Politique Internationale - La Revue n°146 - HIVER - 2015

sommaire du n° 146
LA DESILLUSION D'OBAMA
Article de Nicole BACHARAN
in english
en español
en français


Nicole Bacharan*

* Historienne et politologue, National Fellow à la Hoover Institution de l'Université Stanford. Vient de publier, en collaboration avec Dominique Simonnet : Les Secrets de la Maison Blanche, Perrin, 2014.

La désillusion Obama

Il allait changer l'Amérique, lui faire oublier ses vieux démons, pacifier la société, rafraîchir la vie publique... « Yes, we can ! »... C'était en novembre 2008. Barack Obama était ce jeune « président-élu » au sourire incandescent, l'incarnation même du rêve américain et de l'espoir d'une nation. Six ans plus tard, en novembre 2014, lors des élections législatives organisées à la moitié de son second mandat, il est apparu las, les traits creusés, usé par l'exercice du pouvoir et l'incessant combat politique. Les électeurs, déçus, ont redonné la majorité à ses adversaires républicains dans les deux chambres, dénonçant pêle-mêle trop d'engagements grandioses mais vagues, trop de promesses impossibles à tenir. Ses détracteurs ont pointé du doigt l'inexpérience d'un homme à l'intelligence certes brillante, mais qui n'était pas rompu à l'exercice du pouvoir dans cette maison des Atrides nommée Washington. Alors, Obama a-t-il échoué ? A-t-il rendu les armes ? Ce désamour est-il la sanction, sévère mais méritée, de ses erreurs et de ses échecs ? Ou, au contraire, le fruit de l'inconséquence d'une opinion publique capable de brûler aujourd'hui ce qu'elle a adoré hier ? Est-il un mauvais président ? Ou fait-il injustement les frais de l'angoisse, de l'incompréhension, parfois de la sidération que suscite chaque jour l'état du monde ?

Répétons-le : en novembre 2008, les espoirs étaient immenses, et démesurés. Barack Obama était alors perçu comme l'opposé de George W. Bush. Le président sortant avait une réputation de cowboy - on tire d'abord, on réfléchit ensuite - agissant à l'instinct, avec une vision simplifiée, voire simpliste, de la géopolitique. Le nouvel élu, lui, était un intellectuel à cheval sur trois continents qui avait développé une conscience aiguë de la complexité du monde. L'infortuné « W » avait malmené la loi et la Constitution, au nom des impératifs imposés par la menace terroriste. Barack Obama, lui, était un professeur de droit pointilleux, opposé aux guerres « stupides » (c'est ainsi qu'il avait qualifié la guerre d'Irak) et lucide sur ce qu'on pouvait attendre de la puissance militaire. En janvier 2009, il prenait les rênes d'une nation frappée par la pire crise financière depuis 1929, avec pour mission de rétablir à la fois la santé économique et la stature internationale du pays. Par sa couleur de peau et par son ascension quasi miraculeuse dans une Amérique héritière de l'esclavage et de la ségrégation, cet homme-là semblait incarner la réconciliation au-delà des divisions ethniques et historiques. Beaucoup furent près de voir en lui un messie des temps modernes qui allait apporter la paix entre pays et régions déchirés par des haines ancestrales. Gagné par ce bel enthousiasme, le comité norvégien lui remit d'emblée le prix Nobel de la paix - une distinction qui ne manqua pas d'embarrasser le commandant en chef de la plus grande armée du monde, alors engagée dans deux guerres.

Six ans plus tard, il est vrai, l'économie américaine affiche de jolis résultats, propres à susciter l'envie de bien des Européens. Mais la reprise n'a pas vraiment effacé les difficultés et les doutes de la classe moyenne. Le monde, lui, apparaît plus instable, plus dangereux encore qu'en 2009. Le Moyen-Orient est à feu et à sang ; le terrorisme islamiste s'est étendu sur tous les continents ; la Russie, refusant le « reset », ce nouveau départ promis par le président américain, a retrouvé le langage et les provocations de la guerre froide ; pis : elle se rapproche de la Chine, menaçant de doubler les Américains dans le fameux « pivot vers l'Asie » annoncé... Dans les sommets internationaux, l'élégant Barack Obama apparaît souvent isolé, ou tout au moins il se tient à distance des autres leaders avec lesquels il n'a pas su, ou pas souhaité, tisser de liens personnels. Beaucoup regardent déjà vers l'horizon 2016, spéculant sur son possible successeur à la Maison-Blanche.

Six ans, ce n'est pas la fin d'une présidence, mais le terme approche vite. C'est en tout cas suffisant pour tirer un premier bilan et tenter de comprendre pourquoi Barack Obama a déçu les espoirs placés en lui. Et se demander si le jugement de l'Histoire sera aussi sévère que celui de ses contemporains.

Une croissance en trompe l'oeil

« Ben Laden est mort, et General Motors est vivant ! » Le slogan s'inscrivait sur les fameux bumper stickers que les partisans démocrates collaient à l'arrière de leur voiture pendant la campagne de 2012. C'est le vice-président Joe Biden qui l'avait lancé en guise de résumé du bilan du premier mandat de Barack Obama. En d'autres termes : l'ennemi terroriste numéro un a été éliminé, et l'économie a été sauvée.

L'économie, en effet, s'est redressée. Au prix d'une nationalisation temporaire et de restrictions drastiques, le président a remis sur pied l'industrie automobile, désormais bénéficiaire. Il a aussi renfloué le système bancaire au bord de l'effondrement - un sauvetage à grands frais, très impopulaire. En 2010, il a signé la loi Dodd-Frank pour encadrer, au moins en partie, les pratiques des établissements financiers, prévenir les spéculations hasardeuses et séparer les banques commerciales des banques d'investissement. Wall Street a déploré la nouvelle règle du jeu, tandis que bien des citoyens trouvaient qu'elle n'était pas assez restrictive. Depuis, le système semble consolidé et la Bourse prospère.

Même embellie sur le front du travail. Début 2009, l'économie américaine perdait 800 000 emplois par mois. En 2010, la situation était plus dramatique encore, le chômage frôlant les 10 %... Et puis les choses se sont rétablies. Le chômage n'a cessé de baisser : fin 2014, il est redescendu à 5,8 %. Le nombre d'emplois augmente (plus 321 000 en novembre) depuis 57 mois d'affilée - la plus longue période enregistrée par les statistiques. Pourquoi cette réussite ? On l'explique généralement par l'audacieux plan de relance du président qui a contribué à créer plus de 6 millions d'emplois (1). L'allégement de la fiscalité (baisse ou crédit d'impôts pour la majorité des contribuables et pour les sociétés) y a aussi sa part : cette mesure a incontestablement encouragé nombre d'entreprises à se développer ou à « relocaliser » aux États-Unis. Les investissements publics dans les infrastructures - routes, ponts, usines de traitement des déchets, construction d'écoles - continuent à croître. Le prix de l'essence baisse et le pays n'est pas loin d'accéder à l'indépendance énergétique grâce à l'exploitation massive du gaz de schiste (même si les conséquences sur l'environnement restent la grande inconnue). Résultat : la croissance en taux annuel atteint aujourd'hui 3,9 % et le fameux déficit public, contre lequel se battent douloureusement les Européens, a été réduit aux États-Unis à 2,6 %.

Alors pourquoi l'opinion américaine se montre-t-elle aussi insatisfaite ? Le président communique peu et mal sur les succès enregistrés, il n'aime pas le triomphalisme et, surtout, il reste pleinement conscient que la croissance est encore insuffisante pour résoudre les difficultés de la classe moyenne. Car la réalité est moins uniformément positive que les statistiques. Si l'on ajoute aux 9,1 millions de chômeurs dernièrement enregistrés les 6,9 millions de personnes qui, faute de mieux, travaillent involontairement à temps partiel, le taux de chômage passe à 11,3 %. Et lorsqu'on additionne le nombre de personnes au travail et de celles cherchant un emploi, on constate que la population active stagne depuis plusieurs années, une anomalie qui laisse à penser que plusieurs millions d'Américains ont décroché et sont plongés dans une inquiétante obscurité.

Autre point noir : la croissance n'a pas engendré d'augmentation du pouvoir d'achat, qui fait du sur place depuis quinze ans, la hausse des revenus parvenant tout juste à compenser la faible inflation. Face au Congrès, le président a essuyé échec sur échec dans ses tentatives pour faire passer à 10 dollars de l'heure le salaire minimum : celui-ci plafonne à un anémique 7,25 dollars (plusieurs États ont cependant pris l'initiative de l'augmenter au niveau local). Les dégâts provoqués par l'éclatement de la bulle immobilière en 2007-2008 ne sont pas encore résorbés, et nombre de propriétaires gardent au coeur l'amertume d'avoir été traités avec plus de dureté que les banques qui organisaient la spéculation. Enfin, même si Barack Obama a largement facilité l'accès aux bourses universitaires, le poids de la « dette étudiante » (les prêts souscrits par les jeunes pour payer leurs études) fragilise l'avenir des familles.

Ce dernier élément illustre parfaitement les paradoxes de la relance. Autrefois, le système fonctionnait de manière simple : les étudiants empruntaient, les banques leur prêtaient volontiers et, à la sortie de l'université, les jeunes diplômés trouvaient les emplois qui leur permettaient de rembourser en quelques années. Aujourd'hui, même si les diplômés gagnent plus que leurs compatriotes qui ont arrêté leurs études au lycée, cet ascenseur social paraît grippé : les universités, même médiocres, sont devenues hors de prix ; les diplômes n'ont pas toujours la qualité annoncée ; les emplois disponibles ne correspondent pas nécessairement aux qualifications revendiquées ; et les salaires ne suffisent pas à rembourser. Bien d'anciens étudiants subsistent en multipliant les « petits boulots » et en retournant vivre chez leurs parents. Ils ont perdu leur capacité d'emprunt pour parvenir à se loger décemment et continuent à rembourser leurs prêts alors qu'ils ont déjà dépassé quarante ans.

Enfin, dans toute la société, l'écart entre les plus riches et les autres continue à se creuser, au point que cette tendance a été identifiée par Janet Yellen, présidente de la Federal Reserve, comme la menace la plus grave pesant sur l'économie américaine. Ce sera, à coup sûr, l'un des thèmes dominants de la campagne électorale de 2016. Bref, plongée dans cette croissance en trompe l'oeil, l'Amérique se montre inquiète : une majorité d'Américains estiment que leurs enfants vivront moins bien qu'eux-mêmes. L'exemple des tycoons de la Silicon Valley ne suffit pas à faire croire que tout est possible à qui travaille dur. Le vieux mythe américain ne fait plus recette.

Les mésaventures d'Obamacare

Si, en dépit de tous les voyants passés au vert, le bilan économique de Barack Obama reste encore mitigé, qu'en est-il de sa grande réforme de l'assurance médicale, le fameux Obamacare, de son vrai nom Patient Protection and Affordable Care Act ? Rappelons d'abord que l'accès de tous les citoyens à la protection médicale fut un but vainement poursuivi par tous les présidents depuis Franklin Roosevelt, démocrates et républicains (même s'ils n'étaient pas d'accord sur la méthode). Rappelons aussi que les Américains les plus pauvres, dépourvus d'assurance, ont accès aux services d'urgence, mais qu'il s'agit là de la médecine la moins efficace (attentes interminables, absence de prévention et de suivi) et la plus onéreuse pour la collectivité (2).

Pour assurer plus de 40 millions de personnes qui n'étaient couvertes ni par leur employeur (le système général, souvent trop cher pour les petites entreprises) ni par l'État (Medicare pour les plus de 65 ans, Medicaid pour les enfants des familles pauvres et les adultes gravement malades et sans ressources), Barack Obama, dès janvier 2009, entreprit de négocier avec l'ensemble du secteur médical : compagnies d'assurance, médecins, hôpitaux, laboratoires pharmaceutiques. Très vite, le débat tourna à l'affrontement idéologique. Les ondes furent envahies de spots outranciers, accusant le gouvernement de mettre en place des « commissions de la mort », chargées de décider la fin des soins pour les handicapés et les personnes âgées. « Non, je ne veux pas débrancher grand-mère ! », plaidait le président devant les micros. Les assureurs, inévitablement, obtinrent gain de cause sur ce qui était pour eux l'essentiel : l'abandon du système public d'assurance que Barack Obama souhaitait créer pour concurrencer les tarifs du privé. Après une bataille politique épique, le président signa la loi en mars 2010. Désormais, il serait obligatoire, pour les citoyens sans assurance, de souscrire un contrat privé. Le gouvernement les aiderait à trouver le meilleur rapport « qualité-prix » et offrirait des subsides à ceux qui n'auraient pas les moyens de payer. Le système Medicaid serait étendu à des catégories plus larges, pour autant que les États acceptent de collaborer. Les compagnies d'assurance n'auraient plus le droit de rejeter des clients malades ou souffrant d'une « pathologie préexistante ». Quant aux hôpitaux, aux médecins et aux laboratoires, ils devraient faire un effort sur les coûts. La gageure était colossale, et le parti républicain annonça que le résultat serait une usine à gaz ingérable.

En octobre 2013, quand s'ouvrit enfin le site internet public, destiné à tous ceux qui souhaitaient bénéficier d'Obamacare, ce fut un fiasco total. Rien ne marchait. Des assurés perdaient leur couverture, d'autres voyaient leurs primes augmenter, d'autres encore cherchaient en vain l'assureur qui les accepterait... Un cauchemar bureaucratique et informatique, dont le président porta, en dernière analyse, l'entière responsabilité.

Il fallut des mois pour réparer les dégâts. Début 2015, cependant, le système fonctionne. Certes, on est loin de la couverture universelle (les illégaux, notamment, n'y ont pas droit), mais le nombre des personnes sans assurance a diminué de plus de 30 % et il continue à baisser. Globalement, les dépenses de santé n'ont jamais augmenté si lentement depuis 1960. Et pourtant... la réforme reste impopulaire. Les unes après les autres, les différentes dispositions sont contestées devant les tribunaux et la Cour suprême. Comment l'expliquer ? Tout d'abord, la guerre intense de dénigrement, menée par les Républicains, a porté ses fruits, d'autant que la méfiance générale s'est trouvée confirmée par les ratés spectaculaires des débuts. Ensuite, alors que le président se battait bec et ongles pour sa réforme, la préoccupation prioritaire de la majorité des Américains ne portait plus sur la couverture médicale (un problème qui concerne surtout les pauvres et les très pauvres), mais sur l'emploi et le logement.

L'aventure Obamacare charrie donc, elle aussi, ses désillusions. Reste que les appels du parti républicain à abroger purement et simplement la réforme sont de moins en moins convaincants. Bien sûr, elle sera amendée, peut-être améliorée. Mais on ne pourra pas revenir en arrière, retirer aux près de quinze millions d'Américains assurés pour la première fois de leur vie la protection enfin obtenue. En 2015, tandis que le parti républicain portera la bataille devant les tribunaux, plusieurs millions de nouveaux assurés les rejoindront encore. La réforme si emblématique de Barack Obama, imparfaite et contestée, est néanmoins un succès, dont on peut penser que l'Histoire, au contraire de nombre de ses contemporains, lui saura gré.

L'huile de la politique

L'économie tourne bien, l'assurance médicale est finalement en place, le niveau des écoles publiques s'est amélioré grâce aux réformes entreprises... Pourtant, sur le front intérieur, les critiques continuent à pleuvoir sur le président. On le juge mauvais communicant, mauvais gestionnaire, mauvais politique. Isolé, arrogant, froid, professoral. Les Américains se disent las de leur président mais aussi de leurs élus du Congrès, qui s'invectivent sans cesse, dépensent autant, se révèlent inefficaces et semblent se préoccuper davantage de leurs partis que de l'intérêt général. C'est une autre crise, grave et profonde, qui atteint les États-Unis : la détestation croissante à l'égard de « Washington ».

Les exemples de défaillances de l'État et des élus sont nombreux : contrôles fiscaux ciblant des groupes politiques (d'où le soupçon d'une administration otage des luttes de partis) ; soins médicaux déplorables prodigués aux vétérans de retour d'Irak et d'Afghanistan ; errements du Centre pour le contrôle sanitaire face à la menace Ebola ; gardes-frontières débordés par l'afflux d'enfants venus d'Amérique latine. Sans compter les failles dans la protection rapprochée du président ; les débordements de la NSA révélés par Edward Snowden ; les violences policières ; et le terrible rapport sur l'usage de la torture par la CIA... Même si, sur ce dernier point, il s'agit de pratiques instituées du temps de George W. Bush, que Barack Obama a toujours dénoncées, c'est le président qui apparaît responsable de tous les manquements du gouvernement. On en oublie parfois le mur républicain auquel il se heurte depuis six ans, ces élus inspirés du mouvement Tea Party déterminés à le réduire à l'impuissance et opposés à tout compromis - ce qui, dans le système institutionnel américain conçu sur le principe d'un subtil équilibre des pouvoirs et des contre-pouvoirs, équivaut à tout bloquer.

Bill Clinton, qui ne perd jamais de vue les enjeux de 2016 pour son épouse Hillary et donc la nécessité de prendre ses distances avec le paria de la Maison-Blanche, n'a pas manqué de rappeler que, « de son temps », la hargne partisane était tout aussi virulente (on aurait du mal à contredire le héros involontaire de l'affaire Lewinsky), et qu'il avait pourtant réussi à faire adopter nombre de réformes. Barack Obama vit la même guerre partisane mais sans doute sous une forme encore plus radicale. « Washington est cassé », avait-il coutume de dire lorsqu'il était candidat. Il avait promis d'apporter l'apaisement, l'esprit de coopération entre les partis, le sens du juste milieu ; il allait restaurer le crédit de la classe politique... C'est un échec total. Aux élections de mi-mandat en novembre 2014, seuls 37 % des électeurs potentiels ont voté. Plus qu'à une vague républicaine, c'est bien à un rejet des élus que l'on a assisté.

Au lendemain de cette débâcle électorale, Barack Obama s'est engagé à travailler avec Mitch McConnell, patron de la nouvelle majorité républicaine au Sénat. Au journaliste qui lui faisait remarquer que McConnell se plaignait de n'avoir rencontré le président en tête à tête qu'une seule fois en six ans, Barack Obama répliqua qu'il était tout disposé à partager avec lui une bière du Kentucky (État d'origine du sénateur). Le journaliste observa que celui-ci préférait le bourbon... Cela semble bien trivial. Et pourtant, il est évident que le président aurait dû recevoir régulièrement l'exaspérant (à ses yeux) McConnell, jouer au golf avec ces Républicains qui juraient sa perte, connaître leurs préférences culinaires et leurs petites manies, tordre le bras de ses amis récalcitrants et s'efforcer de tisser des liens personnels avec les membres de cette classe politique qu'il n'a cessé de snober. La même remarque s'applique aux journalistes dont il a du mal à dissimuler le peu d'estime qu'il leur voue. On peut comprendre cette antipathie, tout comme l'insistance que met Barack Obama à passer ses rares moments libres en famille. Mais les relations avec les élus et la presse, si peu attrayantes qu'elles soient, font partie, tout simplement, du « job » politique et du métier de président. En l'ignorant délibérément, l'hôte de la Maison-Blanche apparaît, dans le petit monde de Washington, comme un homme morose et hautain, dénué de cet appétit pour la politique dont fait preuve, aujourd'hui encore, l'insubmersible Bill Clinton. Bien qu'il ait, c'est certain, la passion du bien public, l'actuel président dédaigne les fausses complicités, les alliances de circonstance, les confidences savamment dosées - toutes ces petites choses imperceptibles mais humaines qui mettent de l'huile dans les rouages de la machine politique.

Échecs à répétition

Pas plus qu'il n'a réussi à apaiser le climat de Washington, le premier président noir n'a pu assurer aux Afro-Américains la pleine égalité qui leur revient de droit. Le 18 mars 2008, le candidat Obama, « fils d'un Noir du Kenya et d'une Blanche du Kansas », touché par la grâce, convainquait ses compatriotes de poursuivre avec lui « la longue marche vers une Amérique plus juste, plus égalitaire, plus libre, plus solidaire, plus prospère ». Aujourd'hui, le taux de chômage des Noirs, comme dans toutes les phases de récession ou de prospérité traversées par le pays, reste le double de celui de la population générale (11,1 % contre 5,8 %). La moitié des prisonniers du pays sont noirs, pour une communauté qui ne représente que 13 % des Américains. À la fin de l'année 2014, les rues de Ferguson, Saint-Louis, New York, Boston, Washington, Philadelphie, Chicago, Denver, Los Angeles, se sont emplies de manifestants réclamant justice pour les Noirs désarmés abattus par la police (ou dans le cas d'Eric Garner à New York, étranglé).

Il serait pourtant faux d'affirmer que Barack Obama n'a « rien fait » pour les Noirs qui plaçaient tant d'espoirs en lui. À travers sa politique économique, il a tenté d'améliorer leur sort, même s'il n'a pas trouvé la bonne méthode pour faire reculer la grande pauvreté qui les touche de manière disproportionnée. Son ministre de la Justice, Eric Holder, noir lui aussi, a multiplié les enquêtes sur les violations des droits civiques, notamment dans la police. Le président a demandé que soient modifiés l'entraînement et les pratiques des forces de l'ordre... Mais, là encore, il ne s'est pas assez engagé sur le plan tout simplement humain, celui de l'empathie que les peuples attendent parfois de leurs leaders dans des moments de grande émotion nationale. En 2012, quand le jeune Trayvon Martin, 17 ans, fut abattu simplement parce qu'il se promenait un soir hors de son quartier, une capuche sur la tête à cause de la pluie, le président a su trouver les mots : « Si j'avais un fils, il ressemblerait à Trayvon. » Mais ce fut une exception. Les Noirs espéraient de Barack Obama un soutien plus fort, plus symbolique, qu'il a rarement su exprimer. Certes, son élection restera, dans l'histoire des États-Unis, une étape historique majeure, mais il faudra bien davantage pour extirper le racisme de toute une société.

S'il est un domaine, cependant, où le président s'est engagé à fond, c'est celui du contrôle des armes à feu. Le 14 décembre 2012, un jeune homme déséquilibré tua 20 enfants et 6 adultes dans une école primaire de Newtown dans le Connecticut. L'émotion fut immense. Sans conteste, l'opinion semblait prête à accepter la modeste limitation du port d'armes proposée par l'administration Obama : nécessité d'examiner avant toute vente le passé judiciaire et médical du client ; interdiction de certaines armes d'assaut et des chargeurs de grande capacité, qui permettent de faire un massacre en quelques minutes. Pétitions, campagnes d'opinion, discours du président... Rien n'y fit. La Chambre des représentants, à majorité républicaine, rejeta la réforme, soucieuse de ne pas offrir une victoire à Barack Obama. Elle ne voulait pas non plus prendre le risque de se mettre à dos la NRA (National Rifle Association) - le puissant lobby des armes, capable de mobiliser très efficacement ses adhérents dans les circonscriptions conservatrices.

En matière d'immigration ou d'environnement, le président comptait aussi sur l'opinion, plus mûre que ses élus, pour faire avancer des réformes de bon sens. Dans un pays où les entreprises se voient obligées de renoncer à recruter les étrangers qu'elles ont sélectionnés, pour lesquels elles ne parviennent pas à obtenir de visas, et où tant de candidats à l'immigration, même pourvus d'un emploi, ne parviennent pas à obtenir ou à renouveler un permis de travail, la tâche est urgente. En dépit des outrances de langage ou des complaisances xénophobes des campagnes électorales, chacun sait bien à quoi doit ressembler la nécessaire réforme de l'immigration. Quelque 12 millions d'illégaux vivent sur le sol américain. Ils contribuent de manière décisive à l'économie du pays. Impossible d'imaginer tous les expulser sans déchirer l'ensemble de la société. Il faut donc tracer le chemin vers la légalisation progressive de ceux qui n'auront pas eu maille à partir avec la justice. C'est ce qu'avait fait Ronald Reagan en 1986 (3). C'était le sens de la loi proposée par George W. Bush, que son propre parti a rejetée (4). Dans l'espoir de faire passer cette même réforme, Barack Obama donne des gages depuis six ans au parti républicain en expulsant les illégaux à un rythme jamais atteint : quelque 400 000 par an. Suffisamment pour désespérer la communauté hispanique qui, par deux fois, lui a fait confiance, mais insuffisamment pour vaincre le blocage du Congrès.

Finalement, le président a décidé de passer outre. Le 20 novembre 2014, il a annoncé qu'il légaliserait par décret plus de 5 millions d'illégaux, parents d'enfants nés sur le sol américain (et donc citoyens américains) ou d'enfants résidents permanents, ou encore jeunes étrangers arrivés aux États-Unis quand ils étaient eux-mêmes enfants. Le président ne peut leur accorder la nationalité américaine - seul le Congrès est habilité à en modifier les règles d'accès -, mais il affirme avoir le pouvoir de distribuer des permis de travail et d'études. Il a appelé chacun à se souvenir de ses ancêtres : « Qu'ils aient traversé l'Atlantique, le Pacifique ou le Rio Grande, nous sommes ici parce que ce pays les a accueillis. » Et de citer les Écritures : « Nous n'opprimerons pas l'étranger car nous connaissons le coeur de l'étranger - nous aussi, nous avons été étrangers. » Il en faudrait plus pour attendrir les élus républicains, qui affûtent leurs couteaux, outrés que le président les défie alors même qu'il vient d'essuyer une défaite électorale. Ils menacent d'introduire dans les lois budgétaires des articles contrant le décret présidentiel, de couper les crédits nécessaires à l'application de la légalisation (pression peu réalisable, car les services concernés sont financés directement par les droits perçus sur les visas) et de poursuivre le président en justice pour abus de pouvoir. Seul le risque de s'aliéner les électorats hispanique et asiatique pourrait entamer l'ardeur guerrière républicaine...

Même ambiance de veillée d'armes autour des normes environnementales. Barack Obama n'a pas obtenu du Congrès la grande réforme sur le climat qu'il promet depuis six ans. Il a donc décidé d'imposer, par décret là aussi, une forte restriction des gaz polluants, particulièrement ceux émis par les usines et les centrales à charbon (ce que le parti républicain nomme « la guerre d'Obama contre le charbon »). Le président s'appuie sur une loi existante, le Clean Air Act signé par Richard Nixon en 1970. Mais en gouvernant ainsi par décrets, il se place dans une situation contestable sur le plan juridique et institutionnel et se prépare à une longue bataille avec le Congrès républicain.

Le fantôme du Caire

Barack Obama, l'homme qui voulait tendre la main, n'a donc pas apaisé le Congrès. Il n'a pas davantage apaisé le monde. Le 4 juin 2009, il s'était rendu au Caire pour apporter aux musulmans un message de paix et clore la conflictuelle ère George W. Bush : « Je suis venu ici au Caire pour que les États-Unis et les musulmans du monde entier prennent ensemble un nouveau départ, basé sur nos intérêts communs et le respect mutuel... Je crois profondément que les intérêts que nous partageons en tant qu'êtres humains sont bien plus puissants que les forces qui nous divisent. » Personne ne peut reprocher à Barack Obama de penser que le souhait de la grande majorité des êtres humains est de vivre en paix et en sécurité, d'avoir un toit sur la tête, de nourrir leurs enfants, de les envoyer à l'école et d'avoir accès aux soins médicaux quand la maladie ou l'âge l'exigent. Mais cette vision du monde, logique, raisonnable, dépassionnée, n'est pas partagée par les gouvernements autoritaires et les groupes radicaux en lutte pour le pouvoir. Aussitôt, de Téhéran au Caire en passant par Bagdad et Damas, un soupçon se leva : cet Obama, qui cherchait la conciliation, était-il un faible ? Dès lors, comme dans une famille où les parents lâchent la bride, dictateurs et terroristes, à coups de provocations, tentèrent de tester les limites de la volonté présidentielle. La modération de Barack Obama, son respect des cultures étrangères, sa méfiance envers les aventures guerrières, loin d'apporter une accalmie, attisèrent bien involontairement les violences. Cette réputation d'irrésolution, de refus de l'affrontement, s'est renforcée au cours des années suivantes. Elle a troublé son image aussi bien à l'extérieur que dans son propre pays. Les Américains ne porteraient pas sur leur président un jugement aussi sévère s'ils n'entretenaient autant de doutes sur sa capacité de leadership.

Pour lancer le « nouveau départ » avec le monde musulman, Barack Obama avait d'abord parié sur deux initiatives : le bannissement de la torture (« We do not torture ») et la fermeture du camp de Guantanamo. Aujourd'hui, les révélations des pratiques de la CIA sous George W. Bush continuent d'alimenter la haine anti-américaine, comme si elles étaient encore en vigueur. Quant à Guantanamo, le lieu est devenu une prison fantôme, où des bâtiments entiers, envahis par la végétation, les rats et les insectes, rouillent au soleil. 127 prisonniers (il y en eut autrefois 779) y languissent encore, dans l'attente d'un improbable pays d'accueil ou d'un procès devant un tribunal militaire. Lorsque leur sort sera réglé, il restera une dernière catégorie : ceux qui sont considérés comme trop dangereux pour être libérés et ne seront jamais jugés, car leurs aveux ont été obtenus sous la torture (dans un tel cas, même un tribunal militaire serait tenu de prononcer un non-lieu). Le président ne renonce pas à son projet, mais il peine à s'extraire du piège concocté à la fois par l'administration Bush et par le Congrès, qui refuse obstinément de voter tout crédit pour un éventuel transfert des détenus restants vers le territoire américain.

Dans la lutte, toujours nécessaire, contre le terrorisme, le président entendait privilégier la guerre secrète, à coups de drones, d'opérations spéciales et d'attaques cybernétiques. Une guerre furtive, sans occupation, sans déploiement de troupes en pays hostile, limitant au maximum les pertes militaires, qui remportait l'approbation de la majorité des Américains en dépit des dommages collatéraux parmi les civils. Les bombardements ne faisaient-ils pas bien davantage de victimes ? argumentait-on.

En Irak et en Afghanistan, Barack Obama était donc bien décidé à mettre fin à l'engagement américain. Il était convaincu que les États-Unis ne pouvaient remporter de victoire décisive et que, au mieux, il serait possible d'obtenir une stabilisation toute relative. Pour cela, il fallait mettre les dirigeants locaux sous pression, en leur faisant comprendre que la protection américaine allait bientôt disparaître. À eux d'entamer un processus de réconciliation nationale, d'ouvrir leurs parlements, leurs armées et leurs gouvernements aux ethnies et aux tribus qui s'entretuaient depuis si longtemps. Hamid Karzai ou Nouri al Maliki faisaient mine d'approuver. Le président avait aussi à coeur de ne pas se faire imposer sa stratégie par les hauts gradés du Pentagone. Il demanda donc un réexamen complet de la situation. Cette analyse dura des mois, pendant lesquels le monde, incrédule, attendit que le chef de l'exécutif américain prenne une décision. Finalement, en décembre 2009, il annonça une augmentation significative, mais temporaire, du nombre de soldats présents en Afghanistan. Leur mission ne durerait qu'un an et demi, avant que le retrait ne soit amorcé... Ce qui fut fait. En Irak, les derniers militaires américains quittèrent le pays en décembre 2011. Pendant ce temps, les prétendus alliés à Bagdad et à Kaboul continuaient, eux, de ne tenir aucune de leurs promesses : ils acceptaient l'aide américaine tout en protestant contre la présence étrangère, organisaient des élections douteuses tout en affirmant leur engagement démocratique. Ils détenaient le pouvoir et entendaient bien le conserver. De plus en plus exaspéré, Barack Obama veillait strictement au respect du calendrier. Les soldats américains devaient quitter l'Afghanistan fin 2014.

Certes, la victoire était bel et bien impossible. Mais les républicains n'avaient pas tort non plus lorsqu'ils affirmaient que le retrait américain laisserait un vide où s'engouffreraient les pires terroristes. Bon gré mal gré, voilà Barack Obama contraint de revenir en Irak (outre la campagne de frappes aériennes, 3 000 hommes, dénommés conseillers, sont à nouveau sur place) et d'étoffer les effectifs encore présents en Afghanistan (10 800 à ce jour)...

Lignes rouges et atermoiements

Durant la même période, le Maghreb et le Moyen-Orient furent pris de convulsions. Les peuples descendaient dans la rue pour réclamer plus de liberté et moins de corruption. Sur le principe, la Maison-Blanche ne pouvait qu'approuver. Ne faisait-elle pas la leçon aux dirigeants arabes en condamnant leurs méthodes musclées ? Même si, par ailleurs, elle n'a jamais cessé de s'appuyer sur des dictatures conservatrices considérées comme un moindre mal... Barack Obama n'échappait pas à ce dilemme historique. En janvier 2011, il lui parut néanmoins raisonnable de saluer « le courage et la dignité » du peuple tunisien qui venait de chasser Ben Ali.

Le soulèvement en Égypte plaça Washington dans une position autrement embarrassante : depuis des décennies, les États-Unis portaient à bout de bras la stabilité égyptienne afin de maintenir l'accord de paix avec Israël, bloquer l'avancée des islamistes, garantir l'accès privilégié des navires américains au canal de Suez et obtenir les autorisations de survol pour les avions militaires en route vers l'Afghanistan. Comment y renoncer ? Lorsque Hosni Moubarak, acculé, fit tirer sur la foule, Barack Obama amorça une bien confuse exhortation : « Le temps est venu pour le président Moubarak de commencer à devenir plus sensible à certains besoins de son peuple. » Mais la répression s'aggravant au Caire, la Maison-Blanche déclara sans ambages : « Moubarak doit partir », avant de coopérer bientôt avec le nouveau président sorti des urnes, le représentant des Frères musulmans Mohammed Morsi. Quelque temps plus tard, la même Maison-Blanche accepta sans protester la reprise en main brutale du général al-Sissi. Aux États-Unis, certains analysèrent ces revirements comme la preuve d'un froid réalisme. Les alliés israéliens, saoudiens et turcs oscillaient, eux, entre inquiétude et colère. Moscou et Téhéran, qui apportaient leur soutien à Bachar el-Assad, lui aussi menacé en Syrie, en ont profité pour faire passer leur message : un dictateur soutenu par les États-Unis finit toujours par être lâché par son protecteur, alors que nous, la Russie et l'Iran, restons fidèles à nos amis quoi qu'il arrive. Et quelle que soit l'horreur des massacres...

Dans ce bouleversement général, une seule chose paraissait claire : la situation du Moyen-Orient échappait totalement aux États-Unis. Était-ce la faute de Barack Obama ? Ou une évolution historique inévitable ? Dans tous les cas, la Maison-Blanche émettait des signaux confus et contradictoires qui alimentaient le soupçon désormais bien ancré : oui, Obama est un faible.

La brève incursion de l'armée américaine en Libye, en octobre 2011, pour épauler les alliés venus prévenir le bain de sang promis par Kadhafi, ne changea pas la perception générale. Obama restait pris dans la contradiction qui traverse toute sa présidence : son choix d'une position raisonnable (la situation en Libye concerne davantage les Européens, à eux d'assumer leur part du fardeau) est systématiquement interprété par ses adversaires comme une preuve de son irrésolution (Obama évite l'affrontement direct). Jamais cette contradiction n'apparaîtrait aussi cruellement que dans le drame syrien.

Alors que Bachar el-Assad exerçait une répression d'une violence inouïe, la Maison-Blanche demandait son départ, mais hésitait à armer les rebelles qui lui faisaient face. Sur qui s'appuyer ? À qui faire confiance ? Comment ne pas se retrouver liés à des leaders locaux qui poursuivraient en sous-main des buts bien éloignés de la vision américaine ? « Je ne crois pas qu'il nous appartienne de chasser un autre dictateur par la force », déclara finalement Barack Obama. Il traça cependant une ligne rouge : qu'Assad ne s'avise pas d'utiliser son arsenal chimique, sinon... L'avertissement était bien ambigu. Signifiait-il que l'hécatombe à la kalachnikov et les bombardements de civils étaient, eux, tolérables ?

Le 21 août 2013, Assad lança une attaque chimique dans les faubourgs de Damas. La ligne rouge était franchie. Le monde retint son souffle : qu'allaient faire les États-Unis ? Barack Obama commença par nier avoir fixé une ligne rouge. C'était le monde, dit-il, qui avait fixé cette limite. Puis, quand la France annonça son intention d'intervenir, il hésita. Pendant plusieurs jours, un bandeau défila sur les écrans des chaînes américaines d'informations en continu : Le président n'a pas encore pris sa décision. Finalement, Barack Obama prononça une allocution où il démontrait point par point la nécessité absolue d'agir, avant de conclure qu'il allait d'abord demander l'avis du Congrès. Chacun savait que le Congrès ne le suivrait pas. Le président eut simplement l'air de ne pas vouloir porter la responsabilité de la reculade. La Russie prit alors les choses en main, poussant Damas à adhérer à la Convention sur l'interdiction des armes chimiques et à accepter la visite d'un groupe d'inspecteurs. L'équipe de la Maison-Blanche arguera que seul comptait le résultat. Certes, mais dans le cas précis, le résultat fut multiple : Assad rendit tout ou partie de son arsenal de poisons, il put continuer la répression sans crainte d'interférence occidentale, et le monde arabe dans son ensemble conclut une fois encore... qu'Obama était un faible.

Depuis, le président a maintes fois confirmé qu'il ne proposait pas une lecture claire des crises internationales, que sa politique étrangère ne suivait d'autre principe que le déprimant « ne pas faire de bourde » (don't do stupid stuff). C'est peu, pour la première puissance mondiale, même si la planète semble folle et ingérable, même s'il est sain que l'Amérique, ce gendarme récalcitrant, ait conscience des limites de sa puissance. Au fil des déclarations, on a en effet du mal à déchiffrer la stratégie de Barack Obama. En mai 2013, il annonçait solennellement « la fin de la guerre contre le terrorisme », alors que redoublaient les attaques de drones. Lorsque, au début de 2014, la déferlante de l'« État islamique » s'abattait sur l'Irak et la Syrie, il parlait encore d'« équipe de deuxième division ». Puis il attendit le mois de juin pour envoyer des conseillers « évaluer la situation », non sans avoir livré cet aveu inouï : « Nous n'avons pas encore de stratégie. »

Aujourd'hui, les États-Unis combattent donc par voie aérienne en Irak et en Syrie, se retrouvant les alliés involontaires de Téhéran et de Damas. S'ils ne peuvent gagner la guerre, ils peuvent néanmoins mettre un coup d'arrêt à l'avancée des islamistes. Mais force est de le reconnaître : si l'Amérique reste la première puissance militaire du monde, et le dernier recours quand tout semble perdu, elle ne fait plus peur à ses ennemis, pas plus qu'elle ne rassure ses alliés. L'ennemi iranien se sent indispensable dans la lutte contre l'État islamique et calcule le bénéfice qu'il peut en tirer dans le marchandage nucléaire. Quant à l'ami israélien, il se demande avec angoisse s'il peut faire confiance à Barack Obama qu'il soupçonne de vouloir à tout prix signer un accord nucléaire avec Téhéran.

Un regain d'ambition ?

Pendant ce temps, Pékin s'est rapproché de Moscou. Ensemble, les deux capitales concluent des accords ambitieux en matière de fourniture de gaz et déplorent le « complot américain » en Ukraine et à Hong Kong. « Vous voulez pivoter vers l'Asie - lance Vladimir Poutine à l'adresse des Américains - mais nous sommes déjà là ! » Bien plus grave : la Russie a avalé la Crimée, affermi sa mainmise sur l'est de l'Ukraine et multiplie les provocations comme aux plus belles heures de la guerre froide. Avec les Russes aussi, Barack Obama avait rêvé d'un « nouveau départ » et d'efforts communs pour diminuer les stocks d'armes nucléaires. Désormais, il ambitionne juste de limiter la capacité de nuisance de Vladimir Poutine.

Mais attention, cette histoire-là n'est pas finie ! En voyant se mettre en place, lentement et péniblement, le régime de sanctions, beaucoup doutaient que le président américain fût déterminé à défendre l'ordre international né de la chute du mur de Berlin - un ordre fondé sur le respect des territoires et du droit des peuples à choisir leur régime. Un an plus tard, on s'aperçoit que la stratégie patiente et sans éclat de la Maison-Blanche - construire un front uni avec les Européens, renforcer progressivement les sanctions - est loin d'être sans effet. L'économie russe subit de plein fouet la chute du cours du pétrole, la Bourse s'effondre et le rouble est malmené. C'est Vladimir Poutine qui apparaît maintenant affaibli. Comment le chef du Kremlin va-t-il réagir ? Empruntera-t-il la voie raisonnable de l'apaisement, même relatif, ou, tel un animal blessé, se lancera-t-il dans une surenchère nationaliste pour tenter de préserver sa popularité ? En décembre 2014, de sa propre initiative, le Congrès américain a décidé d'augmenter la pression en votant, à l'unanimité dans les deux chambres, l'Ukraine Freedom Support Act. Cette « loi sur le soutien à la liberté de l'Ukraine » autorise la Maison-Blanche à durcir les sanctions et à livrer des armes à Kiev. Obama a ainsi la possibilité de se montrer plus ferme, appuyé par son Congrès, mais il n'y est pas contraint. À lui de décider. Tout se passe comme si, face à la Russie, le Congrès choisissait de redonner un peu de leadership à un Barack Obama dont, pourtant, il ne cesse de dénoncer la faiblesse.

Durant le même mois de décembre 2014, à la surprise générale, le président Obama a tourné la dernière page de la guerre froide : il a rétabli les relations diplomatiques avec Cuba et élargi les possibilités de voyages et d'échanges financiers avec l'île où n'en finissent plus de vieillir les frères Castro. La perspective du drapeau américain flottant de nouveau sur une ambassade à La Havane est sans doute une belle victoire pour le président. Bien sûr, seul le Congrès pourrait lever complètement l'embargo qui date de 1961 (année de naissance de Barack Obama) et, sur ce point, le bras de fer avec la Maison-Blanche s'annonce très rude. Le parti républicain est cependant divisé : les anti-castristes ne veulent pas céder, mais les milieux d'affaires ont de nombreux projets et n'attendent que le moment de prendre pied sur l'île. Au centre des préoccupations réside aussi le destin électoral de la Floride, que Barack Obama a réussi à remporter en 2008 et 2012. Ce sera assurément l'une des clefs de l'élection présidentielle de 2016. La vieille génération des Cubains américains, qui ont dû fuir à l'arrivée de Castro, refuse toute ouverture envers le régime honni, mais leurs enfants et leurs petits-enfants n'ont ni la même amertume ni le même ancrage politique, et c'est sur eux que parie le président pour ancrer la Floride dans le giron démocrate.

Mesures sur l'immigration et l'environnement, ouverture vers Cuba... Barack Obama semble avoir trouvé un surcroît d'énergie, un second souffle, comme si la défaite de son parti aux dernières législatives fin 2014 l'avait libéré de ses entraves. Le président, il est vrai, n'a plus rien à perdre. Il cherche désormais à redorer son image et à laisser une trace dans l'Histoire. Bien d'autres dossiers lui tiennent à coeur. Sa passion première, la source de son engagement politique, a toujours été la lutte contre la pauvreté. Mais privilégiera-t-il cet objectif ou, comme nombre de ses prédécesseurs en fin de mandat, se consacrera-t-il essentiellement à la politique étrangère ? Jusque-là, sa vision du monde, analytique et abstraite, s'est révélée insuffisante pour maîtriser les passions, les haines et les fanatismes irréductibles. Il espérait rompre avec la logique du rapport de force et convaincre en faisant appel au bon sens. Ce fut une grave erreur.

Aujourd'hui et pour longtemps, en attendant l'hypothétique réveil européen, les États-Unis demeurent cependant « la nation indispensable », et son président doit impérativement donner le sentiment de savoir où il va. Car Barack Obama l'a compris : une Amérique hésitante et « illisible » peut, bien involontairement, faire plus de dégâts qu'une nation va-t-en-guerre. Il reste deux ans à l'hôte de la Maison-Blanche pour méditer cette leçon. Et, peut-être, nous surprendre.

 


Notes :


(1) Début 2009, le president Obama signait l'American Recovery and Reinvestment Act, qui allait injecter 787 milliards de dollars dans l'économie.

(2) Les soins dans les services d'urgence coûtent extrêmement cher, et beaucoup pourraient être évités grâce à un accès remboursé aux médecins de ville.

(3) L'Immigration Reform and Control Act de 1986 légalisa 2,9 millions d'immigrants sans papiers.

(4) La réforme proposée en 2007 comportait un renforcement de la frontière et une légalisation progressive des illégaux. Le Sénat la rejeta sans même voter sur le fond.