Politique Internationale - La Revue n°98 - HIVER - 2003

sommaire du n° 98
RÉPONSE À UN ANTI-TCHÉTCHÈNE
Article de Sophie Shihab
Journaliste au Monde
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Alexandre Soljénitsyne, reflétant un sentiment bien enraciné en Russie, avait appelé dès 1994 à parquer derrière des barbelés tous les Tchétchènes qui ne voulaient pas " être russes " et à couper les ponts. Il s'agissait, à l'époque, d'une proposition somme toute " humaniste ", l'autre solution étant la guerre qui commençait - la plus violente et barbare qu'ait connue l'Europe depuis 1945 - et qui se poursuit inexorablement, huit ans plus tard. Aujourd'hui, alors que certains s'étonnent que Ben Laden s'en soit mêlé, Viatcheslav Avioutskii semble emboîter le pas à Soljénitsyne en recommandant un " retrait volontaire " de l'armée russe d'une Tchétchénie dont il conviendrait de rendre les frontières infranchissables. Mais l'auteur de L'Archipel du Goulag rendait, dans cet ouvrage, un vif hommage à la " nation " tchétchène déportée, " la seule sur laquelle la psychologie de la soumission resta sans aucun effet " (1). Alors qu'Avioutskii, lui, dépeint les Tchétchènes comme des fanatiques, des antisémites et des terroristes ataviques. À le lire, nul ne devrait songer une seconde à les laisser maîtres dans leur État. Son plaidoyer en faveur d'une indépendance tchétchène reste donc très ambigu. Il évoque une république " dotée d'un statut d'État associé au sein de la CEI et d'une frontière étanche ". Mais au point où en sont les choses sur le terrain, et au regard de ce qui motive une telle proposition, celle-ci peut-elle encore être prise au sérieux ? L'Occident, confronté depuis peu à d'éventuelles " filières tchéchènes " du terrorisme, pourrait-il y souscrire ?
Avant d'aborder ces questions, il faut examiner pas à pas les arguments que M. Avioutskii tire de l'histoire de ce conflit. Son propos vise à justifier l'" abandon " de la Tchétchénie, non à chercher les voies d'une décolonisation mutuellement profitable. On trouve sous sa plume la plupart des " vérités ", staliniennes et autres, mises en avant à Moscou, avec une rare constance, par ceux qui ont cherché, depuis plus de deux siècles, à coloniser, déporter ou massacrer les peuples du Nord-Caucase, et en particulier les Tchétchènes. Arguments à discuter, à compléter et à accepter, parfois, pour éviter tout " angélisme pro-tchétchène ", mais surtout pour comprendre les méthodes du Kremlin, passées et présentes. Certaines sont propres à tous les empires ; d'autres - attentats ou manipulation d'" extrémistes " - relèvent du cynisme post-totalitaire. Un décryptage du passé est d'autant plus nécessaire que l'accès à la Tchétchénie reste interdit aux étrangers, souvent peu rompus à l'analyse des " vérités " russes sur les origines, la nature et les réalités de cette guerre.
Origines et stades du terrorisme
M. Avioutskii affirme d'emblée que la prise d'otages du théâtre moscovite, en octobre 2002, a conforté la thèse du Kremlin selon laquelle la guerre en cours ne serait qu'une des " ramifications du djihad mondial contre les chrétiens et les Juifs lancé en février 1998 par Oussama Ben Laden ".
Et de citer ces fameux Tchétchènes qui auraient aidé les Talibans en 1991, aux côtés de volontaires arabes et pakistanais. Cette rumeur fut claironnée des mois durant par la BBC et CNN, sans parler des médias russes. Mais elle était fausse. D'abord pour des raisons matérielles : les Tchétchènes seraient déjà moins de 2 000 à combattre une armée russe forte de 100 000 hommes et ne pouvaient se permettre de dégarnir leurs rangs (2). Ensuite, un Tchétchène parti au djihad afghan aurait été considéré comme un déserteur par ses camarades restés sur place, où le combat était (et reste) autrement plus rude : s'attirer leur mépris, tout en risquant de mourir au loin, ne présente guère d'intérêt. Il n'est donc pas étonnant que nul, contrairement à ce qu'écrit M. Avioutskii, n'ait aperçu le moindre Tchétchène lors de la chute du fief taliban de Koundouz, en novembre 2001. Un fief où, en revanche, furent fait prisonniers des dizaines d'autres ex-Soviétiques, dont certains, il est vrai, se laissaient appeler " Tchétchènes " par gloriole (3).
La cassette-vidéo, pré-enregistrée à la mode kamikaze, remise à la chaîne Al-Jazira, par les preneurs d'otages de Moscou, témoigne certes d'une collusion avec le " djihad mondial ", mais dans sa version nationaliste, plutôt palestinienne. Quant au message qu'a adressé Ben Laden par le truchement d'une cassette-audio, et dans lequel celui-ci salue le " martyre " du commando tchétchène, il n'est peut-être qu'une tentative médiatique visant à détourner cette action à son profit. Rien de tout cela, en tout cas, ne prouve que la guerre tchétchène actuelle soit une " ramification " de celle lancée en février 1998 par Oussama, même si des liens existent probablement.
Il faut remarquer que ce " tournant " de la prise d'otages moscovite ne marque pas une chute dans ce terrorisme aveugle qui tend à tuer le plus de " mécréants " ou de " civils ennemis " possible, comme en Israël par exemple. Certes, le chef tché-
tchène qui l'a revendiquée, Chamil Bassaev, a menacé de recourir désormais à de tels actes sanglants. Mais il reste que les terroristes de Moscou n'ont pas fait exploser leurs bombes dans le métro ou dans une grande surface. Ils ne les ont pas fait exploser du tout, d'ailleurs. D'où une série de questions troublantes qui restent jusqu'à ce jour sans réponses, et qui pourraient suggérer une manipulation (4). Les auteurs de cette action terroriste réclamaient la fin de la guerre. Ils n'étaient pas les premiers : la spectaculaire prise d'otages menée pendant la première guerre par le même Bassaev dans le sud de la Russie a abouti à une longue trêve dans les massacres. C'est, bien sûr, ce répit - et non pas les morts civils de l'opération, comme l'avance M. Avioutskii - qui a accru la popularité de Bassaev auprès des siens. Lequel Bassaev n'obtint néanmoins qu'un quart des suffrages lors de la présidentielle de 1997, contre près des deux tiers au " modéré " Aslan Maskhadov.
Forts différents étaient les sanglants attentats à la bombe, aveugles et non revendiqués, de septembre 1999 à Moscou et à Volgodonsk (plus de 200 morts), que M. Avioutskii semble inscrire, comme les autorités russes, au passif des Tchétchènes. Or tout tend à prouver que leurs commanditaires sont plutôt à rechercher au sein de la " cellule de crise " du Kremlin (5). Et s'ils peuvent, en effet, se situer " dans le droit fil " de certains attentats précédents de bien moindre ampleur, c'est que ceux-ci étaient déjà des provocations montées par des gangs liés au FSB (ex-KGB) : dans le cas du premier attentat prétendument " tchétchène " à Moscou, à la veille de la première guerre, leur culpabilité fut même établie lors d'un récent procès (6).
Les Tchétchènes ne sont pas des anges. Ils ont, eux aussi, leurs gangs. Leurs groupes indépendantistes sont responsables de nombreux actes terroristes commis dans le sud à partir de 1991, tel le détournement d'un avion et de plusieurs bus. Mais, à ce jour, aucun des attentats non élucidés et ayant causé la mort d'un grand nombre de civils - des bombes déposées sur les marchés ou dans des immeubles d'habitation - ne peut leur être attribué. Les enquêteurs auraient sans doute intérêt à s'orienter vers les mafias du caviar, de l'alcool ou de l'essence, voire celle de la grande politique, toutes liées de plus ou moins près aux services secrets russes.
Une guerre coloniale
Viatcheslav Avioutskii renvoie dos à dos l'armée de Moscou et les indépendantistes tchétchènes - coupables, assure-t-il, d'exactions comparables dans la conduite de la guerre. Il élude ainsi le problème de la disproportion des forces et, surtout, le caractère colonial du conflit. Les historiens datent de 1783 le début de la résistance organisée des peuples autochtones du Nord-Caucase - et notamment des Tchétchènes - à la conquête russe. Cette résistance fut dirigée par cheikh Mansour, grande figure d'un soufisme musulman local qui fut effectivement et qui reste un soufisme " combattant ", modelé par la lutte anti-russe (7). Au début du siècle, lorsque les grands écrivains russes commencèrent à témoigner de leur fascination devant l'intransigeant amour tchétchène de la liberté, le général Ermolov, adepte de la politique de la terre brûlée, parlait déjà de " peuple malfaisant " avec lequel il ne fallait jamais négocier. Ces idées sont aujourd'hui remises à l'honneur à Moscou où l'on évite de rappeler, à dessein ou par ignorance, qu'Ermolov avait fini par changer d'avis. Car loin d'aboutir au résultat escompté, la barbarie russe contribua à déclencher la grande révolte de l'émir Chamil. Celle qui coïncida avec la résistance algérienne à la conquête française et qui vit Chamil et Abd el-Kader entrer en relation épistolaire. Conquêtes coloniales parallèles, donc, ne différant, déjà, que par la lourdeur et la démesure des opérations russes.
Ainsi, en avril 1859, pour écraser la révolte de Chamil, 113 000 soldats russes furent déployés dans la région, dont la population aurait été réduite à... 98 000 habitants (8). Actuellement, ils y seraient une centaine de milliers, pour une population de 700 000. Peut-on en conclure que M. Poutine pourrait multiplier par sept le nombre de ses militaires en Tchétchénie sans obtenir, pour autant, la certitude que la résistance ne renaîtra pas de ses cendres ? Il est vrai que le contexte n'est pas le même, mais l'on comprend mieux pourquoi certains Tchétchènes se disent prêts à " résister des décennies s'il le faut ".
Après l'écrasement de Chamil vint en effet le temps de la chasse aux " derniers nids de bandits ". Puis celui des révoltes sporadiques, y compris après la révolution bolchevique. Durant la guerre civile, les Tchétchènes luttèrent contre les Blancs puis contre les Rouges. Ils créèrent en 1918 un Émirat indépendant au sein d'une " République des peuples montagnards " qui comprenait tous ceux qui, sur le versant nord du Caucase, font aujourd'hui partie de la Fédération de Russie. Reconnue par l'Allemagne, l'Azerbaïdjan et la Turquie, cette République fut encore plus éphémère que ses trois sœurs de Transcaucasie (Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie), aujourd'hui indépendantes. Mais le souvenir en reste vivace, de même qu'un sentiment d'injustice : ces " peuples montagnards " sont les seuls de l'ex-URSS à ne pas avoir retrouvé leur statut de 1918. C'est l'une des raisons pour lesquelles les Tchétchènes estiment avoir été dans leur droit en proclamant leur indépendance en 1991 - eux qui luttèrent pour cet idéal bien plus qu'aucune des républiques voisines.
Les années soviétiques
Les auteurs soviétiques se sont efforcés d'expliquer que, quand bien même les révoltes des montagnards étaient légitimes lorsqu'elles prenaient pour cible le pouvoir colonial tsariste, elles ne l'étaient plus contre les communistes et leur " grande fraternité des peuples ". Ce qui ne les empêcha pas de mener dans le Nord-Caucase une reprise en main coloniale au même rythme que dans les autres entités soviétiques non russes. La réaction à l'avancée des troupes nazies y fut semblable à celles des Baltes et des Ukrainiens : une partie des chefs nationalistes répondirent aux sirènes d'Hitler et des hommes furent enrôlés dans l'armée allemande. Mais les Tchétchènes furent parmi les moins concernés de tous, pour la simple raison que la Wehrmacht n'a jamais atteint leur territoire, s'arrêtant à Mozdok, à quelques kilomètres de la frontière. Il est vrai qu'une nouvelle grande révolte éclata alors, et qu'elle trouva des relais dans la nomenklatura tchétchène locale, notamment en la personne d'Abdourahman Avtorkhanov : sur le point d'être découvert, celui-ci réussit à fuir chez les Allemands et leur soumit un projet de Tchétchénie alliée mais indépendante, qu'ils rejetèrent. Y a-t-il eu un pont aérien organisé par les nazis ? Le seul souvenir qu'il ait laissé sur place serait celui de villageois remettant aux autorités une poignée d'Allemands parachutés en éclaireurs... Selon M. Avioutskii, les Tchétchènes auraient été de fervents pro-nazis (même Staline n'est pas allé jusque-là, lui qui a déporté pareillement, pour " collaboration ", une dizaine de peuples du sud). Il accuse leur intelligentsia de n'avoir " pas fait son examen de conscience " et " d'exploiter les souffrances " du peuple - dont il omet de préciser que près de la moitié mourut dans les premiers mois de la déportation. Il en conclut à l'" antisémitisme " des Tchétchènes. Ces derniers récusent ces accusations. Ils vouent, au contraire, une profonde gratitude aux Juifs qui, sur ordre du Grand Rabbin de Grozny, ont veillé sur leurs biens après leur déportation, et les leur ont restitués à leur retour, à partir de 1956.
Le traumatisme de la déportation ne fut pas effacé par l'" amnistie " khrouchtchévienne et le retour des survivants dans leur pays désormais occupé par d'autres, même si leurs enfants se coulèrent dans le système de double vie alors de rigueur : la vie officielle, dans les écoles et dans la vie publique à Grozny, où l'usage de la langue tchétchène était proscrit ; et la vie clandestine, fondée sur l'organisation clanique. La propagande russe s'appuie généralement sur la bonne entente " internationaliste " qui aurait régné au cours des trois dernières décennies soviétiques pour tenter de prouver qu'une coexistence est possible. Or M. Avioutskii évoque, au contraire, la dégradation des rapports russo-tchétchènes " après le retour de l'exil kazakhstanais " (comme s'il avait été un moment de grâce !) et la " montée " de la " xénophobie religieuse " dès les années 1960. Mais si " xénophobie " il y avait (c'est-à-dire haine ancestrale de l'occupant), elle restait discrète, car le KGB avait la situation bien en main. Les témoignages abondent sur le silence que s'imposaient, sur leur passé, des parents devant leurs enfants, de crainte de compromettre leur intégration, parfois réelle. Pour autant, intégrés ou pas, les Tchétchènes ne perdaient pas leur vif sentiment d'appartenance à une " nation " qui attendait son heure. Celle-ci ne vint qu'avec la mort de l'URSS.
Indépendance révolutionnaire
Les luttes d'influence au sein du Kremlin favorisèrent, à l'automne 1991, la montée de l'aile la plus radicale des indépendantistes, conduite par le général Doudaev. Ce sont les hommes de Boris Eltsine qui installèrent le général au pouvoir. Une fois l'indépendance proclamée, ils imposèrent un blocus, dont profitèrent naturellement les éléments les moins " civils " de la société, y compris de Russie. Grozny se vida de sa " bourgeoisie ", aussi bien tchétchène que russe, arménienne ou juive, remplacée par des montagnards qui formaient la base sociale de Doudaev. Les Ingouches, frères ethniques des Tché-
tchènes, migrèrent vers leur portion de la défunte Tchétchéno-Ingouchie. Les forces russes tentèrent sans succès d'intervenir directement, puis en armant une opposition locale. Les bases militaires furent évacuées et livrées au pillage (9), tandis que la plupart des notables, qui se trouvaient être surtout russes, étaient contraints à l'exode. Les médias étrangers, qui avaient déjà du mal à suivre les événements de Moscou, se sont pratiquement désintéressés de ce qui se déroulait en périphérie. Mais, en 1994, il a bien fallu que la " presse occidentale " rende compte de l'horreur des bombardements massifs sur Grozny. C'est seulement alors que les idéologues du Kremlin ont commencé à l'accuser d'avoir volontairement ignoré les persécutions subies les années précédentes par les Russes en Tchétchénie. Accusation reprise aujourd'hui par MM. Poutine et Avioutskii. Ce dernier y ajoute l'antisémitisme, avec un exemple à l'appui : l'assassinat, en septembre 1991, du recteur de l'Université de Grozny, Viktor Abramovich Kankalik. Sans préciser qu'au moment de son enlèvement, les Tchétchènes présents à ses côtés se sont interposés et que l'un d'entre eux, Bisriev, y laissa la vie. Il fut fait, par la suite, citoyen d'honneur d'Israël. L'assassinat de Kankalik ne fut certes pas un cas isolé durant ces années de chaos. Mais, en Tchétchénie, la violence " ordinaire " - souvent liée, comme partout en ex-URSS, aux appétits " immobiliers " - ne visait pas particulièrement les Juifs, ni leur quartier de la rue Moskovskaïa, aux petites maisons fort convoitées. Quant à l'agence israélienne Sokhnout, c'est en 1995, et non en 1992, qu'elle organisa l'évacuation des Juifs de Tchétchénie. C'est-à-dire après la première vague de bombardements massifs sur Grozny, où périrent des dizaines de milliers de civils, surtout Russes, Juifs et autres non-Tchétchènes, qui n'avaient pas de parents dans les villages pour s'y réfugier. Si des dizaines de milliers de personnes ont sans doute fui la Tchétchénie à partir de 1991, c'est seulement avec le début de l'agression russe que les départs se comptèrent par centaines de milliers.
L'antisémitisme de Doudaev est surtout le reflet de celui de la nomenklatura militaire soviétique et de ses discours anti-israéliens, agrémentés, chez le général, de formules provocatrices caractéristiques du parler tchétchène. Son extrémisme, avant tout de posture, était loin, à l'époque, de faire l'unanimité en Tchétchénie. Doudaev était d'ailleurs en passe de perdre le pouvoir lorsque l'entrée des troupes russes, en 1994, a provoqué un sursaut et poussé les Tchétchènes à serrer les rangs autour de lui.
Des " wahhabites " issus du KGB
La mobilisation fut bien moindre lors de la deuxième agression russe, à l'automne 1999. Cette fois-ci, Moscou avait préparé ce qu'on appelle une " sale guerre ", confiée dès le début aux mains expertes du FSB (ex-KGB). Au sortir du premier conflit, les Tchétchènes, s'étaient retrouvés dans un pays en ruine, sans emploi, endeuillés et en charge d'innombrables handicapés. Ils avaient voté pour Maskhadov, accusé par ses rivaux d'être " pro-russe ", dans l'espoir qu'il consolide la paix. Contrairement à ce qu'affirment aujourd'hui MM. Avioutskii et Poutine, ce vote, organisé par les " vainqueurs " dans la foulée des combats, fut le plus honnête possible compte tenu des circonstances, grâce notamment à l'aide de la petite mission locale de l'OSCE. Ce scrutin suscita un élan démocratique inespéré, mais qui n'eut pas de suite : les dirigeants russes s'opposèrent, en effet, à ce que l'OSCE poursuive son travail. Ayant réussi à retirer la totalité de leurs troupes dans de bonnes conditions, ils n'avaient plus besoin de médiateurs-témoins et l'état-major songeait déjà à prendre sa revanche. La Tchétchénie fut, de nouveau, livrée au face-à-face avec Moscou, soumise à des chefs de guerre aussi exaltés par leur victoire qu'incompétents dans la gestion des affaires courantes, et privée de sources de revenus légales. Le pays devint la terre d'élection des émissaires islamistes porteurs de dollars, mais aussi des agents du Kremlin, depuis longtemps passés maîtres dans l'art de la manipulation des dissidences musulmanes (10).
Le dossier tchétchène fut remis officiellement, en 1997, à l'oligarque Boris Berezovski, le roi des montages médiatico-policiers. Il apporta son soutien financier à l'un des candidats " islamistes " à la présidentielle tchétchène : Movladi Oudougov, frère d'un membre fondateur du Parti de la renaissance islamique, le premier parti non communiste (avec celui de Jirinovski), créé en 1989 en URSS avec la nécessaire - à l'époque - bénédiction du KGB. Oudougov, souvent considéré lui-même comme un " provocateur ", est le créateur du site kavkaz.org, celui des " radicaux " tchétchènes et de leur chef Chamil Bassaev. Ce dernier, qui avait combattu aux côtés des Russes en Abkhazie en 1992 avant de devenir leur " ennemi N°1 ", sera lui aussi généreusement doté par Berezovski durant l'entre-deux-guerres, en sa qualité de membre épisodique du gouvernement légal tchétchène (11).
Les émissaires islamistes étrangers ont profité du premier conflit pour s'établir en Tchétchénie, mais c'est après la fin des hostilités que leur influence s'est véritablement développée. Les communautés wahhabites accueillaient également des jeunes issus d'anciens groupes armés " pro-russes ", qui ne pouvaient pas intégrer autrement le camp des vainqueurs. Ils y trouvaient un cadre protecteur, à la fois sur les plans matériel et moral (12). Les services secrets russes ne pouvaient qu'en tirer profit.
Arbi Baraev, le plus célèbre des " bandits " wahhabites tchétchènes, circulait librement en Tchétchénie réoccupée grâce à sa carte du FSB, protégé, au minimum, par le chef de la kommendatura de son village, un officier de ce service. C'est là que le trouvèrent, en 2001, ses assassins - des Tchétchènes dont il avait tué des parents et un commando du GRU, le service secret de l'armée, rival du FSB (13). Arbi Baraev fut l'initiateur en Tchétchénie de la pratique - importée par les " djihadistes " qui la qualifient d'islamique - consistant à couper la gorge des prisonniers devant les caméras. Les films étaient peut-être destinés à des " sponsors " du Golfe, mais ils parvenaient vite aux " organes " à Moscou, puis aux chancelleries et aux télévisions occidentales. Ces images portèrent un coup sévère à la résistance tchétchène. Les mêmes scènes étaient diffusées en boucle en Russie, où l'on n'a bien sûr jamais montré la moindre séance de torture infligée quasi systématiquement aux prisonniers tchétchènes. Arbi Baraev, enfin, s'était fait une spécialité des enlèvements d'étrangers - mais aussi de Tchétchènes, notamment de proches de Maskhadov qui, répugnant aux méthodes expéditives, n'a jamais réussi à le neutraliser. Est-ce un hasard si le jeune chef présumé des preneurs d'otages de Moscou n'était autre que Movsar Baraev, neveu et héritier en titre d'Arbi ?
En règle générale, les rançons réclamées pour la libération des étrangers, qui finirent par atteindre des millions de dollars, étaient partagées entre les ravisseurs et les membres les plus haut placés des services de sécurité russes qui servaient d'intermédiaires incontournables, quand ils ne suscitaient pas eux-mêmes les rapts (14). Outre l'argent, l'intérêt consistait à rendre la Tchétchénie terra incognita, désertée par les journalistes et les humanitaires étrangers. Ceux-ci étaient parfaitement au courant de ces méthodes, ainsi que les services occidentaux, mais elles ne furent jamais dénoncées publiquement. Si ce n'est par Aslan Maskhadov et son entourage, qui accusèrent Boris Berezovski d'avoir été mêlé à la plupart des affaires d'enlèvement.
C'est encore Berezovski qui fut chargé de mener des négociations secrètes avec Chamil Bassaev avant son incursion armée, en compagnie de Khattab, au Daghestan en août 1999. Qualifiée de " brillante opération des services secrets russes " par le rédacteur en chef du quotidien Nezavissimaïa Gazeta - une assertion qui ne fut jamais démentie -, cette aventure désastreuse justifia le lancement de la deuxième guerre aux yeux de la communauté internationale. De même que les attentats de septembre 1999 la justifièrent aux yeux des Russes.
Bassaev n'est que le plus connu des trop nombreux chefs tchétchènes qui se sont laissé manipuler, dans l'espoir illusoire de rester maîtres du jeu. Le président Maskhadov, lui, fut toujours tiraillé entre ses conseillers " islamistes " qui fournissaient l'argent, et ceux qui le poussaient à rompre avec ce courant. Il a louvoyé tant qu'il a pu, jusqu'au désastre final, assurant qu'il voulait avant tout éviter la guerre civile que Moscou cherchait à déclencher (15). Mais sa population lui a reproché sa " faiblesse " face à ceux qu'elle qualifiait, indistinctement, de bandits, wahhabites ou guébistes. Il aura fallu que les armées russes reviennent pour s'adonner encore une fois à ce qu'elles avaient appris à faire - raser ce qui restait de Grozny, bombarder villages, marchés ou bus de réfugiés, piller, torturer et violer - pour que l'ennemi principal redevienne, et pour longtemps sans doute, l'occupant étranger.
Les liens avec Al-Qaida
Les deux principaux émissaires islamistes étrangers, arrivés en Tchétchénie durant la première guerre, sont Mohammad Fathi, médecin jordanien d'origine tchétchène passé par les États-Unis, mort de maladie en 1996, et le fameux combattant Khattab. Saoudien venu d'Afghanistan via la guérilla islamique tadjike, c'est lui qui, dit-on, assura la liaison avec Al-Qaida, jusqu'à sa mort mystérieuse en mai 2002. Nombre de jeunes qui, entre 1997 et 1999, avaient rejoint les camps d'entraînement financés par Khattab, les avaient quittés avant la deuxième guerre, la plupart guéris à jamais d'un virus qui les coupait de leurs proches. Mais ces jeunes ont désormais le dos au mur : soit ils ont les moyens de fuir le pays ; soit ils s'enrôlent chez les Russes ; soit ils sont, un jour ou l'autre, pris dans les rafles et jetés dans les " camps de filtration " et autres mouroirs des Fédéraux. À défaut, ils rejoignent les " maquis " ou les réseaux clandestins : ceux de Bassaev, stipendiés par les islamistes, ou ceux de Maskhadov, peu actifs en raison du manque d'argent. Les rivalités au sommet, mal perçues à la base, ont abouti à une reconstitution du " front uni " dirigeant, annoncé en juin 2002 par le site Internet des islamistes, kavkaz.org. La prise d'otages à Moscou fut condamnée, mais après coup, par Maskhadov, qui prétendit avoir destitué Bassaev, sans qu'il fût possible de vérifier ses dires. Sa démarche prouve, en tout cas, qu'il cherche encore à négocier, malgré le refus que Moscou lui oppose depuis la signature, le 12 mai 1997, des accords de Khassaviourt - accords qui ne furent jamais appliqués par la Russie.
Leur revendication est claire : ces rebelles se battent pour obliger Moscou à ouvrir des négociations. Ils souhaitent que participe à ces négociations une tierce partie - l'ONU, le Conseil de l'Europe, l'OSCE ou un État quelconque - qui soit capable de garantir la validité d'un éventuel accord. Cela n'a rien à voir avec le combat d'Al-Qaida, quoi qu'en dise M. Avioutskii. Les Tchétchènes seraient plutôt victimes de l'apparition de l'organisation de Ben Laden, qui multiplie les offres d'" aide " (16). Il est probable que la phraséologie islamiste du site d'Oudougov, le présumé " provocateur " et poulain de Berezovski, soit la simple contrepartie d'un financement venu du Golfe. De même, le retour du vieux Zelimkhan Iandarbiev, présenté par Avioutskii comme " l'idéologue du djihad tchétchène " à son poste de vice-président des indépendantistes en juin 2002 répondait à un besoin de financement que seuls les islamistes étaient alors prêts à assurer. En réalité, cet " idéologue du djihad " est un " écrivain " soviétique méprisé en Tchétchénie où circule son ancien nom de code du KGB : " plagiat "... Devenu un islamiste virulent, il fut battu à plate couture lors de la présidentielle, alors qu'il était président par intérim, avant de fuir dès le début de la seconde guerre (comme Oudougov) et de sillonner l'Orient à la recherche de fonds, ouvrant au passage - médiatiquement au moins - une ambassade chez les Talibans.
Autre prix à payer pour l'" aide " d'Al-Qaida ou de ses ersatz : les " moudjahiddin " étrangers - dont des Maghrébins d'Europe, estimés à moins d'une centaine - qui ont transité par la Tchétchénie à un moment ou à un autre depuis 1999 (17). Mal adaptés au froid des montagnes et incapables de se fondre dans la population, la plupart sont partis dès l'an 2000 (18). Ce qui n'exclut pas que certains aient pu rester ou revenir. Maskhadov, qui a entendu pour la première fois le mot " Al-Qaida " après le 11 septembre (19), a parlé, à l'automne 2002, d'une vingtaine de volontaires " arabes ", assurant qu'il ne leur connaissait aucun lien avec des réseaux terroristes et se disant prêt à " prendre des mesures " si des preuves lui étaient apportées. En tout état de cause, rien n'indique que les activités terroristes de musulmans étrangers ayant passé quelques mois en Tchétchénie soient en rapport avec ce séjour.
Scénarios d'avenir...
En cette quatrième année de " deuxième " guerre, combien sont les hommes et les femmes qui ont péri en Tchétchénie ? Après les dizaines de milliers de victimes civiles de 1994-1996, est-ce un Tchétchène sur dix qui serait mort ? Ou un sur cinq, comme ils l'affirment eux-mêmes ? Malgré le plongeon de Ben Laden dans la clandestinité et la mort de Khattab, la résistance continue. Elle continuera probablement tant que l'armée russe sera présente - une armée corrompue qui demeure la principale source d'approvisionnement en armes des rebelles. Certes, l'argent se fait de plus en plus rare, mais il semblerait que Bassaev continue à partager avec les officiers russes les revenus du pétrole produit en Tchétchénie... Ce trafic lui rapporte largement de quoi financer des actions terroristes. Si de telles actions devaient se produire, Vladimir Poutine saurait-il en tirer un regain de popularité, comme cela fut le cas lors de la prise d'otages d'octobre, en jouant la ligne dure ? Tout dépendra, encore une fois, de la configuration politique en Russie. N'oublions pas que le déclenchement de la première comme de la deuxième guerre a coïncidé avec des périodes électorales. Vladimir Poutine sera-t-il, dans un an, le seul candidat de ceux qui comptent, c'est-à-dire des oligarques ?
Il lui serait plus facile d'écouter les conseils du doyen de sa communauté du renseignement, Evgueni Primakov. Celui-ci a enfin admis publiquement, à l'automne, que la Tchétchénie était " le principal problème " de la Russie et que ce problème devait se résoudre par la négociation, quitte à mettre au pas les généraux. Mais les gens du Kremlin aiment " négocier " avec des marionnettes. Ils en cherchaient, l'an dernier, parmi des proches de Maskhadov - lui-même ayant été assimilé à Ben Laden ! - tout en poursuivant leurs éternels efforts pour " tché-
tchéniser " le conflit à l'aide de supplétifs.
Sur le terrain, les perspectives sont toujours aussi sombres. Les policiers et les administrateurs pro-russes se font assassiner par les rebelles ainsi que par les militaires russes, quand ces derniers les soupçonnent d'être des infiltrés. Avioutskii parle d'" alliance contre nature " à propos de celle que les Russes auraient passée avec les " Tchétchènes soufis ". Sans doute ignore-t-il que tous les Tchétchènes se rattachent à l'une des branches du soufisme, ne serait-ce que par leur famille : l'indépendantiste fanatique Bassaev se dit soufi, de même que le chef de l'administration pro-russe Kadyrov. Mais en refusant le qualificatif d'" authentique pro-russe " à tout Tchétchène qui n'aurait pas quitté son pays, Avioutskii ne fait que donner la mesure des peurs enracinées au tréfonds de la société russe. Des peurs qui expliquent pourquoi tant de Russes, y compris dans l'intelligentsia, peuvent ouvertement exprimer le souhait de voir une bombe atomique engloutir la Tchétchénie.
M. Avioutskii démolit au passage le plus efficace des arguments de Moscou à l'encontre d'une indépendance tchétchène : celui de l'effet domino qui inciterait les quelque 20 millions (sur 145) de musulmans de " nationalités " diverses à quitter la Fédération. Une Tchétchénie indépendante sera nécessairement, dit-il, une petite république " talibanisée ", corrompue et misérable. Loin de faire des émules, son exemple agirait comme un repoussoir. Les peuples tentés par l'indépendance ne voudraient plus quitter le giron russe de crainte de former, eux aussi, des États " de type moyen-oriental avec tous les maux propres à cette aire géocivilisationnelle ".
La solution serait donc, selon lui, de contourner l'écueil des négociations - on ne négocie pas avec de tels bandits - en décidant un retrait " volontaire " de l'armée russe et en érigeant un mur autour de ce foyer de terrorisme, qui resterait rattaché juridiquement à la CEI. L'immense majorité des Tché-
tchènes serait ravie à la simple évocation du retrait des soldats russes, mais ils craignent que les wahhabites n'en profitent pour s'engouffrer dans le vide ainsi créé. Quatre années de guerre ne sont pas passées en vain. C'est pourquoi les indépendantistes modérés insistent plus que jamais sur une médiation de l'Occident. C'est-à-dire, précisément, ce que Primakov - l'homme qui explore pour le Kremlin les perspectives de paix négociée - veut éviter. L'Occident lui-même y répugne, mais diverses formules sont envisageables (une intervention des forces de la CEI sous contrôle international, par exemple). Le tout est une question d'argent et de motivation, deux facteurs totalement absents à l'heure actuelle. Pourtant, rien ne serait plus urgent dans la perspective de l'" après-Irak ".
Reste une hypothèse : que l'idée d'un retrait des forces russes ne soit pas seulement agitée par M. Avioutskii, mais un jour aussi par le Kremlin, à seule fin d'exercer un nouveau chantage sur l'Occident. " Soit vous cessez de me critiquer, soit je déclare forfait et vous laisse le soin de gérer la Tchétchénie ", dirait alors M. Poutine. Serait-ce trop attendre des dirigeants occidentaux, qui feraient mieux de s'intéresser aux filières tchétchènes " islamo-guébistes " qu'aux épigones de Ben Laden, qu'ils se décident alors à le prendre au mot en intervenant ? S'ils ne le faisaient pas, la théorie du " conflit des civilisations ", chère à M. Avioutskii et à un nombre croissant de Russes, risque fort de démontrer dans ces régions tous les dangers dont on la dit porteuse...

Notes :

(1) Alexandre Soljénitsyne, L'Archipel du Goulag, tome 3, Seuil, pp. 324-327.
(2) Depuis mai 2000 et jusqu'à ce jour, les responsables russes ont assuré, de mois en mois, que les " bandits " résiduels étaient au nombre de 1000 à 2000. Chiffre réaliste, et peut-être même exagéré en 2002, s'il s'agit des maquisards basés dans les montagnes boisées. Mais un nombre nécessairement bien supérieur agit ponctuellement, souvent sous couverture légale, dans les localités habitées.
(3) Le Monde du 28 décembre 2001 : " Sur 790 prisonniers non afghans, pas une trace de combattant tchétchène " ; et du 18 février 2002 : " Retour sur le massacre de Qala-e-Jangi ".
(4) Le Monde, " Questions sur une prise d'otages ", 16 novembre 2002.
(5) Le Monde, " Qui a commis les attentats de 1999 ? ", 18 novembre 2002.
(6) Procès de la " bande de Maxim Lazovski ", officier du FSB accusé d'avoir organisé en novembre et décembre 1994 deux attentats attribués alors aux Tchétchènes. Novaya Gazeta du 4 mars 2002 et du 25 mars 2002.
(7) Alexandre Bennigsen, Le Soufi et le commissaire, Seuil, 1986.
(8) Adolphe Bergé, La Tchétchénie et les Tchétchènes, Tiflis, 1859 (pp. 119-121).
(9) Le Monde du 15 février 1992 : " Anarchie en Tchétchénie " ; et du 26 octobre 1992.
(10) Témoignages recueillis auprès d'anciens " apparatchiks ", l'un tadjik, l'autre ouzbek, sur le soutien apporté par le KGB, dès les années 1970, à de jeunes " wahhabites " d'Asie centrale qui contestaient les mœurs " dissolues " et " capitalistes " des mollahs officiels, eux-mêmes contrôlés par le KGB.
(11) Le Monde, " Boris Berezovski apparaît de plus en plus comme le maître du chaos ", 28 septembre 1999.
(12) On peut noter qu'Ourous-Martan, le principal fief de l'opposition tchétchène pro-russe sous Doudaev, fut aussi le principal centre des " Jamaat " wahhabites entre 1997 et 1999.
(13) Témoignage, recueilli par l'auteur, du frère d'un des Tchétchènes ayant participé à l'opération.
(14) Le Monde du 5 février 2001 : " La guerre de Moscou contre l'action humanitaire en Tchétchénie " ; du 7 février 2001 : " Washington doute de la version russe de l'affaire Gluck " ; et du 3 mars 2000 : " Andreï Babitski accuse l'ex-KGB de son enlèvement ".
(15) Nezavissimaïa Gazeta du 19 février 2000 : interview de Mayrbek Vatchagaev, représentant à Moscou du président Maskhadov.
(16) Témoignages recueillis par l'auteur au Yémen, où des parents de volontaires partis pour la Tchétchénie se plaignaient de la " faiblesse d'Al-Qaida " dans ce pays.
(17) TTU, lettre hebdomadaire d'information, " Terrorisme : la règle de l'anticipation ", 21 novembre 2002.
(18) Constatation de l'auteur en mai 2000 au Daghestan et à Bakou.
(19) Témoignage de celui qui était alors son porte-parole en France, Mayrbek Vatchagaev.