Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
LES QUATRE ATOUTS DE MADAME CLINTON
Article de Thomas SNEGAROFF
Directeur de recherche à l'IRIS.
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Thomas Snégaroff*

* Directeur de recherche à l'IRIS. Auteur, entre autres publications, de : L'Amérique dans la peau. Quand les présidents font corps avec la nation, Armand Colin, 2012 ; Bill & Hillary Clinton. Le mariage de l'amour et du pouvoir, Tallandier, 2014.

Les quatre atouts de madame clinton

À l'heure où ces lignes sont écrites, Hillary Rodham Clinton n'est pas encore candidate à l'élection présidentielle de 2016 ; il ne fait guère de doute, pourtant, que l'ancienne sénatrice de l'État de New York se lance pour la deuxième fois dans la course à la Maison-Blanche.

N'hésitons pas à dessiner le visage de l'avenir : non seulement Hillary se présentera, mais elle obtiendra l'investiture démocrate avant de remporter l'élection fixée le 8 novembre 2016, devenant le 45e président de l'histoire des États-Unis et la première femme à occuper le Bureau ovale. Car l'ex-First Lady dispose de quatre solides atouts : elle sait parfaitement comment recueillir les sommes colossales nécessaires pour conduire une campagne ; sa personnalité est de nature à rassurer ses concitoyens ; ses années passées au poste de secrétaire d'État lui ont conféré une incontestable stature internationale ; et cette fois, à la différence de la primaire perdue en 2008, le fait qu'elle est une femme constituera un atout considérable...

L'art d'amasser des dollars

Mener une campagne électorale présidentielle à son terme exige des moyens financiers incroyablement élevés. Lors de la campagne de 2012, Barack Obama a dépensé directement ou indirectement la somme faramineuse de 1,123 milliard de dollars, dépassant de très peu les 1,019 milliard de dollars de Mitt Romney.

Dans un arrêt rendu en 2010, la Cour suprême des États-Unis a aboli les plafonds des dons que les citoyens américains, mais aussi les entreprises, peuvent faire aux comités d'action politique. La seule condition est que ces comités - que l'on appelle Super PAC (1) - soient indépendants des partis politiques et des candidats aux élections. Autrement dit, ces Super PAC n'ont aucun contact direct avec les équipes de campagne et ne sont pas autorisés à soutenir directement un candidat. Ils peuvent, en revanche, soutenir ses idées et, surtout, critiquer le programme de son adversaire.

Hillary Clinton peut d'ores et déjà compter sur le soutien du Super PAC qui avait largement contribué à la victoire de Barack Obama en 2008 et en 2012, Priorities USA. Il n'y a là rien de surprenant : le président de cette organisation n'est autre que Harold M. Ickes, un proche du couple Clinton. En 1993, après la première élection de Bill, Ickes occupa le poste stratégique d'adjoint du Chief of Staff Leon Panetta. Durant ce premier mandat, le même Ickes fut l'homme de confiance du président. Arrivé pour travailler sur la réforme de la santé, il dut essentiellement se consacrer à défendre les Clinton pris dans la tourmente de l'affaire Whitewater (2). Personnellement soupçonné d'avoir contribué à apporter des financements chinois à la campagne de 1992 (3), il offrit même en 1995 sa démission à Clinton, qui la refusa. Quelques mois plus tard, après son départ de la Maison-Blanche, le New York Times, dans un portrait, l'affubla du surnom de « préposé aux poubelles de Bill Clinton » tant il avait fait le sale boulot pour le président. Il faut dire que lui-même en était venu à se dire « directeur du département assainissement » de la Maison-Blanche (4). Ickes joua ensuite le rôle essentiel de conseiller de Hillary Clinton quand elle se décida à se lancer dans la course pour le poste de sénateur de New York en 1999.

Priorities USA ne sera pas la seule source de financement de la campagne de 2016. Dès l'automne 2014, les grands donateurs de Hollywood ont commencé à se dire prêts à « faire des chèques » pour Hillary. En septembre 2014, un événement organisé par « Ready For Hillary » (un groupe en passe de devenir un Super PAC) a réuni le gratin de Hollywood chez le producteur Howard Gordon à Pacific Palisades.

Les Clinton pourront, en outre, compter sur leur extraordinaire capacité à lever directement des fonds : l'un des hommes les plus riches du monde, Warren Buffett, s'est déclaré en décembre 2014 décidé à aider financièrement la campagne de Hillary, une première pour lui. Les modalités de cette contribution ne sont pas encore connues. Selon une enquête du magazine Time, les Clinton ont levé 1,4 milliard de dollars depuis les années 1970. Autant d'argent recueilli pour eux-mêmes mais, aussi, pour d'autres candidats qui ont dès lors une dette évidente envers « Billary »...

Enfin, ne négligeons pas la fortune personnelle des Clinton. Si, en 2000, ils étaient « fauchés », selon l'expression malheureuse de Hillary, ils se sont rapidement « refaits » en multipliant les conférences très lucratives et les contrats éditoriaux juteux. Depuis 2001, ils ont accumulé 155 millions de dollars, un trésor de guerre qu'ils sont prêts à utiliser massivement durant la campagne à venir et qu'ils sont autorisés à dépenser en totalité s'ils le souhaitent.

En face, les républicains auront du mal à rivaliser avec de telles sommes, d'autant plus que leurs primaires risquent d'être bien plus longues et difficiles - et donc coûteuses - que dans le camp démocrate, où Hillary semble sans adversaire.

Rassurer les électeurs

En 2016, Hillary aura 69 ans, ce qui ferait d'elle le président le plus âgé jamais élu pour un premier mandat, à égalité avec Ronald Reagan. Qui plus est, contrairement au vainqueur de 1980, Hillary Clinton aura un mal fou à mettre en musique un discours neuf, une vision originale de l'Amérique à venir. Les Américains savent tout de Hillary. Ils la connaissent depuis 1992 - voire, pour ceux qui s'intéressent à la vie politique de l'Arkansas, depuis 1978, année où son époux est devenu gouverneur de cet État.

Déjà, les républicains attaquent Hillary sur son âge, n'hésitant pas à exhiber des photos peu flatteuses où elle apparaît sans maquillage. L'une des stratèges de George W. Bush, Karen Hughes, voit dans la campagne à venir de Hillary une réplique de celle de Bob Dole face, justement, à Bill Clinton en 1996. Âgé et n'offrant rien de nouveau, le candidat républicain s'était alors effondré face au président démocrate. Karen Hughes a le sens de la formule. Après avoir rappelé que Bill Clinton avait alors fait campagne en évoquant la construction d'« un pont vers le XXIe siècle », elle écrit qu'il paraît évident que Hillary est restée coincée du mauvais côté du pont (5)... Barack Obama lui-même a glissé une jolie peau de banane sur la route de Hillary en lançant sur ABC, en novembre dernier : « Je pense que les Américains voudront sentir l'odeur d'une voiture neuve, ils voudront être au volant d'une voiture qui n'a pas autant de kilomètres que moi. » Tout le monde a compris non pas « que moi » mais « que Hillary Clinton »...

Pour autant, l'âge de Hillary pourrait, en réalité, constituer un atout. Plus jeune, son image était celle d'une personne froide, distante et cassante. Il était fréquent, lorsqu'on discutait avec des habitants de l'Arkansas, de les entendre affirmer que Bill est éminemment sympathique mais qu'ils ne connaissent guère Hillary... La donne a changé. Les Clinton ont énormément communiqué sur le fait que Hillary est désormais grand-mère. Aujourd'hui, l'ancienne intellectuelle glaciale apparaît, de plus en plus, comme une matriarche calme, affectueuse et sincèrement concernée par le message de ses interlocuteurs.

Mais il y a plus. Les Américains sont profondément déçus de la présidence Obama. Porteur d'un espoir insensé en 2008, le président démocrate achève son second mandat en grande difficulté. La cuisante défaite que son parti a subie lors des Midterms de 2014 - pour la première fois depuis 1994, les républicains disposent de la majorité dans les deux Chambres qui forment le Congrès - est le terrible révélateur de la désillusion que suscite désormais le locataire de la Maison-Blanche. Selon un sondage de Rasmussen - un institut classé à droite sur l'échiquier politique américain et dont les résultats doivent donc être considérés avec précaution -, Obama n'est plus crédité que de 38 % d'opinions favorables à la fin de l'année 2014, un score remarquablement faible pour un président américain (6). Bien sûr, cette impopularité peut rejaillir sur le candidat démocrate en 2016. Mais Hillary a su prendre ses distances par rapport au président, comme nous le verrons plus bas. Surtout, après l'aventure Obama, les Américains auront très probablement la volonté de se donner pour leader une figure rassurante capable d'enrayer le déclin de leur pays.

Le sentiment que les États-Unis sont en déclin est, en effet, très fort en ce moment. Depuis 1974, chaque année, le Pew Research Center demande aux Américains s'ils considèrent leur pays comme plus ou moins puissant qu'il l'était dix ans plus tôt. Hormis dans la foulée du Watergate et de la défaite au Vietnam, les pessimistes n'ont jamais été plus nombreux que les optimistes... sauf depuis 2007. Pis encore, pour la première fois depuis quarante ans, en 2013 la proportion des Américains considérant que leur pays est moins puissant que dix ans plus tôt a dépassé les 50 %. Et face à la montée de Daech, il y a fort à parier que ce sentiment n'a pas changé pour l'année 2014...

Dans un tel contexte, Hillary Clinton, visage connu de la politique américaine, nom adoré d'une grande partie des Américains, constitue un repère rassurant pour un peuple déboussolé. Les années Bill Clinton sont considérées comme un âge d'or : Bill Clinton est, et de loin, l'ancien président vivant que préfèrent ses concitoyens. Un sondage effectué par la Quinnipiac University en juin 2014 le plaçait au rang de deuxième président préféré des Américains depuis la Seconde Guerre mondiale, dépassé seulement par Ronald Reagan.

Le contexte paraît donc favorable à Hillary Clinton. D'autant que son discours correspond parfaitement aux attentes de l'électorat...

Connaissez-vous Scoop Jackson ?

Sénateur, trente ans durant, de l'État de Washington (1953-1983), Henry M. Jackson (1913-1983), surnommé Scoop, était une anomalie au sein du parti démocrate de ces années-là. Fervent défenseur des droits civiques au début des années 1950, quand son propre camp était encore très timoré sur la question, il a également été à l'origine de plusieurs grandes lois sur l'environnement. Mais ce progressisme sur les questions sociétales se doublait d'un fort conservatisme en matière de politique étrangère. Viscéralement anti-communiste, il se rangeait plutôt du côté des républicains sur ce sujet - et cela, de façon si nette que les néo-conservateurs au pouvoir sous George W. Bush, au premier rang desquels Paul Wolfowitz, le considéraient comme l'un de leurs maîtres à penser. Dans les années 1960 et 1970, ce positionnement était trop marginal dans le camp démocrate pour qu'il puisse paver le chemin vers la fonction suprême. À deux reprises, en 1972 et en 1976, Scoop Jackson s'est lancé dans la course à l'investiture de sa formation ; chaque fois, il a été rapidement éliminé par l'aile gauche du parti, qui a préféré soutenir des candidats très libéraux aussi bien en politique intérieure qu'en politique étrangère, à savoir George McGovern puis Jimmy Carter.

Mais les années 2010 ne sont plus les années 1970. L'aile gauche du parti démocrate, si elle existe encore, n'a plus les moyens d'imposer ses candidats. C'est désormais plutôt dans le camp républicain que les radicaux parviennent à colorer la primaire - ce qui représente ensuite un gros problème quand il s'agit d'aller gagner les voix des indépendants. Que l'on se remémore, à cet égard, la campagne de Mitt Romney en 2012... Cette synthèse longtemps impensable - dureté à l'extérieur, souplesse sur les questions sociales - est sur le point de triompher aux États-Unis. Le résultat des élections et des référendums organisés en novembre 2014 révèle de façon éclatante les attentes américaines. Si le Sénat a basculé dans le camp républicain, il ne faut pas négliger le fait que, dans le même temps, de nombreux référendums d'initiative populaire ont été organisés un peu partout dans le pays. Et leurs résultats ont souvent été à l'opposé de ceux des Midterms ! Prenons l'Arkansas, l'État de Hillary et Bill Clinton. Un républicain y a remporté l'élection au poste de gouverneur... mais, le même jour, les habitants ont voté pour une augmentation du salaire minimum. Même chose dans l'État natal de Hillary, l'Illinois. En Alaska, le républicain l'a également emporté... mais, au même moment, les habitants votaient en faveur de l'autorisation de l'usage récréatif de la marijuana. Ce sont désormais quatre États qui légalisent ainsi la marijuana - cette même drogue que Bill, jadis, a avoué avoir goûtée durant ses années d'études... Autre manifestation du progrès dans l'opinion des causes traditionnellement assimilées à la gauche : le mariage homosexuel est désormais légal dans trente-cinq États.

Or Hillary Clinton est parfaitement en phase avec ces évolutions politiques et sociétales. Si elle n'appartient pas à l'aile la plus libérale du parti démocrate, incarnée par une Elizabeth Warren (7), elle n'en demeure pas moins favorable au mariage homosexuel et à une augmentation du salaire minimum - ce qui avait été réalisé quand son mari était à la Maison-Blanche -, et a tenu des propos très durs contre la torture pratiquée par la CIA entre 2002 et 2006, comme l'a révélé à la fin de l'année 2014 un rapport du Sénat.

En revanche, en politique étrangère, Hillary apparaît extrêmement ferme depuis qu'elle a quitté le secrétariat d'État le 1er février 2013 - façon, pour elle, de se démarquer de Barack Obama mais aussi manifestation d'une conviction profonde. Pour l'ancienne dirigeante de la diplomatie de Washington, l'Amérique ne doit jamais baisser les armes face à ses ennemis potentiels. Au plus fort de la crise avec la Russie au sujet de l'Ukraine, Hillary n'a pas hésité à comparer la situation à celle de Munich en 1938, établissant ainsi, et de manière assumée, un parallèle entre Vladimir Poutine et Adolf Hitler. Quant à la conduite à adopter face à Daech, l'ancienne première dame s'est rangée derrière les tenants d'une ligne dure : elle soutient les frappes et affirme, dans ses Mémoires, Le Temps des décisions, avoir dès le début de l'insurrection tenté, en vain, de convaincre Barack Obama d'armer les rebelles syriens anti-Assad.

Cette image de femme de pouvoir incontestablement capable d'être un bon commander-in-chief, Hillary la doit à son expérience de secrétaire d'État. Ce qui fait toute la différence avec 2008.

Hillary peut désormais être une femme

La défaite de Hillary Clinton lors des primaires démocrates de 2008 ne s'explique pas seulement par l'incroyable charisme d'un inconnu, Barack Obama. Si celle qui avait longtemps été la favorite des sondages a perdu, c'est aussi parce qu'elle a raté sa campagne.

En 2008, Hillary se lance dans la bataille avec l'absolue certitude qu'une femme ne peut l'emporter que si elle prouve aux Américains qu'elle est capable d'être un commander-in-chief digne de ce nom. Et cela, d'autant que l'Amérique est alors engagée dans deux conflits - en Irak et en Afghanistan - et que son ennemi n° 1, Oussama Ben Laden, demeure introuvable. Conséquence : alors qu'Obama joue à merveille de son identité métisse, Hillary, pour sa part, refuse absolument de jouer la carte de la féminité. Contre l'avis de ses plus proches conseillers, elle s'en tient à la stratégie élaborée avant l'entrée dans les primaires : il s'agit à tout prix d'apparaître expérimentée et ferme sur les questions relatives à la sécurité. Après avoir versé quelques larmes au début de la primaire (8), Hillary doit se défendre sur les plateaux télé. Invitée à l'émission Access Hollywood, sur NBC, elle déplore « le deux poids deux mesures auquel est confrontée une femme candidate à la présidence (...). Si on devient trop émotive, cela vous dessert. Un homme peut pleurer ; nous le savons tous. Bon nombre de nos dirigeants ont pleuré. Mais pour une femme, la dynamique est différente » (9). Hillary est coincée. Comme l'écrit l'universitaire Tom Lutz, le « spécialiste des larmes » : « Les hommes qui pleurent prouvent qu'ils ne sont pas trop masculins ; les femmes qui contrôlent stoïquement leurs émotions prouvent qu'elles ne sont pas trop "féminines". En tout cas, la politique est maintenant le principal espace public où les hommes pleurent plus que les femmes » (10).

Face à ses conseillers qui commencent à évoquer l'idée d'un changement de stratégie, Hillary explose de rage : « J'ai passé énormément de temps à convaincre les républicains modérés et les démocrates conservateurs que je suis capable d'être commander-in-chief, j'ai dominé tous les gars sur les questions de défense et de sécurité et vous voudriez que maintenant j'apparaisse comme une victime ! » Et quand, en janvier, Vogue lui propose une séance de photos pour illustrer le magazine juste avant le « super mardi » au cours duquel 24 États se détermineront, Hillary s'emporte à nouveau : « Après avoir passé des années à faire en sorte que les gens m'imaginent sérieusement en commander-in-chief, une photo glamour pour Vogue ne me paraît pas une bonne idée. » Le fameux double standard frappe à nouveau... Hillary s'était interdit d'être sensible, la voilà qui s'interdit d'être une femme. La grande patronne de Vogue n'accepte pas le refus de Hillary. Dans son éditorial du mois de février, Anna Wintour, qui avait tant fait pour restaurer l'image de la première dame après l'affaire Lewinsky, ne cache pas sa colère : « L'idée selon laquelle une femme d'aujourd'hui devrait avoir l'air d'un homme pour être prise au sérieux est franchement consternante. Comment notre culture a-t-elle pu en arriver là ? Nous sommes en Amérique, pas en Arabie saoudite » (11).

Au début du mois de mars 2008, la stratégie de Hillary - apparaître à tout prix comme un véritable commander-in-chief - s'écroule. Le 3, dans un discours prononcé à Washington, elle explique calmement que, si John McCain et elle-même ont passé le « test de commander-in-chief », ce n'est pas le cas d'Obama. Au même moment, une publicité pro-Hillary passe en boucle sur les chaînes de télévision : il est trois heures du matin. Une sonnerie de téléphone déchire la nuit. Des enfants dorment. Un problème grave vient de se produire dans le monde ou en Amérique. Qui souhaiteriez-vous voir décrocher le combiné à la Maison-Blanche ? Hillary n'a plus le temps d'affiner son message. Élire Obama, laisse-t-elle entendre, serait tout simplement dangereux pour le pays. On croit réentendre les publicités de Bush contre Dukakis en 1988... Dans une interview accordée à CNN, Hillary évoque cinq moments précis où elle a été au coeur d'une crise internationale alors qu'elle était première dame. Ce n'est plus Hillary Clinton, c'est Wonder Woman qui s'exprime. En Macédoine, elle a « négocié l'ouverture des frontières » pour permettre l'évacuation des réfugiés kosovars ; elle a aidé son mari à « apporter la paix en Irlande du Nord » ; elle a effectué un voyage très dangereux dans une Bosnie sous les bombes ; en privé, elle a tout tenté pour envoyer des troupes au Rwanda afin d'« empêcher le génocide », ce que Bill confirme ; enfin, elle a prononcé un discours courageux en faveur des droits de l'homme à Pékin. Malheureusement pour elle, la campagne de 2008 est la première scrutée à ce point par les vérificateurs de faits, les fameux fact checkers. Malheureusement... parce qu'il s'avère que la candidate a légèrement embelli la réalité. Les frontières de Macédoine avaient été ouvertes un jour avant son arrivée ; elle ne fut absolument jamais présente durant les négociations au sujet de l'Irlande du Nord ; elle se rendit en Bosnie trois mois après la fin de la guerre ; jamais les États-Unis n'ont songé à envoyer des troupes au Rwanda ; et à Pékin, si elle a bien prononcé un discours courageux, il n'a été suivi d'aucune mesure concrète, loin de l'image d'une Hillary qui aurait fait avancer la cause des femmes dans ce pays (12) ! L'attaque la plus féroce vient d'un ancien fidèle passé chez Obama, Greg Craig. S'appuyant sur les vérifications effectuées par les fact checkers, l'avocat écrit : « Quand toute votre campagne est basée sur la mise en avant de votre expérience, il est important de pouvoir le prouver. L'argument de Hillary Clinton selon lequel elle aurait réussi "l'examen de passage du commander-in-chief" est tout simplement faux. » Venant d'un homme qui a connu la Maison-Blanche des Clinton de l'intérieur, le coup est très rude.

La situation, aujourd'hui, n'a plus rien à voir. En 2008, Hillary a finalement accepté de diriger la diplomatie américaine. Après avoir parcouru 112 pays en quatre ans et affronté à de multiples reprises les grands leaders du monde, elle peut à bon droit se prévaloir d'une expérience incontestable et d'une vraie capacité à incarner un commander-in-chief digne de ce nom. Elle a, enfin, passé le fameux test et n'a plus besoin de s'inventer un passé glorieux. C'est certainement la raison pour laquelle elle a publié ses Mémoires de secrétaire d'État bien avant la campagne - façon d'échapper au piège du « deux poids deux mesures » qu'elle évoquait en 2008. Quand on sait que, en 2008 comme en 2012, les électeurs ont eu pour première exigence envers leur président qu'il soit capable d'empathie, on se dit qu'elle pourra désormais pleinement jouer sur ce tableau : n'ayant plus à prouver sa stature de chef d'État, elle peut se permettre de mettre en avant son identité de mère, de grand-mère et tout simplement de femme. Or lors des dernières présidentielles, les républicains ont largement perdu l'électorat féminin, en particulier du fait de déclarations jugées scandaleuses sur le viol. Candidat républicain au poste de sénateur des États-Unis pour le Missouri en 2012, Todd Akin, hostile à l'avortement y compris en cas de viol, avait déclaré : « D'après ce que j'entends de la bouche des docteurs, la grossesse après un viol est très rare (...). S'il s'agit d'un véritable viol, le corps de la femme essaie par tous les moyens de bloquer tout ça. » Dans la foulée, et en pleine campagne présidentielle de 2012, Richard Mourdock, candidat républicain dans l'Indiana, s'était lui aussi montré défavorable à l'avortement en cas de viol car c'était « le choix de Dieu ». C'est ainsi qu'en 2012 Barack Obama a recueilli 55 % du vote des femmes, alors que les hommes n'ont été que 45 % à lui donner leur voix. Mais les femmes représentant 54 % des électeurs, le « gender gap » a offert à Obama la victoire finale. On l'aura compris : pour l'emporter, Hillary devra capitaliser sur le vote des femmes. Elle a, à présent, toutes les cartes en main pour réussir dans ce domaine...

En guise de conclusion...

Tout comme Barack Obama en 2008 et en 2012, ces quatre atouts permettront à Hillary Clinton d'élargir le corps électoral, une nécessité pour l'emporter. Outre le vote des femmes, elle aura aussi besoin des minorités. Les Afro-Américains retourneront-ils voter malgré la déception que leur inspire Obama et qui s'est traduite par un désintérêt très fort pour les Midterms de novembre 2014 ? Quant aux Latinos, l'annonce d'un début de normalisation des relations avec Cuba devrait constituer un formidable avantage pour le candidat démocrate en 2016. En effet, les candidats républicains qui ont sévèrement critiqué le rapprochement avec Cuba ne reflètent pas l'opinion majoritaire dans un pays où 68 % de la population souhaitent la fin de l'embargo sur Cuba. Pis encore pour ces deux grands partisans de la continuation de l'embargo que sont Jeb Bush et Marco Rubio, respectivement ancien gouverneur et actuel sénateur de Floride, État où vivent 80 % des 1,5 million de Cubains-Américains : plus de la moitié de ces derniers sont favorables à la fin de l'embargo (13), un ratio encore plus important chez les jeunes qui n'hésiteront probablement pas à aller voter pour Hillary... Il faut dire que celle-ci n'est pas une ralliée de la 25e heure au rapprochement entre Washington et La Havane, qu'elle défendait déjà dans Le Temps des décisions. En outre, Hillary pourra profiter de la politique de régularisation de millions de migrants, essentiellement des Latinos, appliquée par le président Obama. Un sondage réalisé au lendemain du discours du président actuel sur Cuba en décembre 2014 révèle que 61 % des Latinos soutiennent Hillary en vue de 2016 : c'est 11 points de plus que pour l'ensemble de la population.

Résumons : à quelques mois du début des choses sérieuses et même si rien n'est jamais écrit d'avance, Hillary Clinton semble quasiment assurée de l'emporter.

 


Notes :




(1) Les PAC avaient des plafonds de dépenses clairement fixés : 5 000 dollars au maximum par candidat et par élection, et 15 000 dollars par parti politique et par an. Les Super PAC n'ont, eux, aucun plafond.

(2) L'affaire Whitewater tient son nom d'un projet immobilier dans lequel les Clinton ont investi en compagnie du couple McDougal dans l'Arkansas. Ce projet a été un fiasco et le couple Clinton a été accusé d'avoir utilisé la position de gouverneur de Bill et d'avocate au sein du prestigieux cabinet Rose de Hillary pour favoriser les McDougal. Si ces derniers ont été condamnés pour fraude, jamais les Clinton n'ont été formellement poursuivis dans cette affaire.

(3) En 1997, le « Chinagate » éclate. Des fonds venant de Pékin auraient contribué à financer la campagne de Clinton et Gore de 1992. Les sommes en jeu sont relativement modestes - environ 2 millions de dollars -, mais il est illégal de profiter de fonds venant de l'étranger dans une campagne électorale. Finalement, la commission d'enquête du Sénat abandonne les poursuites compte tenu de l'absence de preuves.

(4) Michael Lewis, « Bill Clinton's Garbage Man », New York Times, 21 septembre 1997.

(5) http://www.politico.com/magazine/story/2014/07/did-hillarys-book-tour-work-109358.html#ixzz3M0B3LnrC

(6) http://www.rasmussenreports.com/public_content/politics/obama_administration/obama_rotations/rating_president_obama_as_a_leader

(7) Elizabeth Warren, née en 1949, a longtemps été professeur de droit à Harvard. Elle a été en pointe pour critiquer le comportement de Wall Street dans le déclenchement de la crise de 2008 et a été nommée par Obama pour superviser la création d'une nouvelle agence de protection des consommateurs. Égérie de la gauche du parti démocrate, elle est devenue en janvier 2013 sénatrice des États-Unis pour le Massachusetts, ce qui a alimenté les spéculations sur une éventuelle candidature à l'investiture démocrate en vue de l'élection présidentielle de 2016.

(8) En janvier 2008, à une question apparemment anodine posée par la photographe Marianna Young sur la difficulté d'être en campagne, Hillary Clinton répond avec des sanglots dans la voix : « Je ne veux pas nous voir nous écrouler. »

(9) Cité dans Thomas Snégaroff, L'Amérique dans la peau. Quand les présidents font corps avec la nation, Armand Colin, 2012, p. 95.

(10) Tom Lutz, Crying. The Natural and Cultural History of Tears, W.W. Norton and Company, 1999, p. 234.

(11) Anna Wintour, « Letter from the Editor », Vogue, février 2008.

(12) Thomas Snégaroff, Bill & Hillary Clinton. Le mariage de l'amour et du pouvoir, Tallandier, 2014.

(13) Sondage réalisé par l'Université internationale de Floride (2014).