Politique Internationale - La Revue n°131 - PRINTEMPS - 2011

sommaire du n° 131
LE BRESIL ET LE MONDE
Entretien avec Marco Aurélio GARCIA
conduit par
Stéphane MONCLAIRE
Enseigne à l'Université Sorbonne-Paris-I. Chercheur au CRPS (Centre de recherches politiques de la S
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Stéphane Monclaire - Au cours des dernières années de la présidence Lula, la politique étrangère du Brésil a souvent été qualifiée par la presse internationale d'« offensive diplomatique tous azimuts ». Cette expression vous semble-t-elle justifiée ?

Marco Aurélio Garcia - Il ne faut pas s'illusionner sur la nature de notre action. Nous ne menons pas une diplomatie globale qui serait comparable à celle des États-Unis. Nous avons simplement essayé, à certains moments, de prendre des initiatives sur des questions qui n'avaient jamais été au coeur de la politique étrangère brésilienne : le Moyen-Orient et, plus particulièrement, le dossier nucléaire iranien. Nous avons aussi recommencé à agir sur certains fronts qui avaient été délaissés : la politique à l'égard de l'Afrique, par exemple. Tout cela est vrai. Mais il est arrivé que l'agenda international nous soit imposé. Prenez le cas du BRIC. Comme chacun le sait, l'acronyme BRIC n'a pas été inventé par nous ; ni par la Russie, l'Inde ou la Chine. Toutefois son usage, en se généralisant, a fini par inciter les gouvernants de ces quatre pays à envisager de doter cette abstraction de véritables institutions. Notre première réunion n'a duré que deux minutes, le temps d'une photo lors d'un sommet du G8 au Japon. Après, la chose a gagné en authenticité. C'est pourquoi l'expression « offensive tous azimuts » me paraît inadéquate.

S. M. - Pourtant, si l'on s'en tient au nombre d'ambassades ou de missions diplomatiques ouvertes sous la présidence Lula (pas moins de soixante-huit), on a bien le sentiment d'une accélération...

M. A. G. - Il est exact qu'il n'y a plus guère de pays où nous soyons absents. Mais plusieurs de ces ambassades ou missions ne sont pas vraiment nouvelles, dans la mesure où elles n'ont pas été créées sous Lula. Elles ont juste été rouvertes à l'occasion des visites à l'étranger effectuées par le président ou par ses ministres. J'ajoute que ce mouvement d'ensemble ne répond pas qu'à des préoccupations commerciales, comme le démontrent nos nouvelles ambassades en Afrique ou au Moyen-Orient. Nous nous préoccupons aussi de coopération.

S. M. - Lula jouissait à l'étranger d'un très fort capital de sympathie. La présidente Dilma Rousseff doit encore se faire un nom sur la scène internationale. Cette différence de notoriété ne risque-t-elle pas de compliquer le jeu de la diplomatie brésilienne, voire de compromettre ses chances de succès ?

M. A. G. - Ce décalage était inévitable, mais ne constitue pas un obstacle. Le grand mérite de Lula a été, à travers son investissement personnel, de contribuer à faire connaître le Brésil auprès de gens pour lesquels notre pays se résumait à Pelé, à Ronaldo, aux plages et au carnaval. Il avait l'art de présenter sous son meilleur jour ce pays différent qu'est devenu le Brésil. Mais dans les négociations au plus haut niveau, il savait aussi se montrer extrêmement agréable, ce qui en a surpris plus d'un et s'est révélé très profitable. Il avait bien compris que le Brésil ne pourrait pas se faire entendre sur la scène mondiale tant qu'il serait perçu comme une zone de vulnérabilité économique à la croissance médiocre, ou comme un pays peuplé de misérables. Sans les succès enregistrés en matière de développement et de lutte contre la pauvreté, non seulement la popularité de Lula à l'étranger aurait été moindre, mais ses qualités personnelles n'auraient pas suffi à obtenir les résultats diplomatiques que le Brésil a connus depuis 2003. L'image du Brésil à l'étranger continue d'être bonne, et Dilma va en bénéficier. Le Brésil n'est pas déchiré par des conflits internes ; il n'exprime aucune revendication territoriale ; il n'a pas d'armes nucléaires et ne veut pas en avoir.

S. M. - Même à moyen ou à long terme ?

M. A. G. - Même. Parce que ce serait une dépense budgétaire aussi démesurée que stupide. Et que, pour avoir la bombe, il faut avoir quelqu'un sur qui la lancer ou quelqu'un que l'on veuille dissuader. Or nous n'avons pas d'ennemis. Nous pourrions - pure hypothèse - décider de nous doter de la bombe pour mener une opération de prestige. Mais il y a d'autres façons de rendre le Brésil prestigieux. Par exemple en réduisant les inégalités sociales. Lors de son discours d'investiture, la présidente Dilma s'est d'ailleurs engagée à faire du Brésil un pays de classes moyennes. C'est là que réside notre « soft power », bien que je trouve cette expression un peu bête...

S. M. - L'une des priorités de Dilma consiste à consolider le Mercosur (1). Quelles seront les grandes étapes de ce processus ?

M. A. G. - Lorsque Lula est arrivé au pouvoir en 2003, le Mercosur était encore balbutiant sur le plan institutionnel. Il y avait bien un Conseil du marché commun (2), mais il ne s'occupait que des affaires courantes. Les choses commencent à changer. En janvier 2011 a été instauré le poste de Haut Représentant du Mercosur. C'est un Brésilien qui y a été nommé : Samuel Pinheiro Guimarães, un homme de très grande qualité (3). Et, très bientôt, un Parlement du Mercosur verra le jour (4).

S. M. - D'une manière générale, le Brésil peine à imposer ses compatriotes à la tête des instances internationales. Est-ce à dire qu'il peine aussi à s'imposer comme leader régional auprès de ses voisins ?

M. A. G. - Le Brésil a toujours rejeté cette idée de leadership, ne serait-ce que parce qu'elle est incompatible avec le respect des sensibilités locales. Tout processus d'intégration doit préserver les identités nationales. Or, en Amérique latine, le nationalisme est encore très fort. Dans certains pays ce mode de pensée est même hégémonique ; mais il cherche toujours à être compatible avec l'idée d'intégration régionale. C'était le cas en Argentine du temps de Perón et c'est le cas aujourd'hui dans le Venezuela d'Hugo Chavez. L'exaltation de la « grande patrie » en est un symptôme. Bien que ce revival du bolivarisme nous soit étranger à nous Brésiliens, ce sont là des réalités avec lesquelles il faut compter.  

S. M. - Comment favoriser un processus d'intégration plus poussé ?

M. A. G. - Il faudrait, par exemple, créer une banque de l'Amérique du Sud ou définir une politique énergétique commune. Les relations commerciales que le Brésil entretient avec la plupart des pays de la région sont asymétriques. Nous leur vendons beaucoup de choses et nous leur en achetons peu. La Bolivie, qui nous fournit énormément de gaz, fait figure d'exception. Si le processus d'intégration ne porte que sur la circulation des marchandises, il risque d'accroître cette asymétrie et de devenir rapidement contre-productif. Il nous faut donc repenser nos relations de voisinage. Le poids respectif des différentes économies doit être également pris en considération. Le Brésil, qui a suivi un modèle « développementaliste », possède aujourd'hui un puissant secteur public, dont la BNDES (5) et Petrobrás (6) sont les fleurons. Les Argentins, eux, ont emprunté, dans le passé, une voie différente et ils nous interpellent. Alors que faire ? Ou bien nous leur répondons : « C'est votre problème, débrouillez-vous» - ce qui ne résoudrait rien. Ou bien nous leur disons : « C'est vrai, nos trajectoires économiques ont jadis divergé ; raison de plus pour établir ensemble un type de relation qui nous permettra demain un développement commun. » Ma conviction, c'est qu'il n'y aura pas d'intégration en Amérique latine si l'un des pays aspire au leadership. Car une telle ambition sera toujours perçue comme de l'arrogance. Sous cet angle, notre processus d'intégration sera donc distinct de celui qu'a choisi l'Europe. Vous nous rétorquerez que nous sommes ingénus ; que les États n'ont pas d'amis mais seulement des intérêts. Loin de nous l'idée de négliger nos intérêts ; nous considérons simplement que ces intérêts doivent être définis au regard du long terme. Lula le disait souvent et Dilma le répète : mieux vaut avoir un Brésil prospère entouré de pays prospères qu'un Brésil prospère au milieu d'un océan d'instabilité sociale.

S. M. - Le Brésil s'apprête à exploiter d'immenses gisements pétroliers en eaux profondes. À la lumière de cette découverte, en quoi consistera la  politique énergétique commune que vous évoquiez à l'instant ?

M. A. G. - L'exploitation de ces gisements aura évidemment un formidable impact industriel. Nous aurons besoin de dizaines de plateformes et d'environ deux cents navires liés à l'exploitation et au transport du pétrole. Il va nous falloir aussi des oléoducs et tout un éventail d'industries de transformation. Quatre raffineries sont déjà en construction et notre industrie navale se développe à vive allure : lorsque Lula est arrivé au pouvoir, elle ne comptait que quelques milliers de salariés ; aujourd'hui, elle en compte presque 100 000. Il est clair que le Brésil ne va pas réaliser ces énormes infrastructures tout seul. Il y associera ses voisins.
Mais l'intégration énergétique concerne aussi l'électricité. La Paraguay est le premier pays producteur au monde d'électricité per capita, grâce au barrage d'Itaipu (7). Malgré cela, sa capitale, Asunción, connaissait encore récemment des black-out. Pour y remédier, le Brésil a proposé de construire de nouvelles lignes d'alimentation électrique, qu'il a financées à travers un fonds de compensation du Mercosur (le FOCEN). L'effet a été immédiat. Diverses entreprises brésiliennes ou d'autres pays veulent s'installer dans les banlieues d'Asunción, constituant un pôle industriel qui va changer l'avenir du Paraguay. Ici, certains membres de l'opposition critiquent le coût élevé de cette aide. Mais cela en vaut la peine. Nous avons aussi des projets en Argentine, où nous cofinançons la construction d'une immense centrale hydro-électrique. Sans compter les initiatives du secteur privé, que l'État brésilien s'efforce de soutenir. D'ici quelques mois, par exemple, une entreprise brésilienne va construire, avec l'appui technologique d'Eletrobrás et l'aide financière de la BNDES, une centrale hydroélectrique à Tumarim au Nicaragua. La compagnie nationale a également créé des partenariats au Pérou et en Bolivie. Cette internationalisation de nos entreprises va de pair avec l'essor de notre diplomatie.

S. M. - Certains de vos voisins connaissent, eux aussi, de profondes mutations. Quel est celui qui vous a le plus impressionné ?

M. A. G. - La réalité est une chose ; l'apparence de réalité en est une autre. De toutes les transformations entreprises dans la région, je pense que ce sont celles effectuées par le Brésil qui ont été les plus profondes. Mais la Bolivie d'Evo Morales dispose aussi d'un très bon bilan. D'ailleurs, lors d'un sommet de présidents sud-américains auquel assistait Barack Obama, Lula a déclaré que, selon lui, il y avait un événement plus important que l'élection d'un Noir à la Maison-Blanche. Cet événement, c'était l'élection d'un Indien à la tête de la Bolivie. Evo Morales est parvenu à développer et à stabiliser un pays qui, pour ce qui était du sort réservé à la population indienne, s'apparentait à l'Afrique du Sud de l'apartheid. J'espère que ces changements seront durables.

S. M. - Le Brésil peut-il aider la Colombie à résoudre ses difficultés internes ?

M. A. G. - Au début, des personnalités de la droite colombienne nous soupçonnaient d'avoir des liens avec les FARC. Pourtant, nous avions dit très clairement aux Colombiens qu'il n'en était rien et que nous condamnions les actions de la guérilla, notamment l'association avec les « narcos » et les enlèvements de civils. Mais nous ne voulions prendre aucune initiative sans être sollicités par le gouvernement de Bogota. Et cela, bien que nous n'ayons pas d'affinité politique ou idéologique avec le président Uribe. S'agissant de l'actuel président, Juan Manuel Santos, mon sentiment est qu'il s'est donné pour objectif de changer l'image de son pays, de faire en sorte qu'il ne soit plus perçu comme un repaire de guérilleros et de narcotrafiquants. Il faudra probablement du temps avant que la Colombie devienne un havre de paix. Toutefois un chemin s'est ouvert. Le Brésil est prêt à y apporter sa contribution mais, encore une fois, il n'entend pas se mettre en avant. Ce qui ne veut pas dire que nous restons inactifs : récemment, et avec l'autorisation de la présidente Dilma, je me suis rendu à Bogota pour discuter d'une éventuelle adhésion de la Colombie au Mercosur (8).  

S. M. - Pour cela, il faudrait surmonter un certain nombre d'obstacles...

M. A. G. - Effectivement, puisque ce projet est incompatible avec un traité de libre-échange avec les États-Unis. Une telle décision ne se prendra pas seulement sur la base de considérations économiques ; il y aura aussi des questions d'ordre idéologique. Car, en Colombie, la présence politique et culturelle des États-Unis est bien plus importante qu'ici. N'oublions pas, cependant, que le principal partenaire commercial de la Colombie reste le Venezuela. Or ce dernier deviendra très prochainement membre à part entière du Mercosur ; ce qui devrait favoriser, à terme, une adhésion de la Colombie. Une telle adhésion, si elle devait se concrétiser, montrerait que des pays de sensibilité politique opposée sont capables de cohabiter sous un même toit, au nom d'objectifs supérieurs.

S. M. - Lors de ses tout premiers déplacements en tant que présidente à Buenos Aires et à Porto Alegre, Dilma Rousseff a tenu des propos très fermes sur la question des droits de l'homme - non sans émotion. Les réitérera-t-elle dans des contrées moins démocratiques que l'Argentine ou le Brésil ?

M. A. G. - Les propos de la présidente ne signifient nullement que le Brésil va se transformer en une sorte de mégaphone giratoire, dénonçant toute atteinte aux droits de l'homme et chaque fois avec la même intensité. Le Brésil s'en tient à sa tradition diplomatique qui est une tradition de non-intervention dans les affaires intérieures des autres pays. Mais il est certain que Dilma portera une attention spéciale à ce sujet. D'abord, parce qu'elle est une femme et qu'elle est donc particulièrement attentive à tout ce qui a trait aux droits des femmes. Ensuite, parce qu'elle a été elle-même victime de torture et d'incarcération abusive. Notre présidente est une personne qui a eu pour amis des morts et des disparus. Par conséquent, elle ne restera pas insensible à ces questions, que ce soit à l'étranger ou ici même (9). Autrefois, les diplomates dénonçaient les violations des droits de l'homme de façon sélective ; ils étaient bien plus exigeants à l'égard des pays du Sud que des pays du Nord. Dilma entend rétablir un équilibre en ce domaine.

S. M. - Le Brésil ne sera pas un « mégaphone giratoire », dites-vous. Qu'entendez-vous par là ?  

M. A. G. - Si le gouvernement brésilien se met à dénoncer tous azimuts les atteintes aux droits de l'homme, alors il ne fera plus que cela, tant ces atteintes sont nombreuses ici et là. En outre, le Brésil lui-même n'est pas irréprochable. Dans notre pays, des femmes sont battues et assassinées quotidiennement, bien que nous ayons promulgué des lois très sévères pour prévenir et punir de tels crimes. L'univers carcéral brésilien est une horreur ; et des pans entiers de notre population voient leurs droits fondamentaux bafoués. Nous avons beau  prendre des initiatives légales et pratiques pour faire face à ces problèmes, le Brésil ne peut pas se permettre de donner des leçons. Ce serait de l'arrogance. Sans compter qu'en diplomatie une démarche menée avec discrétion, des propos tenus en privé peuvent souvent se révéler beaucoup plus efficaces qu'une critique énoncée ouvertement.     

S. M. - Si, demain, Mme Rousseff se rend à La Havane, évoquera-t-elle, en privé, la question des droits de l'homme avec les dirigeants cubains ?

M. A. G. - Le président Lula l'a déjà fait.

S. M. - Comment expliquez-vous que rien n'ait filtré dans la presse brésilienne ?  

M. A. G. - Parce que les journalistes n'en voyaient pas la nécessité. Ce silence tient à une raison simple : une partie de la presse brésilienne ne s'intéresse pas vraiment aux violations des droits de l'homme ; si c'était le cas, elle parlerait de celles qui sont commises aux États-Unis ou dans d'autres parties du monde.

S. M. - Les droits de l'homme sont massivement violés en Iran - pays auprès duquel le Brésil et la Turquie ont tenté en 2010 de mener une médiation sur la délicate question du nucléaire. En France, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, cette initiative a été jugée naïve. Depuis, WikiLeaks a fourni des informations qui permettent de mieux comprendre l'enchaînement des événements. Quel bilan tirez-vous de cette affaire ?  

M. A. G. - L'aspect négatif, c'est que la médiation n'a pas abouti. Mais l'aspect positif, c'est que nous avons tenté quelque chose de très fort. Il n'est pas nécessaire de se plonger dans WikiLeaks pour comprendre ce qui s'est passé. C'est très simple. À un certain moment, le président Lula, qui s'est toujours intéressé à ce dossier, a considéré qu'une issue négociée était peut-être possible. Il s'en est ouvert à tous ses interlocuteurs. Je me rappelle notamment deux réunions : l'une, en juillet 2009, lors du sommet du G8 de L'Aquila, en Italie, au cours de laquelle le président Obama a dit à Lula : « Parlez avec Ahmadinejad, tentez de le faire changer d'avis » ; l'autre à Manaus, en Amazonie, avec le président Sarkozy. Celui-ci était très sceptique ; en plus, la France avait un contentieux avec l'Iran au sujet d'une universitaire française qui y était détenue (10). Nous avons eu d'autres discussions. À l'époque, notre ministre des Affaires étrangères, Celso Amorim, a effectué plusieurs missions, notamment en Turquie (11). Finalement, en mai 2010, un accord a été signé à Téhéran (12). Cet accord reprenait notre proposition et celle des Turcs, que les Iraniens avaient acceptée. Il correspondait strictement, sans en être pourtant inspiré, à une lettre qu'Obama nous avait adressée dix ou douze jours avant la réunion de Téhéran. Il n'était pas non plus très éloigné de la proposition de l'AIEA.

S. M. - Dans un premier temps, cet accord est bien accueilli. Mais l'Iran annonce qu'il le dénoncerait si des sanctions étaient votées contre lui...

M. A. G. - Et c'est ce qui s'est produit ! Deux jours plus tard, les États-Unis ont commencé à dire qu'ils allaient essayer d'accélérer la procédure d'adoption par le Conseil de sécurité de sanctions contre l'Iran. À notre grande surprise, la France s'est alignée sur cette position, alors même que le Brésil venait de contribuer, par son initiative, à la libération de Clotilde Reiss ! De fait, dès que nous sommes arrivés à Téhéran, Ahmadinejad a dit à Lula : « Nous avons un cadeau pour vous : Clotilde Reiss a pris ce matin un avion pour Paris. » Compte tenu des relations entre le Brésil et la France, nous pensons que cette question aurait dû être mieux travaillée.
Si  ces sanctions ont fini par être votées en juin 2010 (13), c'est qu'elles ne coûtaient pas grand-chose à la plupart des membres du Conseil de sécurité. Trois ou quatre jours avant la réunion de Téhéran, nous avions une entrevue avec le président Medvedev : il nous avait prévenus que la Russie voterait les sanctions si celles-ci n'affectaient pas ses intérêts économiques, stratégiques et militaires. Nous avions compris que Moscou ne ferait pas usage de son droit de veto. La Chine, non plus, n'avait rien à perdre. Mais ce n'était le cas ni du Brésil ni de la Turquie qui, dans cette affaire, jouaient gros. Le jour du vote, en nous prononçant contre ces sanctions, nous savions la portée de notre décision (14). Ce jour-là, le monde a perdu une occasion non pas de résoudre le problème nucléaire iranien, mais de faire un premier geste significatif en vue de le résoudre. Mon opinion est que certains États jugeaient insupportable l'idée qu'un petit pays du Sud et un ex-empire, comme la Turquie, puissent se mêler de sujets qui, à leurs yeux, ne sont pas de leur ressort.

S. M. - Cette affaire iranienne a écorné l'image du Brésil, au point de rendre moins crédible sa candidature à un siège permanent d'un Conseil de sécurité élargi. Comment comptez-vous faire oublier cet épisode malheureux ?

M. A. G. - Le Brésil n'entend pas faire preuve de soumission. Nous voulons être membre du Conseil pour plusieurs raisons. D'abord parce que le Conseil de sécurité, tel qu'il existe, n'est pas représentatif : il reflète un rapport de force international qui a disparu. Et surtout - ce qui est plus grave -, il est devenu inefficace. Il ne s'agit pas, pour nous, d'une question de prestige ou d'une obsession mégalomaniaque, mais simplement d'un problème de justice. Je sais bien que cette idée doit encore faire son chemin dans bien des chancelleries, y compris chez nous où quelques vieux diplomates n'hésitent pas à exprimer leurs doutes. En portugais, nous avons  une expression pour désigner ce genre d'attitude : le « complexe du chien bâtard », caractéristique des personnes qui s'estiment trop indignes pour avoir voix au chapitre.

S. M. - Pour en finir avec la question iranienne, on a reproché à Lula de ne pas dénoncer les atteintes aux droits de l'homme dans ce pays...

M. A. G. - Mais nous l'avons fait ; nous avons même crié. Lula, alors qu'il était en pleine campagne électorale auprès de sa dauphine, Dilma Rousseff, a offert l'asile à Sakineh Mohammadi Ashtiani (15). Je peux vous assurer que les diplomates iraniens, en tout cas ceux qui sont en poste à Brasilia, n'ont pas apprécié ! L'autre jour, l'un d'entre eux m'a dit : « Pourquoi ne parlez-vous pas du cas de cette Américaine déficiente mentale ? » (16). Je lui ai rappelé que la peine de mort n'existe pas dans le droit brésilien. La lapidation est absolument intolérable, tout comme il est insupportable de voir des pays qui, durant des années, se sont accommodés de certaines dictatures parce qu'elles leur offraient des garanties géopolitiques, se muer soudainement en chevaliers blancs des droits de l'homme et de la démocratie !

S. M. - Face aux bouleversements du monde arabe, le Brésil reste plutôt silencieux...    

M. A. G. - Nous n'avons pas été silencieux. La présidente Dilma s'est exprimée sur le sujet lorsqu'elle était à Buenos Aires ; notre ministère des Affaires étrangères a régulièrement émis des notes et j'ai moi-même abordé ce thème à plusieurs reprises. Quels sont les seuls discours tenables aujourd'hui ? Favoriser la démocratie et éviter la répression ; ce qui coïncide, du reste, parfaitement avec notre souci de défense des droits de l'homme. Les processus en cours ont une origine strictement interne, comme le démontre bien le cas tunisien : un incident apparemment mineur a déclenché une immense vague de protestation, d'abord sociale puis politique. Cela dit, personne ne peut prédire ce qui va se produire in fine en Tunisie ou en Égypte. Qu'il s'agisse d'une révolution au sein du monde arabe ou, simplement, d'un ensemble de révoltes, dans les deux cas, l'issue est imprévisible.

S. M. - Parlons d'une autre initiative du Brésil : l'IBAS. Ce forum de discussion trilatérale entre l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud, mis en place en 2003 pour promouvoir le dialogue et la coopération Sud-Sud, ne progresse guère, tant les positions de ces trois grands pays paraissent divergentes...   

M. A. G. - Il est vrai que, jusqu'à présent, l'IBAS a une portée symbolique plus qu'institutionnelle, mais la situation va changer, ne serait-ce que parce que l'Afrique du Sud est en train d'intégrer le BRIC. Nous avions anticipé cette évolution en organisant simultanément à Brasilia, en avril 2010, le second sommet du BRIC et le quatrième sommet de l'IBAS. Un dîner avait réuni les délégations de ces deux sommets. L'entente a été bonne. Reste que l'IBAS a une personnalité propre, dans la mesure où il rassemble trois démocraties susceptibles de trouver facilement des terrains d'entente - ce qui n'est pas le cas du BRIC...

S. M. - En effet, les intérêts des quatre membres initiaux du BRIC ne sont pas très compatibles entre eux...

M. A. G. - Il va falloir que le BRIC se fixe un agenda très concret. Comme je l'ai dit, au départ, cet assemblage du Brésil, de l'Inde, de la Russie et de la Chine n'a pas été inventé par leurs gouvernements respectifs. Mais, depuis que nous l'avons matérialisé, nous avons lancé quelques projets très intéressants. Par exemple, la création d'un système prévoyant le paiement d'une part croissante des échanges commerciaux entre nos pays en monnaie nationale. Ce projet est né des expériences que le Brésil a tentées avec l'Argentine (17).

S. M. - On a parfois le sentiment qu'après l'épisode iranien la diplomatie brésilienne fait profil bas vis-à-vis de Washington...

M. A. G. - Nos relations avec Washington ont toujours été cordiales, y compris du temps de George W. Bush. Je n'ai d'ailleurs pas souvenir d'un autre président américain qui soit venu deux fois dans notre pays au cours de son mandat, et cela malgré nos nombreuses divergences de vues. Quant au président Obama, il se montre très chaleureux envers nous. Certes, il y a eu cette contrariété à propos de l'Iran. Disons que notre vision des choses n'était pas celle des États-Unis ou, plutôt, ne recoupait pas certaines des perceptions nord-américaines. Car tout le monde sait qu'aux États-Unis la politique extérieure n'est pas homogène. Le Département d'État peut émettre un avis qui contredit celui du Pentagone, lequel peut être en désaccord avec le Département du commerce ou la CIA. Il arrive même que des discordances se fassent entendre au sein de la Maison-Blanche. Il semblerait qu'en France, également, il y ait eu dans le passé des couacs entre la cellule diplomatique de l'Élysée et... Je m'arrête là ! Un jour, lorsque je ne serai plus aux affaires, j'écrirai un livre sur ce que j'ai pu observer tout au long de ces années... Bref, il y a eu une sorte de refroidissement entre les États-Unis et nous, mais qui ne s'apparentait nullement à un conflit. Très vite, Washington a dépêché à Brasilia un diplomate de grande  qualité, Tom Shanon, et tout s'est arrangé.  La visite du président Obama au Brésil, à la mi-mars, a confirmé ce réchauffement (18).  

S. M. - Sur quels grands principes la stratégie de défense brésilienne repose-t-elle ?

M. A. G. - Nous avons élaboré, au cours du second mandat Lula, une stratégie nationale de défense. La première vertu de ce document a été de combler un vide. Car, dans le passé, notre doctrine de défense était fondée sur trois ennemis : le communisme international, l'Argentine et l'« ennemi intérieur ». Or, depuis les années 1990, le communisme international a disparu et l'Argentine est devenue notre principal partenaire. Quant à l'« ennemi intérieur », il est désormais au pouvoir ! Nous avons choisi une stratégie dissuasive ; il nous fallait adopter une stratégie qui tienne compte de la nouvelle donne et sortir de la conception napoléonienne - une caserne dans chaque ville - qui prévalait jusque-là, concernant la répartition spatiale de nos forces armées et leur mission. Le Brésil est décidé à inscrire désormais sa stratégie dans un cadre régional et à développer une industrie de défense elle aussi régionale. Nous ne voulons pas faire nos courses au supermarché international des armes. Nous voulons mettre en place une production qui soit nationale et/ou régionale, ce qui suppose des transferts de technologie. Les diplomates étrangers me demandent souvent pourquoi le Brésil n'opte pas pour tel ou tel équipement que leurs pays seraient prêts à fournir : je leur explique que si je me sens menacé dans ma maison et que je décide d'acheter un révolver pour me protéger des voleurs, j'aurai aussi besoin de me procurer des balles ; or, si le révolver est chez moi et que les balles sont entreposées dans une boîte loin de mon domicile, parce que celui qui me les a vendues a exigé qu'il en soit ainsi, mon révolver ne me servira à rien. Il nous faut donc aussi avoir l'usage souverain de notre outil de défense.

S. M. - Vous faites référence aux avions de chasse chiliens, privés d'armes...

M. A. G. - J'ai pour principe de ne pas m'immiscer dans les affaires intérieures du Chili, un pays que j'aime bien.

S. M. - Si demain Dilma Rousseff annonce à Nicolas Sarkozy que le Brésil, finalement, n'achètera pas à la France ses avions de chasse Rafale, ne craignez-vous pas que les relations  France-Brésil s'en ressentent ?  

M. A. G. - En premier lieu, je tiens à préciser que la décision de remplacer nos avions de combat est seulement suspendue. Lula a souhaité transférer à Dilma ce dossier, afin qu'il soit étudié plus calmement, d'autant que les sommes en jeu sont considérables. Deuxièmement, et contrairement à ce qu'écrivent certains journalistes, nous ne sommes pas sur le point de redéfinir notre appel d'offres ou d'acheter des chasseurs nord-américains : pour l'instant, nous étudions le dossier (19). Enfin - pour répondre plus directement à votre question -, le partenariat stratégique que nous avons établi avec la France est très large. Il ne se limite pas aux seules questions militaires. Je comprends que les concurrents se sentent mis de côté et qu'ils tentent de faire pression en se payant des encarts publicitaires dans la presse brésilienne ou en achetant carrément des journalistes. Mais, je vous le répète, il n'y a pas eu d'inflexion de notre part : nous avons simplement mis notre décision au frigo.       

S. M. - Vous avez insisté, tout au long de cet entretien, sur la continuité de la politique étrangère brésilienne. Cette continuité est-elle appelée à durer ?   

M. A. G. - Il y aura bien sûr des ajustements en fonction de la situation internationale. Et il faudra aussi compter avec la sensibilité propre de Dilma. Je ne dis pas cela par féminisme de complaisance, mais il est évident que le fait que le Brésil soit aujourd'hui présidé par une femme, que celle-ci ait eu une trajectoire aussi particulière et qu'elle ait une culture politique différente de celle de la plupart des dirigeants, pèsera sur les orientations du pays. Si vous revenez m'interviewer pour Politique Internationale dans deux ans, je vous parlerai donc sans doute des changements de notre politique étrangère !
Notes :

(1) Le Mercosur, littéralement marché commun du Sud, fondé en 1991 par le traité d'Asunción signé par le Brésil, l'Argentine, le Paraguay et l'Uruguay, a pour but la circulation des biens, des services et des moyens de production, le rapprochement des politiques économiques et l'harmonisation des législations entre les pays membres.
(2) Principale structure institutionnelle du Mercosur, responsable des questions relatives à la consolidation de l'intégration régionale et à la réalisation des objectifs du traité d'Asunción.
(3) Il a notamment été secrétaire général du ministère brésilien des Affaires extérieures de 2003 à 2009, puis, en 2010, chef du secrétariat des Questions stratégiques auprès du président Lula.
(4) Ses pouvoirs seront modestes, mais il sera plus représentatif, compte tenu de sa composition, que la Commission des représentants permanents des pays du Mercosur, créée en 2003.
(5) Gigantesque banque publique d'aide à l'investissement.
(6) Société pétrolière publique, géant mondial dans son secteur.
(7) Sa capacité de production est de 14 GW. Il produit 19 % de l'électricité consommée par le Brésil.
(8) Depuis 2004, la Colombie en est un membre « associé », mais pas un membre « plein ».
(9) Jusqu'à présent, un ensemble de dispositifs juridiques protègent contre d'éventuelles poursuites les personnes ayant pratiqué la torture sous le régime militaire.
(10) Étudiante française qui fut emprisonnée en Iran du 1er juillet au 16 août 2009. Elle était accusée d'avoir envoyé des mails faisant état de l'avancée du mouvement de contestation étudiant iranien.
(11) La Turquie, comme le Brésil, était membre non permanent du Conseil de sécurité de l'ONU en 2010.
(12) Selon cet accord, l'Iran pouvait continuer d'enrichir son uranium, mais sous la supervision de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Si les grandes puissances acceptaient cette proposition, l'Iran devait remettre dans un délai d'un mois à la Turquie 1 200 kg (soit la majorité de son stock connu) de son uranium faiblement enrichi (à 3,5 %) ; en échange, l'Iran devait recevoir dans un délai maximum d'un an un dixième de cette quantité, soit 120 kg d'uranium hautement enrichi (20 %), pour ses recherches ; ce qui empêchait théoriquement l'Iran de pouvoir utiliser son uranium à des fins militaires.
(13) Au titre de la non-prolifération des armes nucléaires, par 12 voix pour et 2 contre, celles du Brésil et de la Turquie, et une abstention, celle du Liban.
(14) Ce jour-là, Mme Maria Ribiro Viotti a indiqué que son pays allait voter contre le projet de résolution soumis au Conseil de sécurité. « Ce faisant, a-t-elle déclaré, nous honorons jusqu'au bout les objectifs qui nous ont poussés à conclure l'accord de Téhéran. » Estimant que le dialogue et la persuasion sont plus forts que les actions punitives, la représentante du Brésil a regretté que la déclaration de Téhéran n'ait pas reçu la reconnaissance internationale escomptée, qui lui aurait permis, une fois appliquée, de porter ses fruits. « Les sanctions envoient un message erroné, et nous regrettons profondément que les membres permanents du Conseil et un pays qui n'en est même pas actuellement membre [l'Allemagne] aient négocié pour l'essentiel à huis clos », a ajouté Mme Viotti.
(15) Iranienne condamnée à mort par lapidation pour adultère et participation au meurtre de son mari.
(16) Teresa Lewis, exécutée en Virginie par injection létale pour son implication dans deux meurtres.
(17) Fin 2007, les Banques centrales de l'Argentine et du Brésil avaient signé un accord permettant de payer en monnaie locale (le real brésilien ou le peso argentin) les échanges commerciaux réalisés entre les deux pays. Ce mécanisme permettait d'éliminer le système de la double conversion monétaire. Auparavant, la monnaie de l'acheteur devait être convertie en dollars et ces dollars devaient par la suite être convertis de nouveau afin de correspondre à la monnaie nationale du vendeur. Un tel procédé impliquait des coûts supplémentaires de transaction, ce qui représentait un frein important au commerce régional.
(18) Effectivement, lors de sa venue au Brésil, les 19 et 20 mars 2011, première étape d'une mini-tournée du président américain dans la région, Barack Obama s'est très fréquemment réjoui que le Brésil et les États-Unis partagent tant de visions communes. Il a notamment dit que son pays jugeait d'un bon oeil la candidature du Brésil à un Conseil de sécurité rénové. Jamais les États-Unis n'avaient employé un vocabulaire aussi positif face à la candidature brésilienne qui a déjà, notamment, le soutien de Paris.
(19) Cependant, lors de sa visite au Brésil et durant son long entretien avec Dilma Rousseff, Barack Obama a vanté les mérites des avions FA-18 Super-Hornet de Boeing, concurrents des Rafale. Selon Dan Restrepo, chef de la politique pour l'Amérique latine de la Maison-Blanche, c'est Dilma qui a abordé le sujet.