminels dans le monde contemporain est loin d'être unanimement partagé. On est effectivement confronté à un phénomène d'aveuglement qui s'articule en général autour de trois niveaux de discours. Le premier est celui de la dénégation pure et simple sur le thème : « Ça n'existe pas, vous rêvez, vous fantasmez, c'est la théorie du complot. » Le deuxième temps, quand le réel devient trop évident, est celui de l'acceptation par la relativisation : « Ça existe, mais ce n'est pas si important, vous exagérez. » Enfin, et j'assume là mon influence situationniste, le troisième temps est celui de la spectacularisation qui est un processus beaucoup plus subtil et corrosif. La machine économique et culturelle récupère le crime pour en faire un produit de divertissement : films, séries télévisées, jeux vidéo, etc., ce qui a pour effet de le banaliser et d'acclimater la société à sa présence et à ses valeurs fondamentales. C'est le processus hollywoodien de glamourisation. Il faut faire attention, car le temps de l'aveuglement est aussi celui de l'enracinement criminel.

 


Notes :




(1) Cette expression a été utilisée pour la première fois en 1992 par Rasiuke Miyawaki, ancien directeur des affaires criminelles à l'Agence nationale de la police du Japon (ANP).

(2) Rapport annuel du Conseil de stabilité financière à consulter sur le site du Fonds monétaire international.

(3) Lointaines héritières des sociétés secrètes du XVIIe siècle, les triades chinoises forment aujourd'hui une mafia puissante. Principalement implantées à Hong Kong, Macao et Taiwan, ces organisations très hiérarchisées ont concentré leurs activités sur le crime organisé, notamment le trafic de drogue.

(4) Voir notamment : « OffshoreLeaks : révélations sur l'argent caché des "princes rouges chinois" », Le Monde, 21 janvier 2014.