Politique Internationale - La Revue n°137 - AUTOMNE - 2012

sommaire du n° 137
UNE NOUVELLE AMERIQUE ?
Article de Amy GREENE
Chercheuse, spécialiste de la politique américaine
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Dire que l'Amérique est une société fortement polarisée n'est pas original. Mais un contexte nouveau renforce désormais ce constat. Une faille générationnelle se développe entre deux catégories de la population : d'une part, les Baby Boomers, 78 millions d'Américains nés après la Seconde Guerre mondiale ; de l'autre, les Millennials, première génération de l'histoire des États-Unis à dépasser les 100 millions de personnes. Ce dernier groupe, composé principalement de jeunes non-Blancs aux racines très diverses, occupe une place de plus en plus importante dans l'arène civique. Sur le plan intérieur, le fossé entre cette génération et celle de l'Amérique traditionnelle ne fera que s'élargir. Sur le plan extérieur, cette nouvelle donne pèsera sur les orientations de la politique américaine.
Les Boomers constituent de facto le groupe le plus susceptible de soutenir la vision républicaine en matière de politique étrangère (1). Cette vision met l'accent sur la projection de l'Amérique dans le monde grâce à sa force militaire et à sa domination politique ; sur la division des autres pays en amis et ennemis (selon qu'ils adhèrent ou pas aux valeurs américaines) ; et, enfin, sur le rôle central de l'exceptionnalisme américain et sur la nécessité de le protéger - par la diplomatie si possible, par d'autres moyens si nécessaire. Cette conception épouse parfois sans nuances les schémas de la guerre froide, faisant fi de la complexité nouvelle des relations avec des États tels que la Chine ou la Russie.
Les Millennials, nés entre 1981 et 2000, sont la première génération dans l'histoire du pays à ne ressembler ni physiquement ni culturellement aux pères fondateurs. En 2020, plus de la moitié des Américains âgés de moins de quarante ans seront d'origine non blanche, dénués de tropisme particulier envers la Vieille Europe dont l'Amérique traditionnelle est issue. Il s'agit d'individus majoritairement ouverts et tolérants sur les questions « morales », technologiquement à l'aise dans un monde interconnecté qu'ils pratiquent depuis leur adolescence vécue dans l'ombre des attentats du 11 Septembre. Les Millennials soutiennent largement le programme démocrate classique, qui insiste sur les questions sociales (santé, éducation...) et sur des politiques qui ont précisément permis la mobilité sociale dont leur famille ou eux-mêmes ont profité (2). En matière de relations internationales, ils veulent, certes, que leur pays continue d'exercer son leadership, mais considèrent que ce but doit être atteint par le smart power au sens large (3) et par la recherche du consensus, et non pas par l'imposition unilatérale de la puissance américaine.
Nous sommes donc aujourd'hui en présence de deux Amérique aux visions radicalement différentes. Les Millennials vont bientôt acquérir des positions d'importance dans les milieux décisionnels et voudront, tout naturellement, traduire leur perception du monde dans la politique étrangère du pays. Cela ne se fera pas sans épreuve de force entre les deux pôles démographiques.
Cette fracture générationnelle est-elle nettement représentée, dans l'arène politique, par l'affrontement entre les Démocrates et les Républicains ? Et, au-delà des frontières américaines, quels prolongements les divisions sociales et politiques actuellement débattues aux États-Unis auront-elles sur le rôle international de Washington ?
Où vont les Démocrates et les Républicains ?
Des étoiles montantes inégalement partagées
Avec l'émergence du Tea Party, le Parti républicain se trouve contraint de revoir sa stratégie pour répondre à une base de plus en plus conservatrice, sans perdre pour autant sa capacité à attirer des électeurs plus centristes.
Mitt Romney ne semble pas être la grande figure transformatrice dont rêvait son parti, mais plutôt un leader de transition, désigné dans l'attente de l'arrivée à maturité d'une nouvelle génération d'espoirs en vue de la présidentielle de 2016. La Convention nationale du Parti républicain tenue à Tampa a illustré ce choix par défaut. Outre l'étrange performance de l'acteur Clint Eastwood, elle a surtout été marquée par les discours des jeunes révélations du « Grand Old Party », en l'occurrence Paul Ryan, Marco Rubio et Chris Christie. On ne pouvait pas échapper à l'impression d'assister davantage à la promotion des futurs dirigeants conservateurs capables de réconcilier les traditions du parti avec les exigences du Tea Party qu'à l'intronisation de Romney lui-même.
Le Parti démocrate, de son côté, est écrasé par la figure de Barack Obama. Il est certes classique que le président en fonctions domine sa formation. Mais l'absence quasi totale d'étoiles montantes est inquiétante pour l'avenir. Il s'agit d'une lacune dans le leadership d'Obama, et peut-être même d'une erreur stratégique de sa part à moyen terme. Le sénateur de l'Illinois a remporté la victoire en 2008 en consolidant - et même en élargissant - la coalition démocrate. Il s'est appuyé sur les jeunes, sur les minorités (surtout les Noirs et les Hispaniques), sur la nouvelle Amérique multiculturelle. Il fut ainsi, à bien des égards, l'annonciateur de la montée en puissance des valeurs chères aux Millennials. Ceux-ci sont encore trop jeunes pour occuper des postes de haut niveau, et seuls ceux qui étaient majeurs en 2008 ont pu voter pour Obama. Mais leur enthousiasme a été peu cultivé depuis. L'agenda politique promis n'a pas été transformé en gains politiques à court terme, et il n'est pas aisé, désormais, de reproduire à l'identique la dynamique de l'époque (« Yes we can ! »). Dès son investiture, Obama a été confronté à une série de défis à la fois internes et externes particulièrement complexes : une crise financière et économique d'une gravité immense, une industrie automobile en crise, les guerres en Irak et en Afghanistan, l'impasse israélo-palestinienne, le programme nucléaire iranien et, pour finir, les révolutions arabes de 2011... Son manque d'expérience internationale personnelle et la nécessité de mettre rapidement en oeuvre une vision de politique étrangère pour tourner la page néoconservatrice ont obligé le nouveau président à choisir une équipe expérimentée issue des années Clinton. Des visages moins connus, à des postes moins visibles (Janet Napolitano, secrétaire à la Sécurité intérieure ; Kathleen Sebelius, secrétaire à la Santé et aux Services sociaux ; Eric Holder, procureur général), ont été rapidement éclipsés. Même après la défaite spectaculaire subie lors des élections de mi-mandat en 2010, Barack Obama pouvait difficilement changer d'équipe : Hillary Clinton s'était montrée indispensable à la tête de la diplomatie, tout comme le général David Petraeus (directeur de la CIA), Leon Panetta (secrétaire à la Défense) ou Tom Donilon (conseiller à la Sécurité nationale). Compte tenu de la situation internationale, le remplacement de ces valeurs sûres aurait été hasardeux.
Résultat : les étoiles montantes, du côté démocrate, sont peu nombreuses. À cet égard, le fait qu'Hillary Clinton demeure, dans les sondages, largement en tête des personnalités démocrates « présidentiables » pour 2016 est révélateur.
Nouveaux acteurs, nouveau spectre idéologique
Le Parti démocrate semble en panne de renouveau ; mais le « parti de l'âne » comporte tout de même en son sein quelques figures prometteuses, au premier rang desquelles le gouverneur du Massachusetts Deval Patrick. Premier gouverneur afro-américain de son État, Patrick a fait forte impression par son style de leadership à la Obama, qui se veut fondé sur le consensus. En 2012, il aura joué un rôle important dans la campagne : successeur immédiat de Mitt Romney dans le Massachusetts, Patrick a pu souligner le fait que le candidat républicain a mis en oeuvre dans son État d'origine des réformes souvent très proches de celles que Romney reprochait à Barack Obama, notamment dans le domaine de la santé. D'autres personnalités d'avenir ont été à leur avantage lors de la campagne démocrate, comme le gouverneur du Maryland (et possible candidat en 2016) Martin O'Malley ; l'ancien gouverneur du Michigan Jennifer Granholm ; la sénatrice de New York et successeur d'Hillary Clinton, Kirsten Gillibrand ; ou le ministre de la Justice de l'État de Californie, Kamala Harris. Lors de la Convention nationale démocrate, de nombreux maires de grandes villes se sont également révélés, à l'image du maire de Chicago, ancien chef de cabinet d'Obama et ancien conseiller de Clinton, Rahm Emanuel ; celui de Los Angeles, Antonio Villaragiosa ; de Philadelphie, Michael Nutter ; celui d'Atlanta, Kasim Reed ; et de San Antonio, Julian Castro (qui fut le premier « Latino » à prononcer un discours d'ouverture lors d'une Convention).
Mais, de toutes ces valeurs montantes, c'est sans doute Andrew Cuomo qui émerge le plus. Moins présent lors de la Convention nationale démocrate, le gouverneur de l'État de New York, populaire et progressiste, génère un buzz médiatique croissant sur ses chances de porter les espoirs du parti à la présidentielle de 2016, en dépit de sa grande discrétion sur le sujet. Considéré par Richard Socarides, ancien conseiller du président Clinton, comme « le progressiste le plus influent du Parti démocrate », ancien ministre de la Justice de l'État de New York, secrétaire au Logement sous Bill Clinton, Cuomo est né dans une famille libérale (au sens américain du terme) de renom. Partisan du conservatisme fiscal et du libéralisme social (4), il semble posséder la capacité de négocier et de faire passer des lois avec la participation d'un large spectre politique. Protégé de Bill Clinton, il propose aux électeurs démocrates une direction réellement progressiste : opposé à la peine de mort mais clairement favorable au droit à l'avortement, il est également attaché à la réforme du système de santé et au contrôle des armes à feu. En 2011, il a signé une loi autorisant le mariage homosexuel - une avancée qui se trouve d'après lui « au coeur de la gouvernance progressiste» -, à un moment où cette option politique était pourtant très minoritaire dans son État. Notons d'ailleurs que Cuomo a signé cette loi plus d'un an avant qu'Obama ne s'y rallie.
À l'avant-garde des mainstream Democrats (le courant dominant du parti, que l'on peut classer au centre gauche), le gouverneur Cuomo reste néanmoins prudent sur les questions budgétaires. Très conscient de la nécessité de tenir compte des préoccupations de l'électeur moyen, il teste constamment ses hypothèses avant de prendre le risque de se couper de l'opinion publique. Sa mémoire des difficultés rencontrées lors des présidences Clinton et Obama, notamment sur la réforme de la santé, lui est précieuse. On l'aura compris : cet homme déterminé mais prudent a sans doute le potentiel suffisant pour rallier à son panache une large partie des Démocrates, depuis les centristes tendance Clinton jusqu'aux électeurs de la gauche dure, en passant par ceux qui soutiennent encore Obama. La question demeure, cependant, de savoir si un libéral new-yorkais sera en mesure de convaincre les États du centre du pays. Pour l'instant, ses vraies ambitions restent floues : va-t-il tenter de transformer sa popularité et sa vision politique en adhésion dans la perspective d'une prochaine présidentielle ? Si Hillary Clinton choisit de rester hors du jeu en 2016, on peut imaginer que les Clinton lui offriront leur soutien, avec le capital de popularité, les réseaux politiques et financiers qui vont avec.
Qu'en est-il chez les Républicains ? Depuis l'ère George W. Bush, le parti a déployé une activité considérable dans le but de renouer avec l'élan qui était celui de l'époque Reagan. Les idéologies représentées se sont multipliées, du néo-conservatisme (qui pèse toujours sur une partie de l'élite) au libertarianisme (incarné en particulier par le sénateur du Kentucky Rand Paul, adepte d'un gouvernement réduit et du retour à l'isolationnisme), en passant par le centrisme. Ex-candidat aux primaires républicaines de 2012, l'ancien gouverneur de l'Utah, Jon Huntsman, que Barack Obama a nommé ambassadeur en Chine, représente bien ce dernier courant qui implore son parti de revenir au centre et d'accepter certains constats de bon sens, comme la validité de l'expertise scientifique sur l'évolution humaine ou sur le changement climatique.
Cette nouvelle vague de dirigeants prometteurs comporte également des personnages comme la sénatrice du New Hampshire Kelly Ayotte, républicaine dans une région qui ne l'est pas ; le gouverneur de Louisiane Bobby Jindal, plus jeune gouverneur en fonctions et premier gouverneur non blanc de son État (et premier gouverneur d'origine indienne) ; Nikki Haley, membre du Tea Party et gouverneur de Caroline du Sud, Indo-Américaine elle aussi, qui a reçu le soutien de Sarah Palin avant d'être adoubée par Mitt Romney ; Susana Martinez, qui a succédé au démocrate Bill Richardson au poste de gouverneur du Nouveau-Mexique, première femme gouverneur et hispanique du pays, un atout clef pour un parti qui a du mal à s'attirer le vote à la fois des femmes et des « Latinos » ; enfin, le gouverneur du New Jersey, Chris Christie, connu pour son style atypique, fait d'une combinaison d'honnêteté reconnue, d'impudence et d'irrévérence avérées, de proximité avec le peuple et de charisme personnel.
Mais c'est un autre jeune républicain, mondialement célèbre depuis qu'il a été désigné comme colistier de Mitt Romney pour la vice-présidence, qui tient maintenant la corde de la relève républicaine : le représentant de l'État du Wisconsin, Paul Ryan. Membre du trio fondateur des Young Guns (avec Eric Cantor et Kevin McCarthy), un mouvement désireux de former et de cultiver une génération de jeunes leaders conservateurs venant de tout le pays, M. Ryan est partisan du triptyque de valeurs conservatrices qui définissent le Parti républicain aujourd'hui (opposition à l'avortement, au mariage homosexuel et à l'immigration). Il a, également, contesté publiquement le changement climatique, accusant les scientifiques d'avoir produit de fausses données pour exagérer la menace. Il s'est surtout positionné comme spécialiste du budget depuis son entrée au Congrès en 1998, à l'âge de 28 ans. Pendant les années Bush, le jeune représentant a encouragé les Républicains à en revenir aux principes de base du conservatisme fiscal, et émis chaque année des propositions budgétaires en ce sens (depuis sa Roadmap to America's Future en 2008), ce qui lui a permis de gagner en notoriété dans ce débat. Dans sa proposition budgétaire de 2011, qui se voulait une option alternative au plan d'Obama, il prônait des réformes radicales destinées à en finir avec des programmes autrefois considérés comme intouchables - le Medicaid et la sécurité sociale. Il fut pris suffisamment au sérieux pour provoquer une réponse - évidemment très critique - du président lui-même. Bien que ce « Ryan Plan » se soit attiré les foudres de son propre de camp (en particulier celles de Newt Gingrich, obligé de s'excuser immédiatement après), il a initié une dynamique au profit de son auteur, l'establishment du parti ayant reconnu sa capacité à traduire des valeurs conservatrices populaires en politiques fiscales concrètes. Ses partisans saluent sa détermination à s'attaquer à des programmes aussi sensibles et à multiplier les propositions novatrices. Son rôle central dans l'élaboration du débat sur la fiscalité de la nation est avéré. Paul Ryan a déplacé les lignes politiques vers la droite en convainquant le Parti républicain de soutenir un programme de réduction massive des dépenses - unique moyen, à ses yeux, de générer de la croissance.
Sur le terrain de la politique étrangère, les incursions de Ryan ont été peu nombreuses, mais elles reprennent essentiellement les teintes du néo-conservatisme. Dans ce domaine, M. Ryan applique les fondamentaux de sa vision économique pour s'en prendre au « choix du déclin » : il fustige notamment les réductions budgétaires en matière de défense effectuées par Obama en période d'instabilité internationale. Ryan reproche surtout à Obama sa façon de traiter ses alliés, en particulier Israël, et préconise un large partenariat avec les démocraties, y compris les pays émergents comme le Brésil et l'Inde, pour résoudre les principaux défis mondiaux, à savoir, explique-t-il, l'extrémisme islamique et la tyrannie. Il s'est même prononcé en faveur d'une réactivation des alliances qui étaient celles des États-Unis pendant la guerre froide, afin de faire face à ces nouvelles menaces. Mais sa ligne directrice principale demeure le lien entre la capacité de l'Amérique à s'imposer dans le monde et la bonne tenue d'un ordre fiscal domestique que ses propositions en la matière permettraient de rétablir.
À moyen terme, nous voyons donc poindre une situation paradoxale : les tendances démographiques favorisent un Parti démocrate plus en phase avec les aspirations et les valeurs des générations montantes, mais ce sont les Républicains qui préparent le mieux les futurs leaders politiques capables de parler aux jeunes. Les Démocrates sont en phase avec l'avenir mais se cherchent une relève politique ; les Républicains disposent d'une relève politique, mais celle-ci défend des valeurs dépassées. Cette situation ne concerne pas uniquement l'Amérique. Le reste du monde ferait bien de s'y intéresser, car elle aura une influence déterminante sur l'avenir des relations internationales.
Valeurs sociales et politique étrangère américaine : un lien indirect mais fort
Au cours de la campagne présidentielle de 2012, la politique étrangère n'a joué qu'un rôle secondaire. Comme souvent, le public américain s'intéresse essentiellement à l'économie et à l'emploi, qui font dès lors l'objet de la majorité des propositions des candidats. Il reste que, au-delà d'un coeur de programme de politique étrangère sur lequel les deux partis semblent partager une analyse commune, les objectifs développés - explicitement ou non - en matière d'action extérieure varient nettement d'une tendance à l'autre. Ces nuances reflètent le fossé croissant qui se fait jour entre les valeurs sociales des deux camps. Nous l'avons souligné, la vision démocrate en politique étrangère se rapproche des positions libérales qui sont celles des Millennials, avec une préférence pour le smart power. L'approche républicaine, elle, demeure celle des hard liners qui font l'éloge de la puissance conservatrice telle qu'édictée par les Boomers.
Deux partis, deux politiques étrangères ?
La politique étrangère du président Obama a généralement considéré le multilatéralisme comme une façon privilégiée de traiter les tensions internationales, tandis que l'option militaire semblait le seul instrument connu de l'administration précédente. Sans rejeter pour autant l'action unilatérale (raid qui a tué Oussama Ben Laden, utilisation croissante de drones en Afghanistan et au Pakistan), Barack Obama a montré son affinité pour la mise en place de coalitions internationales (sanctions contre l'Iran, dossier syrien, intervention en Libye...) et pour la promotion du dialogue (discours du Caire en juin 2009, dialogue avec Pékin ou « US-China Economic and Strategic Dialogue »). Le choix d'une secrétaire d'État comme Hillary Clinton montrait sa volonté de reconstruire l'image de l'Amérique dans le monde, après huit ans d'administration Bush, en confiant la diplomatie à une personnalité connue pour ses engagements sociaux (l'accès à la santé, les droits des femmes et des enfants...).
Chez les Républicains, le discours actuel de politique étrangère se déploie sur un spectre qui va de l'isolationnisme cher à Rand Paul à l'activisme néo-conservateur d'un Marco Rubio (5). Néanmoins, la vision dominante, ici, soutient que le monde ne peut résoudre ses problèmes sans présence américaine. Les États-Unis, disent les Républicains, doivent agir vite pour contrebalancer les puissances émergentes comme la Chine, dans un monde bel et bien divisé entre amis et ennemis - une idée qui avait particulièrement marqué l'époque de George W. Bush. Les figures les plus éminentes du « GOP » en matière de politique étrangère demeurent John McCain, sénateur de l'Arizona et candidat malheureux à la présidentielle contre Barack Obama en 2008, et Lindsey Graham, sénateur de l'État de Caroline du Sud. Tous deux privilégient le retour aux alliances classiques, fustigent les contraintes des organisations internationales, souhaitent plus de liens avec l'Europe centrale (zone de démocratie récente dans une région menacée par Vladimir Poutine, selon le discours de Romney), une politique plus ambitieuse en Amérique latine et un engagement encore plus fort aux côtés d'Israël. Ils appellent à offrir des garanties plus sûres aux alliés des États-Unis, en particulier aux États du Golfe, et à lancer une initiative plus robuste pour développer de nouveaux partenariats démocratiques afin de gérer la menace des puissances émergentes comme la Chine.
Si les deux visions conservent quelques points communs (il y a naturellement un consensus sur le fait de garantir la sécurité nationale), les objectifs sous-jacents des deux partis se distinguent clairement l'un de l'autre. La vision républicaine insiste davantage sur l'idée d'une nécessaire projection dans le monde, là où les Démocrates recherchent l'adhésion et l'influence. La notion de « déclin américain » a fait les beaux jours du débat républicain en 2012 : les Républicains se sont emparés du thème pour attaquer Obama, accusé d'avoir parcouru le globe pour une « tournée d'excuses » (Sarah Palin) et d'avoir contribué à affaiblir l'image de puissance des États-Unis. Des autorités éminentes du « parti de l'éléphant », comme John McCain, expliquent que, une fois au pouvoir, les Républicains utiliseront « la diplomatie aussi bien que le commerce, la défense aussi bien que les droits de l'homme » pour « mobiliser la volonté, la sagesse et la confiance américaines », dans un leadership qui ne s'exercerait plus « from behind » (pour reprendre l'expression utilisée lors de l'opération de l'Otan contre le régime du colonel Kadhafi en Libye), mais bien « from the front » (6).
En quoi ce clivage sur la politique étrangère épouse-t-il la ligne de partage, d'apparence beaucoup plus interne, entre les valeurs sociales des Boomers et celles des Millennials ?
Les Démocrates mettent l'accent sur les enjeux globaux, sur des problématiques liées à la gestion des bien communs et à la montée des acteurs non étatiques - autant de questions au coeur des préoccupations des jeunes générations. Les Républicains, pour leur part, abordent ces dossiers à travers l'optique des relations bilatérales et envisagent de répondre aux défis de la planète par le biais d'accords interétatiques. Leurs postures politiques conviennent donc bien davantage à des Baby Boomers socialisés à une époque où le contexte international était l'otage de la bipolarité et des rapports de forces interétatiques.
Les enjeux globaux, nouvelle frontière de la politique étrangère
Répétons-le : les Millennials sont plus susceptibles que d'autres catégories d'Américains de considérer les droits de l'homme, la libre circulation de l'information ou le changement climatique comme des priorités. En revanche, ils sont moins prompts à estimer que les États-Unis devraient jouer un rôle important dans des processus extérieurs, y compris dans la négociation d'une paix israélo-palestinienne. Ces jeunes, marqués par le 11 septembre 2001 et par deux guerres simultanées (Irak et Afghanistan), privilégient l'option « diplomacy first » - la diplomatie d'abord. Ils reconnaissent que les actions des États-Unis dans le monde ont pu susciter la haine et déclencher des processus, ou au moins des instrumentalisations, qui ont mené aux attaques contre les Tours jumelles. Enfants de l'âge numérique, leur lucidité sur l'interdépendance planétaire et sur les conséquences de la politique américaine dans le monde est forte. Une orientation plus marquée vers le soft power, une prise en compte des enjeux transversaux, apparaissent à leurs yeux comme autant d'impérieuses nécessités.
Un premier thème permet de souligner les différences entre ces deux sensibilités : la question des droits de l'homme et de l'humanitaire. Ni les Démocrates ni les Républicains ne s'aventureraient, bien entendu, à prétendre que la défense des droits de l'homme dans le monde est superflue. Les Démocrates ont vu sous le président Obama le département d'État accorder à l'aide au développement et à l'aide humanitaire un rôle central dans la diplomatie. Quant aux Républicains, si certains d'entre eux s'opposent à l'aide humanitaire, le courant dominant du parti s'y rallie tout de même. Le président a même été accusé par les deux camps d'avoir traité les droits de l'homme comme une préoccupation secondaire, particulièrement dans sa relation avec la Chine (de fait, Barack Obama laissait volontiers le discours dur sur les droits de l'homme à son vice-président, Joseph Biden).
Mais les raisonnements respectifs, de part et d'autre, différaient grandement. Les Démocrates inscrivent les droits de l'homme et l'aide humanitaire dans le cadre même des intérêts de l'Amérique, avec l'objectif de promouvoir dans le monde des pratiques et des valeurs qui auraient pour effet de renforcer l'État de droit, la transparence gouvernementale, les infrastructures publiques, l'accès à l'éducation et à la liberté d'expression. Il s'agirait de cette façon de consolider in fine la paix et la démocratie, cadre propice à la sécurité collective, par la réduction - voire l'élimination - de l'instabilité et de l'extrémisme qui engendrent l'anti-américanisme.
Des grandes figures républicaines comme John McCain ou Condoleezza Rice, ancienne secrétaire d'État de George W. Bush, se sont également prononcées en faveur d'une promotion plus active des droits de l'homme. Mais il s'agit bien moins ici d'une démarche générale de soft power que d'une stratégie assumée d'isolement de régimes « parias » clairement identifiés, allant éventuellement jusqu'à l'interventionnisme. La diffusion des valeurs universalistes fondatrices de l'Amérique est conçue comme une machine de guerre contre des ennemis tels que l'Iran ou la Syrie et sans doute, à plus long terme, la Chine. Pour John McCain par exemple, l'Amérique est faible si elle se montre « incapable de se battre aux côtés des peuples en quête de liberté ». Dans son article paru en août 2012 dans la revue américaine Foreign Policy, et parlant au nom du candidat Romney, McCain appelle à l'intervention américaine en faveur des droits de l'homme « quelles que soient les conséquences ». La réflexion sur l'humanitaire est similaire. Alors que Romney a publiquement fait état de son scepticisme à l'égard de ce type d'aide, Marco Rubio l'a défendu, mais uniquement en tant que moyen d'affaiblir les régimes autocratiques et d'envoyer « un signal fort à ceux qui luttent pour la démocratie ». Encore une fois, il s'agit avant tout d'un outil d'intervention de l'Amérique contre ses ennemis. Outil que l'on ne souhaite surtout pas mutualiser dans une démarche de sécurité collective : les Républicains n'accordent aucune confiance aux structures internationales (comme le Conseil de sécurité des Nations unies) pour aborder ces questions de développement ou de droits de l'homme, et considèrent que les débats interminables qui y ont cours font le jeu des puissances autoritaires comme la Russie ou la Chine.
Autre sujet sur lequel les deux parties s'opposent : l'environnement et le climat. Là encore, le Parti démocrate se montre plus proche des Millennials, dans leur ferveur à s'intéresser au changement climatique, tandis que les Républicains - en rupture totale sur ce point avec la quasi-totalité de la population - nient sa réalité même. La position républicaine sur le réchauffement climatique a reculé depuis 2008. Alors qu'un lien entre ce phénomène et l'activité humaine était admis, ouvrant la voie à des propositions visant à combattre le réchauffement par des mécanismes de marché ou par un développement des énergies alternatives ou du nucléaire, la position s'est radicalisée en 2012. Toute mention du changement climatique à été supprimée du programme républicain... sauf pour remettre en question la validité scientifique des démonstrations de son existence. Le Grand Old Party de 2012 s'oppose, en effet, à la législation « cap and trade » (qui a pour but de réduire les gaz à effet de serre) et souhaite limiter le pouvoir de réglementation de l'Environmental Protection Agency. Sa politique actuelle repose en grande partie sur l'exploitation des réserves américaines et des forages, ainsi que sur la réduction de la pollution agricole. Les Républicains attaquent surtout la décision du président Obama de qualifier le changement climatique de « grave menace » dans sa stratégie de sécurité nationale. Une telle classification signifie que le changement climatique est désormais perçu comme une menace au même titre qu'une agression étrangère. Pour le Parti républicain, cette hérésie revient à « subordonner les intérêts de sécurité nationale à l'environnement, à l'énergie et aux questions internationales de santé », dans une politique qu'ils qualifient de « tueuse d'emplois » (7).
Alors que le National Journal avait souligné en 2010 que le Parti républicain américain était le seul parti conservateur dans une démocratie majeure à nier la réalité du changement climatique et à en récuser les démonstrations scientifiques (8), Mitt Romney a renchéri dans ce sens plus récemment, accusant le président Obama de « messianisme » : selon lui, les Démocrates s'occupent de « ralentir la montée des océans et de guérir la planète », alors que les Républicains veulent « vous aider et aider votre famille ». Seuls quelques Républicains,  dont l'ancien député Bob Inglis ou Jon Huntsman, tentent de faire évoluer leur parti sur ce sujet, sans grand succès. La plupart des Américains sont pourtant très éloignés de l'approche républicaine sur ce dossier : 72 % d'entre eux estiment que le changement climatique doit être une priorité pour le président. Mais, à y regarder de plus près, on constate que cette opinion est partagée par 84 % des Démocrates, 68 % des électeurs indépendants et 52 % seulement des Républicains (9). De tels sondages expliquent que les Démocrates aient adopté une stratégie opposée : ils ont qualifié le phénomène climatique de « catastrophe sécuritaire, économique et environnementale ». Ils évoquent le besoin d'une politique « qui saura éviter les conséquences néfastes du changement climatique comme des crises liées aux réfugiés fuyant la famine, les catastrophes naturelles et la dégradation des écosystèmes de la planète ». Le parti du président établit un lien direct entre cet enjeu international et des considérations économiques et sociales internes : on évoque la conservation des terres appartenant à l'État, une protection plus stricte de l'air et de l'eau, et la poursuite de programmes de développement des énergies dites propres. La voie privilégiée pour lutter contre le réchauffement climatique est d'abord celle des partenariats internationaux et du financement des pays en développement pour les aider à réduire leurs émissions : le lien avec la politique étrangère est, cette fois encore, incontournable.
En guise de conclusion...
Bien évidemment, aucun groupe n'est monolithique. On peut trouver aussi bien des Boomers libéraux que des Millennials qui souscrivent à une vision républicaine. En revanche, l'analyse des tendances générales des deux cohortes générationnelles nous permet de comprendre ce que Strauss et Howe appelaient les « trajectoires des générations », situées dans l'Histoire, et qui identifient la dynamique d'un groupe (10). Surtout, il est permis de penser que, à mesure que ces deux générations confronteront leurs visions respectives, les deux principaux partis politiques s'efforceront de forger des positions visant à les capter ; et cela, afin de transformer ce clivage en victoires électorales. Ce qui donnera lieu à la montée en puissance de nouveaux leaders capables d'incarner ces valeurs.
À court terme, cette logique indiquerait que les Républicains vont continuer à solliciter et à courtiser les Boomers en jouant sur les craintes que le multiculturalisme suscite à leurs yeux. Mais leur vivier s'épuise. Le Parti républicain connaît déjà des problèmes chroniques et quasi structurels pour capter l'adhésion des femmes, des jeunes, des Noirs et des Hispaniques. À moyen terme, la question est donc posée de l'avenir du parti et de la frange conservatrice de l'échiquier politique américain. Jusqu'à quand cette approche peut-elle perdurer si les Républicains s'aliènent des pans entiers de la démographie montante des États-Unis ? À partir de quel moment cette nouvelle Amérique multiculturelle deviendra-t-elle suffisamment puissante et intégrée au pouvoir décisionnel pour imposer au Grand Old Party le constat de la nouvelle identité du pays et l'obligation de procéder à un aggiornamento de sa stratégie électorale comme de sa vision du monde ?
De l'autre côté du paysage politique, les Démocrates devraient continuer à se distinguer en insistant sur des questions sociales dont ils savent qu'elles préoccupent les plus jeunes. Cet investissement politique à long terme deviendra de plus en plus payant à mesure que les Millennials remplaceront les Boomers aux postes de pouvoir. Cette perspective est naturellement de bon augure, à première vue, pour le « parti de l'âne ». Mais celui-ci a désormais la tâche délicate de cultiver, de fidéliser, de regrouper ces électeurs, en pérennisant leur mobilisation derrière des leaders charismatiques qui incarneront leurs préférences et ne les décevront pas une fois élus.
Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : lorsque les Millennials seront installés au sommet de l'État, le discours extérieur de Washington mettra plus que jamais en avant des atouts déjà avérés du pays, comme la diversité culturelle, le système universitaire, l'innovation scientifique et technologique... La société réclamera que le pouvoir cherche en priorité à établir des consensus et des partenariats mondiaux durables pour faire face aux défis globaux. La puissance américaine aura alors profondément évolué.
Notes :
(1) Plusieurs études et sondages montrent comment la faille générationnelle s'observe sur des questions de politique étrangère. Voir, en particulier, Dina Smeltz (dir.), Foreign Policy in the New Millennium, Chicago Council, 2012 ; Pew Research Center, « The Generation Gap and the 2012 Election », 2011 ; David Madland et Ruy Teixeira, New Progressive America : The Millennial Generation, Center for American Progress, 2009.
(2) Voir A. K. Greene, L'Amérique après Obama, Autrement, 2012.
(3) Le smart power repose sur la mise en valeur de l'ensemble des outils diplomatiques, culturels, économiques et militaires, y compris la construction de partenariats multilatéraux et l'utilisation si nécessaire de sanctions. Selon Chester Crocker dans Leashing the Dogs of War (US Institute for Peace, 2007), le smart power est défini comme « l'utilisation stratégique de la diplomatie, le développement des capacités et des expertises, et la projection de la puissance et de l'influence de manière cost-effective et légitime à la fois politiquement et socialement ».
(4) Dans un sens large, le conservatisme fiscal fait référence à une préférence pour la limitation des dépenses gouvernementales, l'équilibre budgétaire et la réduction de la dette. Le libéralisme social consiste à prendre position en faveur de l'égalité sociale, les dépenses de l'État providence et les structures qui permettent et coordonnent celles-ci. En général, cela implique aussi une posture plus ouverte sur les questions « morales » et de société, comme le mariage homosexuel.
(5) Marco Rubio, « Is The American World Order Sustainable and Necessary in the Twenty-First Century ? An Address By Senator Marco Rubio », The Brookings Institution, 25 avril 2012, transcription du discours disponible en ligne : http://www.brookings.edu/~/media/events/2012/4/25%20rubio/20120425_rubio
(6) John McCain, « Leading from the Front », Foreign Policy, 28 août 2012.
(7) « Republican Platform 2012 », The Huffington Post, 27 août 2012.
(8) Ron Brownstein, « GOP Gives Climate Science a Cold Shoulder », National Journal, 9 octobre 2010.
(9) « Climate Change in the American Mind : Americans' climate change beliefs, attitudes, policy preferences and actions », Yale Project on Climate Change/George Mason University Center for Climate Change Communication, http://environment.yale.edu/climate/files/CC_American_Mind.pdf
(10) Neil Howe, William Strauss, Millennials Rising : The Next Great Generation, Vintage, 2000.