Politique Internationale - La Revue n°139 - PRINTEMPS -

sommaire du n° 139
L'AVENIR PROMETTEUR DU TEA PARTY
Article de Évelyne JOSLAIN
Spécialiste des États-Unis et du mouvement conservateur américain.
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Après les succès électoraux du Tea Party aux élections législatives de 2010, qui permirent au GOP (1) de reconquérir la majorité à la Chambre des représentants, les élus républicains comprirent qu'ils avaient intérêt à revenir aux principes fondateurs de la nation : gouvernement limité (en taille et en prérogatives) ; respect du peuple souverain ; et respect de la Constitution. L'urgence était, en l'occurrence, de mettre un frein aux folles dépenses de l'État administratif, perçu comme autoritaire, et de renouer avec un processus démocratique mis à mal par l'administration Obama.
En 2012, le Tea Party plaça au coeur de l'élection présidentielle, et de toutes les autres élections qui avaient lieu également le 6 novembre, le thème de la responsabilité fiscale.
Unis dans le désir de battre Obama et de barrer la route au « socialisme », républicains modérés et conservateurs purs et durs tentèrent d'aplanir leurs divergences et de s'entendre sur l'essentiel dans la perspective de l'élection présidentielle. Le tandem Romney-Ryan fut le produit d'un compromis. Romney était incontestablement le candidat du GOP, une figure de l'establishment vis-à-vis de laquelle le Tea Party éprouvait des réticences. Ryan lui-même n'était pas exactement Tea Party mais il s'en approchait. S'ils avaient gagné, les républicains se seraient attelés non à la suppression mais à la réforme inévitable et sans cesse reportée des piliers de l'État-providence (2) qui poussent le pays vers la faillite.
Romney battu, on vit républicains et conservateurs (Tea Party ou traditionnels) revenir à leur défiance mutuelle et se rejeter la responsabilité de la défaite. Le Tea Party avait-il nui au GOP qui avait dû lui faire de la place en ses rangs ou était-ce l'inverse ? La coordinatrice nationale du Tea Party Patriots, Jenny Beth Martin, exprima le sentiment dominant dans le mouvement au lendemain de ce revers : « La droite de salon nous a imposé un candidat faible, l'échec à la présidence lui incombe sans équivoque. »
La question de l'avenir du parti républicain était dès lors posée. C'est en ordre dispersé, en proie à des divisions internes exacerbées entre républicains dits « modérés » et la minorité conservatrice, que le parti s'apprêtait à affronter un Obama réélu plus arrogant que jamais.
Anatomie d'une défaite
Le Tea Party est aussi l'expression du mépris du peuple souverain pour les élites indignes, c'est-à-dire toutes celles qui prétendent le représenter mais qui, en réalité, le desservent.
Le corps élitiste qu'est l'establishment républicain est peut-être le plus détesté car il est perçu comme traître à ses semblables. Il est vrai qu'il voue aux conservateurs nouvellement arrivés une hostilité qui remonte à l'ère Reagan. Ce sont les mêmes qui, il y a trente ans, regardaient de haut le « cow-boy » Reagan et qui, aujourd'hui, traitent avec condescendance ces élus Tea Party comme s'ils n'étaient que des parvenus bruyants, ignorants des jeux subtils de Washington. La fracture au sein du GOP est aussi géographique : les États conservateurs s'opposent à l'État fédéral et à l'élite politique de Washington, démocrates et républicains confondus.
On a beaucoup glosé, après le 6 novembre, sur la part de responsabilité qu'il convenait d'attribuer au Tea Party et à son « extrémisme » supposé dans la réélection de Barack Hussein Obama. Avant même que les résultats définitifs ne soient proclamés, on affirma dans tous les médias et jusqu'en Europe que les républicains avaient perdu parce que le vote des minorités ethniques avait, pour la première fois, submergé le vote blanc. On dit aussi que le GOP s'était « dangereusement droitisé » sous l'influence de ses membres Tea Party et que, par surcroît, celui-ci appartenait au passé : il n'y avait plus, selon les sondages, que 8 % de la population à approuver encore le mouvement.
Le 10 novembre 2012, l'hebdomadaire finissant Newsweek titra son numéro spécial élections : « You're Old, You're White, You're History. » Le message était clair : si vous étiez blanc et âgé de plus de 50 ans, vous étiez bon à mettre au rencart. Les républicains devaient choisir entre s'ouvrir aux jeunes et aux immigrés ou bien disparaître. Quant à leurs électeurs, ils exprimaient leur colère face à un parti qui, une fois de plus, n'en avait fait qu'à sa tête - un parti que la réélection « inexplicable », voire « mystérieuse », de Barack Obama laissait médusé.
Selon toute logique, Obama aurait dû être battu tant son bilan était désastreux : impasse budgétaire (aucun budget n'a pu être voté durant les quatre années de son mandat, ce qui est sans précédent), chômage persistant à 8 %, explosion du nombre de « pauvres », chaos au Moyen-Orient, et surtout une dette publique dépassant les 16 trillions de dollars (3) dont le président ne parlait jamais, sans doute parce qu'il y avait personnellement contribué avec 5 trillions de dollars de déficit en seulement quatre ans.
Mais c'était oublier que, depuis l'hystérie collective qui avait porté Obama à la présidence en 2008, plus aucune logique n'avait cours. C'était oublier, aussi, que le programme d'Obama (qui consistait à augmenter les impôts des « riches ») présentait plus d'attraits que le programme chiffré et austère des républicains. L'establishment républicain ne comprenait pas non plus à quel point il était devenu « ringard », pour reprendre l'expression de ses détracteurs. Il venait de perdre la Maison-Blanche, deux fois de suite, par excès de courtoisie et par crainte du facteur racial. Bien qu'il ait eu le courage d'affronter « le premier président noir » dans une Amérique qui semble à jamais prisonnière du politiquement correct et de la discrimination positive, Mitt Romney, pas plus que John McCain en 2008, n'avait osé pointer les faiblesses d'Obama, notamment son bilan économique calamiteux, sa politique étrangère floue et les nombreux scandales qui ont touché son administration. Du côté adverse, on ne s'était pourtant pas privé d'attaquer le candidat républicain sur sa propre personne à coups de millions de dollars dépensés en publicités mensongères. On peut penser qu'un Newt Gingrich, plus au goût du Tea Party, aurait été autrement combatif. Mais, tétanisé à l'idée de paraître « agressif » ou, pire, « raciste », Romney avait laissé Obama l'enfermer dans la caricature de l'homme d'affaires insensible aux malheurs des humbles sans jamais riposter. Il fut battu.
À la stupéfaction des conservateurs Tea Party, les journaux expliquèrent que, dès lors, le défi des républicains consistait à ne pas se laisser déborder par leurs éléments les plus « extrémistes » (4), sans quoi le GOP était voué à l'extinction. Mais si le parti républicain devait désormais céder en tout au vainqueur, abandonner ses derniers principes pour devenir une annexe du parti démocrate, que lui resterait-il sinon l'étiquette ? Il deviendrait une coquille vide, un peu comme le parti Whig qu'il avait remplacé au XIXe siècle. Le sobriquet de RINO (5) - « républicain de nom seulement » - s'appliquerait alors au parti tout entier et non plus seulement à ses centristes, tandis que le pays se verrait condamné à un bipartisme de pure forme.
Quelques jours après sa défaite, Mitt Romney dut rendre des comptes à ses donateurs. Par rapport à 2008, Obama avait perdu 9 millions d'électeurs mais il en avait gagné des millions d'autres en distribuant « cadeaux » et faveurs à toutes sortes de « minorités » : jeunes, femmes, immigrés. « Pour le gros de l'électorat, la politique est désormais tribale : handicapés (lourds ou légers), femmes seules sans ressources, féministes carriéristes sans problèmes de ressources, célibataires temporairement sans emploi, homosexuels aisés, la liste est longue. Pour tous, l'intérêt personnel immédiat et/ou le sentiment identitaire relèguent à l'arrière-plan les questions d'économie, d'intérêt national et de politique étrangère. Leurs préoccupations socio-culturelles l'emportent de loin sur les gaspillages de l'État. L'argent arrive et on ne veut pas savoir qui paie » (6). L'idée selon laquelle le point de bascule entre l'Amérique blanche et les populations de couleur avait fini par pencher en faveur de ces dernières n'est pas confirmée par les chiffres. L'électorat reste majoritairement blanc à 60 %. En tout, les minorités de couleur (selon les statistiques de novembre 2012) représentent 40 % de la population américaine (7). Certes, les Noirs ont voté pour Obama à 93 % et les Hispaniques ainsi que les Asiatiques à 71 %, mais 41 % des Blancs en ont fait autant. C'est donc un autre clivage qui se dessine : « Ceux qui reçoivent de l'État, que ce soit en allocations-nourriture, en exemptions d'impôts sur le revenu ou en aides diverses (près de la moitié de la population), ceux-là sont toujours plus ardents à défendre ce qu'ils estiment être leur dû que ceux qui doivent donner le seront à refuser d'être spoliés. C'était le pari de ceux qui se disent progressistes et ils viennent de le gagner » (8). La mouvance Tea Party en est convaincue, mais elle refuse de reconnaître publiquement ce que Romney avait eu le tort de penser tout haut : que 47 % de l'électorat - les pauvres et moins pauvres - seraient irrécupérables pour le camp républicain.
Ce conflit latent entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, exacerbé par les actions et la rhétorique d'Obama, est consubstantiel du mouvement Tea Party. Rappelons que celui-ci naquit le 19 février 2009 d'une révolte spontanée de contribuables contre le tournant socialiste qu'Obama, à peine investi, infligea à l'Amérique : nationalisations partielles des banques et de l'industrie automobile ainsi qu'un plan de sauvetage de l'économie (le « Stimulus ») de près de 800 milliards de dollars ! Mais dans tout État-providence, et spécialement dans celui d'Obama, la redistribution vers le bas de l'échelle sociale va de pair avec la redistribution vers le haut : ainsi, les grosses banques, les gros syndicats, les industries dites « vertes », les gros intérêts catégoriels, d'innombrables groupes de pression et quelques milliardaires sympathisants comptent aussi parmi ses obligés.
La dette du parti républicain envers le Tea Party
En révolte contre les intérêts sectoriels, le Tea Party défend un programme de salubrité publique : restriction des dépenses et des ingérences de l'État ; retour aux principes constitutionnels ; obligation, pour les électeurs et les dirigeants du parti républicain, de réapprendre les valeurs qui constituent leur socle doctrinal. De 2009 à fin 2010, adhérents et sympathisants du mouvement réussirent à rallier à leur cause les élites conservatrices (think tanks, cadres politiques, chroniqueurs célèbres) ainsi qu'un grand nombre de contribuables en colère et de patriotes. Ce fut la première phase du Tea Party, celle des manifestations spectaculaires et folkloriques, des rassemblements monstres, des réunions houleuses avec des élus qui ne respectaient pas leurs engagements électoraux. Les protestataires se firent entendre lors du vote de chacune des trois lois emblématiques du premier mandat d'Obama : le Stimulus (plan de relance massif), la loi Dodd-Frank (censée réformer le système financier et Wall Street ) et surtout l'Obamacare (9), le plan de santé qui nationalisait un sixième de l'économie.
Grâce à cet apport de sang frais, le GOP, moribond après sa défaite de 2008, ne tarda pas à reprendre des couleurs. Cette combativité retrouvée lui permit d'améliorer son score aux élections locales et de reprendre en 2010 la Chambre des représentants (perdue depuis 2006). Puis le mouvement Tea Party parut s'essouffler. En fait, il entrait dans sa deuxième phase : il lui fallait montrer ce dont ses élus étaient capables. Il devait aussi bâtir une infrastructure nationale, et donc travailler sans relâche, humblement, au niveau local. À l'approche de l'élection présidentielle, les responsables des différents groupes et organisations Tea Party jugèrent préférable de rester en retrait et les militants devinrent invisibles. Les défilés pittoresques avec tricornes de l'époque coloniale et banderoles insolentes n'étaient plus de mise.
Que le Tea Party ait eu moins de succès en 2012 qu'en 2010 s'explique aisément. Bien qu'il fût parvenu à infléchir le débat national, tout en se faisant très discret au cours de 2012, il trouva ses limites face à l'implacable machine électorale des démocrates qui tournait à plein régime du fait de la présence d'Obama parmi les candidats. La bataille s'annonçait inégale. Malgré la réélection d'Obama, les conservateurs du Tea Party refusèrent de baisser les bras et traitèrent par le mépris le défaitisme des républicains « modérés », prêts à capituler sur tout et tout de suite, y compris sur les hausses d'impôts. Si Obama avait été réélu, ce n'est pas parce qu'il avait eu raison ou que son idéologie fût supérieure aux principes républicains. Céder ainsi à la panique ne pouvait que démoraliser la base, d'autant que les résultats des élections montraient que tous ceux qui avaient perdu leur siège étaient des républicains. Les candidats conservateurs, eux - Tea Party ou autres -, avaient réalisé des performances honorables : tous les sénateurs Tea Party avaient été réélus et, à la Chambre des représentants, un seul député avait perdu son siège en raison du redécoupage de son district.
Le camp républicain disposait néanmoins d'une majorité confortable à la Chambre et de 30 gouverneurs réellement conservateurs, dont 25 ont également gagné les législatures d'État. La situation était donc préoccupante mais pas désespérée.
Deux candidats avaient été battus, par leur propre faute : le républicain Todd Akin, qui avait scandalisé l'électorat avec une réflexion révoltante sur l'avortement en cas de viol, et le représentant du Tea Party Richard Mourdock qui avait exprimé la même opinion deux mois plus tard.
La dispute sur les candidats « éligibles » et les candidats « viables »
Pour la droite conservatrice, il s'agissait d'éviter l'éclatement du GOP, ne serait-ce que pour continuer de bénéficier de sa structure et sauver son pacte fondateur. Quant à la hiérarchie du parti, elle devait choisir. Si certains républicains modérés voulaient continuer à se bercer d'illusions sur des accords bi-partisans impossibles face à un président hyper-partisan, alors ils se verraient les uns après les autres balayés à la faveur des prochaines primaires au profit de républicains véritables. Le 9 décembre suivant la réélection d'Obama, Newt Gingrich, invité de l'émission Meet the Press de CNBC, résuma la situation : « Obama nous garantit une guerre permanente entre démocrates et républicains. Il veut supprimer toute opposition. Il fait tout pour faire tomber John Boehner (le chef de file de la majorité républicaine à la Chambre) ; il ne recherche aucun compromis. Boehner peut donc décider d'être le chef d'un bloc qui travaillera avec les démocrates ou bien d'être le chef de la droite dure qui va combattre les démocrates. Il n'y a pas de place au milieu. »
Mais existe-t-il « une place au milieu » entre les républicains qui sont prêts à collaborer avec le président et ceux qui, au contraire, ne veulent transiger sur rien ? C'est là que se repose la question de l'« extrémisme » supposé du Tea Party - une notion éminemment subjective.
Le programme d'Obama est connu. Il entend « révolutionner » les secteurs de l'énergie et de la santé par des décisions fédérales plus radicales que celles du New Deal de Franklin Roosevelt et de la Grande Société (au sens « État-providence ») de Lyndon Johnson. Son but : « transformer l'Amérique en profondeur, radicalement, fondamentalement », rien de moins. Assuré d'être couvert, quoi qu'il fasse, par la formidable machine politique de Chicago (10) et par des médias complaisants qui ont abandonné tout travail d'investigation, Obama sait aussi qu'il peut s'appuyer sur un parti démocrate qui n'a plus rien à voir avec le parti de Roosevelt, Truman et Kennedy. Celui-ci est désormais dominé par une majorité de membres très à gauche, qui n'ont que mépris pour l'Amérique traditionnelle. Obama est l'héritier des thèses progressistes les plus radicales comme il est celui des revendications soixante-huitardes et de tous les principes marxistes. C'est un bel exemple d'ironie politique que le parti du relativisme moral puisse décréter à lui seul qui est ou non « extrémiste ». Les conservateurs sont donc étiquetés « extrémistes de droite » simplement parce que c'est là l'opinion et le verdict des extrémistes de l'ultra-gauche.
Qui sont, du reste, les véritables « extrémistes » ? Ceux qui gaspillent à un rythme effréné l'argent des contribuables et réclament sans cesse plus d'impôts pour dépenser davantage ou ceux qui aspirent à réformer un système devenu incontrôlable ? Ceux qui veulent assurer la surveillance aux frontières et réguler l'octroi des visas ou ceux qui veulent régulariser d'un coup les douze millions d'immigrés illégaux ? Les gouverneurs qui défendent le droit à se syndiquer ou non, ou les syndicats qui refusent toute restriction à leurs privilèges ?
L'Amérique Tea Party juge inacceptable que les républicains soient timorés au point de se laisser intimider par des accusations éculées et infondées. Répondre comme ils en ont l'habitude à l'extrémisme de la gauche au pouvoir par de la modération, c'est n'avoir pas vraiment de convictions à défendre. C'est vouloir être présent dans le cénacle pour les avantages d'une fonction tout en n'ayant finalement aucun pouvoir autre que celui d'entériner les décisions du camp adverse.
Pour éliminer de futurs Todd Akin et Richard Mourdock, Karl Rove (11) a mis sur pied en février 2013 ce qu'il appelle lui-même une « machine nationale à désigner les candidats » : le Conservative Victory Project, organisation chargée d'orienter tous les dons vers les candidats agréés par l'establishment républicain, au détriment des candidatures spontanées. Aussitôt, toutes les grandes figures du conservatisme (Newt Gingrich, Jim DeMint, Brent Bozell Jr., William Kristol, Phyllis Schlafly et bien sûr les porte-parole des groupes Tea Party) ont réagi à ce qui est en réalité une manoeuvre maladroite destinée à écraser le Tea Party. Phyllis Schlafly (12) a publié à cette occasion un article dévastateur pour Rove : « Une fois encore, Rove va aider les démocrates à conserver le contrôle du Sénat. Il y a deux raisons pour lesquelles l'establishment républicain (que symbolise Rove) se montre si hostile à la base : les élus Tea Party n'acceptent pas les consignes de vote des hiérarques du parti parce qu'ils préfèrent suivre celles de leurs électeurs ; et ces mêmes élus refusent de se limiter aux sujets économiques pour aborder aussi les sujets plus risqués de société, de morale et de sécurité nationale. » On a vu où ces ordres venus d'en haut ont mené le tandem Romney-Ryan. Non seulement l'idée d'un technocrate payé par quelques donateurs richissimes pour imposer leur volonté est contraire aux libertés fondamentales de la société civile américaine, mais Rove démontre combien il est dans l'erreur sur tous les points clés. Il dit s'appuyer sur la fameuse « règle de Buckley » (13) de 1964 selon laquelle il conviendrait de soutenir systématiquement le candidat « le plus éligible ». Or Buckley, toujours extrêmement précis sur les mots, avait employé le terme « viable »  et non pas « éligible », c'est-à-dire capable de faire mieux que d'être élu : faire avancer la cause du conservatisme. De plus, Rove ose appeler « conservatrice » une création qui a tout d'une déclaration de guerre contre le conservatisme et le Tea Party, sans doute pour mieux introduire la confusion dans l'esprit des électeurs innocents. Enfin, les défaites récentes ont des causes bien plus profondes que le seul profil des candidats. Il s'agit avant tout d'un problème culturel.
Les conservateurs comprennent qu'ils ne peuvent plus attendre passivement que le vent tourne. Les colloques se multiplient où l'on entend le même discours : « Oublions les élections ! Tout ce qui compte à partir de maintenant, c'est la reconquête culturelle du pays. (...) Nous nous sommes laissé chasser des universités, pourchasser par les médias et, au final, ce sont deux générations qui ont grandi dans un environnement dominé par la culture de gauche. Ce n'est pas que les gens n'approuvent pas nos positions ; ils ne peuvent simplement pas les comprendre car ils ont été conditionnés à penser que l'économie de marché, c'est le mal. (...) Nous devons torpiller les utopies de l'ultra-gauche radicale qui tient le haut du pavé actuellement. Et pourquoi n'essaierions-nous pas, nous aussi, la politique sale et les coups bas ? (...) Il faut reconnaître que la gauche en use et en abuse impunément, et que ça lui réussit ! Alors, attaquons ses utopies dangereuses, son intolérance, son hypocrisie, sans nous abaisser à attaquer les individus. Et, surtout, agissons avant d'être submergés par le nombre » (14).
Phase trois : prendre la direction du parti républicain et organiser la résistance
Les républicains et les conservateurs avec lesquels ils forment une coalition boiteuse doivent impérativement s'unir s'ils veulent sauver le GOP de lui-même et arracher le pays à l'emprise des démocrates qui tentent par tous les moyens de faire des États-Unis une social-démocratie à l'européenne.
Le sénateur Jim DeMint est considéré comme l'un des cerveaux du mouvement conservateur. Il se fit élire au Sénat en 2004 (en Caroline du Sud) avec l'objectif de réformer un processus législatif corrompu, selon lui, par l'influence grandissante des groupes de pression sur les élus. Qu'ils soient républicains ou démocrates, ceux-ci semblent incapables, une fois en poste, de résister aux ponts d'or que leur offrent les lobbies en échange de leurs faveurs.
Dès 2009, DeMint devint l'un des opposants les plus implacables à Obama, ses prises de position musclées faisant de lui le héros des insurgés Tea Party. Il constata publiquement que le GOP ployait sous le poids conjugué des modérés, mais aussi des nostalgiques de la révolution reaganiennne. Incapables d'évoluer dans leur pensée, encore moins d'anticiper, ils étaient des poids morts qui faisaient du parti une relique du passé alors que le conservatisme véritable, mal connu en Europe, n'est en rien passéiste, encore moins rétrograde. On comprend dès lors que DeMint ne se soit jamais fondu dans l'establishment républicain.
Il fut l'une des premières personnalités à ouvrir grande la porte du GOP au mouvement Tea Party. L'avenir dira si le mouvement continuera ou non sa route sous cette appellation. DeMint, pour sa part, a toujours parlé de « nouveaux conservateurs ». C'est aussi DeMint qui mit sur pied le Comité d'action politique chargé de soutenir financièrment les candidats Tea Party généralement peu connus et donc sans ressources : les Pat Toomey, Marco Rubio, Mike Lee ou plus récemment Ted Cruz (15).
À la différence des républicains, DeMint est un combattant dans la « guerre culturelle » - front intérieur de la guerre froide que les républicains reaganiens ont jusqu'à présent négligé. Or, pour mener cette bataille, il faut plus qu'un président et, à plus forte raison, plus que des sénateurs : il faut une armée de militants. Dans un livre écrit avec le professeur de sciences politiques David Woodward (16), DeMint explique que le pourrissement intellectuel de la société est indissociable de la bulle financière et de l'endettement public, que guerre économique et guerre culturelle ne font qu'un, que les valeurs traditionnelles se sont affaiblies au fur et à mesure que le gouvernement élargissait ses prérogatives et que, par conséquent, il n'y a guère de différence entre « conservateurs fiscaux » et « conservateurs sociaux ». L'exemple le plus probant en est certainement Rand Paul, sénateur Tea Party qui, bien que libertarien, n'a aucun mal à cohabiter avec ses pairs plus sensibles aux valeurs sociales.
Le mouvement Tea Party regroupe une majorité de personnes autant attachées à la salubrité fiscale (impôts supportables, dépenses étatiques restreintes et contrôlées) qu'à des codes de vie non pas rigides mais plus traditionnels que ceux de la contre-culture dominante et intolérante. Au coeur de la détermination des conservateurs fiscaux - ceux qui sont taxés d'« extrémisme » -, il y a la conscience aiguë du danger imminent que représente le gouffre financier de l'État fédéral. C'est cette faillite inéluctable, absolue, que les conservateurs veulent prévenir à tout prix. Pour une raison simple : les plans de renflouement peuvent peut-être sauver la Grèce ou la Californie, mais rien ni personne ne pourrait sauver l'Amérique en cas de défaut majeur.
Dans ce contexte de catastrophe annoncée, la figure de Jim DeMint prend toute son importance. Le sénateur fit la une des journaux le 6 décembre 2012 : il venait de renoncer avec fracas à son siège au Sénat fédéral pour remplacer Ed Feulner à la tête de la prestigieuse Heritage Foundation. Il ne faut pas croire que la direction de la plus grosse organisation conservatrice du pays soit une sinécure, surtout si DeMint l'utilise comme quartier général de la résistance au socialisme agressif d'Obama. Sans doute était-il temps qu'une personnalité de stature nationale, à la fois appréciée de la base et respectée à Washington, vienne mettre officiellement son expertise en relations publiques et en science politique au service d'un mouvement de protestation national. On attend de DeMint qu'il parvienne à rallier tous les conservateurs, y compris les républicains récalcitrants, autour d'une ligne directrice claire et qu'il favorise la montée d'un leader charismatique.
La Heritage Foundation avec DeMint et les autres fondations conservatrices et libertariennes peuvent se concerter pour exercer une pression morale sur les élus à Washington. Elles peuvent également coordonner la résistance avec les fondations locales et les innombrables organisations Tea Party qui ont essaimé à travers le pays. Les Nouveaux Conservateurs disposent, pour mener le combat, de trois enceintes : 1) le Congrès fédéral qui a le pouvoir d'affamer l'ogre étatique en lui coupant les vivres ; 2) les cours de justice que les citoyens peuvent saisir pour casser des réglementations abusives ; 3) et les législatures des 50 États qui peuvent se prévaloir du fédéralisme pour refuser les ingérences de Washington sur toutes les questions de politique intérieure.
Hors de ces lieux clos, il reste l'élan populaire. Si l'on se fie aux blogs et aux radios, une large part du public souhaite que le mouvement Tea Party retrouve sa « visibilité » et que la base et les élites conservatrices conjuguent leurs efforts pour établir ce que Milton Friedman appelait un « climat propice à des gains politiques ». Il faut entendre par là un climat qui incite les gens à ne pas considérer les idées opposées aux leurs comme inadmissibles. Pour le moment, le clivage est tel entre les deux Amérique qu'il n'y a même plus de centre où débattre. Les élites ne parviendront pas à convaincre ces millions de jeunes et d'électeurs fraîchement naturalisés sans le renfort des troupes de combat que sont les militants de base. Chaque membre du Nouveau Conservatisme a pour mission de promouvoir des notions simples : il convient d'expliquer sans relâche que la liberté ne va pas de soi, qu'elle est de plus en plus réduite par l'étatisme dévorant et que l'État-providence fait un mal considérable aux plus défavorisés tout en imposant des politiques qui prétendent les aider.
Mais, objectera-t-on devant l'ampleur de la tâche, n'est-ce pas une cause perdue d'avance ? De plus en plus d'Américains vivent inconsciemment dans le relativisme moral et dans l'ignorance totale des principes fondateurs de leur pays. Ils sont incapables ne serait-ce que de remettre en question l'État-providence. Peut-on ramener à la raison des gens culturellement si éloignés des conservateurs qu'ils ne sont pas loin de les considérer comme de dangereux extra-terrestres ?
Sur ce point, Obama peut apporter, malgré lui, une aide précieuse. Durant quatre ans, on l'a vu gouverner par décrets, obtenant par des voies détournées ce que le Congrès lui refusait.
Un exemple : en juin, 2012, le président a régularisé la situation des enfants d'immigrés illégaux âgés de 16 à 30 ans arrivés aux États-Unis avec leurs parents lorsqu'ils étaient jeunes, et cela sans même en référer au Congrès. Au lendemain de la réélection d'Obama, le maire de Chicago Rahm Emanuel, qui fut l'un de ses proches conseillers, publia un article brillant en forme d'aveu : « Si notre victoire fut facilitée par les avantages démographiques [immigrés légalisés in extremis en juin 2012] et une campagne [informatique] sophistiquée, il ne faut pas croire pour autant que la démographie garantisse notre destin et nous assure une majorité permanente dans les années à venir. Nous devons obtenir une réforme totale de l'immigration [légalisation en masse des illégaux] qui permette aux millions de sans-papiers restants [les illégaux directement responsables de leur statut cette fois-ci] de devenir des citoyens à part entière [et donc des électeurs acquis]. » Autrement dit, l'intelligentsia démocrate, c'est-à-dire l'ultra-gauche du pays, admet explicitement ce que les conservateurs répètent à l'envi : il n'y a pas (encore) de fatalité démographique. Les conservateurs comprennent la nécessité de voter une réforme sur le sujet, mais se refusent à imiter les démocrates dans ce qu'ils dénoncent comme du « racolage ethnique ». Une chose est sûre : il suffirait de quelques mesures du même genre - une vague supplémentaire de légalisations, une limitation des armes par décrets-lois ou une hausse du plafond de la dette sans réduction effective des dépenses - pour que la protestation Tea Party reparte de plus belle.
En fait, il se pourrait que le cadre de la révolte déborde du Tea Party et gagne cette part de l'électorat WASP que le sociologue Michael Knox Beran nomme les « élites décadentes ». Ces bobos, riches et très riches ou seulement aisés, qui trouvent le socialisme d'Obama « chic » (en Amérique, le socialisme est une forme de transgression), pourraient finir par s'émouvoir si les hausses d'impôts annoncées dans le second discours d'investiture du président et l'idéologie de la redistribution venaient à rabaisser sérieusement leur mode de vie et à les déclasser socialement. Ils pourraient alors détester ce qu'ils avaient adoré et se tourner, à plus ou moins long terme, vers l'alternative du Nouveau Conservatisme.
À ce stade, il est impossible de savoir si le candidat républicain à la présidentielle de 2016 sera un républicain traditionnel ou un conservateur pur et dur. Il faut d'abord que le GOP se dote d'un véritable leader, ce qui pourrait prendre des mois. Les noms qui résonnent sous la coupole du Congrès sont ceux de quelques gouverneurs courageux (qui résistent aux syndicats et aux ingérences des agences gouvernementales) (17) ou de certains sénateurs comme Rand Paul ou Ted Cruz. D'autres sur lesquels les conservateurs avaient fondé de grands espoirs ont déjà déçu : Chris Christie (gouverneur du New Jersey), Scott Brown (élu sénateur Tea Party dans le Massachusetts puis battu comme républicain « mou ») et même Marco Rubio (sénateur de Floride), présenté par le magazine Times comme « Le sauveur du GOP » alors que son plan de légalisation progressive des illégaux est jugé par ses pairs naïf, voire dangereux.
Au fond, l'après-6 novembre 2012 rappelle à bien des égards la période qui suivit la défaite de Barry Goldwater en 1964 : même climat hostile au conservatisme, même horizon bouché par des handicaps apparemment insurmontables. Mais il existe une différence majeure : les conservateurs d'aujourd'hui sont mieux armés que ceux des années 1960. Ils peuvent compter sur un état-major remarquable, des institutions solides et respectées qui s'appuient sur des années d'expérience, des gouverneurs et des sénateurs qui ont fait leurs preuves et, surtout, une base populaire très large, loyale et prête à se mobiliser. Du militant le plus modeste jusqu'au sommet, tous préparent le pays à la reconquête de ses principes fondateurs, par la ré-information des individus et par la persuasion. Convaincus d'avoir pour eux la supériorité philosophique, économique et morale, ils savent qu'ils sont la meilleure chance de l'Amérique et que, lorsque la population tout entière s'éveillera enfin, ils seront le recours ultime.
Notes :
(1) Grand Old Party (le Vieux et Glorieux Parti), surnom du parti républicain.
(2) Respectivement : Social Security, Medicare, Medicaid et Obamacare.
(3) Un trillion = 1 000 milliards. Unité devenue familière sous Obama.
(4) Repris même par Valeurs Actuelles, 5 décembre 2012.
(5) RINO : Republican In Name Only. Désigne tout républicain qui n'a de républicain que l'étiquette.
(6) Mark Steyn, National Review, 3 décembre 2012.
(7) Pat Buchanan, Human Events, 12 novembre 2012.
(8) John Hayward, Human Events, 8 novembre 2012.
(9) American Recovery and Investment Act (ou Stimulus), Patient Affordable Care Act (ou Obamacare),The Wall Street Reform and Protection Act (ou loi Dodd-Frank, du nom de ses auteurs).
(10) Le complexe politico-mafieux qui relie les universités de la région, les politiciens d'extrême gauche, les Églises militantes noires et les syndicats du public. Voir aussi : Évelyne Joslain, Obama : de la déconstruction de la démocratie en Amérique, Les 4 Vérités, 2009.
(11) Karl Rove, conseiller politique et électoral du parti républicain, est considéré comme l'« artisan » de la brillante campagne de Bush en 2004. Il semble avoir perdu la main depuis 2006 et se trouve à présent vivement critiqué. Il a, en effet, dépensé quelque 400 millions de dollars pour ne faire élire que 7 de ses 30 candidats au Congrès. Il aurait ainsi perdu le Sénat et la présidentielle - tout en ne renonçant pas, pour autant, à sa confortable commission.
(12) Phyllis Schafly est une femme politique née en 1924, très active au service du conservatisme, fondatrice en 1972 d'un groupe de pression influent, le Eagle Forum, et d'une maison d'édition. Cette figure nationale est surnommée la « First Lady du conservatisme américain » depuis la campagne (victorieuse) qu'elle mena dans les années 1970 contre le projet féministe d'inscrire dans la Constitution un amendement qui aurait conféré des privilèges aux femmes par rapport aux citoyens masculins (et non des droits) : le mal nommé Equal Rights Amendment.
(13) « The Buckley Rule », du nom de son auteur, William F. Buckley Jr., fondateur de la National Review et sans doute le plus connu des intellectuels de la renaissance conservatrice. En 1964, Buckley donna comme consigne de toujours choisir « le candidat de droite le plus viable ». Goldwater, désigné par les primaires comme candidat du GOP devant le « RINO » Nelson Rockefeller, démontra sa « viabilité » en défendant la cause conservatrice. Rockefeller n'aurait pas été plus « éligible » face à Lyndon Johnson et c'est par la campagne de Goldwater que le conservatisme vit émerger Ronald Reagan, élu gouverneur de Californie deux années plus tard.
(14) American Enterprise Institute, conférence de Michael Austin, 15 novembre 2012.
(15) Ted Cruz, fils d'immigrés cubains ayant fui le régime de Fidel Castro, élu Tea Party au Sénat fedéral en 2012, est l'une des vedettes montantes du conservatisme constitutionnel. C'est lui qui fut chargé de prononcer le discours inaugural de la convention annuelle conservatrice en mars dernier.
(16) DeMint et Woodward, Why We Whisper : Restoring Our Right to Say It's Wrong, Rowman and Littlefield Publishers, 2008.
(17) Certains gouverneurs Tea Party font particulièrement parler d'eux : Scott Walker surtout (Wisconsin), puis Rick Perry (Texas), Susana Martinez (Nouveau-Mexique), Paul LePage (Maine), Bobby Jindal (Louisiane), Sam Brownback (Kansas)...