Politique Internationale - La Revue n°136 - ÉTÉ - 2012

sommaire du n° 136
LA FRANCE FACE AUX « BARBARES »
Entretien avec François ZIMERAY
Ambassadeur en charge des droits de l'homme au ministère des Affaires étrangères.
conduit par
Jean-Pierre Perrin
Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière
en français
in english
en español
en français
Jean-Pierre Perrin - 14 juillet 2008 : Bachar al-Assad, invité d'honneur du président de la République française, assiste au défilé militaire à la tribune officielle. En tant qu'ambassadeur des droits de l'homme, comment réagissez-vous ?

François [zimeray] - Comment répondre à cette question en faisant abstraction de ce que l'on sait aujourd'hui de ce régime ? J'ai encore en tête les récits effroyables, recueillis ces derniers mois à la frontière, des victimes du « gang des barbares » au pouvoir à Damas. Ce que j'ai pu ressentir à l'époque, je l'ai aussitôt refoulé. L'indignation est une impasse. Bien sûr que sa présence m'avait surpris ; cela dit, il faut comprendre qu'à ce moment-là non seulement les crimes que nous dénonçons aujourd'hui n'avaient pas été commis mais, surtout, nous avions des raisons d'espérer que Bachar amorcerait une rupture avec son prédécesseur. Il n'était donc pas insensé de tenter une nouvelle approche. Nous nous sommes hélas trompés, mais personne ne pouvait alors prévoir l'enchaînement tragique qui a suivi, en Syrie, l'explosion des printemps arabes. En toute hypothèse, il faut rappeler que la défense des droits de l'homme, dans l'action extérieure de la France, se heurte à deux contraintes : la première, c'est que nos interlocuteurs sont des pays souverains ; la seconde, c'est que nous agissons le plus souvent avec d'autres partenaires, en particulier européens.

J.-P. P. - Comment faire évoluer les positions d'un État souverain ?

F. Z. - Je ne connais que deux manières d'y parvenir : la force ou la conviction. À la mi-2008, il ne pouvait être question ni de l'une ni de l'autre, et surtout pas de la force. Personne ne propose sérieusement que la France parte en guerre contre tous les États où les droits de l'homme ne sont pas garantis ! Plus tard, nous avons été les premiers à plaider pour des sanctions, qui sont finalement entrées en vigueur au niveau européen.
Reste la conviction : tenter d'encourager une hypothétique ouverture du régime, susciter un désir « d'en être », d'intégrer la société globale qui se dessine, bref tendre la main. C'est ce que nous avons tenté en 2008 et qui n'a malheureusement pas marché. Il ne faut pas regretter d'avoir exploré cette voie dès lors que cela ne nous a pas empêchés d'être en pointe contre ce régime quand il s'est montré sous un autre visage, et que Bachar a transformé son pays en un immense Guernica. La France a pris la tête d'une action collective pour faire cesser les exactions et traduire Bachar devant la justice internationale. Je me suis rendu, il y a peu, à la frontière syrienne pour collecter des preuves afin de nourrir le dossier d'accusation. Je ne m'attendais pas à autant de cruauté dans la violence. La violence, j'ai l'habitude d'en voir les effets, mais pas à ce niveau inouï. Je me battrai jusqu'à ce que le président syrien soit traduit devant une juridiction. Nous prendrons prochainement des initiatives en ce sens.

J.-P. P. - Vous dites : on ne savait pas que Bachar al-Assad pouvait commettre de telles atrocités. On en avait pourtant eu un avant-goût, au Liban par exemple, où depuis 2004 une quinzaine d'assassinats d'hommes politiques, d'intellectuels et de journalistes lui sont imputables (1)...

F. Z. - C'est vrai. Mais c'est toute la question : faut-il tendre la main à un régime en espérant qu'il pourra s'amender ? Jusqu'où faut-il jouer la carte de l'opposition entre les « durs » et les « modérés » ? La visite de Bachar à Paris s'inscrivait dans une logique. Encore une fois, nous avons surestimé notre capacité à le faire évoluer. Il faut en tirer les leçons. Mais, pour autant, il ne faut pas renoncer par principe au dialogue. L'Histoire fournit de nombreux exemples de personnages infréquentables devenus honorables. Songez au Sud-Africain De Klerk, à Arafat... Et, plus récemment, aux dirigeants birmans.

J.-P. P. - Nombre de chercheurs et de journalistes affirmaient pourtant que son régime ne pouvait pas évoluer ni s'amender sous peine de s'effondrer. La diplomatie ne les entend donc pas ?

F. Z. - Si, elle les entend. Mais elle entend aussi le contraire. J'ai appris dans une autre vie, comme avocat, qu'« un savoir non partagé n'existe pas ». Un des enseignements des printemps arabes - que nul ne pouvait prévoir mais que nul ne devait exclure -, c'est que l'on peut être proche et, en même temps, pris de court. On croit savoir et on ne sait pas. Pour nous, diplomates, ce constat doit nous conduire à une remise en question : sommes-nous assez sensibles à ce qui fermente, à l'écoute de ce qui germine ? Le risque est grand de voir émerger une pensée unique globale qui empêche les idées dissidentes de percer. C'est pourquoi il est primordial de demeurer au contact des sociétés civiles. Nous Français, qui avons la chance de disposer de l'un des premiers réseaux diplomatiques du monde, avons le devoir de faire remonter l'écho du terrain jusqu'au plus haut niveau.

J.-P. P. - Le régime syrien, au mépris de toutes les injonctions internationales, continue son épouvantable répression. Que peut-on faire ?

F. Z. - Il faut que l'on passe du stade du cri à celui de la désignation nominale des responsables dans l'appareil d'État, et ne pas les lâcher.

J.-P. P. - N'est-ce pas ce que nous faisons déjà ?

F. Z. - Effectivement, nous travaillons sur l'imputabilité des crimes. Ce travail, assez confidentiel, vise à identifier - au sein de l'armée, de la police, de l'administration, du système de santé - les principaux suspects de crimes contre l'humanité qui, un jour, auront à en rendre compte. Mon souhait est que l'on puisse rapidement donner leurs noms. Cette exposition médiatique peut les faire réfléchir. Prenez l'exemple de la Birmanie : comment expliquer que ce régime se soit finalement auto-réformé ? C'est la question que j'avais posée à Aung Sang Suu Kyi lorsqu'elle m'avait reçu à Rangoun. Parmi les raisons qu'elle a citées, il y en a deux qui sont particulièrement intéressantes : l'une, ce sont les printemps arabes, et l'effet d'entraînement qu'ils ont pu avoir ; l'autre, c'est la crainte d'être tôt ou tard poursuivi devant la justice internationale. Même si elle peine à exister dans la réalité, cette justice est déjà présente dans la perception que l'on en a. Elle est ressentie comme une menace réelle par des dictateurs manifestement moins autistes que l'on ne l'imaginait.

J.-P. P. - La mission de Kofi Annan en Syrie (2) n'est-elle pas décevante ?

F. Z. - Il faudrait aller beaucoup plus loin. Il faudrait que les enquêteurs puissent pénétrer dans les prisons et recueillir des témoignages. Pour le moment, effectivement, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes. Et ce n'est évidemment pas la personnalité de Kofi Annan qui est en cause.

J.-P. P. - Qu'est-ce qui vous a le plus choqué pendant votre enquête sur les violences en Syrie ?

F. Z. - La cruauté. Surtout quand elle s'exerce contre des enfants. Je me souviens de deux entretiens en particulier. L'un avec un tankiste qui avait été contraint de tirer sur la foule. L'autre avec un responsable d'un service de santé qui racontait comment son hôpital avait été transformé en centre de tortures par les services de sécurité de l'armée de l'air (3). Son administration lui avait donné l'ordre d'évacuer tous les médicaments, de sorte que les blessés qui se présentaient ne pouvaient plus être soignés. J'ai aussi en tête le récit terrible de ce père d'un petit garçon asthmatique qui était allé à la pharmacie chercher un médicament. Son père l'attendait dans sa voiture devant le magasin. Un officier des renseignements, qui se trouvait à l'intérieur, demande alors au petit s'il a participé à des manifestations. Et lorsque l'enfant répond « oui », il lui tire une balle dans la tête, puis va s'adresser au père en lui disant « ton fils t'attend ». Il ne s'agit pas d'actes isolés mais d'une stratégie élaborée au sommet de l'État. C'est pourquoi je qualifie ce régime de « gang des barbares ».

J.-P. P. - Si le régime ne s'effondre pas, comment sera-t-il possible de traduire les auteurs de ces crimes devant une juridiction internationale ?

F. Z. - Je suis convaincu qu'un jour ou l'autre ils seront traduits en justice, soit devant la CPI (Cour pénale internationale), soit devant une juridiction ad hoc, soit devant les juridictions syriennes, soit même devant une juridiction étrangère s'il y a parmi eux des binationaux. Il suffirait que l'une des victimes soit française pour que la justice française soit compétente. On se pose souvent la question : après Ben Ali, après Moubarak, qui sera le suivant ? Eh bien le suivant, ce sont tous les autres ! Le régime a les moyens de tenir, et de tenir longtemps, mais la vague qui s'est soulevée en Syrie n'est pas près de retomber. Je ne sais pas où va ce pays ; ce qui est sûr, c'est que jamais ce régime ne retrouvera la respectabilité diplomatique qui lui fut offerte.

J.-P. P. - Ce manque de respectabilité, un pays allié de Damas, l'Iran, s'en accommode fort bien...

F. Z. - C'est vrai, jusqu'à présent... Mais tout ce que je vois au cours de mes missions me convainc que le désir de liberté, la protestation contre les violations des droits fondamentaux sont universels et profondément enracinés dans la nature humaine. Les tyrans pourront gagner du temps ; ils n'écraseront jamais cette aspiration.

J.-P. P. - Un autre ami de la Syrie, le président soudanais Omar el-Béchir, convaincu de crime contre l'humanité par la Cour pénale (4), circule librement en Afrique...

F. Z. - Il ne faut pas exagérer ! Son espace vital s'est réduit, au propre comme au figuré. Il est constamment à la merci d'une arrestation. Cela dit - et sur ce point je vous rejoins -, le fait qu'il ait été reçu en Libye m'a choqué. Je ne l'ai d'ailleurs pas caché à mes contacts libyens du Conseil national de transition (5) : la France ne s'est pas battue pour un camp contre un autre, mais pour des principes. Et ces principes sont universels. Il est un peu décevant de voir que, à peine libérés, ceux qui avaient courageusement invoqué le droit international et qui ne seraient pas là si nous n'étions pas intervenus pour que la responsabilité de protéger se traduise en actes, s'empressent d'accueillir un président massacreur.

J.-P. P. - D'autres comportements vous ont-ils heurté de la part du nouveau gouvernement libyen ?

F. Z. - J'ai été le premier à dénoncer la torture dans les prisons du CNT, sans rencontrer un grand écho auprès de la presse... Il est clair que l'on se trouve dans une situation singulière. « Les gens, me disait-on en Libye, ne savent même pas qu'ils ont des droits. » Il n'y a pas, non plus, de culture démocratique et pas vraiment d'État. Le chemin promet d'être long et chaotique. Si les dirigeants actuels parviennent à surmonter cette friabilité de l'État, ils pourront peut-être s'en sortir. Cela étant, on ne peut pas dresser le bilan de la révolution libyenne sur la base de ses seules faiblesses. Le point positif c'est qu'on perçoit dans la société libyenne, y compris au plus haut niveau, une vraie conscience des insuffisances et la volonté de construire un État de droit.

J.-P. P. - Passons à la Tunisie. Une chaîne de télévision indépendante a été poursuivie devant la justice - et condamnée - pour avoir diffusé le film Persépolis (6). Fallait-il intervenir ?

F. Z. - Il faut d'abord se poser la question en termes de principe : les « erreurs d'appréciation », voire les fautes de comportement que nous avons commises hier en Tunisie, doivent-elles nous empêcher de faire entendre aujourd'hui notre musique en matière de droits de l'homme ? Je ne le pense pas. Quant à savoir s'il faut intervenir lorsqu'une liberté fondamentale est menacée, la réponse est oui, précisément au nom de nos silences coupables du passé. Après se pose la question du « comment ». Le but est d'être utile. On ne défend pas les droits de l'homme pour soulager sa conscience ou pour s'acquitter d'une dette morale. La seule question qui vaille est la suivante : qu'est-ce qui marche et qu'est-ce qui, au contraire, est contre-productif ? Nous avons établi un excellent dialogue avec les autorités tunisiennes et un programme ambitieux de soutien à l'État de droit et de formation des cadres - magistrats, avocats, journalistes. Il est fondamental que la France accompagne la société tunisienne dans sa transition.
Auparavant, beaucoup voyaient le monde à travers le prisme Nord-Sud. Aujourd'hui, il est clair que s'il y a un conflit de valeurs, il ne passe pas entre eux et nous, mais entre eux et eux. Une ligne de fracture sépare, au sein même du monde arabo-musulman, ceux qui veulent vivre leur attachement à leurs traditions tout en habitant leur siècle et ceux qui dénient ce droit aux autres. La société tunisienne sera-t-elle capable d'adapter les valeurs de l'islam à celles de la modernité, avec toutes les conséquences que cela implique en matière économique, de liberté d'expression et de droits de la femme ? Je suis assez optimiste sur l'issue de cette confrontation même si le combat s'annonce rude. Des décennies de droits - relatifs - des femmes et de laïcité ont profondément imprégné la société tunisienne. Une société qui, de tout temps, a été marquée par les échanges et l'ouverture.

J.-P. P. - Affichez-vous le même optimisme en ce qui concerne l'Égypte ?

F. Z. - C'est différent, car l'Égypte, c'est 45 % d'illettrisme et 89 % de femmes excisées. C'est aussi une population qui a doublé en 30 ans et qui augmente d'un million d'habitants chaque année ! L'islamisme trouve là un terreau fertile et ce terreau est l'héritage de Moubarak. En prétendant combattre le fondamentalisme, l'ancien régime a créé les conditions de son essor.

J.-P. P. - Vous avez récemment accompli une mission en Algérie. Quel est votre constat ?

F. Z. - Ce voyage était, pour moi, essentiel. Pourquoi l'Algérie demeurerait-elle dans l'angle mort de notre politique en faveur des droits de l'homme ? Les autorités n'ont pas jugé utile de me recevoir, à une exception près : le président de la commission des droits de l'homme. J'ai passé le plus clair de mon temps sur le terrain avec des ONG qui militent pour le droit des femmes, des chrétiens, des migrants, des enfants, des familles de disparus... Tous ces défenseurs des droits de l'homme m'ont paru découragés. Ils se sentent coincés entre le risque fondamentaliste - qui est une réalité - et un régime qui leur mène parfois la vie dure. J'ai rencontré des parents de disparus qui ne supportent plus la réconciliation forcée qu'on leur a imposée au lendemain de la guerre civile, au mépris de la vérité (7). Cette politique de l'éteignoir ne résistera pas à la force des sentiments humains. Partout où des lois d'amnistie ont été votées - en Argentine, au Chili, au Cambodge - le désir de justice l'emporte sur tout le reste. La nature imprescriptible des crimes contre l'humanité n'a rien d'artificiel. En ce qui nous concerne, il ne faudrait pas que, là encore, le passé de la France - et, pour tout dire, ses propres crimes - la disqualifie pour jouer le rôle que l'on attend d'elle. Pendant longtemps, nous avons été inhibés par notre culpabilité. La jeunesse algérienne, elle, sait bien que les problèmes actuels du pays ne sont pas de notre fait ; elle attend de notre part autre chose qu'un silence gêné. Notre histoire nous fait un devoir de dénoncer ce qui doit l'être. Qu'Enrico Macias ne puisse pas chanter à Alger, on n'est pas obligé de trouver cela normal ! 

J.-P. P. - On est frappé par le silence du monde occidental à propos de Bahreïn, où les forces démocratiques sont victimes à la fois de la répression féroce du régime des Al-Khalifa et d'une intervention des forces saoudiennes, appuyées par des policiers des Émirats arabes unis...

F. Z. - Je n'ai pas le sentiment que nous ayons manqué à nos devoirs, même si la force des liens qui nous unit à ces pays nous conduit à dire les choses autrement.

J.-P. P. - Que pensez-vous des mesures qu'a prises le roi du Maroc pour enrayer la montée de la contestation ?

F. Z. - Je les trouve courageuses, audacieuses même, en particulier celles qui concernent les femmes et la reconnaissance dans la Constitution des origines berbères et juives du Maroc. Il fallait le faire ! Elles ont permis d'éviter des bouleversements aux lourdes conséquences. Il n'en reste pas moins que la situation sociale demeure très préoccupante : graves inégalités, chômage de masse...

J.-P. P. - Vous vous êtes rendu en Irak. Depuis le départ des dernières troupes combattantes américaines, fin décembre, le pays semble retomber dans le chaos...

F. Z. - Je suis accablé par ce que j'ai vu en Irak, précisément par le bilan de ces années de guerre. Le tableau des droits de l'homme y est très sombre : trois millions d'enfants livrés à eux-mêmes, un million de veuves, un tiers de la population qui ne mange pas à sa faim. On pourrait considérer - cyniquement - que c'est le prix à payer pour une transition démocratique, mais celle-ci est encore loin d'être acquise. L'État se fragmente et la violence est là. Prenez la peine de mort : l'un des vice-présidents, avec qui je me suis entretenu, a lui-même signé plus de décrets d'exécution pendant les trois premiers mois de 2012 que pendant toute l'année 2011... Bref, sur le strict plan des droits de l'homme, c'est peu dire que nous avions raison de dénoncer l'intervention américaine. Il est important de le rappeler : non pas pour ranimer une querelle transatlantique dépassée, mais pour montrer à quel point il est insensé de nous reprocher aujourd'hui de vouloir rééditer l'aventure irakienne en Syrie alors que nous invoquons seulement la nécessité de protéger les populations. Cette guerre aura fait beaucoup de mal à l'universalisme des droits de l'homme parce qu'elle nous expose à l'accusation la plus grave : celle du « deux poids, deux mesures ».

J.-P. P. - De tous les combats à mener dans le monde arabe, quel est celui qui vous apparaît comme prioritaire ?

F. Z. - Celui des femmes. En Algérie, j'ai dit que l'objectif est la décolonisation des femmes par les hommes. C'est un combat universel qui ne se limite pas au monde arabo-musulman. J'ai vu des cas terribles d'abus commis contre les femmes au Guatemala, au Népal, des attaques au vitriol, des meurtres. Et je n'ai pas parlé des homosexuels, les vrais oubliés des printemps arabes...

J.-P. P. - Terminons ce survol de la planète des droits de l'homme par l'Europe, qui abrite elle aussi un certain nombre de régimes terriblement répressifs. Le pire est sans doute la Biélorussie...

F. Z. - J'ai demandé aux autorités biélorusses l'autorisation de me rendre à Minsk, mais je ne sais pas encore si j'obtiendrai un visa. Il faut avoir, à l'égard de ce pays, l'attitude la plus cohérente possible au niveau de l'UE. Le plus troublant, c'est que, en dépit de tout ce que l'Europe peut apporter à ce régime, rien ne le dissuade. Ce qui conduit à s'interroger sur les limites de l'attractivité qu'exerce le modèle européen. C'est également vrai pour l'Ukraine. Ces pays sont motivés par l'idée de renforcer leurs liens avec nous, mais pas au point de se conformer aux exigences minimales en termes de démocratie et de respect des droits fondamentaux...

J.-P. P. - La situation en Ukraine est tout de même différente...

F. Z. - Vous avez raison. La société ukrainienne est bien plus ouverte sur le monde ; elle a besoin d'échanges sur tous les plans, et notamment avec l'Europe. Certains ont évoqué l'idée de sanctions nominatives contre certains de ses dirigeants, qui les empêcheraient de voyager par exemple. Il faut y réfléchir. Déjà l'Euro 2012 de football (8) a été l'occasion de marquer notre désapprobation.

J.-P. P. - Que peut-on faire pour Ioulia Timochenko (9) ?

F. Z. - J'ai essayé de lui rendre visite, à deux reprises, à la prison de Kharkiv. La première fois, je n'ai pas pu franchir les portes. Lors de ma seconde tentative, j'ai pu voir le directeur mais il ne m'a pas laissé la rencontrer. Il a même refusé de lui remettre un mot que j'avais écrit à son intention et de me donner de ses nouvelles. J'ai assisté à l'ouverture de son procès, au nom de la France. C'est peu de chose, mais j'espère que ses défenseurs ont interprété mon geste comme un encouragement...

J.-P. P. - Quelles propositions allez-vous soumettre au nouveau gouvernement socialiste sur la question des droits de l'homme ?

F. Z. - Nous devons d'abord nous efforcer de faire converger nos politiques multilatérales et bilatérales. Concrètement, il y a des pays importants, comme le Brésil, le Sénégal ou l'Égypte, avec lesquels nous avons une excellente relation bilatérale ; mais dès lors que l'on se retrouve dans une arène multilatérale, la logique de confrontation reprend le dessus ! À Genève ou à New York, il est parfois difficile d'échapper à cet antagonisme. Ce n'est pas normal. Il faut mettre notre proximité avec ces États au service du rapprochement de nos positions sur les grands sujets du moment : la Syrie, l'Iran, le climat... Ensuite, il nous faut exposer une vision stratégique cohérente sur les droits de l'homme. Je travaille à un document qui indiquera clairement ce que nous faisons, ce que nous ne pouvons pas faire et ce que nous pourrions mieux faire. Vous connaissez la devise de Guillaume d'Orange : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer »...
Notes :
(1) Les assassinats ont commencé, le 1er octobre 2004, avec un attentat à la voiture piégée perpétré contre Marwan Hamadé - alors ministre démissionnaire de l'Économie et personnalité druze libanaise proche de Walid Joumblatt - qui a tué son chauffeur et l'a gravement blessé. Ils culmineront de 2005 à 2007, au point que les députés libanais du Mouvement du 14 mars (né au lendemain de l'assassinat de Rafic Hariri), craignant pour leur vie, ne pourront plus siéger. Ils s'achèveront avec la main tendue par le président Nicolas Sarkozy à Bachar al-Assad - preuve que ces crimes étaient bien organisés depuis Damas.
(2) La mission de Kofi Annan, mandaté à la fois par l'ONU et la Ligue arabe, vise à trouver une solution à la crise syrienne. Après le soutien exprimé par le Conseil de sécurité, le 21 mars, elle s'emploie à mettre en place une dynamique pour mettre fin aux violences et nouer un dialogue politique, même si c'est sur une base minimale. Les six points du document - fin de la violence, dialogue politique, aide humanitaire, fin des détentions arbitraires, liberté pour les journalistes et libertés civiques pour les Syriens - figurent dans la déclaration votée à l'ONU. Trois cents observateurs ont été déployés dans ce but sur le terrain.
(3) On compte au moins une quinzaine de services secrets en Syrie. Celui qui est considéré comme le plus cruel, et donc le plus redouté, est celui de l'armée de l'air.
(4) Le 4 mars 2009, puis le 12 juillet 2010, la Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt internationaux contre Omar el-Béchir. Ce dernier est accusé de crime de guerre, crime contre l'humanité et génocide, tous perpétrés lors de la guerre civile au Darfour. El-Béchir est le premier chef d'État en exercice à faire face à un mandat d'arrêt international.
(5) Autorité politique de transition instituée par les insurgés libyens en février 2011, à Benghazi, en Cyrénaïque.
(6) Film de l'Iranienne (réfugiée en France) Marjane Satrapi. Les islamistes lui reprochent d'avoir représenté Dieu en image.
(7) La « sale guerre » algérienne commença en décembre 1991, quand le gouvernement annula le scrutin législatif après les résultats du premier tour, anticipant une victoire du Front islamique de salut (FIS) et craignant que ce dernier mette en place une république islamique. Après l'interdiction du FIS et l'arrestation de milliers de ses membres, différents groupes de guérilla islamiste émergèrent rapidement et commencèrent une lutte armée contre le gouvernement et ses partisans. Après l'instauration de l'état d'urgence, le 9 février 1992, Khaled Nezzar et les autres généraux algériens engagent une guerre à grande échelle contre les militants du FIS et tous ceux qui sont soupçonnés de les soutenir : des milliers de personnes sont déportées dans les camps de concentration du Sud, les ratissages meurtriers se multiplient dans les grandes villes, la torture est généralisée. Les premières " disparitions " de personnes enlevées illégalement par les forces de sécurité sont enregistrées. Cette pratique se généralisera à partir de la création, fin 1992, du Centre de commandement de la lutte antisubversive (CCLAS) réunissant les forces spéciales, dirigé par le général Mohammed Lamari. Cette guerre sera menée en violation constante des conventions internationales sur le respect des droits de l'homme, pourtant ratifiées par l'État algérien. On estime à plus de 7 000 le nombre de disparus et à plus de 150 000 le nombre de morts, tués par les forces de sécurité et les groupes armés islamistes.
(8) La Commission européenne a annoncé qu'aucun commissaire ne se rendrait en Ukraine pour l'Euro 2012 de football, co-organisé (du 8 juin au 1er juillet) par cette ancienne république soviétique et la Pologne voisine. La plupart des pays européens ont pris leurs distances avec cette manifestation.
(9) L'Ukraine a déjà dû annuler un sommet prévu les 11 et 12 mai à Yalta après que plusieurs présidents européens, indignés par le sort de Ioulia Timochenko, eurent décidé de le boycotter. Mme Timochenko a fait savoir, peu après, qu'elle cesserait la grève de la faim qu'elle observait depuis le 20 avril pour protester contre des violences dont elle dit avoir été victime en détention. L'opposante, âgée de 51 ans, souffre de plusieurs hernies discales. Elle est accusée de détournement de fonds et de fraude fiscale. Sa détention a provoqué un tollé au sein de l'Union européenne, qui réclame depuis des mois au président Ianoukovitch la libération de l'opposante. Égérie de la révolution Orange de 2004, Ioulia Timochenko est incarcérée depuis août 2011. Elle a été condamnée en octobre à sept ans de prison pour abus de pouvoir. L'opposante a toujours dénoncé ce procès comme une vengeance personnelle de Ianoukovitch, élu président en 2010.