Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
CAMBODGE : EN FINIR AVEC LA DICTATURE
Entretien avec Sam RAINSY
Chef du Parti du sauvetage national du Cambodge, devenu après sa dissolution en 2017 le Mouvement du
conduit par
Mathieu BOUQUET
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S'il rentre aujourd'hui au Cambodge, Sam Rainsy, leader de l'opposition au gouvernement de Phnom Penh, encourt une peine de douze années d'emprisonnement. Ce verdict a été prononcé en 2009, au terme d'un simulacre de procès dont le prétexte fut une manifestation pacifique à laquelle il avait participé pour protester contre un traité frontalier signé avec le Vietnam (1). Suite à sa condamnation, Sam Rainsy a pris la route de l'exil. Il réside, depuis, en France, d'où il continue de diriger sa formation politique.
Ce n'est pas la première fois que le principal adversaire du régime de Hun Sen (premier ministre et homme fort du pays depuis le milieu des années 1980) se retrouve dans l'obligation de mener son combat depuis l'étranger : il avait déjà dû quitter le pays en 2005. À l'époque, il était sur le point d'écoper d'une peine de prison (finalement prononcée in absentia) pour avoir osé dénoncer la corruption du « système Hun Sen ». Un an plus tard, le roi Norodom Sihamoni (2) le graciait. Sam Rainsy était revenu au Cambodge après cette grâce royale, afin de reprendre sa place sur la scène politique de son pays. Pour à peine trois ans...
Victime de nombreuses intimidations et d'au moins une tentative d'assassinat (3) - dont il ne réchappa que grâce au sacrifice de son garde du corps -, Sam Rainsy s'est toujours élevé contre les compromissions de Hun Sen et de son entourage. Il est le fils de Sam Sary, qui fut ministre dans plusieurs gouvernements cambodgiens des années 1940 et 1950. Au milieu des années 1960, la famille Sam s'installe en France. Après des études brillantes, Sam Rainsy entame une carrière confortable dans les hautes sphères financières internationales - carrière qu'il abandonne au début des années 1990. Il décide, en effet, de participer à la reconstruction de son pays à la fin de l'occupation vietnamienne (officiellement achevée en 1989, même si Hanoï a continué, par la suite, d'exercer une influence notable sur le Cambodge) - occupation qui faisait elle-même suite à la tragédie khmère rouge (1975-1979).
Sam Rainsy s'impose rapidement comme une figure de premier plan de la politique cambodgienne. Sa probité et ses compétences économiques reconnues lui valent d'être nommé ministre des Finances en 1993-1994, un an à peine après ses débuts sur la scène politique. Cette première expérience ministérielle, quoique brève, lui donne l'occasion de mettre en oeuvre une réforme de la fonction publique mais, aussi, d'observer de près les manigances de Hun Sen et de sa clique. Son éviction lors d'un remaniement en 1994 n'entame pas son engagement qui se traduit immédiatement par la création d'un parti politique : le Parti de la nation khmère, renommé en 1998 Parti Sam Rainsy. Le PSR obtiendra aux législatives de 2003 et de 2008 des résultats significativement inférieurs à la réalité, d'après son chef. À l'été 2013 auront lieu de nouvelles législatives qui pourraient bien changer profondément la donne malgré les habituelles manoeuvres du pouvoir en place.
Dans cet entretien exclusif, Sam Rainsy expose la situation actuelle du Cambodge et dévoile la stratégie qu'il entend déployer pour mettre fin au règne de Hun Sen.
M. B.
Notes :
(1) Le 10 octobre 2005, Phnom Penh et Hanoï ont signé un traité complétant le traité de délimitation de leur frontière commune. Ce traité datait de 1985, alors que les troupes vietnamiennes occupaient le Cambodge. Le nouveau traité, ratifié par les deux pays en décembre 2005, visait à finaliser le bornage de la frontière pour la fin 2008. L'opposition cambodgienne au régime de Hun Sen, dont Sam Rainsy est la figure de proue, reproche au chef du gouvernement d'avoir fait trop de concessions au Vietnam et a organisé des manifestations pour contester le bornage.
(2) Au Cambodge, le roi joue un rôle symbolique de père de la nation et ne dispose que de prérogatives très limitées dans la gestion des affaires. Le gouvernement du royaume relève quasi exclusivement des compétences du premier ministre, aujourd'hui Hun Sen. Le roi a néanmoins le pouvoir de gracier des condamnés sur proposition du premier ministre. Ce fut notamment le cas en 2006, lorsque le roi actuel Norodom Sihamoni, fils du roi Norodom Sihanouk, a annulé sur proposition de Hun Sen une peine de prison frappant Sam Rainsy.
(3) Depuis les premières élections libres, en 1993, les partis d'opposition cambodgiens font régulièrement l'objet de menaces à peine voilées de la part du pouvoir en place. Les périodes électorales sont l'occasion de troubles dont les ONG attribuent la paternité au régime de Hun Sen et à ses affidés. Point culminant de ces violences, un attentat à la grenade a visé un meeting politique de l'opposition en mars 1997. Sam Rainsy figurait au premier rang des responsables visés.
(4) La passivité initiale de l'armée tunisienne, puis sa prise de position en faveur des révolutionnaires au début de l'année 2011 ont, on s'en souvient, facilité le renversement du régime Ben Ali.
(5) Le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a publié le 28 août 2012 un appel à une réforme drastique du système électoral cambodgien. Cet appel émet dix-sept recommandations qui s'appuient sur les conclusions du rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l'homme au Cambodge, rendues publiques le 27 août 2012.
(6) Lors des législatives de 2008, quatre partis avaient remporté des sièges, en plus du Parti du peuple cambodgien (au pouvoir) qui avait obtenu la majorité absolue avec 58,1 % des voix et 90 députés selon les résultats officiels : le Parti Sam Rainsy (21,9 % des voix et 26 députés), le Parti des droits de l'homme (6,6 % des voix et 3 députés) et deux partis royalistes qui avaient obtenu entre 5 et 6 % des voix et deux sièges chacun. Ces deux derniers partis ont aujourd'hui disparu de la scène politique cambodgienne.
(7) Afin de mettre Sam Rainsy sur la touche « légalement », le régime cambodgien a demandé au Parlement - qu'il contrôle - la levée de son immunité parlementaire.
(8) Le Cambodge connaît une forte croissance économique depuis le début des années 1990. D'abord due à un phénomène de rattrapage après plusieurs décennies de conflit, cette croissance repose aujourd'hui sur le secteur du tourisme et sur les investissements étrangers, essentiellement dans le domaine agricole et manufacturier.
(9) Kaing Guek Eav, alias Douch, fut le directeur du centre de torture et d'exécution S-21 à Phnom Penh, sous le régime khmer rouge. Il est à ce jour le seul responsable khmer rouge a avoir été condamné par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, financées par la communauté internationale pour juger les dirigeants khmers rouges encore en vie. Les autres accusés, tous responsables politiques de premier plan de 1975 à 1979, ont vu leurs procès retardés ou suspendus à plusieurs reprises et pour plusieurs semaines ou mois depuis la mise en place des Chambres extraordinaires obtenue en 2006 après de longues négociations.
(10) Norodom Sihanouk a maintenu une position de neutralité jusqu'au milieu des années 1960. Il s'est ensuite progressivement rapproché du camp communiste représenté par la Chine populaire et le Vietnam du Nord, qu'il autorisa à utiliser le territoire cambodgien dans le cadre de la guerre contre la présence américaine au Sud. Cette décision entraîna le Cambodge dans la guerre du Vietnam.