Politique Internationale - La Revue n°134 - HIVER - 2012

sommaire du n° 134
LES SEPT PLAIES DE L'AMERIQUE D'OBAMA
Article de Jean-Michel QUATREPOINT
Journaliste
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« America great again ! » En cet automne de l'année 1979, le candidat républicain à la Maison Blanche, Ronald Reagan, fait du retour de l'Amérique l'axe central de sa campagne. Il est vrai que le pays vit mal cette fin de décennie. La présidence Nixon, avec le scandale du Watergate et l'empeachment du président, l'ont traumatisé. Il a été humilié au Vietnam, puis en Iran. Le dollar est au plus bas, le pétrole au plus haut. Les États-Unis viennent de basculer dans la récession. Le pouvoir d'achat est en berne. Le chômage atteint 7,5 % de la population active : un taux record ! L'automobile et l'électronique, fleurons de l'industrie, se font damer le pion par les groupes japonais. La « réindustrialisation » s'invite dans la campagne électorale. Ronald Reagan en fera un des axes de son projet.
Trente-trois années plus tard, l'histoire se répète. Comment relancer l'Amérique, lui redonner ce dynamisme qui était sa marque de fabrique ? Comment réindustrialiser un pays qui a cru que la finance et les cerveaux suffiraient à assurer son leadership mondial ? Oui, il y a bien des similitudes entre les États-Unis de 1979 et les États-Unis de 2012. Certes, rien de comparable avec la défaite au Vietnam et le fiasco en Iran. Cette fois, Washington a organisé la retraite sur des « positions préparées à l'avance ». Ben Laden a été exécuté, mais la guerre en Afghanistan est un échec. L'Irak a coûté une fortune au budget américain. Partout, dans le monde arabo-musulman, les alliés de l'Amérique doivent laisser peu à peu la place aux islamistes.
C'est sur le plan économique que la situation est sans doute la plus grave. La crise est toujours là. Les centaines de milliards injectés n'ont pas permis à l'économie de rebondir. Le chômage devient structurel. Des dizaines de millions d'Américains sont paupérisés. Pis : les déficits commerciaux et budgétaires continuent de s'envoler avec, pour corollaire, une dette qui n'est plus sous contrôle. Plusieurs États, et non des moindres, à commencer par la Californie, sont en situation de faillite. Les Américains découvrent peu à peu qu'ils ne sont plus les maîtres du monde, ni même les maîtres chez eux.
Cette fois, ce ne sont plus les Japonais, mais les Chinois qui ont pris les parts de marché et qui alimentent, avec leurs produits, les gondoles de Wal-Mart et des magasins. L'Amérique ne produit plus ce qu'elle consomme. Jamais depuis la Grande Dépression le fossé entre les plus riches et les plus pauvres n'a été aussi important. Pourtant, l'inégalité n'a pas outre-Atlantique la même charge symbolique qu'en France. À une condition : que chacun puisse avoir sa chance... pour faire fortune. Et que ceux qui ne respectent pas la règle du jeu soient punis. Or la dernière décennie a mis à mal ces deux principes. Trop de gens ont désormais le sentiment qu'ils ne pourront pas s'en sortir et que, bien au contraire, ils s'enfoncent. La plupart des Américains estiment, à juste titre, que le monde de la finance n'a pas été suffisamment sanctionné.
Pour rebondir, l'Amérique doit retrouver confiance en elle-même et dans son modèle. C'est peut-être là son principal handicap en 2012. Chacun sent bien que l'on est au bout non seulement d'un cycle - commencé sous Reagan - mais peut-être aussi d'un modèle : le modèle occidental, qui a régné sur le monde depuis un peu plus de deux siècles.
Lorsque Ronald Reagan accède au pouvoir, il y a derrière les slogans un véritable programme. Mieux : une idéologie. Celle qui a été élaborée depuis des années dans le monde de l'entreprise, les think tanks, les cercles universitaires. À commencer par les économistes de l'École de Chicago. Il faut, expliquent-ils, revenir aux sources du libéralisme. Et mettre fin à la trilogie « big corporation, big labour, big state », responsable de la sclérose et de l'atonie de l'économie. Des entreprises trop grandes, en situation monopolistique, des syndicats trop puissants et corporatistes, un État obèse et bureaucratique étouffent le pays. Il faut, comme le préconisaient Schumpeter et Hayek, casser pour reconstruire et retrouver le dynamisme. C'est ce qui sera fait. Sans états d'âme.
C'est ce que n'a pas fait Barack Obama en 2009. La gravité de la crise financière et les conditions de son élection avec une participation électorale record lui auraient sans doute permis de prendre une série de mesures révolutionnaires, au sens premier du terme. Il aurait pu, notamment, appliquer à la finance américaine le traitement de cheval qu'il a administré à l'industrie automobile. Il aurait pu s'attaquer frontalement à l'évasion fiscale des multinationales américaines. Il aurait pu jouer de la fibre patriotique pour mobiliser les plus riches au service de leur pays et non pas de leurs seuls intérêts. Certes, Barack Obama a fait de beaux discours, mais il n'a en rien changé le cours des choses. Comment expliquer ce qui reste un échec pour lui et pour le pays ?
D'abord, par sa personnalité. C'est plus un homme de compromis qu'un homme d'action. Il est presque le contraire de Reagan. Ensuite, il a été phagocyté par son entourage, beaucoup trop lié aux milieux financiers et à un Wall Street traditionnellement plus généreux à l'égard des Démocrates que des Républicains. Certains des hommes du président, qui avaient fait leurs classes sous Bill Clinton et bien souvent dans le sillage de Goldman Sachs, se révélèrent incapables de remettre en cause les orientations arrêtées dans la dernière décennie du siècle. Et d'en voir les effets pervers.
Ce sont les mêmes qui avaient cassé le Glass Steagle Act, qui séparait, depuis Roosevelt, les activités de banque de détail et de banque d'investissement. Ce sont les mêmes qui avaient laissé le monde financier inventer les subprimes. Ce sont les mêmes qui ont ouvert en grand, et sans condition, les portes de l'OMC à la Chine. Une Chine qui a pris les avantages tout en refusant d'appliquer les règles qui auraient pu la gêner. Une Chine qui manipule sa monnaie, contrôle les changes, ne respecte pas la propriété intellectuelle et pratique, de fait, le protectionnisme quand cela l'arrange.
Enfin, Barack Obama et les démocrates n'avaient pas de véritable programme. Encore moins de nouvelle idéologie. Personne n'avait réellement réfléchi au monde d'après. Pas plus d'ailleurs chez les Républicains.
Voilà pourquoi la présidence d'Obama aura été une présidence au fil de l'eau. On ménage dans un premier temps Wall Street, puis brusquement on voue les financiers aux gémonies et l'administration Obama fait voter la loi Dodd-Franck, qui tente bien timidement de mettre en place une régulation de la finance. Après la défaite des Mid-Term, nouveau changement de cap, le président allant à Canossa et faisant allégeance à l'American Chamber of Commerce. Enfin, à l'approche de l'échéance présidentielle, nouveau coup de barre à gauche, avec le débat surréaliste autour du déficit budgétaire et de la taxation des plus riches.
Avec cette présidence louvoyante, Barack Obama a mécontenté une bonne partie de l'électorat. Sur sa droite, comme sur sa gauche. Sa chance, c'est qu'en face, après avoir eu un trop-plein de candidats folkloriques, ce serait plutôt le vide. Du moins le vide intellectuel. Point d'École de Chicago new look. Point de réflexion en profondeur sur les voies et moyens pour relancer l'économie, et surtout redonner une nouvelle dimension au rêve américain. Le vide de la pensée républicaine n'a d'égal que le vide de la pensée démocrate. Et ce n'est pas une consolation de voir que ce phénomène frappe également le Vieux Continent.
Et pourtant, quatre ans après l'éclatement de la crise, l'état du pays demanderait un nouveau New Deal. Car l'Amérique, comme l'Égypte des pharaons, souffre désormais de maux endémiques. Ce sont les sept plaies de l'Amérique.
Croissance en berne et chômage structurel
Au lendemain de l'éclatement de la crise des subprimes, les plus optimistes des économistes espéraient une reprise en V. L'espoir a été douché. Certes, après une croissance négative en 2009 (-2,6 %), le PIB a progressé en 2010 de 2,8 % ; mais en 2011 les prévisions ont été régulièrement revues à la baisse. On devait terminer l'année, au mieux, à 2,3 %. Quant à 2012, c'est l'incertitude. Le spectre du double dip, d'une croissance en W, ressurgit. Certes, l'Europe serait bien contente d'avoir de tels taux. Mais, pour les États-Unis, ces chiffres sont notoirement insuffisants : ils ne permettent pas d'absorber les nouveaux venus sur le marché du travail et, à plus forte raison, de résorber le chômage.
Tout se passe comme si, depuis trente ans, les économies occidentales perdaient, à l'occasion des crises successives, un point de croissance tous les dix ans. Dans les années 1990, l'augmentation du PIB aux États-Unis a été de 36 %, soit 3,6 % en moyenne par an. Avec une accélération, en fin de décennie, grâce notamment à Internet et à la nouvelle économie. Avec le krach boursier, le 11 Septembre, puis la crise des subprimes, la croissance moyenne annuelle de la première décennie du siècle est inférieure à 2 %. La crainte étant que, au cours de l'actuelle décennie, on reste sur cette tendance. Ce qui serait catastrophique pour le marché de l'emploi.
La crise financière de 2008 a détruit plus de huit millions d'emplois. Ils n'ont pas été récupérés. Quelque 14 millions de personnes sont sans travail. La durée moyenne du chômage a explosé et dépasse quarante semaines. Plus vous tardez à retrouver un emploi, moins les employeurs vous recrutent. Les statistiques ne sauraient recouvrir la réalité, un certain nombre de chômeurs n'étant plus comptabilisés. Le pourcentage des Américains au travail, dans la population active, n'est plus que de 64 %. Les CDD se multiplient. Le nombre d'emplois occupés par les plus de 55 ans augmente : un sur cinq, contre un pour sept il y a trente ans. Cela est dû, notamment, au faible niveau des retraites. Du coup, les jeunes peinent à trouver un job et le taux d'emploi des hommes de 25 à 55 ans atteint des niveaux historiquement bas, en particulier parmi les minorités ethniques. Autre phénomène : le repli sur le foyer, la famille, l'autarcie, qui tranchent avec la culture de marché propre au pays. Selon une étude du Pew Research Center, le nombre d'Américains vivant dans une famille pluri-générationnelle (deux générations d'adultes ou plus) est passé de 46,5 à 51,4 millions en trois ans.
Certes, depuis quelques mois, l'économie américaine crée un peu plus de 100 000 emplois par mois. Mais c'est à peine suffisant pour compenser les licenciements massifs dans le secteur public (500 000 personnes) et absorber la croissance naturelle de la population. Ainsi, le taux de chômage a du mal à se maintenir nettement en dessous de 9 % de la population active. Selon le ministère du Travail, si l'on prend en compte toute la population, y compris celle qui a renoncé à chercher un emploi, le taux s'établit à plus de 16 %. Ce chômage structurel, qui s'installe dans un pays qui n'en avait pas l'habitude, a des effets en chaîne. D'une part, il pèse sur le revenu des ménages, qui a diminué de 9,8 % entre décembre 2007 et juin 2011. Désormais, 50 millions d'Américains utilisent des bons alimentaires et 46 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté. D'autre part, il mine le moral de la population. Du coup, l'économie américaine est prise dans un cercle vicieux. Les ménages, tétanisés par la crainte du chômage et la baisse des revenus, consomment peu. Les entreprises restent l'arme au pied, embauchent avec parcimonie attendant une reprise de la consommation qui ne vient pas. Enfin, l'immobilier ne redémarre pas vraiment, et des millions de ménages restent prisonniers du piège des crédits hypothécaires.
Le déficitaire en dernier ressort
À la fin 2000, la dette totale des États-Unis (ménages, entreprises, secteur financier, dette publique) atteignait 30 000 milliards de dollars, soit 280 % du PIB. Onze ans plus tard, elle a presque doublé et représente près de 400 % du PIB. La dette publique, elle, est passée de 5 674 milliards (58 % du PIB) à 15 000 milliards, soit plus de 100 % du PIB. Une évolution qui a valu aux États-Unis de perdre leur triple A.
Cette envolée de la dette est la conséquence directe de la montée des déficits. C'est une réalité que bien des responsables américains se refusent à voir en face, tant il est vrai qu'elle va à l'encontre du discours dominant servi pendant deux décennies : « La mondialisation est une opération win-win pour les États-Unis. » Or, dix ans après cet événement majeur que fut l'entrée de la Chine à l'OMC, le bilan pour les États-Unis, comme pour la plupart des pays occidentaux, est plus qu'en demi-teinte.
Une alliance presque contre nature s'est effectivement nouée entre les multinationales et le Parti communiste chinois. En offrant un réservoir quasiment inépuisable de main-d'oeuvre bon marché aux premières, à condition que les matériels soient exportés, Pékin a engrangé des excédents considérables. Ce qui lui a permis de devenir la seconde puissance mondiale. Avec un objectif de moins en moins caché : détrôner les États-Unis. À l'inverse, les délocalisations massives des multinationales, leurs transferts de capitaux pour financer les investissements dans les pays émergents, la localisation de leurs profits hors du territoire américain ont peu à peu miné la balance des paiements américaine. En cinq ans, de 2006 à 2010, le déficit cumulé des États-Unis a atteint 2 600 milliards de dollars. C'est très exactement le montant des excédents engrangés par la Chine (1 700 milliards) et le Japon (875 milliards). En 2011, la tendance s'est poursuivie et le trou de la balance américaine devrait dépasser les 600 milliards. À comparer avec les excédents de la Chine (360 milliards) et du Japon (150 milliards), malgré Fukushima.
Ces déséquilibres sont dus pour l'essentiel à la balance commerciale et aux échanges sino-américains. En 2000, le déficit était de 83 milliards de dollars. En 2010, il atteint 272 milliards. Les excédents des uns sont bien les déficits des autres. Les ménages américains se sont endettés pour continuer à consommer... des produits importés, contribuant à creuser les déficits commerciaux. Les collectivités locales ont financé leurs dépenses courantes, leurs fonctionnaires, à coups d'emprunts. Au niveau fédéral, enfin, les guerres extérieures, les moins-values fiscales, les cadeaux fiscaux aux plus riches, puis les plans de relance se sont traduits par des déficits budgétaires accrus. La crise n'a rien arrangé. Pour l'année fiscale 2011, le déficit atteint toujours 1 300 milliards de dollars, soit 9,8 % du PIB.
Tous ces déficits, inexorablement, accroissent la dette de l'État fédéral. Une dette souscrite par la Fed, qui fait tourner la planche à billets. Mais aussi par la Chine et le Japon, qui recyclent une partie de leurs excédents et détiennent respectivement 1 200 et 900 milliards de dollars de bons du Trésor américain. Si la Fed joue le rôle de prêteur en dernier ressort, les États-Unis, eux, sont devenus le « déficitaire en dernier ressort ».
Quand Apple creuse les déficits américains
« Ce qui est bon pour l'Amérique est bon pour General Motors, et réciproquement », affirmait en 1953 devant le Sénat Charles Edwin Wilson, ancien président de GM, appelé à devenir ministre du président Eisenhower. La formule correspondait à une réalité. Mais les temps ont bien changé. La mondialisation, et surtout la Chine ont modifié la règle du jeu. Ce qui est bon pour General Electric ou pour Apple n'est plus nécessairement bon pour les États-Unis.
Au début des années 1990, les classes dirigeantes ont fait un choix. On abandonne la fabrication des biens de consommation. On transfère, dans les pays émergents, la production des marchandises les plus polluantes. On ferme les usines. Et on mise sur la haute technologie, la finance, les services. On externalise les emplois d'ouvriers et de techniciens pour ne garder que ceux à forte valeur ajoutée, avec des salaires élevés. On tient les deux bouts de la chaîne : la conception et le marketing. Et grâce à la finance, à Wall Street, et à l'imagination débordante des petits génies de la modélisation, on va multiplier les produits financiers, faire tourner les actifs pour générer de la plus-value. C'est ainsi que l'Amérique et l'Angleterre ont basculé d'une économie industrielle vers une casino society.
La part de l'industrie, du manufacturing, dans le PIB n'a cessé de décroître. Et celle de la finance d'augmenter. Cette dernière pèse 22 % du PIB, 40 % des bénéfices des entreprises américaines, mais 6 % seulement des emplois. Quant aux nouvelles technologies, elles ne représentent finalement que 6 % des jobs américains. À peu près le même pourcentage que l'industrie (7 %). Le reste, ce sont les services au sens large : des emplois souvent peu qualifiés et mal payés. Le col bleu s'est reconverti en livreur de pizzas.
Au fur et à mesure des délocalisations, l'Amérique a lentement, mais sûrement, perdu sa substance, ses emplois. Demain, elle risque bel et bien de perdre son leadership technologique. Car le déficit commercial n'est pas dû exclusivement aux vêtements, chaussures et autres jouets. Il provient, pour une large part, des produits de haute technologie. Des ordinateurs aux panneaux solaires. Depuis 2002, la balance de ce secteur est devenue déficitaire de plus de 40 milliards de dollars par an. Et cela ne s'arrange pas puisque, en 2011, on devrait dépasser les 60 milliards. Plus les géants américains du secteur inventent de nouveaux produits, plus le trou se creuse. À ce phénomène il y a une raison simple : la délocalisation massive de la fabrication et la perte progressive du savoir-faire dans des mini-secteurs clés (composants, écrans, mémoires, batteries, matériaux nouveaux et composites, etc.).
Apple et son défunt fondateur, Steve Jobs, sont des icônes. Une magnifique réussite. Pourtant, la stratégie de l'entreprise témoigne des contradictions de ce qu'est devenu le capitalisme américain, y compris dans la high-tech. Apple n'emploie plus que 25 000 personnes aux États-Unis. Tous ses produits sont fabriqués par Foxcon, une entreprise taiwanaise, qui emploie 1,3 million de salariés en Chine, dont 250 000 travaillent exclusivement pour la société de Cupertino. Le processus est désormais bien rodé. Les ingénieurs américains conçoivent le produit, dessinent son architecture. Les composants les plus complexes sont ensuite commandés à des fabricants en Asie du Sud-Est (Samsung en Corée, Toshiba au Japon) et en Allemagne (Infineon). Tout converge vers l'usine Foxcon, qui procède à l'assemblage final. Au total, le coût des composants d'un iPhone 3G s'élève à 172 dollars. Celui de l'assemblage par Foxcon n'étant que de 6,5 dollars. En 2009, Apple en a vendu 11,3 millions aux États-Unis... et contribué, pour 2 milliards de dollars, au déficit commercial américain.
La Chine, elle, a engrangé un surplus équivalent mais elle fait valoir que sa valeur ajoutée réelle sur un iPhone est très faible (3,6 %), puisqu'elle a importé la plupart des composants. Sous entendu : une réévaluation du yuan n'aurait aucun impact sur le commerce sino-américain. Sans doute. À une nuance près : ce schéma est valable pour la première étape du produit, c'est-à-dire à un stade où la fiabilité et le processus de fabrication sont essentiels, mais le coût de production, secondaire. Dans un second temps, il n'en va pas de même : l'équipe de R & D d'Apple redessine le matériel en cherchant des composants moins chers et offrant les mêmes performances. Avec l'accord plein et entier d'Apple, Foxcon va alors s'adresser à des fournisseurs chinois en leur offrant la possibilité de copier certains composants. Ce qui permet d'abaisser les coûts. Lorsque l'on passe à la production de masse, notamment pour les marchés des pays émergents, la part de la Chine devient donc plus importante.
Deux choses restent, en revanche, constantes : la marge d'Apple et le déficit américain. Sur un iPhone vendu 500 dollars sur le marché américain en 2009, cette marge était de 321 dollars (64 %), pour un coût de production de 178 dollars. Pourtant, la relocalisation de l'assemblage des iPhones sur le territoire américain est possible. Les coûts de production n'augmenteraient que d'une trentaine de dollars et laisseraient toujours une marge considérable à Apple. Si Apple et Foxcon sont aujourd'hui les grands gagnants de cette stratégie, la balance commerciale et les emplois américains, eux, en sont bien les grands perdants. C'est l'ensemble de la filière électronique, informatique, télécoms, qui a peu à peu été externalisée. Les industries vertes, sur lesquelles Barack Obama misait tant, connaissent le même processus. La Chine est devenue le leader mondial du photovoltaïque à partir de technologies américaines : elle fabrique les panneaux pour les vendre aux États-Unis, où elle profite des avantages fiscaux accordés par le gouvernement.
Aujourd'hui, la fabrication dans l'industrie informatique américaine ne représente plus que 166 000 emplois : c'est moins qu'en 1975.
Andy Grove, le fondateur d'Intel, a été l'un des premiers à tirer la sonnette d'alarme sur ce phénomène. Dans un article remarqué de Business Week, à l'été 2010, il avait milité pour une relocalisation du scaling, phase de la mise en production à partir du prototype. C'est cette phase que les groupes américains ont abandonnée aux Chinois. Il ne restera plus maintenant à ces derniers qu'à franchir le dernier stade - celui de la recherche, de l'innovation - pour contrôler l'ensemble des filières technologiques.
Voilà pourquoi il est essentiel pour les États-Unis, mais aussi pour l'Occident, d'inverser les processus. Et de redéfinir un nouvel impératif industriel.
Pour Susan Hockfield, présidente du MIT, il faut en finir avec l'idée que la croissance des États-Unis ne peut reposer que sur les seuls services. « Nous devons créer au moins 20 millions d'emplois au cours de la prochaine décennie. Et réduire le déficit commercial des biens manufacturés, qui est actuellement de 500 millions de dollars par an. Ce ne sont pas les seuls services qui permettront d'atteindre cet objectif. Nous devons reconstruire des unités de production. Pas celles du passé, mais des usines utilisant les technologies les plus modernes. » Susan Hockfield parle d'or. Encore faut-il que les multinationales américaines en soient convaincues, acceptent de rogner un peu sur leurs marges pour investir davantage aux États-Unis, et consentent à payer un peu plus d'impôts à l'Oncle Sam qu'elles ne l'ont fait jusqu'à présent.
Un capitalisme autophage
En février 2007, un jeune et brillant sénateur plein d'avenir dépose un projet de loi dont l'intitulé dit bien ce qu'il veut dire : « Stop Tax Haven Abuse Act. » Cet idéaliste souhaitait enrayer les évasions fiscales vers les centres off shore. Dans son collimateur : les grandes sociétés dont le taux d'imposition moyen ne dépasse pas 8 %, alors que le taux sur les sociétés est de 35 %.
C'est effectivement le coeur du problème. Grâce à la mondialisation, aux nouvelles technologies, au savoir-faire de leurs juristes, fiscalistes et comptables, les multinationales sont devenues les championnes de l'optimisation fiscale. Tout comme le secteur financier, qui a découvert ces petits paradis que sont les îles Caïmans et autres îlots spécialisés dans les boîtes aux lettres. Les deux tiers des hedge funds américains sont localisés aux îles Caïmans. Avec un seul objectif : faire de l'évaporation fiscale et rendre encore plus opaques les transactions financières. Le tout en se donnant bonne conscience. « Ne devons-nous pas optimiser les capitaux de nos actionnaires et leur assurer le meilleur retour sur investissement ? » C'est ainsi que le capitalisme américain a peu à peu perdu ses valeurs. Sans même s'en rendre compte. Il y avait là un beau combat à mener pour notre jeune sénateur qui, le 2 janvier 2009, devient... le 44e président des États-Unis. Las ! Barack Obama oubliera vite son projet de loi. Deux ans plus tard, il nomme Jeffrey Immelt à la tête du Conseil des conseillers économiques. L'homme n'est pas n'importe qui : il préside, depuis dix ans, General Electric - l'un des fleurons de l'industrie américaine, mais également l'un des champions de ce que l'on appelle l'optimisation fiscale. En 2010, la firme a déclaré un bénéfice mondial de 14,2 milliards de dollars, dont 5,1 milliards pour ses opérations sur le sol américain. Non seulement elle n'a pas payé un sou d'impôt, mais grâce notamment au report des pertes de GE Capital, elle a bénéficié d'un crédit d'impôt de 3,2 milliards. Près de mille personnes travaillent sans relâche pour que l'entreprise paie le minimum d'impôts et récupère le maximum de subventions. Il y a dix ans, General Electric réalisait 73 % de son chiffre d'affaires et de ses bénéfices aux États-Unis. Aujourd'hui, son chiffre d'affaires y est encore de 46 %, mais ses bénéfices n'y représentent plus que 18 %.
General Electric n'est qu'un cas parmi d'autres. Les géants de la nouvelle économie, tel Google, ont habilement transféré leurs droits et brevets dans une filiale néerlandaise. Avec un montage supplémentaire vers les Bahamas, qui permet à l'entreprise d'échapper à toute fiscalité en ce domaine. Apple, dont on a vu le taux de marge sur ses produits phares, est une cash machine. Pour un chiffre d'affaires de 108 milliards en 2011, elle a dégagé un bénéfice consolidé de 26 milliards. Combien la firme de Cupertino a-t-elle payé d'impôts, en particulier aux États-Unis ? C'est une donnée confidentielle. Tout juste sait-on que le taux moyen d'imposition d'Apple au niveau mondial aurait été de 15 % au cours des cinq dernières années. Ce qui veut dire que l'essentiel des profits sont localisés ailleurs qu'aux États-Unis. Tout comme les redevances sur brevets.
Ainsi, à la délocalisation du travail s'est ajoutée une délocalisation fiscale, du capital et des investissements. Le contraste est grand entre la bonne santé de ces multinationales et la maladie de langueur qui frappe les Américains et touche l'Amérique au coeur. Alors qu'il faudrait investir dans des infrastructures, dans de nouvelles unités de production, dans la recherche, les grands groupes préfèrent accumuler du cash (Apple a une trésorerie de 81,6 milliards de dollars) et en redistribuer une partie à leurs actionnaires grâce, entre autres modalités, à des plans de rachat d'actions. Or quoi de plus destructeur de valeur que de racheter ses propres actions ? C'est le triomphe du capitalisme autophage.
Les riches et les autres
« Occupy Wall Street », version américaine des Indignés, a fait long feu : le mouvement, qui bénéficie d'une certaine sympathie dans l'opinion publique, ne pouvait déboucher sur rien de concret. Reste qu'il correspond à deux idées profondément ancrées dans la population américaine. Wall Street et les banquiers responsables de la crise n'ont pas été punis. Pis encore : jamais les inégalités de revenus et de richesses n'ont été aussi grandes. D'où le thème : « 99 % des Américains paient la crise alors que 1 % d'entre eux s'enrichissent. »
Warren Buffet a eu le courage de mettre les pieds dans le plat. Dans une lettre au Congrès, il a plaidé pour un changement de la fiscalité, en prenant son propre cas pour exemple. Après avoir gagné, en 2010, 62,8 millions de dollars, ramenés à un montant imposable de 39,8 millions après déductions fiscales, il a payé un total de 6,9 millions de dollars, soit un taux de 17,3 %. C'est nettement moins, remarque-t-il, que le taux appliqué à de nombreux Américains, à commencer par sa propre secrétaire. En fait, Warren Buffet touche là au coeur du système fiscal américain qui privilégie la plus-value par rapport au travail. Les revenus des dirigeants des sociétés financières sont, en effet, taxés à 20 %, comme une plus-value à long terme, et non comme un salaire ou un bénéfice. Gain : 15 %. Du coup, l'argent va à l'argent.
Entre 1980 et 2005, plus de 80 % de l'augmentation des revenus des Américains ont été captés par 1 % de la population. Un phénomène confirmé par une étude plus récente : entre 2002 et 2007, les deux tiers de la croissance totale des revenus ont encore été récupérés par ce 1 %. À l'approche de la présidentielle, le président Obama n'est pas le dernier à dénoncer ce « 1 % » dont les revenus ont augmenté de 250 % en trente ans (c'est-à-dire depuis les années Reagan).
Force est de constater que le comportement des banquiers a nourri cette offensive. Pour Wall Street, tout est redevenu comme avant. En 2009 et 2010, rémunérations et bonus sont repartis à la hausse, surtout pour le top management. Certes, pour 2011, les profits seront moindres. Bonus et stock-options diminueront. Mais, comme les salaires fixes ont été augmentés au lendemain de la crise, le monde de Wall Street ne souffrira guère. À l'exception, bien sûr, des dizaines de milliers de licenciés de Bankamerica et autres (1) qui, eux, vont perdre leur emploi.
Ce qui choque aussi l'Amérique profonde, c'est que la plus grande catastrophe financière des États-Unis depuis 1929 n'a donné lieu à aucune poursuite judiciaire contre les responsables du désastre. Certes, la SEC a sanctionné des établissements et leur a infligé des amendes se chiffrant en centaines de millions de dollars pour des pratiques délictueuses. Ce n'est pas nouveau. Depuis 1996, la SEC avait recensé cinquante et une violations de la loi par les grandes firmes de Wall Street. Chaque fois, celles-ci ont payé leurs amendes, juré qu'elles ne le feraient plus... et se sont empressées de recommencer. Il y a vingt ans, lors des faillites des Caisses d'épargne, huit cents banquiers s'étaient retrouvés en prison. Or, dans le cas présent, hormis Bernard Madoff, qui n'est qu'un lampiste de luxe, personne n'a été mis derrière les barreaux. La vraie nouveauté est là. En vingt ans, le lobby financier est, il est vrai, devenu beaucoup plus puissant. Il a désormais d'innombrables relais au sein de l'appareil d'État et de la justice. Ce qu'un éditorialiste du New York Times a baptisé de « crony capitalism » : le capitalisme des copains, pour ne pas dire des coquins.
Les lobbies contre la démocratie
« Notre finance a tant grossi, écrivait Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times, elle est devenue si riche qu'elle a corrompu nos institutions à travers la pratique des dons. » Le lobby financier a dépensé 2,3 milliards de dollars, entre 1990 et 2010, en subventions aux élus. Ce n'est pas un hasard si la commission parlementaire sur les services financiers est celle qui compte le plus de membres. C'est elle qui est le plus perméable aux arguments de la finance. Le lobbying est devenu outre-Atlantique une industrie florissante, employant des dizaines de milliers de personnes. Avec des enjeux qui se chiffrent en centaines de milliards de dollars.
Voici un exemple : l'American Chamber of Commerce, le lobby des lobbies, tente d'obtenir une nouvelle tax holiday. L'idée est simple : si les multinationales délocalisent leurs impôts, c'est essentiellement parce que le taux de l'impôt sur les sociétés (35 %) est trop important aux États-Unis. Pourquoi ne pas permettre un rapatriement aux États-Unis des bénéfices stockés à l'étranger, moyennant une petite taxe de 5,5 % seulement ? Et le lobby d'expliquer que 1 300 milliards de dollars pourraient ainsi revenir et créer de l'emploi. Belle idée ! À ceci près qu'elle a déjà été expérimentée en 2004, sous George W. Bush. Le même lobby avait proposé la même tax holiday. Le Congrès avait accepté. À condition que les bénéfices rapatriés ne soient pas utilisés pour augmenter la rémunération des actionnaires, mais pour investir et créer des emplois. Le bilan est édifiant : 843 sociétés en ont profité. Elles ont rapatrié 362 milliards de dollars... dont l'essentiel a été redistribué aux actionnaires ! L'année suivante, les entreprises ont recommencé à fermer les usines, délocaliser et externaliser les bénéfices. Dans l'attente d'une nouvelle tax holiday.
Avec des campagnes électorales qui coûtent de plus en plus cher, l'influence des groupes de pression est devenue considérable. Les choses vont empirer avec la décision de la Cour suprême adoptée il y a deux ans et autorisant les entreprises à financer directement des campagnes publicitaires pour les élections (2).
Un modèle en bout de course
La septième plaie de l'Amérique découle des précédentes. De financière, la crise est devenue économique et sociale. Elle débouche aujourd'hui sur une crise politique. Quelque 85 % de la population s'attendent au moins à une stagnation de l'économie. Et 89 % ne croient plus que le gouvernement puisse trouver une solution. Ce sondage, réalisé à l'automne par le New York Times et CBS, est un signal d'alarme. Le Tea Party et les Indignés ont un point en commun : la défiance à l'égard de Washington et de Wall Street. Les politiques ont perdu la confiance du peuple, aux États-Unis comme dans bien des pays occidentaux. Comme si les élites se révélaient incapables de redonner du sens à leur action et de faire prévaloir les intérêts collectifs sur les intérêts individuels. Et cela, au moment où, ailleurs, on conteste le modèle du capitalisme occidental. Comme si ce dernier n'avait pas su trouver un second souffle, après sa victoire sur le communisme.
À vrai dire, ce n'est pas l'économie de marché qui est remise en cause, mais le lien entre la démocratie politique, telle que nous l'entendons depuis Tocqueville, et le développement économique. L'Occident - expliquent les Chinois - « a voulu nous faire croire que son modèle était le seul possible. Or, depuis trente ans, nous avons prouvé que le développement économique était possible sans la démocratie à l'occidentale. Nous sommes peut-être en train d'inventer un autre modèle. » Ce qui se passe dans le monde arabo-musulman va dans le même sens. La montée d'un islamisme dit « modéré » témoigne de la volonté de ces populations de chercher leur propre voie pour se développer. Une voie qui passe par un modèle théocratique où la place de la femme et des minorités n'est pas la même qu'en Occident. Tout le problème est là : c'est précisément parce que l'Occident n'est plus exemplaire qu'il ne peut plus servir de modèle.
La cupidité, l'égoïsme, le cynisme et la perte de valeurs ne sont pas pour rien dans la crise que nous subissons. Comment peut-on se satisfaire de cette paupérisation des classes moyennes qui va de pair avec la montée des inégalités ? L'honneur du capitalisme, son succès, furent précisément de faire émerger une classe moyenne dominante devenue le garant de la démocratie. Si l'Amérique et, plus généralement, l'Occident continuent à détruire leurs classes moyennes et à démanteler des systèmes de protection sociale qui étaient, quels qu'en soient les abus, un progrès, alors le pire est à craindre.
Les États-Unis sont à la croisée des chemins, entre résilience et déclin. Le déclin, c'est de continuer une politique au fil de l'eau, sans réelle vision. Au gré des lobbies les plus puissants. Le déclin, c'est de se replier sur soi, d'abandonner tout projet ambitieux (comme la conquête de l'espace), de ne plus se vivre comme grande puissance et de baisser la garde sur le plan militaire. À l'image de ce qui s'était passé après la Première Guerre mondiale.
La résilience, c'est de proposer un nouveau modèle, qui ne fasse pas du passé table rase, mais qui tire les leçons des dérives des dernières années et redonne l'espoir aux classes moyennes. Un modèle où l'industrie et la production retrouveront toute leur place, où les inégalités les plus criantes ne seront plus la règle, mais l'exception, où la cupidité ne sera plus la valeur dominante. Un modèle qu'il faudra se garder de vouloir imposer au reste du monde. Car l'altérité est source de progrès et n'est pas un obstacle aux échanges. Encore faut-il que chacun respecte l'autre ; que chacun ait les moyens de se faire respecter. Ce « changement structurel », qu'un homme comme Paul Volcker appelle de ses voeux, implique de réenchanter le rêve américain. L'idée chemine. Lentement. Il manque encore le logiciel et l'homme qui saura l'incarner.
Notes :
(1) Morgan Stanley a annoncé 1 600 licenciements et Citibank, 4 500. On s'attend à 150 000 suppressions d'emplois dans la finance en 2012. Argument invoqué par les banquiers : « Les réglementations mises en place pèsent sur nos marges, nous sommes donc contraints de licencier. » Sous-entendu : « Déréglementez et nous embaucherons ! »
(2) Officiellement, les dons sont limités à 2 000 dollars par donateur et par candidat pour les élections primaires et générales. Les entreprises ne peuvent pas verser d'argent directement. En fait, tout le financement transite par les comités d'action politique (PAC) créés par un parti, un élu ou candidat, voire un groupe d'opinion, dans le but de collecter des fonds pour leur action. Les dons sont anonymes et, depuis l'arrêt de la Cour suprême, leur montant est illimité. Les PAC ne sont pas contrôlés par la Commission fédérale des élections. Ils peuvent mener des campagnes publicitaires de dénigrement des adversaires. On estime que la campagne de 2012 va mobiliser 6 milliards de dollars contre 1 milliard en 2008.