Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
SUD-SOUDAN : UN ETAT MORT-NE ?
Entretien avec Gérard PRUNIER
Consultant international pour l'Afrique centrale et orientale.
conduit par
Mathieu BOUQUET
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Mathieu Bouquet - Le conflit qui a éclaté fin 2013 au Sud-Soudan a donné lieu à des massacres et à de nombreux déplacements de populations. La situation humanitaire est catastrophique. En mai dernier, John Kerry est allé jusqu'à parler d'un « risque de génocide »...



Gérard Prunier - Les déclarations de John Kerry sont exagérées : Washington n'a pas les idées claires sur le Sud-Soudan. Il n'empêche que des carnages effroyables se sont produits - et cela, dès le début de la guerre civile, fin 2013. Dans la deuxième quinzaine de décembre, il y a eu plus de 11 000 morts à Juba. Les exactions se sont poursuivies et des tueries continuent de se produire aujourd'hui, sans aucun quartier pour les civils. J'estime que le conflit a déjà fait entre 80 et 100 000 morts dus aux « massacres croisés » qui ont visé les deux principaux groupes ethniques, les Nuer et les Dinka, mais aussi à la disette et au manque de soins médicaux.



M. B. - Ce chiffre est beaucoup plus élevé que celui avancé par l'ONU...



G. P. - C'est exact, mais cette estimation est réaliste car elle s'appuie sur le travail de terrain effectué par plusieurs observateurs indépendants dont il n'est malheureusement pas possible de dévoiler l'identité. Certains sont sud-soudanais, d'autres sont étrangers. Aucun n'est nuer ou dinka.



M. B. - Si les chiffres que vous avancez sont exacts, Kerry n'a-t-il pas raison de parler de risque de génocide ?



G. P. - Malgré ces chiffres effroyables, nous ne sommes pas face à un gouvernement qui aurait planifié l'élimination d'une partie de la population. Le Sud-Soudan d'aujourd'hui n'est pas le Rwanda de 1994, même s'il existe des similitudes qui conduisent à des interprétations hâtives.



M. B. - À quelles interprétations faites-vous allusion ?



G. P. - Je pense au discours de nombreux observateurs peu avisés - y compris à de hauts niveaux de responsabilité - qui ne voient dans le conflit actuel qu'une guerre ethnique entre les Dinka, dont est issu Salva Kiir, et les Nuer, tribu de Riek Machar. Cette grille de lecture est réductrice. Dans les deux camps, et particulièrement dans celui de Riek Machar, on trouve des représentants de toutes les ethnies qui composent le Sud-Soudan. Pour ne prendre qu'un exemple, la délégation envoyée à Addis-Abeba par les rebelles de Riek Machar en mai dernier comprenait plusieurs Dinka de premier plan, à commencer par le fils de John Garang. L'explication ethnique du conflit n'est donc pas opérante. En réalité, la politique instrumentalise les clivages ethniques. D'ailleurs, la population du pays ne se répartit pas seulement entre Dinka et Nuer : on ne parle jamais des nombreuses autres tribus, alors qu'elles représentent la moitié de la population !



M. B. - Même si l'explication ethnique du conflit n'est pas valide, cette dimension ne joue-t-elle pas un certain rôle ?



G. P. - C'est indéniable, mais j'insiste : l'ethnicité - même si elle est réelle - est instrumentalisée ; elle n'est pas la cause du conflit. Il faut bien comprendre que le Sud-Soudan est un État unitaire. Son système léniniste monopartite est hérité de l'ancienne guérilla de la SPLA. Comme très souvent en Afrique, l'appareil étatique est confisqué par un groupe géo-ethnique : les Dinka du Bahr el Ghazal (1), plus précisément de l'ouest du Bahr el Ghazal. Les Nuer ne sont pas les seuls à combattre cet état de fait. De la même manière que les personnes qui entourent Salva Kiir aujourd'hui ne sont pas toutes des Dinka : certains ministres qu'il a nommés après le limogeage de Riek Machar en juillet 2013 sont issus d'autres groupes ethniques - y compris des Nuer, comme le ministre des Affaires étrangères, Barnaba Marial Benjamin -, de même que les gouverneurs des provinces équatoriales, issus d'ethnies locales. C'est pourquoi j'estime que la grille de lecture ethnique n'est pas adaptée. Elle est même dangereuse dans la mesure où elle peut aboutir à l'élaboration de solutions qui ne feraient qu'envenimer la situation.

Ce manque de clairvoyance de la communauté internationale n'est malheureusement pas une première au Soudan. L'approche que nombre d'analystes avaient adoptée à l'égard de la guerre Nord-Sud était erronée : ils y voyaient une lutte entre musulmans (le Nord) et chrétiens (le Sud). Il y avait certes une grande majorité de musulmans d'un côté et très peu de l'autre, mais il faut souligner que les musulmans originaires du Sud étaient tous du côté de la guérilla sudiste (et donc essentiellement chrétienne et animiste) : le Nord n'a jamais pu compter sur eux. C'est même le contraire qui s'est produit en quelque sorte puisque les musulmans noirs du Nord ont déserté pour rejoindre l'armée du Sud à partir de 1983. Ceux qui avaient adopté la grille de lecture religieuse n'ont pas saisi l'évolution du conflit, qui était avant tout politique. La réalité du confit soudanais profond a fini par apparaître au grand jour en 2003, lorsque le Darfour a explosé et que les musulmans se sont mis à se battre entre eux, selon des clivages politiques. Depuis cela n'a jamais cessé. Dans l'ouest du Soudan (Nord), la guerre entre acteurs musulmans se poursuit.

Il en va de même aujourd'hui : la véritable crise est politique. Au-delà de l'opposition entre Dinka et Nuer, personne ne se rallie au gouvernement de Salva Kiir, qui est complètement discrédité.



M. B. - La population sud-soudanaise a pourtant plébiscité à plus de 97 % le projet d'indépendance porté par la SPLA et personnellement par Salva Kiir lors du référendum de 2011...



G. P. - C'est vrai : au moment de l'indépendance en juillet 2011, Salva Kiir bénéficiait encore du soutien de la plus grande partie du peuple sud-soudanais. Mais ce soutien était lié à son statut de leader du mouvement d'indépendance et s'est rapidement évanoui lorsque la population a pu le juger sur ses seuls résultats personnels. Et il se trouve que les dirigeants de la SPLA n'étaient absolument pas prêts à prendre en charge la gestion d'un État. Ils ont simplement transposé la structure léniniste de leur guérilla au niveau étatique. Le système politique demeure intégralement monopartite : même les opposants à Salva Kiir sont des membres du SPLM, la branche politique de la SPLA !

Aujourd'hui, l'appareil étatique est confisqué par un groupe qui utilise Salva Kiir, qui est par ailleurs assez diminué. Ce groupe est majoritairement dinka, mais pas uniquement. Son principal dénominateur est l'argent, pas le tribalisme. Le Sud-Soudan est la plus grande kleptocratie d'Afrique, ce qui n'est pas peu dire ! Depuis 2011, les infrastructures ne sont absolument pas gérées : le service des ponts et chaussées, qui existe, n'a pas édifié un seul pont sur 650 000 km². Les services publics, ou ce qu'il en reste, ne construisent ni routes ni écoles ni hôpitaux. En revanche, les ministres disposent de splendides villas à Juba et, encore plus, à Nairobi, la capitale du Kenya voisin... Il y a deux ans, Salva Kiir lui-même avait fait paraître une lettre publique demandant à ses propres ministres de rembourser les 4,5 milliards de dollars qu'ils avaient détournés depuis la fin de la guerre.



M. B. - Six années se sont pourtant écoulées entre la signature de l'accord de paix Khartoum-SPLA et le référendum sur l'indépendance de 2011, dont l'issue ne faisait aucun doute. La communauté internationale est-elle restée les bras croisés ?



G. P. - Le système actuel a été bricolé pendant cette période dite « période du Comprehensive Peace Agreement » (CPA) (2), entre 2005 et 2011. À la suite de la mort de John Garang survenue en juillet 2005, six mois après la signature de l'accord de paix, la communauté internationale et les dirigeants de la SPLA se sont précipités dans une course vers l'indépendance. Pendant ces quelques années, l'effort majeur a consisté à éviter une reprise de la guerre Nord-Sud. De ce point de vue, le processus a été très efficace. Mais l'État sud-soudanais, sa structure et son fonctionnement n'ont jamais été au centre de l'attention.



M. B. - Salva Kiir dispose-t-il encore de soutiens au sein de la population ?



G. P. - Par le passé, il a eu une certaine aura car il a osé contester l'autoritarisme de Garang, notamment en 2002 : alors qu'il était mandaté pour négocier la paix avec Khartoum, il avait obtenu un accord susceptible d'aboutir à l'indépendance du Sud-Soudan, ce qui dépassait son mandat. Mis devant le fait accompli, Garang avait manifesté son mécontentement : il avait une vision unitaire du Soudan et se voyait un destin national. Face à l'opposition de Garang, Salva Kiir s'était replié sur son clan avec un grand nombre d'officiers de la SPLA. Un face à face - non armé - entre les deux leaders avait alors eu lieu dans le fief de Salva Kiir, en présence des états-majors de terrain de part et d'autre. Il s'était conclu par un vote massivement favorable à l'approche prônée par Kiir, qui bénéficiait donc du soutien du corps des officiers. Garang avait pris acte de cet état de fait qui lui permettait néanmoins de conserver le leadership politique. La popularité de Salva Kiir ne s'était pas démentie jusqu'à l'indépendance, en 2011. Mais, ensuite, elle s'est effritée à cause de son incompétence et de sa corruption, pour finir par disparaître.



M. B. - Le limogeage de son vice-président Riek Machar en juillet 2013 a-t-il contribué à cette perte de soutien populaire ?



G. P. - Ce limogeage était lié à une divergence majeure entre les deux hommes : Riek Machar souhaitait pouvoir se présenter à l'élection présidentielle qui était prévue pour 2015. Or le système politique de « centralisme démocratique » hérité du passé marxiste-léniniste ne prévoit aucunement cette possibilité : le choix du candidat unique devait se faire au sein de la SPLA, et le candidat ainsi désigné devait ensuite être élu par le reste de la population. Machar devait donc obtenir une évolution des règles de la part du Parlement interne du parti, le Conseil de libération nationale, seule instance de débat et de décision de la SPLA, et seul moyen de contourner Salva Kiir. Machar avait d'ailleurs noué des contacts avec d'autres figures de premier plan qui souhaitaient également se présenter, en particulier la veuve de John Garang. Kiir était déjà discrédité à l'époque et savait qu'il n'avait aucune chance de remporter une élection. Il a donc accusé Machar de fomenter un coup d'État et l'a limogé, avec tous ceux qui pouvaient soutenir sa tentative visant à déverrouiller le système. Puis il les a remplacés par des carriéristes et d'anciens ennemis de la guérilla - c'est-à-dire des hommes qui avaient combattu aux côtés de Khartoum pendant la guerre Nord-Sud ! Ce revirement ne pouvait que mécontenter encore plus la population et pousser vers Machar ceux qui ne le soutenaient jusqu'alors que du bout des lèvres : imaginez de Gaulle refusant de quitter le pouvoir en 1946 pour former un gouvernement avec des vichystes...



M. B. - Les premiers affrontements armés n'ont cependant commencé que six mois plus tard, en décembre 2013...



G. P. - Effectivement. Pendant ce laps de temps, Riek Machar a poursuivi les discussions politiques avec les autres opposants, pour finalement aboutir à une conférence de presse commune le 6 décembre. Il n'était donc manifestement pas dans une démarche de prise du pouvoir par la force !

Lors de cette conférence de presse, les organisateurs - au premier rang desquels Machar, bien sûr - ont annoncé une grande manifestation pour le 13 décembre. Au vu des tensions - Kiir avait commencé à former des milices dès le mois de novembre -, certains dignitaires religieux ont joué les intermédiaires afin de faire annuler la manifestation en échange d'une réunion du Conseil de libération nationale, jusqu'alors refusée par Salva Kiir.

C'est à la suite de cette réunion qui s'est tenue les 12 et 13 décembre 2013 que les cadres des deux camps ont contacté leurs relais dans les forces armées pour jauger leurs forces respectives. Ce qui a inévitablement débouché sur un conflit ouvert : le 14 au soir, les partisans de Salva Kiir ont attaqué la résidence de Riek Machar. Ce dernier est parvenu à s'enfuir pendant que sa garde se faisait tuer sur place.



M. B. - Quel est aujourd'hui l'état des forces en présence ?



G. P. - J'estime que chacun des deux camps dispose d'environ 40 000 hommes en première ligne, plus de nombreuses milices auxiliaires. Sur le plan politique, Riek Machar peut se prévaloir du soutien d'une bonne partie de la diaspora et de l'embryon de société civile sud-soudanaise, qui rassemble des personnes souvent bien éduquées. À l'inverse, les dirigeants qui entourent Salva Kiir sont généralement des gens peu éduqués, voire des tueurs patentés comme Paul Malong, nommé chef d'état-major en mai alors qu'il est le responsable direct du massacre de 11 000 personnes à Juba pendant la deuxième quinzaine de décembre 2013 que j'ai évoqué tout à l'heure. Mais ce groupe dispose des leviers de commande de l'État - pour ce qu'ils valent - et de la légitimité internationale. Progressivement, ce clan se bunkerise et fait appel à des milices constituées sur une base ethnique ainsi qu'à des combattants venus du Nord-Soudan.



M. B. - Que viennent faire des combattants nord-soudanais au Sud-Soudan ? Le conflit Nord-Sud n'est-il pas terminé ?



G. P. - Il l'est, mais les deux situations demeurent entrecroisées. L'illustration la plus frappante est la présence des combattants du JEM (Justice and Equality Movement) du Darfour aux côtés des troupes de Salva Kiir et de son clan, qui les avaient soutenus par le passé. Cette situation est très paradoxale car Kiir est aujourd'hui réconcilié avec le président soudanais Omar el-Béchir qu'il a combattu pendant des années au sein de la guérilla sudiste... et qui est aujourd'hui l'ennemi juré du JEM. Pour affaiblir ces mouvements rebelles nordistes qui interviennent au Sud, Khartoum a d'ailleurs commencé à apporter de l'aide aux troupes de Riek Machar ! Vous le voyez : on assiste à un incroyable chassé-croisé de soutiens et de trahisons entremêlés...

Mais un autre paramètre explique la présence de ces mouvements rebelles venus du Nord : l'Ouganda de Yoweri Museveni - notoirement opposé aux islamistes de Khartoum parce que ceux-ci déstabilisent l'Afrique centrale par leur politique d'islamisation - soutient le JEM et lui fournit des armes. Museveni souhaite le maintien de Salva Kiir au pouvoir à Juba : il ne veut pas que Riek Machar puisse le remplacer car il serait beaucoup moins malléable que le président actuel, qui n'est pas loin d'être un pantin de Kampala. Museveni conditionne donc son soutien aux combattants du JEM au Darfour à leur participation à la guerre du Sud-Soudan aux côtés de Salva Kiir.



M. B. - À l'inverse, Riek Machar est, lui, présenté comme l'homme de Khartoum...



G. P. - Effectivement, alors que ce n'est pas le cas. Et c'est un autre paradoxe de cet imbroglio qui perdure depuis un demi-siècle. Les alliances contre nature sont monnaie courante dans la région. Lorsque Riek Machar s'est rebellé contre John Garang en 1991 (3), il s'est retrouvé en mauvaise posture. Il a donc fini par se jeter dans les bras de Khartoum, avec qui il a signé une « paix de l'intérieur ». Cet accord, qui offrait au Sud une autonomie régionale très avancée - que Riek Machar espérait bien parvenir à accroître au maximum -, avait pour but de court-circuiter le processus américain. Celui-ci visait une transition sponsorisée par la communauté internationale et des garanties à long terme sur l'intégrité du Soudan : l'indépendance du Sud n'était pas envisagée, mais un rééquilibrage politique devait s'opérer au Soudan qui aurait donné plus de place aux minorités aux dépens de la caste au pouvoir. Riek Machar a joué le jeu proposé par Khartoum pour bloquer cette perspective et a clairement perdu. En tout cas, sur le moment. J'en ai reparlé avec lui à Juba, alors qu'il était vice-président, après l'indépendance du Sud-Soudan, et il m'a confié qu'il avait alors joué son va-tout. À l'époque de son exil à Khartoum, il savait qu'il ne pourrait rien tirer du processus américain : ce processus était destiné à conserver l'unité du Soudan. John Garang y tenait un rôle central.



M. B. - John Garang ne recherchait donc pas l'indépendance du Sud-Soudan ?



G. P. - Non. Son véritable projet était de prendre la tête du Soudan et d'y redonner un rôle à toutes les minorités qui composent le pays. Cette option n'avait évidemment pas les faveurs de la caste au pouvoir à Khartoum, qui avait tout à y perdre. Cependant, sous la pression de la communauté internationale, el-Béchir avait laissé cette porte ouverte en acceptant le principe d'élections nationales. Elles eurent d'ailleurs bien lieu en 2010, mais elles furent sans enjeu puisque John Garang, le héraut de la solution unitaire, était mort dans un accident d'hélicoptère en juillet 2005 et que les sudistes, qui n'avaient plus de personnalité d'envergure nationale, s'étaient entre-temps repliés sur la solution indépendantiste. Reste qu'en 2005, au moment de la signature de l'accord de paix entre la SPLA et le gouvernement de Khartoum, les Américains souhaitaient encore conserver l'intégrité territoriale du Soudan, et que Garang était prêt à se présenter à l'élection présidentielle soudanaise de 2010. C'est sa mort en juillet 2005 qui a fait bifurquer le processus vers l'indépendance du Sud-Soudan.



M. B. - Sa disparition est-elle réellement due à un accident ?



G. P. - J'en ai la certitude. J'ai pu avoir accès aux enregistrements du cockpit de l'hélicoptère. On y entend le pilote regretter l'insistance de John Garang pour poursuivre le vol jusqu'à New Site, la destination prévue, alors que lui-même souhaitait changer de route et descendre vers Lokichokio au Kenya, où il aurait disposé d'aides de navigation inexistantes à New Site... Les conditions météorologiques étaient effroyables ; qui plus est, ce vol a eu lieu de nuit, dans une zone montagneuse.



M. B. - Garang, leader de la grande rébellion sudiste, avait-il de réelles chances d'être élu président du Soudan ?



G. P. - Absolument, puisqu'il aurait obtenu des voix même au sein des populations arabes du Nord. Lorsqu'il est venu à Khartoum en mars 2005, trois millions de personnes sont descendues dans les rues pour l'accueillir, dont deux millions d'Arabes ! En 2005, le SPLM (pour rappel, il s'agit du parti politique né de la SPLA) était même le plus grand parti dans le Nord, avec une dominante arabe. Et cela, à l'instigation de Garang, qui souhaitait élargir sa base électorale bien au-delà des Noirs et du Sud.



M. B. - Comment expliquer la popularité de Garang et de son mouvement au Nord ?



G. P. - Avant tout par le rejet que suscitent les islamistes de Khartoum ! La population soudanaise est loin de soutenir le pouvoir actuel qui impose une vision sectaire voire raciste et qui, par surcroît, confisque les ressources du pays au profit de quelques familles et tribus.

Le Soudan est formé d'un très grand nombre de minorités, sans majorité. La classe dominante est celle des Arabes fortunés que les Ottomans ont mis au pouvoir au début du XIXe siècle et dont les Britanniques ont confirmé le rôle prépondérant pendant la période coloniale (1899-1955). Cette classe veille jalousement sur ses privilèges et ne s'ouvre guère à l'extérieur - à tel point qu'il y a eu une quantité colossale de mariages entre cousins depuis plusieurs générations ! C'est l'opposition entre, d'une part, cette caste qui concentre le pouvoir et les richesses et, d'autre part, les autres minorités, qui explique les conflits soudanais, passés et présents.

Garang comme le SPLM, fondamentalement laïques, offraient une option alternative politique crédible à tous ceux qui souhaitaient se débarrasser de l'oligarchie islamiste arabe. Mais la mort du chef historique a fait dérailler le processus et la vision unitaire de Garang, faute d'un leader capable de transcender par la force de sa personnalité les contradictions ethniques et culturelles, a disparu avec lui.



M. B. - La disparition de Garang a donc débouché sur l'indépendance du Sud-Soudan ? N'y avait-il pas d'autres personnalités capables de reprendre le flambeau ?



G. P. - La communauté internationale a tout misé sur la personne de Garang, mais il est décédé trop tôt. Après sa disparition, l'absence d'intérêt des sudistes pour le Soudan unitaire a abouti à l'indépendance. Salva Kiir, qui lui a succédé à la tête de la SPLA, est un personnage terne et falot, sans aucun rayonnement hors du Sud et ne présentant aucun attrait aux yeux des masses arabes. Il savait qu'à la différence de son charismatique prédécesseur il n'avait aucune chance de remporter des élections sur l'ensemble du Soudan. Il a donc abandonné la branche nord du SPLM et toute sa clientèle arabe. Celle-ci n'a aujourd'hui plus personne pour qui voter : les partis politiques sont marginalisés, le SPLM-Nord est interdit et ses militants systématiquement réduits au silence. L'offre politique soudanaise se limite donc aux seuls islamistes. Lors de la présidentielle de 2015, el-Béchir repassera à coup sûr... s'il n'est pas renversé avant.



M. B. - Court-il réellement ce danger ?



G. P. - Le Soudan est en ébullition. En septembre 2013, l'exaspération de la population à l'égard de la dictature d'el-Béchir et des Frères musulmans a débouché sur des troubles qui ont provoqué 300 à 400 morts à Khartoum même. Les conflits internes au Soudan ne se sont pas arrêtés avec l'accord de 2005, ni avec l'indépendance du Sud. Les combats se poursuivent au Darfour (4) bien entendu, mais la guérilla du SPLM-Nord (5) a également repris à partir de septembre 2011 dans les provinces du Sud-Kordofan et du Nil bleu, peuplées de Noirs, et continue d'entretenir une agitation constante.



M. B. - Pour quelle raison ?



G. P. - Les clauses de l'accord de paix de 2005 indiquaient que tous les combattants originaires du Nord et stationnés au Sud devaient rentrer dans leurs provinces d'origine. Il en allait de même pour ceux stationnés au Nord et originaires du Sud. Conséquence : lors de la proclamation de l'indépendance du Sud-Soudan, à la mi-2011, les membres nordistes de la SPLA sont rentrés chez eux... et se sont du même coup retrouvés sous le pouvoir de Khartoum. Donc, de ces Arabes fortunés et méprisants qu'ils avaient combattus pendant des années.



M. B. - Quelles sont les exigences des dirigeants de cette guérilla ? Veulent-ils que les territoires du Nord dont ils sont originaires soient rattachés au Sud-Soudan ?



G. P. - Non ! Ils sont très conscients que leur culture est fortement arabisée, ce qui n'est pas le cas des minorités musulmanes du Sud - qui sont culturellement des négro-africains, comme la majorité animiste et chrétienne des Sud-Soudanais. Les combattants nordistes de la guérilla sont des hybrides culturels. Là encore, la clé de l'analyse n'est pas religieuse ni raciale, elle est géographico-politique. Comme au Darfour, où la population est en opposition avec Khartoum alors qu'elle est majoritairement arabe, il s'agit d'un cas typique de conflit centre-périphérie.

Le centre couvre le « triangle béni », dont Khartoum est le point de convergence. On y trouve 80 % des succursales des banques et 80 % des écoles secondaires du pays ainsi que la quasi-totalité des routes goudronnées. Or cette zone ne représente que 20 % du territoire soudanais et 25 % de la population, qui n'est elle-même pas uniforme : dans cette zone vivent des Arabes défavorisés qui ne bénéficient pas du système actuel des Frères musulmans. La caste dirigeante accapare dans cette région toutes les ressources, aux dépens du reste du pays, qui est laissé sur la touche.



M. B. - Quel est aujourd'hui l'état des relations entre Khartoum et Juba ?



G. P. - Salva Kiir et Omar el-Béchir, ennemis d'hier, sont désormais réconciliés... du moins en surface. Car cette entente de façade n'empêche pas Khartoum de fournir quelques armes aux troupes de Riek Machar (pour contrer les soutiens darfouris de Salva Kiir, comme je l'évoquais), tout en affichant un soutien diplomatique à Juba.

Par ailleurs, les deux États ont conclu un accord - tout à fait déséquilibré en faveur de Khartoum - sur l'acheminement du pétrole du Sud vers Port-Soudan (le grand port du Nord, sur la mer Rouge). Le Nord reste néanmoins à l'affût d'une occasion éventuelle de réoccuper les zones pétrolières du Sud. L'incapacité de Juba à protéger les installations pétrolières peut expliquer le double jeu de Khartoum au Sud. Du fait de la guerre, la situation est devenue extrêmement volatile.

L'oléoduc qui va du Sud vers le Nord est la seule voie d'évacuation du pétrole sud-soudanais. Khartoum exigeait à ce sujet des droits de passage tout à fait exorbitants de 33 dollars par baril, alors que les tarifs mondiaux de transit se situent entre un et deux dollars ! Salva Kiir a finalement accepté de verser 30 dollars par baril. Khartoum maîtrise la livraison au client final et contrôle donc la partie la plus importante de la chaîne. Les Soudanais ont, par conséquent, la mainmise sur le compte en banque de Juba. Mais le Sud exerce un contre-chantage à l'arrêt de la production - et donc au paiement des droits de transit. Comme chacun est dans une situation précaire, cet équilibre instable se maintient.



M. B. - Justement, qui sont les destinataires finaux de ce pétrole ? Par ailleurs, les compagnies occidentales sont-elles présentes pour exploiter les puits sud-soudanais ?



G. P. - Les exploitants sur le terrain sont chinois et indiens. Aucune compagnie occidentale n'est présente au Sud-Soudan. Total, titulaire d'un immense permis de plus de 100 000 km², envisage de se désister. Ce pétrole est essentiellement destiné à la Chine et à l'Inde, mais aussi au Japon. Les Chinois ont construit en Chine une raffinerie dédiée au traitement de ce pétrole de mauvaise qualité. Mais sa capacité est trop faible pour absorber l'ensemble du pétrole extrait au Sud-Soudan, et le reliquat est revendu sur le marché libre - essentiellement au Japon, mais aussi à l'Inde, qui a atteint le maximum de ses quotas sur les puits qu'elle exploite dans le pays et est donc prête à racheter les surplus chinois.



M. B. - Pour contourner les conditions qu'impose Khartoum, serait-il envisageable de construire un autre oléoduc qui passerait, par exemple, par le Kenya (ce qui semble une solution naturelle car ce pays se trouve au sud-est du Sud-Soudan et possède une façade sur l'océan Indien) ?



G. P. - Nous parlons là d'un investissement minimum de 2,5 milliards de dollars ! Qui serait assez audacieux pour débourser une telle somme dans un contexte pareil ? Pékin l'avait promis il y a quelques années, mais les Chinois n'avaient pas pris la mesure de la situation et se sont bien évidemment désistés - sans l'avouer ouvertement. La politique de la Chine au Sud-Soudan est d'ailleurs tout sauf volontariste. Depuis le début de la guerre civile en décembre 2013, les techniciens chinois ont déserté les installations pétrolières pour se mettre en sécurité. On parle beaucoup de l'influence de la Chine en Afrique mais, dans ce cas au moins, on voit bien qu'elle n'est pas très ferme. Pékin s'inquiète de voir sombrer ses investissements pétroliers et a récemment reçu une délégation du mouvement rebelle ; mais la Chine se garde bien de prendre ouvertement position et, faute de mieux et par manque d'imagination, continue des livraisons d'armes massives au gouvernement de Juba.



M. B. - Les revenus du pétrole pourraient-ils suffire à subvenir aux besoins du Sud-Soudan ?



G. P. - Notons tout d'abord qu'à cause des troubles le volume de pétrole actuellement acheminé vers le Nord se situe sans doute au tiers du volume extrait avant la crise, qui s'établissait à environ 370 000 barils par jour. En temps normal, Juba devrait tirer 1,5 à 1,8 milliard de dollars par an de revenus pétroliers. Si ces sommes étaient investies dans l'agriculture, ce pays pourrait devenir le grenier de l'Afrique orientale. Mais rien n'a été fait.

La rente pétrolière pourrait aussi servir à la mise en valeur des ressources naturelles : l'inventaire reste à faire car il n'existe pas de cadastre. Or les mines sauvages sont monnaie courante dans certaines régions. Le sous-sol est donc à la fois potentiellement riche et largement inexploré.



M. B. - Vous évoquiez la faible implication de la Chine sur le plan politique. À l'inverse, Washington fait preuve d'un certain activisme pour tenter de résoudre la crise actuelle. Les États-Unis ont-ils des intérêts stratégiques dans la région ? Ils ne sont pourtant pas présents pour exploiter les ressources pétrolières...



G. P. - L'activisme de John Kerry est indéniable, malgré sa méconnaissance du terrain et des hommes. Mais les États-Unis n'ont quasiment aucun intérêt stratégique ou économique à défendre au Sud-Soudan. Je pense que l'implication de Washington en Afrique tient surtout à l'électorat noir du parti démocrate, notamment sous la présidence Obama. L'investissement de l'administration américaine précédente, qui était en pointe sur le conflit Nord-Sud par rapport aux autres poids lourds de la scène internationale, relevait sans doute du même type de préoccupation : George W. Bush était sous l'influence d'un puissant lobby chrétien conservateur, incarné notamment par Nina Shea (6), qui voyait dans le conflit soudanais un conflit purement religieux où des chrétiens étaient persécutés par des musulmans.

Cependant, les Américains restent les seuls qui pourraient faire avancer les choses au Sud-Soudan, tout simplement parce que les États-Unis sont une superpuissance : l'ONU, l'Union européenne ou l'ancienne puissance coloniale qu'est le Royaume-Uni n'ont ni la capacité ni la volonté de peser sur les belligérants et sur leurs soutiens régionaux. Mais, pour Washington, Juba est loin de constituer une préoccupation de premier plan.



M. B. - Quels sont les soutiens régionaux des deux camps ? Vous évoquiez le cas de l'Ouganda, qui souhaite le maintien de Salva Kiir au pouvoir...



G. P. - Effectivement, Museveni a tout intérêt au maintien de Salva Kiir. Juba a signé un accord secret de sécurité avec Kampala en 2012 : l'armée ougandaise peut entrer pratiquement comme elle le souhaite chez son voisin, et tous les frais de ses opérations dans le pays sont à la charge du Sud-Soudan. Il s'agit d'une véritable mainmise ougandaise sur le pays : par son incompétence et son incurie, le gouvernement sud-soudanais a pratiquement abdiqué sa souveraineté.

Museveni est opposé à Riek Machar pour plusieurs raisons. D'abord parce que ce dernier s'était mutiné contre Garang, auquel Museveni avait fini par se rallier. Il lui reproche aussi d'avoir été l'homme d'el-Béchir entre 1993 et 1997, alors que Kampala a toujours combattu les offensives islamistes de Khartoum dans la région. D'autre part, lorsqu'il était encore vice-président, Machar s'était débarrassé de la Lord's Resistance Army (LRA) (7) en lui permettant de fuir vers l'Afrique centrale à un moment où l'Ouganda, principale victime de ce groupe né sur son territoire, espérait en venir à bout par les armes. Or après être descendue vers la République démocratique du Congo, la LRA a été refoulée par une force spéciale américaine envoyée sur place et est remontée vers le nord en Centrafrique, revenant ainsi pratiquement à la situation initiale. Enfin, Riek Machar étant plus intelligent que Salva Kiir, Museveni sait qu'il ne pourra pas le manipuler aussi facilement.



M. B. - Riek Machar et ses partisans disposent-ils, eux aussi, de soutiens régionaux ?



G. P. - Oui, l'Éthiopie soutient Riek Machar, mais avec prudence et parcimonie : il s'agit d'une aide au compte-gouttes qui est presque systématiquement assortie de conditions. Cette assistance est du ressort de l'état-major de l'armée éthiopienne qui considère que le gouvernement civil d'Addis-Abeba est incapable de répondre à une situation d'urgence comme celle qui est en cours actuellement au Sud-Soudan.

Mais l'attitude des Éthiopiens vis-à-vis du Sud-Soudan est étroitement liée à leur positionnement sur la scène internationale : au début de la crise, Addis-Abeba était légaliste afin de s'aligner sur Pékin et Washington. Aujourd'hui, les militaires éthiopiens soutiennent Machar pour contrer l'influence régionale de l'Ouganda et parce qu'ils ne peuvent plus compter sur Salva Kiir, qui noue des alliances sans logique apparente.

Les acteurs régionaux semblent donc tous jouer un double jeu : les pays voisins participent officiellement aux efforts de médiation d'une part, mais soutiennent l'un ou l'autre des belligérants - voire les deux ! - d'autre part.



M. B. - Peut-on imaginer une sortie de crise, au vu de l'imbroglio actuel ?



G. P. - Je peux vous assurer d'une chose : la solution d'un gouvernement d'union nationale, sur laquelle s'arc-boute John Kerry, ne fonctionnera pas. Les haines et les passifs sont tels qu'une tentative de ce genre se terminera à coups de canon, comme cela a toujours été le cas jusqu'ici. La récente conférence de Pagak, en décembre 2014, semble bien aller vers une tentative de solution militaire qui va impliquer les autres tribus et élargir le conflit. Les 50 % de la population qui ne sont ni nuer ni dinka en ont assez de voir ces deux tribus décider entre elles du futur de tous.

Garang, malgré ses excès, avait une vision politique. Il n'a pas été remplacé. Si Salva Kiir disparaît, il sera remplacé par un individu du même acabit. Voire par Paul Malong, qui est un véritable assassin de masse. Du côté de Riek Machar, il en serait sans doute de même. Ses lieutenants Taban Deng Gai ou Peter Gadiet ne sont pas précisément des démocrates ! Nous sommes face à un système post-communiste complètement bloqué. Et la reconstruction de ce système est extrêmement problématique...

Une dernière chose : au Sud-Soudan comme dans bien d'autres conflits, la famine va tuer beaucoup plus de monde que les combats. Les bandes armées déciment le bétail et les récoltes sont devenues impossibles dans les zones de guerre. Ce qui pourrait provoquer un cas de dépeuplement très avancé. Aujourd'hui, le conflit ne touche pas l'ensemble du territoire ; il se déroule essentiellement dans l'Est et dans le Nord. Mais au vu des déplacements massifs de populations, il peut très bien s'étendre aux zones encore en paix...

 


Notes :




(1) Le Sud-Soudan regroupe trois anciennes provinces soudanaises - le Bahr el Ghazal au nord-ouest, le Nil supérieur au nord-est et l'Equatoria au sud - qui ont été subdivisées en dix États après l'indépendance.

(2) Comprehensive Peace Agreement : accord de paix signé en 2005 entre Khartoum et les rebelles de la SPLA.

(3) Le désaccord entre John Garang et Riek Machar portait sur le projet politique : dès le début des années 1990, John Garang souhaitait conserver l'unité du Soudan, alors que Riek Machar avait pour objectif premier l'indépendance du Sud.

(4) Le conflit du Darfour oppose d'une part les forces gouvernementales soudanaises et des milices affidées à Khartoum, désignées sous le nom de Janjawids, et d'autre part des mouvements rebelles locaux, sur fond d'inégalités économiques et de rivalités ethniques. Depuis un an environ, certains Janjawids (les Arabes Abbala de Musa Hillal) se sont à leur tour rebellés contre le gouvernement mais sans se rallier à la guérilla « africaine ». La situation est aujourd'hui proche de l'anarchie.

(5) Le SPLM-Nord est la dénomination actuelle des groupes issus de la SPLA relocalisés au nord après l'accord de 2005, dénomination qui reprend celle de la branche nord du parti politique.

(6) Nina Shea est une avocate et activiste américaine catholique, très investie dans la défense de la liberté religieuse, essentiellement en faveur des chrétiens.

(7) La Lord's Resistance Army est une rébellion ougandaise qui a vu le jour dans les années 1980. Se revendiquant d'une idéologie para-chrétienne délirante, elle est s'est rendue coupable d'innombrables exactions sur les populations civiles en Ouganda et dans les pays alentour.