Politique Internationale - La Revue n°133 - AUTOMNE - 2011

sommaire du n° 133
SAUVER L'EUROPE DE LA FAILLITE
Entretien avec Hans-Werner SINN
Président de l'Institut d'économie de Munich (Ifo).
conduit par
Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berl
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Né en 1948 à Brake, en Westphalie, Hans-Werner Sinn est professeur d'économie politique depuis 1983. Considéré comme l'un des tout premiers économistes de son pays, il a enseigné à Mannheim et à Münster, ainsi que dans diverses universités en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Scandinavie, en Israël, au Canada et aux États-Unis. Professeur d'économie politique au Centre d'études économiques de l'Université Ludwig Maximilian de Munich, il dirige le prestigieux Institut d'économie de cette même ville (Ifo). Son ouvrage Le Capitalisme de casino (1), paru en 2009 et dans lequel il dénonce les excès de l'économie financière, demeure un best-seller à ce jour.
Le professeur Sinn s'est prononcé très tôt, alors que le sujet était encore tabou, en faveur d'un défaut de paiement contrôlé de la Grèce - un scénario qui impliquerait la suspension de son appartenance à l'Union monétaire européenne. D'après lui, les dommages que ce pays a infligés à l'Union monétaire justifieraient un arrêt de l'aide budgétaire que les institutions européennes fournissent à Athènes. Ces dommages ne sont pas encore irréversibles ; mais ils le deviendront si Berlin et Paris continuent à déverser des euros dans le tonneau des Danaïdes athénien. D'autant que ce système ferait des envieux ! L'Allemagne et la France seraient alors conduites à financer des partenaires en difficulté... jusqu'à ce qu'elles se retrouvent acculées, à leur tour, à la banqueroute.
M. Sinn estime surtout que, dans l'état actuel des choses, la Grèce ne peut pas accomplir les efforts qu'on exige d'elle. Pour redevenir concurrentielle, elle devrait tellement abaisser ses prix et salaires qu'une révolution balayerait son gouvernement. La Grèce pourrait, certes, récupérer des forces en dévaluant ; mais une telle dévaluation lui est interdite tant qu'elle reste dans la zone euro. Elle doit donc rétablir sa monnaie nationale, la drachme, puis dévaluer pour écouler ses produits à l'étranger et attirer les touristes grâce à des prix avantageux. Aussi Hans-Werner Sinn conseille-t-il de mettre la Grèce « en congé de l'euro » pour un certain temps. Elle devrait provisoirement fermer ses banques pour neutraliser un assaut des épargnants désireux de récupérer leurs euros et contrôler les frontières pour empêcher ces mêmes épargnants de transférer leurs avoirs à l'étranger - un phénomène déjà très répandu dans ce pays.
Les dirigeants du parti chrétien-social bavarois (CSU), associé au gouvernement Merkel, partagent visiblement le point de vue du professeur Sinn. Prenant le contre-pied d'Angela Merkel et de son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, le ministre libéral (FDP) de l'Économie Philipp Rösler a été le premier à déclarer : « Pour stabiliser l'euro, il ne doit pas y avoir d'interdits. » Et d'ajouter : « On peut songer, en cas de nécessité, à une faillite ordonnée de la Grèce si les instruments nécessaires sont à notre disposition. »
Dans l'entretien exclusif qu'il nous a accordé, Hans-Werner Sinn analyse les raisons pour lesquelles l'Union monétaire s'est enfoncée dans l'impasse actuelle, et explique ce qu'il faudrait faire pour en sortir et sauver la monnaie unique.
J.-P. P.
Notes :
(1) Kasino-Kapitalismus, publié en allemand en mai 2009 aux éditions Econ-Verlag, a été traduit en anglais (Oxford University Press). Il n'existe pas en français.
(2) Fonds européen de stabilité financière, sis au Luxembourg. Il se transformera en 2013 en Mécanisme européen de stabilité, qui agira à la manière d'une banque privée sur fonds publics.
(3) Ici, Hans-Werner Sinn emploie le terme anglais « hair cut ».
(4) Par les termes « périphérie de l'Europe » ou « pays périphériques », Hans-Werner Sinn entend essentiellement les pays méditerranéens - Grèce et Espagne, parfois l'Italie -, que les eurosceptiques allemands appellent péjorativement le « Club Med », ainsi que le Portugal et l'Irlande.
(5) Sinn veut dire que puisque les revenus des Allemands stagnaient ou baissaient, l'Allemagne n'achetait plus de biens de consommation à l'étranger.
(6) Simultanément, le coût du travail en Allemagne stagnait ou baissait. Par conséquent, les prix de vente des produits allemands étaient devenus très concurrentiels sur les marchés étrangers.
(7) À l'inverse de ce qui se passait dans le pays exportateur, l'Allemagne, les salaires et les revenus divers grimpaient dans les pays importateurs, notamment en Grèce, alourdissant le coût du travail et renchérissant les exportations grecques, tandis que ces revenus améliorés permettaient aux Grecs d'acheter davantage de produits étrangers, en particulier des voitures et appareils ménagers allemands.
(8) Les Grecs ne vendaient pas beaucoup de biens mais ils signaient des reconnaissances de dettes à leurs créanciers allemands. Autrement dit, ils exportaient des dettes pour payer leurs importations et financer leur boom.
(9) Les fameux « eurobonds » auxquels les Allemands sont vivement hostiles.
(10) Le Comité international de surveillance des banques, qui se réunit périodiquement à Bâle, avait édicté au cours de l'été 2004 (Bâle II) des règles plus contraignantes sur l'obligation des banques d'élargir leur capital propre. Considérées à l'époque comme suffisantes, ces règles ont, en réalité, toléré des opérations risquées. Bien qu'elles aient été renforcées depuis, divers experts, comme Hans-Werner Sinn, les jugent encore insuffisantes. L'Union européenne avait transcrit en 2006 et en 2007 « Bâle II » en directives européennes pour tous les établissements de crédit et fournisseurs de services financiers de l'UE. Les Européens reprochent aussi aux Américains de ne pas avoir pleinement appliqué les directives de Bâle alors que les États-Unis les avaient préconisées.
 (11) Les « Credit Default Swaps » constituent un produit financier extrêmement toxique parce que très hasardeux, proche parent des ventes à découvert.
(12) La vente à découvert consiste à emprunter des obligations d'État, autrement dit des dettes souveraines, sans être obligé de les payer immédiatement. Le spéculateur n'est que l'emprunteur, l'utilisateur, mais pas le propriétaire des titres. Seulement, il peut quand même les mettre en vente sur le marché, comme s'il les possédait vraiment. Alors leur valeur chutera si elles sont assez nombreuses, puisque l'abondance fait baisser les prix. À ce moment-là du tour de passe-passe, le spéculateur peut les racheter à bas prix.
(13) Allusion au découpage régional de la Banque centrale américaine (ou Federal Reserve). Chacune des douze Regional Federal Reserve Bank possède sa propre zone de compétence régionale appelée  « District Reserve Bank », regroupant plusieurs États fédérés ou portions d'État. Chaque banque commerciale se trouvant dans la zone géographique de l'une des Regional Federal Reserve Banks est obligatoirement actionnaire de celle-ci. C'est la Federal Reserve Bank de New York qui est la plus importante des douze banques du réseau et c'est à elle qu'échoit la supervision de l'une des plus importantes places bancaires mondiales. Elle concentre plus de 40 % des actifs des banques régionales, et constitue aussi la plus grande réserve d'or du monde avec 9 000 tonnes en dépôt (chiffre de 2006) dont seulement 2 % appartiennent aux États-Unis, mais dont les principaux propriétaires sont une cinquantaine d'États étrangers, des organismes internationaux et quelques particuliers.
(14) Le rédacteur en chef du Figaro, Franz-Olivier Giesbert, avait écrit : « Maastricht, c'est Versailles sans la guerre. » Cette formule française a amplement été citée dans les écrits et discours des eurosceptiques et europhobes allemands, de même que la phrase « le Boche paiera » attribuée à Clemenceau. En fait, l'Allemagne n'a jamais payé de réparations. Après la Première Guerre mondiale, de crise en crise, elle n'a pas pu payer, et après la Seconde Guerre mondiale, on ne lui a pas imposé de réparations. Elle a, au contraire, bénéficié des crédits du Plan Marshall pour se reconstruire. La France avait en revanche versé après la guerre de 1870-1871 cinq millions de francs-or à titre de réparations à l'Allemagne, soit l'équivalent de la masse monétaire en circulation en Allemagne à cette époque.