Politique Internationale - La Revue n°142 - HIVER - 2014

sommaire du n° 142
LE GRAND RETOUR DE LA RUSSIE
Article de Arnaud DUBIEN
Directeur de l'Observatoire franco-russe (Moscou).
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Syrie, Ukraine, Jeux olympiques d'hiver de Sotchi, présidence du G20 puis du G8 : la Russie se trouve, ces derniers mois, au coeur de l'actualité internationale. Contrastant avec l'impuissance stratégique du pays à la fin des années 1990 - illustrée, en particulier, par son incapacité à empêcher l'élargissement de l'Otan et l'intervention militaire occidentale au Kosovo -, ce « retour » donne lieu à des évaluations divergentes. Généralement considéré comme positif en Asie, en Afrique ainsi que dans de nombreux pays du Proche-Orient et d'Amérique latine, il est, en revanche, jugé inquiétant dans les médias et les cercles politiques américains et européens. Nostalgique de l'Union soviétique, Vladimir Poutine n'aurait, au fond, d'autre projet que de reconstruire un empire et d'engager son pays dans une nouvelle « guerre froide » avec l'Occident.
Analyser la politique étrangère de la Russie de 2013 à travers le seul prisme d'un antagonisme Est-Ouest renouvelé ne permet cependant pas d'en saisir la complexité. Les priorités diplomatiques du Kremlin, ses préoccupations sécuritaires et sa vision du monde sont, en effet, dictées par ses défis internes et par son environnement géopolitique. Les flottements identitaires de la société russe, les tensions au sein de l'islam de Russie, la crise économique persistante en Europe, le basculement du centre de gravité mondial vers la région Asie-Pacifique, la montée en puissance des technologies numériques, la révolution des hydrocarbures de schiste, le changement climatique et son impact en Arctique sont des facteurs autrement plus significatifs dans la définition du positionnement international de Moscou que le dessein néo-soviétique attribué à ses dirigeants.
Comment la Russie voit-elle le monde ? Quels sont les principes qui régissent sa politique étrangère ? Quelles leçons peut-on d'ores et déjà tirer des crises syrienne et ukrainienne ? Les récents succès diplomatiques du Kremlin sont-ils durables ou relèvent-ils d'un effet d'optique ? Puissance assurément ambitieuse, consciente de son histoire et de sa géographie, moins sûre d'elle-même qu'il n'y paraît, la Russie de Vladimir Poutine déploie une politique cohérente et, néanmoins, paradoxale. Fondamentalement conservatrice dans son approche des relations internationales, elle sait également jouer des atouts dont elle dispose à travers une diplomatie économique efficace et tente même d'investir un champ que l'on croyait réservé aux Occidentaux : le soft power.
Syrie : le grand malentendu
C'est autour du dossier syrien que se sont cristallisées, du printemps 2011 à la fin de l'été 2013, les principales tensions russo-occidentales. Le 10 septembre dernier, Vladimir Poutine a proposé de démanteler l'arsenal chimique de Bachar el-Assad sous supervision internationale. Cette initiative a, certes, permis d'éloigner le scénario d'une intervention militaire unilatérale franco-américaine, mais pas de lever les incompréhensions sur la position de Moscou.
La grille d'analyse dominante en Occident met généralement en avant trois éléments : le « soutien indéfectible » du Kremlin au régime de Damas ; les intérêts du complexe militaro-industriel russe ; et une posture de confrontation qui conduirait invariablement Vladimir Poutine à s'opposer aux États-Unis aux quatre coins de la planète. En réalité, aucun de ces arguments ne suffit à saisir les motivations de Moscou. Si des liens privilégiés - bien que fluctuants et ambigus - existaient entre la direction soviétique et Hafez el-Assad, ce n'est pas le cas entre Vladimir Poutine et Bachar el-Assad. La fameuse « base navale » de Tartous n'est en réalité qu'un point d'escale logistique pour la marine de guerre russe, dont l'état actuel ne lui permet pas d'être un acteur militaire significatif en Méditerranée orientale (1). La Syrie ne représentait, en 2011, que 5 % des commandes de matériels militaires de la Russie (laquelle s'est d'ailleurs abstenue de livrer, dès avant le conflit, tout système lourd - intercepteurs MiG-31, systèmes antiaériens à longue portée S-300, missiles Iskander - susceptible d'être utilisé contre Israël ou de modifier les équilibres régionaux). Enfin, si l'anti-américanisme est effectivement vivace à Moscou et est régulièrement utilisé par le Kremlin à des fins de politique intérieure, l'objectif de Vladimir Poutine, jusqu'au début de l'été 2013 en tout cas, était au contraire de relancer les relations avec Washington. Des échanges prometteurs avaient d'ailleurs eu lieu en avril et en mai avec le conseiller de Barack Obama pour la sécurité nationale, Tom Donilon (qui a quitté ce poste depuis).
Quatre facteurs au moins entrent en ligne de compte dans la position russe sur le dossier syrien : une certaine conception des relations internationales ; les conséquences de l'affaire libyenne ; la crainte d'une montée en puissance du radicalisme sunnite (légèrement atténuée par le récent coup de force des militaires égyptiens) ; et un profond rejet de tout ce qui peut contribuer au désordre mondial.
Le Kremlin est convaincu que de la solution apportée à la crise syrienne dépendra la manière dont la communauté internationale réagira, dans l'avenir, aux conflits intérieurs des États. Or, pour la Russie de Poutine, la souveraineté n'est pas un concept négociable, surtout si sa remise en cause vise à installer des régimes pro-américains. L'obstination de Moscou a également beaucoup à voir avec les événements de 2011 en Libye. À l'époque, le président Dmitri Medvedev, en n'opposant pas son veto à la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU, avait ouvert la voie à l'opération militaire occidentale contre Mouammar Kadhafi. Cette décision est aujourd'hui unanimement considérée comme une erreur à Moscou (et a probablement joué un rôle important dans la décision de Vladimir Poutine de revenir au Kremlin). Les dirigeants russes ont eu le sentiment d'avoir été dupés par les Occidentaux qui ont d'abord invoqué le devoir de protéger les populations civiles de Benghazi avant de glisser dans une logique de co-belligérance ouverte. Ce malentendu libyen vient s'ajouter à des différends plus anciens mais dont le souvenir est très présent en Russie : l'élargissement de l'Otan, la guerre au Kosovo, l'intervention américaine de 2003 en Irak. Enfin, depuis le début du « printemps arabe », la Russie s'inquiète du renforcement des courants sunnites radicaux et, surtout, de ses conséquences dans le Caucase du Nord et en Asie centrale, où elle sera de nouveau directement confrontée à la menace des Talibans après le retrait de l'Otan en 2014 (2).
En coupant l'herbe sous le pied de Washington et de Paris, Moscou a remporté une victoire diplomatique de premier plan. Certes, la guerre civile se poursuit en Syrie et rien ne permet d'affirmer qu'une solution politique prévaudra. Mais l'essentiel, pour le Kremlin, est ailleurs. La Russie est de nouveau perçue comme un acteur politique incontournable dans la région, alors qu'elle semblait inexorablement y perdre pied. Les positions russes tendent même à s'y renforcer. À la faveur de la « contre-révolution » égyptienne, Moscou espère, si ce n'est renouer le partenariat stratégique des années Nasser, à tout le moins retrouver un rôle politique et militaire au Caire. La visite qu'y ont effectuée, à la mi-novembre, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, Sergueï Lavrov et Sergueï Choïgou, devrait se traduire par la signature de nouveaux contrats d'armement entre la Russie et le régime du général al-Sissi (3). Dix ans après l'intervention anglo-américaine, Moscou a également retrouvé des positions significatives en Irak (y compris au Kurdistan), par le biais de ses compagnies pétrolières et de livraisons d'équipements militaires (4). En Jordanie, c'est Atomstroyexport, filiale de Rosatom, qui devrait construire la première centrale nucléaire du pays. Quant au compromis trouvé avec l'Iran à Genève le 24 novembre 2013, il conforte dans une large mesure les approches russes (refus à la fois d'une militarisation du nucléaire iranien et d'une intervention contre Téhéran). Une normalisation diplomatique totale entre la République islamique et l'Occident est certes potentiellement porteuse de risques pour la Russie qui a bénéficié, ces vingt dernières années, de l'isolement de Téhéran (au plan tant politique que commercial). Mais la teneur des échanges, début décembre 2013, entre le nouveau président Rohani et Sergueï Lavrov - lors d'une rencontre visant à préparer la visite, prévue en 2014, de Vladimir Poutine en Iran -, ne laisse pas entrevoir d'évolution majeure entre les deux pays. De façon générale, la Russie cherche à capitaliser sur la cohérence de sa ligne vis-à-vis des « révolutions arabes » et sur le dossier syrien, tout en s'engouffrant dans les brèches laissées par la diplomatie américaine dans la région. C'est également vrai en Arabie saoudite, qui est certes en opposition ouverte avec Moscou sur la Syrie, mais qui pourrait être tentée de diversifier ses partenariats à la lumière du rapprochement américano-iranien (5).
Ukraine : la revanche en trompe l'oeil de Vladimir Poutine
Moscou a remporté, à l'automne 2013, une autre victoire diplomatique de premier plan en entravant la signature d'un accord d'association et de libre-échange entre l'Ukraine et l'Union européenne qui devait avoir lieu lors du sommet du Partenariat oriental à Vilnius, les 28-29 novembre. À la surprise générale ou presque : les chancelleries occidentales et la plupart des observateurs considéraient, en effet, cette décision comme acquise compte tenu de la tonalité des discussions engagées depuis de longs mois entre la Commission européenne et les autorités de Kiev. La contestation qui s'est ensuivie dans les rues de la capitale ukrainienne et les flottements du régime Ianoukovitch ont toutefois relativisé la portée de la revanche de Vladimir Poutine, neuf ans tout juste après la « révolution orange ».
Occupant une place à part dans la politique étrangère russe - pour des raisons identitaires, historiques, religieuses, mais également géopolitiques -, l'Ukraine est, depuis l'effondrement de l'URSS, la pierre d'achoppement des ambitions stratégiques de Moscou. Elle a ainsi toujours veillé à se tenir à l'écart des initiatives russes d'intégration régionale. Si elle a compté, en 1991, parmi les membres fondateurs de la Communauté des États indépendants, elle a de tout temps considéré cette instance, selon la formule du président Leonid Kravtchouk (1991-1994), comme un « instrument du divorce civilisé » entre les anciennes républiques, et certainement pas comme une nouvelle union supra-étatique dirigée par Moscou. Le Kremlin n'a jamais réussi à obtenir de Kiev un véritable partenariat autre que déclaratoire. Sur la plupart des grands sujets internationaux (sécurité européenne, Irak, défense anti-missile, etc.), l'Ukraine a systématiquement pris le contre-pied de la Russie. De fait, cette dernière en a été réduite à ralentir ce qu'elle perçoit comme une « dérive occidentale » de sa voisine slave. Au cours de la présidence de Leonid Koutchma (1994-2004), Moscou a notamment exploité l'affaire Gongadze, qui avait isolé le régime ukrainien (6). Après la « révolution orange », la Russie a alternativement joué sur les divisions entre Viktor Iouchtchenko et son premier ministre Ioulia Timochenko, déclenché deux « guerres du gaz » et bénéficié du retour inattendu de Viktor Ianoukovitch à la tête du gouvernement (2006-2007).
L'élection, début 2010, du chef du Parti des régions à la présidence ukrainienne - au terme d'un scrutin démocratique, faut-il le rappeler - semble ouvrir un nouvel âge d'or entre Moscou et Kiev. Quelques semaines plus tard, Dmitri Medvedev et Viktor Ianoukovitch signent les accords de Kharkov, par lesquels la Russie obtient la prorogation du bail de la base navale de Sébastopol jusqu'en 2042. En juillet 2010, le Parlement ukrainien adopte un texte sur le statut « hors bloc » du pays, ce qui revient à graver dans la loi le renoncement à toute candidature à l'Otan. Cette « lune de miel » est toutefois de courte durée. Dès l'automne 2010, incompréhension et rancoeur s'installent dans les relations russo-ukrainiennes. Moscou attend de Kiev l'instauration du russe comme seconde langue officielle, un accès privilégié de ses groupes industriels aux privatisations à venir, une cogestion du réseau de gazoducs d'exportation traversant le territoire ukrainien et, plus tard, l'adhésion de l'Ukraine à l'Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan (7). L'Ukraine, quant à elle, considère avoir donné des gages de loyauté suffisants et escompte une remise à plat des accords gaziers de janvier 2009. Négociés par le premier ministre de l'époque, Ioulia Timochenko, ils s'avèrent particulièrement défavorables à Kiev, qui s'acquitte des prix les plus élevés en Europe. Depuis près de trois ans, c'est le statu quo. Cette impasse a encouragé l'équipe de Ianoukovitch à se tourner vers l'Union européenne et à envisager la signature d'un accord d'association et de libre-échange, en négociation depuis plusieurs années. Le pouvoir ukrainien a sans doute considéré - à tort - qu'un rapprochement avec l'UE serait moins sensible vu de Moscou que la perspective de l'intégration de l'Ukraine à l'Otan.
Quelles sont les raisons qui ont conduit à la volte-face, fin novembre, de Viktor Ianoukovitch ? Le principal facteur est assurément la détermination de la Russie. Le projet d'Union eurasienne - clé de voûte des ambitions stratégiques de Vladimir Poutine pour son troisième mandat - aurait perdu son sens si l'Ukraine avait signé l'accord de Vilnius. Le Kremlin a donc logiquement eu recours à tous les moyens à sa disposition pour faire dérailler le rapprochement entre Kiev et Bruxelles. La « guerre des douanes » (8), à la mi-août, avait été un premier coup de semonce. Elle avait pour but de montrer « grandeur nature » aux décideurs économiques et politiques ukrainiens à quoi pourrait ressembler une relation post-divorce. Des mesures de rétorsion commerciales plus ciblées sur quelques oligarques (P. Porochenko et V. Pintchouk) avaient également été décidées. Mais ce sont surtout les trois entretiens confidentiels entre Vladimir Poutine et Viktor Ianoukovitch à Sotchi et Novo-Ogarevo, cet automne, qui ont apparemment eu raison des velléités pro-européennes de l'Ukraine.
Le second facteur est d'ordre intérieur et psychologique : en faisant de la libération de l'ancien premier ministre Ioulia Timochenko (qui purge une peine de sept années de détention) une condition du rapprochement, l'Union européenne croyait naïvement que ce qu'elle perçoit comme l'intérêt national de l'Ukraine prévaudrait sur des considérations électorales. Elle se trompait. Prendre le risque d'élargir Ioulia Timochenko à dix-huit mois de la prochaine élection présidentielle a été considéré par Viktor Ianoukovitch comme moins acceptable qu'une reculade diplomatique pourtant désastreuse sur le plan symbolique.
On peut d'ores et déjà tirer quelques enseignements de cette nouvelle « bataille pour l'Ukraine ». Le premier est que la Russie, cinq ans après avoir stoppé l'élargissement de l'Otan en ex-URSS (d'abord par la voie diplomatique lors du sommet de Bucarest en avril 2008, puis grâce à sa victoire militaire sur la Géorgie de Mikheïl Saakachvili quatre mois plus tard), vient sûrement de geler la progression de l'UE dans la zone. Elle y est parvenue par sa capacité de nuisance plus que par sa faculté d'attraction, mais le résultat est là. Le deuxième est que l'Union européenne, qui avait su s'imposer comme un acteur central lors de la « révolution orange » de la fin 2004, a présumé de son influence. La stratégie (implicite) de containment de la Russie promue par la présidence lituanienne du Conseil (second semestre 2013) et par la Commission a échoué. Le troisième est que si la Russie l'a emporté, ce n'est que provisoirement et partiellement. Rien ne dit qu'en 2015 Ianoukovitch réélu - scénario de moins en moins probable - ou un nouveau président ukrainien issu de l'opposition ne cherchera pas, de nouveau, à se rapprocher institutionnellement de l'UE. En tout état de cause, l'Ukraine n'adhérera pas à l'Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan. Le scénario le plus vraisemblable est que la Russie achète très cher, au cours des semaines à venir, le choix de Viktor Ianoukovitch, sans garantie stratégique dans la durée. Les 15 milliards d'aide annoncés le 17 décembre à l'issue de la session de la Commission interétatique (sous forme de rachat de titres ukrainiens par Moscou) permettent tout au plus de « tenir » l'Ukraine pour les mois à venir.
Réorientation des priorités stratégiques russes
Rapprochement avec l'Asie et les puissances émergentes
La diplomatie russe, en ce début de troisième mandat de Poutine au Kremlin, repose sur plusieurs principes qui dessinent autant de tendances à moyen terme. Premièrement, la défense de la souveraineté nationale contre les ingérences extérieures : Moscou, comme le relève le politologue Sergueï Karaganov, est un fervent défenseur du modèle westphalien (9). Deuxièmement, la conviction - largement partagée parmi les décideurs russes - que la force redevient un facteur majeur dans les relations internationales. Troisièmement, l'« économisation » de la diplomatie. De plus en plus souvent, les intérêts économiques prévalent, les considérations géopolitiques étant reléguées au second plan. S'agissant de la hiérarchisation des priorités régionales de Moscou, les pays de la CEI (ou, plus précisément, le projet d'Union eurasienne) arrivent en tête, suivis de l'Union européenne (dont le rôle est cependant perçu comme déclinant), des pays de la région Asie-Pacifique et des États-Unis. Ces évolutions sont visibles dans le décret sur la politique étrangère signé par Vladimir Poutine le 7 mai 2012, ainsi que dans le concept de politique étrangère entériné le 12 février 2013 (10).
Se voyant jusqu'ici comme une puissance européenne dotée de dépendances asiatiques, la Russie entend désormais se tourner de plus en plus vers son Est. L'organisation du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) à Vladivostok, en septembre 2012, tout comme la création, quelques semaines plus tôt, d'un ministère spécialement dédié au développement de l'Extrême-Orient russe témoignent de cette volonté de rééquilibrage. Au plan bilatéral, Moscou déploie d'intenses efforts diplomatiques en Asie. La visite du nouveau président chinois Xi Jinping à Moscou, fin mars 2013, et celle du premier ministre russe Dmitri Medvedev à Pékin en octobre dernier ont donné lieu à la signature de très importants accords pétroliers. La République populaire - désormais premier partenaire commercial de la Russie, devant l'Allemagne - devrait, en outre, reprendre ses achats d'armes à la Russie (gelés depuis 2005). Gazprom espère pour sa part finaliser prochainement un contrat d'approvisionnement à long terme portant sur environ 68 milliards de mètres cubes de gaz par an. Cette montée en puissance du partenariat énergétique entre la Russie et la Chine intervient sur fond d'initiatives japonaises visant à débloquer les relations bilatérales avec Moscou. Le nouveau premier ministre Shinzo Abe a, début 2013, dépêché au Kremlin l'un de ses prédécesseurs, Yoshiro Mori - réputé entretenir des relations de confiance avec Vladimir Poutine -, pour explorer les voies d'un compromis sur les îles Kouriles. Pour mémoire, ce contentieux territorial empêche depuis 1945 la conclusion d'un accord de paix entre Moscou et Tokyo. Le différend s'est de nouveau exacerbé après la visite, inédite et inattendue, de Dmitri Medvedev sur l'archipel en 2010. La Russie et le Japon veulent solder l'héritage de la guerre froide, mais rien ne dit que les obstacles de politique intérieure qui ont jusqu'ici empêché la normalisation pourront être surmontés à brève échéance. Notons, enfin, l'importance de l'Inde et du Vietnam dans le dispositif de la Russie en Asie. Ces deux pays, partenaires de longue date de Moscou, ont fait le choix de continuer à s'approvisionner en armements russes et à développer leurs programmes nucléaires civils avec Rosatom. Ils offrent également à Moscou des marges de manoeuvre appréciables dans ses relations avec Pékin.
Autre priorité montante de la diplomatie russe : les BRICS. Le ministère russe des Affaires étrangères a conceptualisé son approche de cet ensemble dans un document adopté à la veille du sommet de Durban, en mars 2013. Au-delà du cadre multilatéral, l'objectif du Kremlin semble être de développer ses relations politiques et commerciales avec les deux pays géographiquement les plus éloignés, à savoir le Brésil et l'Afrique du Sud. Le premier ministre russe Dmitri Medvedev s'est ainsi rendu à Brasilia en février 2013, quelques semaines seulement après un déplacement de la présidente brésilienne Dilma Rousseff à Moscou. L'aéronautique, le spatial et le nucléaire civil étaient à l'ordre du jour, de même que des contrats d'armement. Ce fut également le cas lors des entretiens entre le président sud-africain Jacob Zuma et Vladimir Poutine en mars 2013 à Durban puis à la mi-mai 2013 à Moscou. De fait, la Russie entend sceller un véritable partenariat stratégique avec Pretoria et faire ainsi fructifier ses réseaux de l'époque de la lutte anti-apartheid (ce qu'elle fait par ailleurs au profit de sa diplomatie économique dans d'autres pays d'Afrique australe comme l'Angola, la Namibie, le Zimbabwe ou le Mozambique) (10). Longtemps absentes des préoccupations russes, l'Afrique et l'Amérique latine sont désormais perçues à Moscou comme des terres d'opportunités commerciales et de convergences politiques plus aisées qu'avec l'Occident.
Incontournables Occidentaux...
Les États-Unis et l'Union européenne demeurent cependant incontournables pour la Russie. Washington est le seul interlocuteur pertinent, vu de Moscou, pour les questions stratégiques et les grands dossiers régionaux. Les échanges avec l'UE - malgré la crise - comptent pour 53 % du commerce extérieur russe, et cette proportion ne devrait évoluer que très marginalement au cours des prochaines années. La place de la Russie dans le monde à moyen terme dépendra donc, dans une large mesure, des relations qu'elle établira avec Bruxelles et Washington.
Paradoxalement, alors que l'administration Obama est sans doute la moins mal disposée à l'égard de Moscou depuis celle de George Bush père, le dialogue russo-américain a atteint, à l'été 2013, un point bas. Aux divergences de fond - sur la défense antimissile, sur la Syrie et sur l'Iran - se sont ajoutés des facteurs plus conjoncturels. En réponse à l'adoption fin 2012, par le Congrès, de sanctions à l'égard de personnalités russes considérées comme impliquées dans le décès en détention de Sergueï Magnitski, la Douma a voté, en décembre 2012, la loi « Dima Iakovlev », du nom d'un jeune enfant russe adopté par une famille américaine et mort de négligence (11). L'octroi, en juillet 2013, d'un « asile provisoire » à l'ancien agent de la CIA Edward Snowden a définitivement convaincu le président Obama de ne pas se rendre à Moscou pour y rencontrer Vladimir Poutine à la veille du sommet du G20 de Saint-Pétersbourg. De sorte que le terme de « reset », employé depuis le printemps 2009 pour décrire la tentative entreprise par le Kremlin et la Maison-Blanche afin de solder le lourd héritage de la présidence Bush, avait disparu du lexique diplomatique et journalistique. Mais l'une des particularités de la relation russo-américaine est qu'elle peut évoluer très rapidement, au gré des inflexions de Moscou et de Washington sur les grands dossiers stratégiques. La pratique partagée de la Realpolitik y contribue puissamment. Au fond, si la Russie et les États-Unis comprennent qu'ils n'ont pas vocation à être de véritables partenaires stratégiques, ils savent aussi faire preuve de pragmatisme quand la situation l'impose, par exemple sur la Syrie et l'Iran.
En revanche, il serait difficile de trouver du pragmatisme dans les relations entre la Russie et l'Union européenne. Les deux ensembles, dont la complémentarité stratégique est évidente, sont menacés de déclassement à moyen terme sur la scène internationale. Ils auraient donc tout intérêt à oeuvrer à la réunification économique et politique du continent. Pourtant, le fossé se creuse, au niveau tant des gouvernements que des sociétés (12). Les contentieux sont nombreux. L'enquête que la Commission de Bruxelles a lancée à l'automne 2012 contre Gazprom pour abus de situation dominante a été perçue à Moscou comme un casus belli, tout comme la volonté affichée par la Commission de faire renégocier les accords bilatéraux que la Russie a signés avec six États membres (Grèce, Slovénie, Autriche, Croatie, Bulgarie, Hongrie) en vue de la construction du gazoduc South Stream. La gestion de la crise chypriote, en mars 2013, a donné au Kremlin l'impression d'une grande désinvolture, l'UE ayant pris des décisions de nature à affecter lourdement les particuliers et les entreprises russes sans consulter Moscou. La plupart des dirigeants européens, qui avaient espéré un second mandat de Dmitri Medvedev, ont quant à eux vu dans les évolutions internes russes depuis le printemps 2012 les signes d'une exaspérante régression que la récente libération de Mikhaïl Khodorkovski et d'autres prisonniers emblématiques (Pussy Riot, activistes de Greenpeace) n'atténuera pas forcément. Dans ce contexte, on a du mal à imaginer que les discussions sur un nouvel Accord de coopération et de partenariat, qui doivent reprendre en février 2014, puissent aboutir. Plus grave, le fragile consensus qui avait pu émerger sur la Russie entre la « vieille Europe » et les nouveaux États membres à la faveur de la réconciliation russo-polonaise de 2010 (13) menace de voler en éclats en raison de la crise ukrainienne.
Traditionnellement, Moscou cherche à compenser les difficultés rencontrées dans ses relations avec les instances bruxelloises par un dialogue privilégié avec certains États membres réputés plus sensibles à ses intérêts, au premier rang desquels l'Allemagne, la France, l'Italie, mais aussi les Pays-Bas ou la Finlande. Cette approche demeure, mais ses bénéfices sont de plus en plus limités. L'évolution la plus notable concerne les relations germano-russes. Longtemps partenaire privilégié et relais des positions de Moscou au sein de l'UE, l'Allemagne a changé de ton, sous l'influence notamment d'Andreas Schockenhoff, un député CDU qui s'était vu confier par la chancelière Merkel le poste de coordinateur sur la Russie au Bundestag dans la précédente mandature. Le Kremlin espère toutefois que le retour des sociaux-démocrates au ministère des Affaires étrangères rétablira la donne. L'Italie demeure, certes, un partenaire commercial de premier plan pour la Russie, mais le nouveau premier ministre Enrico Letta ne paraît pas prêt à établir le même degré d'intimité et de connivence avec Vladimir Poutine que Silvio Berlusconi. La France envoie quant à elle des signaux contradictoires : de plus en plus présente économiquement en Russie, elle paraît s'en éloigner politiquement, résultat à la fois de l'érosion de l'héritage diplomatique gaullo-mitterrandien (malgré la nomination, à l'automne 2012, de Jean-Pierre Chevènement au poste d'envoyé spécial de la France pour le développement des relations avec la Russie) et de perceptions généralement très négatives au sein de la haute administration française, alimentées par une « grande presse » nationale notoirement russophobe (14).
En guise de conclusion...
Plusieurs dossiers récents ont illustré la résurgence du « facteur russe » dans les affaires internationales. Le scénario du « trou noir » de l'Eurasie, prophétisé il y a une quinzaine d'années par Zbigniew Brzezinski, ne s'est pas confirmé (15). Il faut, et il faudra à l'avenir, compter avec la Russie, même si cette dernière est moins influente que ne le laissent supposer les épisodes syrien et ukrainien. Ses ambitions et ses intérêts sont essentiellement concentrés en ex-URSS (en tout cas dans sa partie « économiquement utile »), ce qui ne l'empêche pas de chercher à réinvestir - le plus souvent par le biais de ses entreprises - des régions sur lesquelles l'empire tsariste ou l'URSS exerçaient une grande influence.
Vladimir Poutine souhaite refaire de la Russie un pôle d'influence indépendant, au même titre que les États-Unis ou la Chine. Ce projet se heurte cependant à au moins deux réalités. Primo, la Russie reste peu attractive. Si l'URSS avait un modèle à proposer à ses partenaires (généralement adossé à une aide militaire et économique), Moscou est désormais en compétition ouverte avec des États plus attirants en termes de mode de vie et de système politique. Le « projet conservateur » de Vladimir Poutine séduit certes l'extrême droite européenne et certaines franges anti-occidentales dans d'autres régions du monde, mais il est douteux qu'il permette à la Russie de gagner les coeurs des véritables décideurs et relais d'opinion en Occident.
L'autre problème de la Russie est que, pour la première fois dans son histoire, elle doit faire face à des ensembles plus puissants ou plus dynamiques qu'elle : le rapport de forces avec la Chine s'est inversé de façon sans doute définitive il y a vingt ans ; les États-Unis demeureront, à l'horizon 2030, la seule puissance globale ; malgré les incertitudes, l'Europe occidentale restera - comme c'est le cas depuis des siècles - au moins deux fois plus riche que la Russie en termes de PIB/habitant (16). En outre, il y a fort à parier que le flanc sud de l'ex-URSS (Caucase et Asie centrale) sera plus instable qu'aujourd'hui.
Quelles sont les implications de cette nouvelle donne pour l'Europe et pour la France ? Après les occasions manquées de 1992 et 2001 (Boris Eltsine et Vladimir Poutine étaient prêts, juste après l'effondrement de l'URSS et les événements du 11 Septembre, à une intégration de la Russie au sein d'un Occident élargi (17)), l'hypothèse d'une convergence à l'échelle du continent s'éloigne. La « révolution conservatrice » à l'oeuvre en Russie, d'une part, l'état d'esprit de la plupart des décideurs politiques et des relais d'opinion occidentaux (hélas peu au fait de l'Histoire et des véritables enjeux stratégiques auxquels est confrontée l'Europe), d'autre part, rendent en effet ce scénario peu probable à brève échéance. Il serait pourtant dans l'intérêt de la Russie, de l'Union européenne et de la France.
Notes :
(1) Philippe Migault, « L'armée russe conserve une guerre de retard », La Revue internationale et stratégique, n° 92, hiver 2013-2014.
(2) Xavier Le Torrivellec, « État et enjeux de l'islam de Russie », Note de l'Observatoire franco-russe, n° 4, octobre 2013.
(3) « Égypte : 40 ans après, la revanche de Moscou ? », Blog d'Arnaud Dubien, www.obsfr.ru
(4) Igor Delanoë, « Moscou renouvelle son influence en Irak », in Russie 2014. Regards de l'Observatoire franco-russe (à paraître).
(5) Arnaud Dubien, « Convergences russo-saoudiennes ? », Tribune libre, RIA-Novosti, 12 août 2013, http://fr.ria.ru/tribune/20130812/198986677.html
(6) Arnaud Dubien, « La seconde indépendance de l'Ukraine », Politique Internationale, n° 106, hiver 2004-2005. L'affaire « Gongadze-Melnitchenko » ou « Koutchmagate » éclate le 28 novembre 2000 lorsque, en séance plénière du Parlement, le chef du Parti socialiste ukrainien, Olexandre Moroz, accuse le président d'avoir commandité l'enlèvement de Gueorgui Gongadze, un journaliste d'investigation disparu depuis le 16 septembre et dont on venait de retrouver le corps décapité près de Kiev. Au cours des semaines suivantes, des enregistrements effectués dans le bureau de Leonid Koutchma par un officier de la garde présidentielle, le major Melnitchenko, sont rendus publics. Ces bandes tendent à accréditer l'idée que le président avait souhaité se débarrasser du journaliste. L'homme fort du pays survit cependant aux manifestations de l'opposition (le 11 mars 2001, plusieurs dizaines de milliers de manifestants s'étaient réunis à Kiev avant d'être dispersés par la police). Lire, à ce sujet, l'entretien que Mykola Melnitchenko a accordé à Alla Lazareva et Alain Guillemoles : « Ukraine : les confessions d'un agent secret », Politique Internationale, n° 135, printemps 2012.
(7) L'Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan a été instaurée le 1er janvier 2010. Elle exempte de droits de douane les marchandises circulant entre ces trois États et permet donc leur libre circulation au sein de l'Union. Elle constitue la première étape en vue de créer une alliance économique entre les États de l'ex-Union soviétique. Le 19 novembre 2011, les États membres établirent une commission pour encourager des liens économiques plus importants en planifiant la création d'une Union eurasiatique en 2015. Depuis le 1er janvier 2012, les trois États sont passés à la seconde étape du processus d'intégration en formant l'Espace économique commun, combinant l'Union douanière et la Zone de libre-échange.
(8) Sergueï Karaganov, « Politique étrangère : pour l'instant, la Russie a de la chance », in Russie 2013. Regards de l'Observatoire franco-russe, Cherche Midi, 2013.
(9) http://www.mid.ru/bdomp/nsosndoc.nsf/e2f289bea62097f9c325787a0034c255/c32577ca0017434944257b160051bf7f
(10) « Moscou est de retour en Afrique australe », Blog d'Arnaud Dubien, http://obsfr.ru/fr/blog-darnaud-dubien.html, 8 octobre 2013.
(11) En réponse à l'adoption, par le Congrès, de sanctions à l'égard de personnalités russes considérées comme ayant joué un rôle dans le décès en détention, en 2009, du juriste du fonds d'investissement Hermitage Sergueï Magnitski, qui affirmait avoir mis au jour des malversations de grande ampleur impliquant de nombreux hauts fonctionnaires à Moscou, le Parlement russe a voté, en décembre 2012, la loi « Dima Iakovlev », du nom d'un garçonnet né le 1er novembre 2006, adopté par une famille américaine et mort le 8 juillet 2008, quatre mois après son arrivée aux États-Unis (son père adoptif, Miles Harrison, l'avait oublié pendant plusieurs heures dans sa voiture, restée au soleil ; jugé pour homicide involontaire, Harrison fut acquitté le 17 décembre). Cette loi interdit l'adoption d'enfants russes par des familles américaines.
(12) Anne de Tinguy, « Ambivalence et distanciation », Russia in Global affairs, vol.11, numéro spécial, 2013.
(13) Le premier ministre polonais Donald Tusk, rompant avec la ligne des frères Kaczynski, avait dès 2009 ouvert la porte à une normalisation avec Moscou. Soutenu par Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine, ce processus avait pris une autre dimension après le tragique accident d'avion de Smolensk dans lequel près de 100 hautes personnalités polonaises - dont le président de la République - ont perdu la vie en avril 2010.
(14) Arnaud Dubien, « France-Russie : renouveau et défis d'un partenariat stratégique », Note de l'Observatoire franco-russe, n° 1, octobre 2012.
(15) Zbigniew Brezinski, Le Grand Échiquier, Bayard, 1997.
(16) Georges Sokoloff, « Le retard russe », in Russie 2013. Regards de l'Observatoire franco-russe, Cherche Midi, 2013.
(17) Dans son discours devant le Bundestag, le 24 septembre 2001, le président russe avait notamment appelé - en allemand - à la constitution d'une « grande alliance » russo-occidentale pour faire face aux défis de sécurité du XXIe siècle. À ce sujet, lire l'article d'Arnaud Dubien in Pascal Boniface (dir.), Les Leçons du 11 septembre, PUF, 2001.